TRAVERSÉE EN MER. ARRIVÉE A DOUVRES
Tous les musiciens distingués de Paris, tous les maîtres et amis de la musique, artistes et amateurs,
entonraient l'illustre voyageur des témoignages du respect et de l'intérêt les plus vifs. Ces marques d'empressement prirent même le caractère d'ovations publiques dans les foyers de théâtre, — le récit de Berlioz en est la preuve, — après qu'il eut lié connaissance avec Désaugiers, Berton, le violoniste Kreutzer, alors directeur-adjoint de l'orchestre roj'al, Crémont, chef d'orchestre de l'Odéou, et Kalkbrenner. Il assista certain jour à un grand dîner donné pour lui par son ami Schlesinger, et après le repas, la Pasta lui fit l'amitié de chanter en son honneur; enfin il eut des rapports plus ou moins suivis avec Pixis, Panseron, Onslowet quantité de journalistes. Autant de personnes qui ne se faisaient pas faute de troubler à l'envi son incognito.
Weber, efi"rayé de voir toujours croître cette affluence, ne voulut pas diâerer son départ; aussi bien, malade comme il était, ne trouvait-il qu'un assez médiocre intérêt à son séjour à Paris. Visites ou démarches que sa santé lui permettait de faire au détriment de ses forces, pourparlers au sujet de trois opéras à composer pour les scènes de la capitale qui lui promettaient de gros profits : tout cela était en pure perte et ne pouvait l'arrêter longtemps ; car il éprouvait un besoin impérieux de repos, et l'inaction lui apparaissait comme le souverain bien, La perspective même d'une exécution prochaine de son Euri/anthe à l'Académie de musique ne put le faire sortir de sa torpeur maladive, et deux choses seulement dans la grande ville eurent le privilège de lui plaire et de le dérider :
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le nouvel opéra de Boïeldien et d'excellentes huîtres.
Cet ouvrage de Boïeldieu était son chef-d'œuvre : la Dame blanche, alors dans toute sa nouveauté, dans tout l'éclat de la première vogue, puisqu'elle avait l^aru deux mois auparavant, le 10 décembre 1825. C'est le mardi 28 février que Weber alla entendre la Dame blanche à l'Opéra-Comique, car c'est le seul jour qu'elle fut donnée pendant son séjour, avec Ninon chez M'"" de Sémgné, opéra comique en un acte de Dupaty et Berton, joué par Firmin, Lemonnier, Duvernoy, Féréol, M™®* Belmont et Prévost (1). Ce furent presque tous les acteurs de la création qui eurent l'honneur d'exécuter la Dame blanche en présence de Weber : Ponchard, Féréol, Firmin, M""^' Rigaut, Boulanger, Desbrosses; seul, Henry était remplacé par Yalère dans le rôle de Gaveston.
L'audition de ce joli ouvrage le ravit d'aise et lui procura quelques heures de la plus douce jouissance : « C'est le charme, c'est l'esprit, écrit-il à Théodore Hell. Depuis Ic.-i Noces cleFujaro, de Mozart, on n'a pas écrit un opéra-comique de la valeur de celui-ci. Que je voudrais n'avoir pas perdu mon livret pour vous l'envoyer! Faites-le venir par Schlesinger, traduisezle vite, et puisse M. Marschner le mettre en scène
(1^ L'Odéon annonçait bien le même soir, comme a spectacle demandé », Robin des Bois, précédé de la tragédie de Drouineau, Rienzi, avec Beauvallet dans le rôle principal, et ce spectacle aurait pu attirer Weber ; mais, comme il ne pouvait être des deux côtés de la Seine, il ne dut pas entendre Robin, qui ne fut joué que cette seule fois pendant son passage à Paris.
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sans retard ! Ce sera un fameux appoint pour le répertoire de l'Opéra (1). »
Weber, comme plus tard Schumann et Richard "Wagner, marquait une estime particulière pour le talent de Boïeldieu, dont les charmants ouvrages furent toujours des mieux vus, entre tant de productions françaises, par les plus grands compositeurs allemands. "Weber en avait fait jouer plusieurs, Jean de Paris notamment, et h Nom eau Seigneur^ à l'Opéra de Dresde, avec quelques ouvrages de Dalayrac ; la représentation de Jean de Paris lui avait même donné occasion d'apprécier le talent et le style de Boïeldieu dans un article inséré au Journal de Dresde, comme il avait coutume de le faire, pour préparer le public avant chaque opéra nouveau. Il renonça par la suite à cet usage, et si cet ouvrage n'est pas le seul de Boïeldieu qu'il fit représenter, c'est le seul qu'il étudia la plume à la main.
