‹ Paris dilettante au commencement du siècle. Ouvrage orné de 36 gravures sur bois et fac-similé de dessins originaux conservé aux archives de l'OpéraChapitre 12 sur 18 · EN ITALIE · texte numérisé non relu

EN ITALIE

Sur la fia da siècle dernier il 7 avait, dans la petite ville de Jesi (États-Bomains), un enfant de six ans, très éveillé, qae ses parents, caltivatears aisés, destinaient an sacerdoce. Ce petit garçon, le second de cinq enfants dont trois devinrent prêtres , était né le 14 novembre 1774, dans nn village voisin, à Majolati, et s'appelait Lnigi-Gaspare-Pacifico Spontini. Il avait été confié, par ses parents, à son oncle paternel, Giuseppe Spontini, doyen de l'église Santa-Mariadel Piano, à Jesi, qui s'était chargé d'élever le bambin en vue de l'état ecclésiastique. Ce n'était pas là une petite affaire, car son neveu ne paraissait pas avoir reçu du ciel une vocation très prononcée. La seule chose qui l'intéressât dans l'église, c'était le son des cloches.

Le carillon de Santa-Maria était célèbre bien loin à

la ronde. Aussitôt qu'il entrait en branle pour sonner messes, vêpres ou angélus, si l'on cherchait Gaspare afin de lui confier l'encensoir ou les burettes, on était sûr de le trouver perché dans le clocher même, et délicieusement absorbé par le plaisir d'ouïr de près ce bruyant concert. Un jour, il pensa payer cher ce passetemps favori. Une effroyable tempête éclata comme le carillon de Santa-Maria sonnait à toute volée. Installé à sa place ordinaire, l'enfant écoutait, quand la foudre tomba sur le clocher et renversa le jeune dilettante, qui fut jeté dans l'étage inférieur. Heureusement pour lui que les ouvertures de chaque étage n'étaient pas en ligne perpendiculaire, sans quoi il eût été précipité jusqu'en bas : il en fut quitte pour la peur et une belle collection de bosses et de contusions.

A quelque temps de là, l'oncle de Gaspare, désirant faire construire un orgue, manda à Jesi un organiste de Becanati, nommé Crudeli. Tout en travaillant à son instrument, cet artiste, logé chez le doyen, s'exerçait de temps à autre sur un clavecin qu'il avait apporté avec lui. Ce fut une révélation pour l'enfant, qui se tenait aux côtés du musicien lorsqu'il jouait, l'écoutait avec une attention soutenue et s'essayait à l'imiter dès qu'il tournait le dos. Crudeli devina bientôt qu'il y avait en Gaspare le germe d'un talent qui ne tarderait pas à se développer; il lui donna quelques leçons, lui apprit un peu à jouer de l'orgue, si bien qu'à l'époque de son départ, M. le doyen consentit à voir son neveu continuer l'étude de la musique sacrée, espérant encore que cette science aiderait à l'avancenient du futur abbé.

Mois nne circonstance fortuite vint bientôt l'alarmer de nouveau sur la vocation ecclésiastique de son pupille.

En étudiant la musique d'église comme délassement, Gaspare était tenu de fréquenter assidûment le séminaire de Jesi pour y poursuivre ses études littéraires. Or, en se rendant chaque jour à sa classe, Tenfant avait remarqué sur son chemin une fenêtre, et à cette fenêtre une jeune et jolie fille, & la beauté de laquelle il ue manquait jamais de rendre hommage en ôtant poliment son chapeau. Le bruit de cette galanterie précoce, qui amusait le voisinage, étant venu aux oreilles du sévère doyen, il jugea le cas assez grave pour nécessiter l'emploi des grandes mesures : le galant Gaspare fut menacé du fouet. La fierté du jeune garçon se révolta d'un pareil traitement, et il s'enfuit à Monte-San-Vito, autre village de la marche d' Ancône, oti demeurait un frère de sa mère, qui consentit à le recueillir.

Cet oncle se montra plein de bonté pour lui, et le confia au maître de chapelle de l'endroit, nommé Qaintiliani, afin qu'il le guidât dans ses études musicales. Une année se passa, au bout de laquelle Gas* pare revint à Jesi, chez son oncle Giuseppe, qui, renonçant dès lors à lui faire endosser la soutane et voulant qu'il suivît librement sa vocation sans négliger ses études classiques, le remit entre les mains du chanteur Ciuffolotti et de l'organiste Menghini. Plus tard, il le fit entrer dans l'école de Bartoli, maître de chapelle à Jesi, puis dans celle de Bonanni, de la chapelle

de MasacciO; avec lequel l'enfant étudia la théorie musicale d'après les traités de Martini, de Fax, de Paolini et de Gasparini.

Quand il fut parvenu à Tadolescence, Gaspare obtint non sanç peine de son père, qui regrettait vivement de le voir renoncer au sacerdoce, la permission de se présenter au Conservatoire de la Pietà dei Ttirchird, à Naples. Il y fut admis en 1791, et put dès lors compléter son éducation musicale sous la direction de deux maîtres célèbres. Sala et Tritta. Il y fit de rapides progrès et obtint bientôt le titre de maestrino^ ou répétiteur. Tout en continuant d'étudier, Gaspare composait des cantates, des oratorios, qu'il allait faire exécuter dans les couvents de Naples et des environs, voire des morceaux d'opéra, que Paisiello, Fioravanti et Cimarosa jugèrent dignes d'être intercalés dans quelques-unes de leurs partitions : c'est l'usage en Italie pour les jeunes compositeurs de débuter ainsi sous le patronage de leurs aînés en gloire et en saccès. Dans le cas présent, ces morceaux plurent assez an public pour qu'un des directeurs du Théâtre Argentina proposât au jeune musicien de déserter l'école et de venir avec lui à Rome, en faisant briller à ses yeux l'espoir d'avoir un opéra entier â mettre en musique.

