LE PREMIER SEJOUR DE ROSSIXI A PARIS
C'était à la fin de 1823.
Rossini, ayant à peine dépassé trente ans, venait de couronner, par Scmiramide , cette longue série d'opéras italiens qui avaient déjà porté son nom bien au delà des frontières italiennes, lorsqu'il conclut un double engagement pour Londres : engagement de cantatrice pour sa femme, Isabella Colbrand, qui devait chanter au théâtre du Roi ; engagement de compositeur pour lui-même, qui devait donner à ce théâtre un nouvel ouvrage intitulé la Fùjlia delV aria.
Or, pour aller d'Italie à Londres, il fallait passer par Paris. Et tel était l'attrait que cette capitale exerçait sur tous les esprits, que Rossini et sa femme, cédant en cela aux instances de leurs amis parisiens, décidèrent de ne pas voyager trop rapidement et de demeurer ici deux ou trois semaines. Peut-être le mai-
tre avait-il déjà le secret désir de se fixer eu France pour quelques années , s'il y trouvait bon souper, bon gîte et le reste.
Il sut bientôt à quoi s'en tenir, car il n'eut pas plutôt mis le pied dans Paris qu'on s'empressa à le fêter de toutes les manières. On l'attirait dans les réunions les plus brillantes ; on voulait le voir paraître en personne sur le théâtre où l'on exécutait ses opéras ; les cercles se disputaient l'honneur de recevoir le giomne di gran ge7iio ; \eB artistes se l'arrachaient, moins pour l'honorer que pour l'exploiter ; tout Paris, enfin, était à ce point préoccupé de cette visite que les journaux informaient chaque jour le public des faits, gestes et discours du joyeux voyageur.
Eossini était arrivé à Paris le soir du dimanche 9 novembre, et dès le lendemain les gazettes annonçaient la nouvelle en ajoutant qu'il était déjà question de lui offrir un grand dîner payé par ses admirateurs. Le célèbre musicien rendait presque aussitôt visite à ses illustres confrères de France : à Lesueur, à Cherubini, à Reicha; il présidait aux exercices de chant des élèves de Choron et leur témoisrnait naturellement la plus vive satisfaction ; il courait de fête en fête , de soirée eu soirée, et assistait notamment à une brillante réunion convoquée en sou honneur chez M^'® Mars. La maîtresse de maison et Talma y répétèrent deux scènes de r Ecole des Vieillards qui faisaient grand plaisir ; puis Rossini, forcé de se faire entendre et cédant avec sa bonne grâce accoutumée, excitait un rire universel en chantant plusieurs facéties musicales de sa façon.
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Rossini était surtout réclamé par les théâtres qui voulaient exploiter sa présence et qui se l'arrachaient pour faire, le soir de sa visite, une plus grosse recette. Toujours aimable et souriant, le maître avait répondu favorablement à divers régisseurs ; pour l'Odéon seulement, il s'était excusé en répondant à toutes les instances, qu'il ne demanderait pas mieux, mais qu'il avait déjà trop pris d'engagements. C'est du moins ce que dit un journal satirique, la mode étant déjà de railler ce malheureux Odéon et la Pandore rangeant sous la rubrique : Conseils d'un ennemi j des facéties de ce genre : «Abonnez-vous à la Quotidienne; — Louez une loge à l'année au théâtre de l'Odéon ; — Spéculez sur les fonds publics ; — Causez littérature avec M. Richard, etc. »
Le mardi 11 novembre , l'affiche des Bouffes annonçait Il Barhiere di Sidglia chanté par Garcia- Almaviva, Pellegrini-Figaro, Graziani-Bartolo, Profeti- Basilio et M"" Mori-Rosina. Rossini ne manqua pas de se rendre à cette représentation préparée en son honneur ; l'annonce de sa visite avait d'ailleurs été répandue par une administration prévoyante, et la foule avait pris la salle d'assaut. Dès qu'il parut dans sa loge, il fut salué de vivats ; dans l'entr'acte, il fut traîné par les acteurs sur la scène, et enfin, à la leçon de chant, Garcia prononça les laoiQ : giomne di gran genio avec une expression telle que la salle entière éclata en bravos. Le spectacle une fois terminé, la musique d'une des légions de la garde nationale, augmentée de l'harmonie des Bouffes, se rendit sous les fenêtres
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de Rossini, qui logeait rue Rameau, 6, chez son ami Biagioli, et lui donna une sérénade. Le clarinettiste Gambaro, rossiniste enragé, n'avait voulu laisser à nul autre le plaisir et l'honneur de diriger cette manifestation. Trombones, clarinettes, grosse caisse, triangle et pavillon chinois firent rage assez tard dans la nuit, à la grande joie des badauds, qui restaient dans la rue malgré le froid : heureusement pour eux qu'un voisin complaisant, le luthier Thibaut, leur ouvrit sa porte et fit du feu pour qu'ils pussent se réchauffer.