Les considérations du début sur le genre de l'opéra comique français au commencement du siècle sont tant soit peu nuageuses, mais la comparaison qui suit entre l'opéra français, l'opéra italien et l'opéra allemand, est bien déduite, et toute la fin de l'article est aussi remarquable par la netteté de la pensée que par le bonheur de l'expression.
(1) La Dame blanche, traduite eu allemaucl, fut représentée à Berlin dès 1827, et partit de là pour parcourir triomphalement toute l'AllemaCTie; mais Weber avait en vue, en écrivant à Hell, l'Opéra de Dresde, où ilarschner était directeur de la musique avec lui-même etMorlacchi. Il est vrai qu'en 1827, Marschner était fixé à Berlin: il avait donné sa démission à Dresde, après la mort de Weber, qu'il n'avait pas pu remplacer dans son emploi de premier directeur.
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tï II appartient aux plus grands maîtres de Fart de tirer les éléments de leurs œuvres de l'esprit même des nations, de les assembler, de les fondre et de les imposer au reste du monde. Dans le petit nombre de ceux-ci, Boïeldieu est presque en droit de revendiquer le premier rang parmi les compositeurs qui vivent actuellement eu France, bien que l'opinion publique place Isouard (Xicolo) à ses côtés. Tous deux possèdent assurément un admirable talent ; mais ce qui place Boïeldieu bien au-dessus de tous ses émules, c'est la mélodie coulante et bien menée, le plan des morceaux séparés et le plan général, l'instrumentation excellente et soignée, toutes qualités qui distinguent un maître et donnent droit de vie éternelle et de claasicité à son œuvre dans le royaume de l'art. Ces qualités, il les partage, à la vérité , avec Méhul ; mais son penchant le portant vers la forme italienne, sa mélodie s'en trouve plus pure, sans qu'il sacrifie pour cela, bien entendu, au sens des paroles. Ce trait caractéristique de ses œuvres est un double témoignage en faveur de son propre talent. Grand admirateur de Cherubini, il a fait la plus grande partie de ses études sous la direction de ce maître (1)... »
La musique et le théâtre n'avaient pas seuls le don d'exciter chez nous la curiosité du voyageur. Sur les
(1) Boïeldieu, par M. Arthur Pougin (un vol. in-lS, Charpentier, 1875) : on trouvera l'article entier à la page 13G, — En rendant compte de ce livre au Français (7 juin 1875), j'ai saisi l'occasion de publier pour la première fois en français les jugements encore plus favorables de Schumann et de Wagner sur cette même partition de Jean de Paris.
cinq jours qu'il resta à Paris, Weber, — ce trait iuconuu nous vient de bonne source, — en consacra un tout entier à tenir compagnie à Gros, qui peignait alors la coupole du Panthéon et ne recevait de visites, pour ne pas perdre de temps, qu'à cent pieds du sol, sur son échafaudage aérien. Cet intérêt n'aurait rien d'étonnant de la part d'un homme si bien doué pour les arts du dessin et qui s'en était occupé mieux qu'en amateur de lithographie , qui avait même manié non sans succès le crayon ou le burin, n'était la durée de sa visite comparée au peu de temps qu'il devait séjourner à Paris. Cette longue journée passée au haut du Panthéon indique assez quel intérêt et quelle admiration le grand musicien devait porter à l'œuvre du grand peintre (1).
Plus son séjour, si court pourtant, se prolongeait parmi nous , plus "Weber voyait l'empressement augmenter autour de lui pour lui faire fête. Il en souffrait même un peu daus sa modestie et écrivait simplement à sa femme : « Je n'essaierai pas de te décrire la façon dont on me traite ici, car si je voulais te répéter tout ce que m'ont dit les plus grands artistes contemporains, le papier même de ma lettre en rougirait; si mon amour-propre résiste à ce grand choc, c'est que décidément la vanité n'est pas mon fait. » Il disait vrai, car si mérités que fussent les éloges dont on l'accablait, si persuadé qu'il pût être de leur justesse et
(1) M. A. de Lasalle, qui a noté ce fait dans sa chronique du Monde illustré, le tenait de sa famille, liée intimement avec Gros , et c'est Gros qui avait raconté lui-même à ses amis la visite par lui reçue au Panthéon.
de leur vérité , au milieu même de ce concert de louanges et de ces ovations si flatteuses pour un artiste, il ne pouvait détourner sa pensée de Dresde et il ne cessait d'assurer à sa femme qu'il ne voyagerait plus jamais sans toute sa famille : il ne croyait pas dire si vrai.