Gftspare, qui avait alors vingt-deux ans — c'était en 1 796 , — ne se fit pas prier pour consentir à cette escapade. L'imprésario, du nom de Sîsmondi, lui procura un faux passe-port, à l'aide duquel il put s'échapper de Naples. Presque tous les compositeurs réputés d'Italie s'étaient donné rendez-vous à Rome , au carnaval

de cette année ^ pour s^y disputer les honnears de la scèDe. Eu YOjaDt apparaître sur le théâtre de leurs snccès réchappé du Conservatoire de Naples^ ce fut parmi eux un cri général pour faire rentrer à Técole ce concurrent improvisé ; et Técolier en rupture de bancs ne dut la faveur de rester à Rome pour y composer son opéra qu'à la protection du gouverneur de la ville, dont il avait su conquérir les bonnes grâces. Il écrivit donc et mit à la scène en moins de six semaines son opéra-buffa, I Puntigli délie donne : ce premier ouvrage de Spontini fut joaé le 26 décembre 1796, et obtint un succès d'enthousiasme, auquel ne contribuèrent pas peu la jeunesse et la bonne mine de Tautear. Il fut porté en triomphe au sortir du théâtre, comme c'est l'usage en Italie, au bruit des acclamations, à la lueur des torches, sous une pluie de fleurs. A quelque temps de là, Qaspare rentrait en vainqueur dans cette ville de Naples, d'ob il était sorti naguère en fugitif.

Piccinni usa à son égard de la plus grande bienveillance ; non seulement il le fit rentrer au Conservatoire, mais il l'admit au nombre de ses élèves et se plut, ainsi que Cimarosa, à le diriger dans ses preniiers essais avec une bonté toute paternelle. Gaspare écrivit, sous la direction de l'auteur de Didon, son second opéra, l'Eroismo ridicolo, qui fut représenté à Rome en 1797. L'année suivante, il fit jouer, dans la même ville, il Finto pittore j puis laFuga in inasckera i Naples, l'Isola disabitata à Florence, ainsi que son premier opéra-seria, TeseoriconosciutOj qui lui valut

une ample moisson de lauriers et de sonnets. Dans une de ces pièces de Ters se trouvait une bien flatteuse prophétie que Tavenir a pleinement vérifiée, au contraire de tant de prédictions élôgieuses auxqaelles le temps prête un sens cruellement ironique :

Che se cotanto, in siil april degV anni • Oprar col eno pote musico ingegno Che sia quando abbîa pin robnstî i vanni? (1)

Une fois lancé dans cette voie, Spontini n'avait plus qu'à se laisser aller et & composer tous les opéras sérieux ou bouffons que lui commandaient les imprésarios. Il écrivit deux nouveaux ouvrages dans le courant de 1799 : Chepiùguardd m'en vede, à Florence, et la Finta Fïlosofa, à Naples. Peu de temps après, la cour de Naples, réfagiée en Sicile à la suite de rinvasion des troupes françaises, appela Spontini à Palerme : le compositeur répondit à cet appel, sor le refus de Cimarosa qui se trouvait alors malade. Dans le trajet, le jeune maestro eut à sabir une fnrieuse tempête : il garda toujours le souvenir de cet effroyable ouragan, et se plaisait même à attribuer le caractère imposant des œuvres de sa maturité à L'impression du spectacle grandiose et terrible quavait produit sur lui ce cataclysme.

Son séjour à Palerme fut marqué par trois autres

(1) Que fera-t-il lorsqu'il pourra s'élever d'un vol plna sûr, odaî qni, n'étant encore qu'an printemps de la vie, a pu produire de teUes œonet par la force naturelle de son génie musical 1

opéras : / Quadri parlanti j Sofronia e Olindo et Gli elusi delttsi, qui datent de l'année 1800 ; mais le dérangement de sa santé, d'antres disent nne aventure galaate et qui menaçait de toarner an tragique, con-traignit Spontini de quitter la Sicile au plus vite. A en croire le roman, il aimait une dame de haute noblesse qui n'aurait pas cru déroger en épousant un artiste, mais dont la famille était trop orgueilleuse pour tolérer une pareille alliance et trop puissante pour ne pas l'empêcher de quelque manière que ce fût. En présence du danger qui menaçait sa vie, le jeune niusicien prît le parti le plus sage et — pour parler le style da temps — il s'éloigna non sans regret du thé&tre de ses succès et de l'objet de ses amours.

Il se rendit d'abord à Rome où il fit jouer, en 1801, nn nouvel opéra, Gli Amanti in dmento, ossia il Geloso aiukLee,'^và!a il fut appelé à Venise, où il composa, pour la célèbre cantatrice Moricelli, la Principessa d^Amal/iy dont le titre fut changé en celui S!Adelina Sene$e, les opinions du temps défendant de parler de princesses. Après quoi, Spontini fit encore jouer, dans la même ville, le dernier de ses ouvrages italiens, le Metamorfosi di Fasquale : on était alors à la fin de l'année 1802.

Cependant l'ambition mordait au cœur le jeune mu-, sicien. H rêvait de plus grands triomphes que ceux qu'il allait quêtant de ville en ville à travers la péninsule ; il voulait venir en France. Durant son séjour à Palerme, il s'était précisément lié d'amitié avec une famille française qui allait rentrer dans sa patrie. Spon-

tini crut voir là une occasion favorable de tenter la fortune à l'étranger, et résolut de partir. De Venise, il ramena précipitamment son père & Jesi, et courut retrouver ses amis à Naples : quelques jours après, il s^embarquait avec eux pour Marseille.,

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