Le lendemain même de sou arrivée, lundi 10 novembre, liossini s'était rendu sans crier gare à l'Opéra où l'on jouait le Devin du village, de Rousseau, Lasthénie, d'Hérold, et leh^Xlet à' Aline, reine de Gulconde. Maigre régal que le théâtre voulut réparer en lui oft'rant, quatre jours après, un chef-d'œuvre, Fernand C6>r^(?^^ avec le joli ballet de Kreutzer, Clari; mais l'illustre voyageur, attardé peut-être à quelque dîner, n'arrive qu'au milieu du spectacle, écoute la fin de l'opéra d'une oreille distraite et ne prête aucune attention au ballet. Un autre soir, le bruit se répand qu'il tiendra le piano pour Tancrède à Louvois, et tous les amateurs de se porter en foule au théâtre. Yain espoir; c'est tout au plus si, vers la fin du spectacle, ou put l'apercevoir au fond d'une baignoire. Ses amis, disaient les rieurs, lui faisaient les honneurs de notre cuisine bien plus que de nos théâtres.
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Les dîners par souscription étaient très à la mode alors. L'idée vint donc aux admirateurs de Rossini de lui offrir un grand repas, et afin de chauffer à blanc l'enthousiasme , les journaux rossiniens publièrent avis sur avis pour presser les amateurs d'aller se faire inscrire chez l'éditeur de musique Pacini. Le banquet avait été fixé au dimanclie 10 novembre, et l'on épuisa jusque-là tous les moyens de réclame imaginables : les souscripteurs affluaient; il n'y aurait bientôt plus de place; Rossini seul pouvait opérer le miracle de réunir à la même table des gens d'opinions ennemies ; cette fête d'hospitalité serait aussi une fête d'adieux, le maître devant partir peu après pour Londres ; quiconque avait un nom ou du talent y assisterait sans nul doute; un orcheste d'harmonie exécuterait, durant ce banquet, divers morceaux du maître et des fragments d'illustres musiciens disparus après les toasts portés à leur mémoire; etc., etc.
A peine y eut-il un journal ou deux pour s'élever contre cette explosion d'enthousiasme à froid. « Le célèbre compositeur Rossini est à Paris, écrivait la Gazette de France. On lui a décerné hier à l'Opéra- Italien un petit triomphe de coulisses auquel le public n'a pris part que pour eu faire ressortir le ridicule. L'auteur d' Otello et de Tancrède est un artiste très distingué ; mais pourquoi ce grand festin, cet immense pique-nique, où veulent l'attirer des gens qui n'ont
jamais entendu nne note de sa musique que dans les parodies du Vaudeville et des Variétés? »
Et la Pandore, blessée au cœur, riposte aigrement : « La Gazette est entrée hier dans un accès de fureur épouvantable contre Rossini ; elle ne peut contenir son indignation contre les admirateurs du beau talent de ce compositeur célèbre. Cela ne doit pas surprendre de la part delà pauvre vieille, dont les- idées en musique datent d'un peu loin. Il y a deux siècles que le médecin Renaudot la produisit dans le monde; on pense bien que son éducation musicale a été un peu négligée et qu'à son âge on apprend difficilement. On assure qu'elle a adressé ses plaintes à sa sœur la Quotidienne, qui^ quoique beaucoup plus jeune, est aussi entêtée qu'elle à suivre la vieille méthode ; et toutes deux vont se présenter, r Oriflamme et l'Étoile à la main, pour combattre l'illustre auteur de Tancrède et d' Otello. » La colère troublait la Pandore, qui raillait mieux d'habitude en restant de sang-froid.
Quoi qu'il en soit de ces discussions au vinaigre, le banquet eut lieu le jour dit au restaurant du Veau qui tette, tenu par Martin, place du Châtelet. Des médaillons entourés de guirlandes de fleurs et portant en lettres d'or les titres des ouvrages du maître, ornaient la salle du festin; le chiffre G. R. brillait au-dessus du fauteuil d'honneur et, lorsque le héros de la fête fit son entrée , un orchestre conduit par le maestro Gambaro, déjà nommé, attaqua l'ouverture de la Gazza ladra.