La veille de son dép'art, le 1" mars, Weber visita le Conservatoire et il arriva précisément à l'heure où Fétis faisait son cours de composition. « Lorsqu'il entra dans ma classe, raconte celui-ci, j'expliquais à mes élèves ce qui constitue la différence entre la tonalité ancienne du plain-chant et la tonalité moderne. Je l'avais vu deux jours auparavant chez Cherubini. En le voyant entrer, je voulus cesser la leçon, mais il me pria de continuer, s'assit et écouta avec beaucoup d'attention. La leçon finie, il me dit que le sujet que j'avais traité l'intéressait beaucoup et il m'adressa quelques paroles obligeantes. Nous sortîmes ensemble et nous promenâmes sur le boulevard, pendant qu'il m'expliquait ses idées sur le même sujet. J'y trouvai la même obscurité et le même vague qu'on retrouve dans les écrits de l'abbé Vogler. » Voilà l'élève et le maître prestement mis dans le même sac et jetés à l'eau.
Weber, au résumé, devait être très satisfait des quelques jours qu'il avait passés à Paris, car ce court séjour avait suffi pour lui montrer à quel point son chefd'œuvre était populaire dans le public, eu quelle haute estime le tenaient tous les musiciens de Paris, les plus humbles comme les plus grands. Et il devait ce
succès unanime au seul Freischatz, car c'était alors le seul de ses ouvrages qui fût adopté eu France, et les morceaux épars ^ Eunjanthe intercalés dans la Forêt de Scnarf n'avaient pu que consacrer la vogue du nom de Weber, sans y rien ajouter. Si le musicien voyageur avait tout lieu d'être satisfait des éloges et des prévenances de ses pairs, combien ne devait -il pas être plus flatté de l'accueil du monde en général, de ce monde qui n'oublie pas aussi facilement que les artistes les griefs vrais ou faux qu'il croit avoir contre un homme et qui les lui fait parfois sentir d'autant plus durement que cet homme est plus en vue et plus admiré! Or la société française tout entière avait fait à Weber l'accueil le plus empressé, le plus flatteur, sans vouloir se rappeler, — exemple bon à suivre en tout temps ou pays, — que pendant la campagne de 1813, il s'était fait le Tyrtée des armées allemandes et qu'il avait mis en musique les chants de guerre les plus haineux contre le dra^^eau envahisseur, le nôtre, et contre l'odieuse oppression d'un conquérant justement abhorré.
Le départ de Weber était fixé au jeudi 2 mars. Ce fut par une matinée froide et humide , comme il en est tant à cette époque de l'année, qu'il quitta Paris, toujours escorté du fidèle Fiirstenau, et qu'il prit son chemin vers Calais, par Amiens et Montreuil. Là, il paya d'un coup toutes les fatigues éprouvées à Paris et il ressentit une violente crampe au cœur qui faillit l'étoufier; cet événement mit tout son entonrage dans le plus grand émoi et aurait dû retarder sa traversée en
mer, le matin du 4 mars. Mais telle était son énergie, sa force de volonté pour dompter le corps par l'esprit, qu'au premier coup de neuf heures, moment fixé pour le départ du vapeur anglais The Fury^ il voulut absolument s'embarquer : il avait comme une envie folle de la mer. La traversée fut fort agitée ; une pluie très désagréable ne cessa pas de tomber, non plus qu'un vent très favorable de souffler, si bien que le voyage s'effectua assez rapidement. Parti de Calais à dix heures sonnant, "Weber arrivait à Douvres à une heure. Il n'avait éprouvé qu'un léger mal de cœur au sortir du port, mais il s'était rapidement remis, et le spectacle grandiose des côtes anglaises, se déroulant devant lui à perte de vue, lui avait causé une émotion profonde : aussi débarqua-t-il bien portant et presque joyeux sur le quai de Douvres.
Cette arrivée fut un triomphe. Il recueillit dès les premiers pas de vifs témoignages d'admiration universelle, et un petit fait, assez insignifiant en lui-même, put lui donner comme un avant-goût des succès qu'il allait recueillir à Londres. Les passagers se pressaient autour de lui à bord et réclamaient à grands cris qu'on dispensât un tel voyageur des ennuis de la douane et des menues formalités du passage. Bientôt un haut fonctionnaire de la police fendit la foule et l'appela à haute voix par son nom. AVeber alors s'étaut fait connaître, il le conduisit à terre avec les marques du plus grand respect, fit passer ses bagages et lui dit : <( J'ai reçu ordre d'éviter toutes les formalités de douane et de police à M. Charles-Marie de Weber et
de lui faire accaeil sur la terre anglaise. » La douane française avait dû se montrer plus sévère et moins cérémonieuse à l'arrivée du compositeur ; il est vrai qu'il n'apportait pas un Oheron à notre Académie de musique. La France n'avait vu qu'un voyageur passer, l'Angleterre voyait arriver un hôte illustre qui lui offrait son dernier clief-d'œuvre en tribut d'hospitalité.
SCRIBE ET ROSSIM.