Il y avait ceût cinquante convives pour le moins
Chambre des notaires.
Café Manoury. Eue Saint-Denis.
La Place du Châtelet et le Restaui
Fontaine da Palmier.
Uestaarant du Veau qui titte.
Curps df
lu Yeau qui tette, de 1820 à 1855.
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et quels convives! Rossiui était assis entre M"'' Mars et M"* Pasta; en face de lui, Lesueur, ayant à sa droite M"^ Rossini et à sa gauche M"^ Georges ; ici , M"^' Grassari, Cinti, de Méric ; là, Talma, Boïeldieu, Garcia, Martin; ailleurs, Auber, Hérold, Cicéri, Panseron, Casimir Bonjour, Horace Yernet; enfin, tous les noms les plus illustres de la littérature et des arts, que la Quotidienne appelait dédaigneusement des « dilettantes de guinguette ». Pendant le repas, des fragments d'opéras du maître, présents à toutes les mémoires, étaient exécutés et écoutés avec une attention trop rare en ces sortes de réunions, dit im journal rossinien : on ne mangeait plus, d'émotion, et l'on causait encore moins.
Le feu des pièces de vers et des discours commença au second service. M. Biagioli, l'hôte de Rossini, récita d'abord un sonnet italien de sa façon : la Nascita del gran Rossini^ puis il en distribua gracieusement un exemplaire à tous les convives, taudis que Talma en lisait la traduction française avec une émotion des mieux jouées. C'étaient ensuite des couplets, chantés, ceux-ci par Baptiste, le comédien regretté de Feydeau; ceux-là par Martin, le célèbre baryton ; tous deux également applaudis. Et pendant tout ce temps, le tragédien Lafont, qui n'avait rien à lire, s'entêtait à appeler le compositeur a Môsieur de Rossini », gros comme le bras.
Mais voici le dessert : c'est l'heure des toasts. Lesueurselève: «A Rossini, s'écrie-t-il. Son génie ardent a ouvert une nouvelle route et marqué une nouvelle épo-
que daDS l'art musical. » Alors Rossini, sans rire : « A l'Ecole française et à la prospérité du Conservatoire! » — Et Lesueur de répoudre, afin d'avoir le dernier : « A Gluck! Riche des ressources de la science allemande, il a saisi l'esprit de la tragédie française et il en a tracé le modèle. » Mais chacun veut lancer son mot et ce ne sont plus que toasts et retoasts. Garcia crie : « A Grétrv! le plus spirituel et l'un des plus chantants entre les musiciens français !» — c( A Mozart ! » répond Rossini. — <.<: Oui, à Mozart! » répète avec insistance un convive qui voudrait être compris.— c( A Méhul! l'auteur à' Euphrosine et de Stratojiice .' dit Boïeldieu. Je vois Rossini et l'ombre de Mozart applaudir à ce toast. » — Hérold se lève à son tour : « A Paisiello! Ingénieux et pathétique, il a popularisé l'Ecole italienne dans toute l'Europe. ):> — Pauseron enfin, parlant pour Auber, lance ce dernier toast qui ne veut absolument rien dire : « A Cimarosa ! Il fut le précurseur de Rossini ! » Et l'orchestre, ayant peine à suivre toutes ces évolutions de pensée et de parole, lançait au hasard quelques bribes de Rossini, de Gluck, de Grétrv, de Mozart, au milieu de bravos confus : un morceau n'était pas fini qu'un autre toast était déjà porté.
Les dames passaient ensuite dans un salon voisin pour prendre le café. Talma déclame alors le Songe de Macbeth et des vers de Ducis sur les Alpes que Rossini venait de passer; puis un jeune artiste, habile en l'art de la réclame, annonce qu'il gravera une médaille en souvenir de cette fête et qu'il la distribuera
à tous les assistants. Rien, enfin, ne manque à cette fête musicale qui rappelait celle donnée autrefois par le Conservatoire à Paisiello ; la foule n'était pas de la coliue, la gaîté ne tournait pas au tumulte, écrit une feuille amie, et le héros disait à tout venant qu'il n'avait jamais reçu meilleur accueil et qu'il en garderait un souvenir éternel. En combien de villes l'avaitil déjà dit et devait-il le dire encore?
On se sépara enfin bien avant dans la nuit et l'orchestre accompagna cette retraite générale avec le joyeux Buona sera d'il Barbiere : ce M. Gambaro ne manquait décidément pas d'esprit.
Cette manifestation, très légitime en soi, avait cependant un petit côté ridicule, et deux auteurs, déjà bien connus , se hâtèrent d'improviser un à-propos qui fut joué treize jours après le banquet et dans lequel ils soulignaient ce qu'avait de comique cette explosion d'enthousiasme organisée entre la poire et le fromage, dans un repas à tant par tête.
C'est le 29 novembre que Scribe et Mazères donnèrent au théâtre de Madame leur parodie-vaudeville en un acte : Rossini à Paris, ou le Grand Dîner. Ils y célébraient bien « l'incomparable génie » du jeune héros; mais ils raillaient sans ménagements ces prétendus mélomanes qui refusaient tout mérite aux musiciens français pour n'applaudir que les noms à désinence italienne ; ils lançaient aussi quelques traits
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contre la dédaigneuse hostilité que les professeurs du Conservatoire de Paris marquaient au brillant auteur d'77 Barbiere.
Pour bien montrer, d'ailleurs, qu'ils n'avaient nul parti-pris contre Rossini, les deux auteurs l'avaient prié d'assister à une répétition et de signaler les passages qui pourraient le choquer. Il n'en signala aucun ; mais en entendant chanter sur l'air des Cancans : (( Rossini! Rossini! pourquoi n'es-tu pas ici! » il dit à l'oreille d'un ami qui l'accompagnait : c( Si c'est là la musique nationale, je n'ai qu'à faire mes paquets ; je ne réussirai jamais dans ce genre. » Le trait n'est pas bien spirituel pour un esjirit aussi fin.
Peu ou pas d'intrigue dans cette pièce. Il s'agit tout uniment d'une ovation musicale et d'un grand repas que des mélomanes forcenés commandent dans un restaurant des faubourgs en l'honneur du compositeur d'outre-monts. Il n'arrive qu'un pauvre musicien français que tous prennent pour Rossini : un échange fortuit de passe-port provoque cette méprise. Nos gens convient alors le jeune homme à occuper la j^lace d'honneur dans ce banquet à vingt francs par tête et le gratifient d'une sérénade charivarique. Et tandis que le faux Rossini est ainsi fêté à la barrière de Charenton — ce nom amène une plaisanterie facile à prévoir, — le véritable entre par la porte d'Italie en la grande ville de Paris.
Ces amateurs crédules sont ornés de noms sauo-renus : Trombonini, Trottfort, Bonnefoi, Biffteckini. Le premier, joué par Préville, mélomane enragé, chef
d'une administration dans laquelle il n'y a de places que pour les artistes, chantait ainsi l'arrivée triomphale du maître à Paris :
Eli venant parmi les Français, Il n'a pas changé de patrie, Et chez nous son brillant génie A trouvé les mêmes succès !
Empressés à lui rendre hommage, Nous répétons ses airs charmants, A la ville comme au village.
Il les entend sur son passage...
Et partout ses nombreux enfants Sont ses compagnons de voyage.
Voilà pour le sentiment. Voici maintenant pour les réformes et bienfaits qu'on attendait de Rossini :
Rossini, (bii) Toi que j'implore aujourd'hui,
Eossini, Pourquoi n'es-tu pas ici?
fSouis tes accorda enchanteurx, On n'entend pas les acteurs.
C'est pour ça
Qu'à l'Opéra Le parteiTe te dira :
Rossini, etc.
Par lui l'on n'entend jamu'iH Lax»'ose ni les couplets...
A maint ouvrage nouveau Souvent on dit à Feydeau :
Rossini, etc.
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Ce couplet vise exclusivement les chanteurs et les auteurs français, mais il n'est vraiment pas bien méchant.
Les rôles moins importants cleTrottfortet de Bonnefoi étaient joués par Emile et Armand. Le premier est, par vocation, entrepreneur juré de cérémonies et d'ovations ; il a pris à ferme les fêtes de l'amitié , des beaux-arts, de la reconnaissance, et, ne pouvant suffire à une telle consommation de couronnes pour Paris et la province, en vue des acteurs qui partent ou des étrangers qui arrivent, il a eu l'idée lumineuse d'inventer une couronne élastique allant à toutes les têtes et pouvant servir indéfiniment sans s'user. M. Bonnefoi, lui, ne se charge de rien, mais il se fait un point d'honneur d'assister à toutes les ovations littéraires ou autres : bourgeois naïvement enthousiaste, il arrive avec une admiration parfaite, quel que soit le héros de la cérémonie ; il pleure ou rit selon le programme et ne se mêle de rien que d'applaudir et de crier bravo.
Le restaurateur BiiFteckini , chez lequel avait lieu le banquet, était représenté par Bernard-Léon, et M"'^ Virginie , avant peu Virginie Déjazet, jouait sa fille Madeleine. Ce cuisinier mélomane, qui confectionne ses sauces en musique, qui fait un potage en fredonnant la cavatine de Tancrech et chante la Marche des Tartares, de Kreutzer, en préparant les anguilles à la sauce de ce nom, se compare lui-même à son musicien favori :
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De Rossini partisan fanatique,
J'aime à chanter ses aii-s et ses rondeaux,
Tous ces finals ont un pouvoir magique ;
Leur souvenir me suit jusqu'aux foTimeaux.
Maître divin ! Ah ! combien tu me touches !
Humble traiteur, j'admire ton talent
Et je l'envie en un point seulement,
C'est que ton nom remplit toutes les bouches,
Et que mon art n'en peut pas faire autant.
Tout cela était très flattenv pour Rossini ; mais, en adroits politiques qui ne veulent se brouiller avec personne, les auteurs crurent bon d'atténuer un peu ces éloges en proclamant aussi la supériorité des Français dans tous les genres. Oyez le vaudeville final.
Cliez vingt peuples différents Vous cherchez des talents ; Messieurs, qu'avez-vous besoin D'en aller chercher si loin ?
Restez donc! (lis) Eh ! Messieurs, où courez-vous ?
Restez donc! (bis) Vous trouverez ça chez nous.
Rossini exalté, les défenseurs de la musique française approuvés ; quels gens auraient donc pu se froisser del'à-propos? Les professeurs du Conservatoire ? Et encore le jeune musicien Giraud, un de leurs élèves, était-il présenté sous le meilleur jour. Décidément les deux auteurs excellaient dans Fart de ne mécontenter personne.
A pièce culinaire il fallait un compte-rendu de même sauce. Ainsi fit la Pandore, qui adopta, à l'égard de ce vaudeville gastronomique, le style « entrelardé » remis à la mode depuis pour VAmi Fritz.
« On se doute bien que l'intrigue d'un ouvrage fait en l'honneur du restaurateur de la musique, se passe chez un restaurateur. Aussi, le sel ne mauque-t-il ni dans les couplets, ni dans le dialogue. Cependant, la pièce ne sera pas wne j^ièce de résistance. Jj'assaisonnement et l'à-propos en font le principal mérite ; elle est lardée de traits à la louange de l'Amphion de Pesaro ; ces traits ont enlevé tous les suffrages... Le public a sifSé la proposition de mettre la carte p ai/ ante en partition; les auteurs avaient sans doute perdu la carte quand ils ont imaginé cette mauvaise plaisanterie. On les a reconnus à des saillies d'un meilleur goût. Ce Grand repas, apprêté délicatement par MM. Scribe et Mazère, peut être regardé comme un ambigu; on y a servi du chaud et au froid. »
Le critique terminait par un bon mot cette jjarodie d'une fête terminée par une bonne action. Les souscriptions recueillies pour le banquet ayant dépassé les frais, on n'avait cru pouvoir mieux faire que d'employer cet excédant de recette à secourir un ancien professeur de musique infirme et certain autre artiste malheureux qui organisait une quête en sa faveur. Les noms de M. et M""*^ Eossini fio-urèrent donc en
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tête de lu liste : une fois n'est pas coutume, à ce qu'on dit.
La Quotidienne tenait contre et le Journal des Débats pour Eossini : aussi ces journaux ennemis jugèrent-ils cette pièce de façon toute différente. Lues à cinquante ans de distance, les raisons invoquées par les deux partis adverses semblent viser bien moins Rossini qu'un autre grand compositeur étranger, auquel on nia longtemps tout génie et qu'on proscrivait encore hier par patriotisme et zèle national.
Que disait donc la Quotidienne? « Le Gymnase s'est chargé de faire, le premier, la police du ridicule. Le (yi-and repas, ou Rossini à Paris, est une critique bien entendue de cette sotte manie d'enthousiasme qu'on voudrait faire partagera tout Paris, pour un compositeur qui n'est encore connu en France que par trois ou quatre opéras , en l'honneur desquels on mendie depuis un an l'admiration du public... Aujourd'hui, au milieu des choses sérieuses qui nous occupent, aurait-on la prétention de distraire l'opinion publique en faveur d'un cirtuose ii2i\].e\\'t De pareilles niaiseries sont bernables , et l'on doit savoir gré aux vaudevillistes qui poursuivront de leurs refrains ces dilettanti de guinguette, qui, pour le prix d'un pique-nique, croient se donner une importance dans le monde en se faisant les cornacs de Rossini... Le jmblic s'est montrr craiment national, et les rossinistes seuls n'ont pas ri de l'apothéose burlesque de leur héros. »
A quoi les Débats ripostaient vivement : « L"à-pro-
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pos de Rossiiiià Paris a été joué la semaine dernière au Gymnase. M. Scribe a sans doute trop d'es^mt et de sens pour se ranger du parti de ces gens qui mettent de V esprit national dans une ouverture et du jiatriotisiïie dans un finale : il sait que les arts n'ont point de patrie et que le grand poète , le grand peintre, le grand écrivain, le grand compositeur est de tous les pai/s. J'ai entendu dans le vaudeville nouveau plusieurs couplets dans lesquels il consigne l'hommage de son admiration pour l'illustre maître qui parle également bien la langue de Tancrêde et de Figaro. Mais s'il partage l'enthousiasme universel pour l'Orphée de Pesaro, quel peut avoir été son but en mettant ses admirateurs en scène sous l'aspect le plus ridicule et le plus faux ? »
c( Le grand compositeur est de tous les pays. » Cela est très bien dit et absolument vrai, mais ce ne l'est pas seulement pour liossini. C'est Thonneur national qu'on mit toujours en avant contre Wagner, et c'est pour le défendre qu'on commet les plus grosses bévues. C'est par « honneur national » que certains professeurs du Conservatoire , Berton en tète , avaient entrepris cette croisade musicale contre Rossini, guerre mesquine et aveugle qui tourna bien vite à leur confusion ; c'est encore par « honneur national » que, l'Académie des beaux-arts ayant eu l'idée de profiter du passage de Rossini pour le nommer associé étranger, les membres de la section de musique s'opposèrent à cette élection, qui fut votée d'acclamation par les peintres et par les architectes. Bel honneur, vrai-
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ment, que celui qui consiste à s'abaisser soi-même pour décrier le génie et l'avilir.
Dix jours seulement avant sou départ, le 25 novembre, Rossiui assistait encore à une représentation donnée au bénéfice de Garcia et dans laquelle on jouait Otello : il fut acclamé par le public et dut paraître sur la scène entre le bénéficiaire et M""^ Pasta. Mais c'était assez de. fêtes et d'apothéoses, et Rossini n'avait que trop tardé à poursuivre son chemin vers Londres : il quitta Paris le 7 décembre au matin.
Qui pouvait dire si on le reverrait jamais? Le ministre de la maison du roi , M. de Lauriston , lui avait bien fait des propositions pour le fixer en France, mais comme elles avaient pour but d'enlever à Paër la place de directeur des artistes du Tliéâtre-Italien , qui le faisait vivre, Rossini avait cru devoir refuser. Et c'était un scrupule exagéré de sa part, car l'auteur à'Agnesc avait largement usé de l'influence que lui donnait sa position pour nuire aux ouvrages et à la réputation de son compatriote : rancune et malice d'Italien pur sang.
Pour consoler les amateurs inconsolables, pour atténuer au moins la douleur de la séparation, quelques journaux compatissants et tout dévoués aux intérêts de Rossiui se hâtèrent d'annoncer que l'incomparable maestro emportait un ouvrage français dont il avait promis d'écrire la musique pour l'Opéra-Comique. C'était un pieux mensonge, bien pardonnable en un tel moment d'émoi.
Cinq ans devaient s'écouler avant que Rossini ne
tînt l'engagement que d'aventureux journalistes prenaient en son nom, et le premier ouvrage français sur lequel il composera de la musique sera précisément écrit — voyez quel coup du hasard! — par le vaudevilliste qui avait si bien chansonné le banquet du Veau qui tette. Cet auteur sera Scribe — sans Mazère — et cet opéra comique sans dialogue s'appellera le Comte Ory.