LA VIE RELIGIEUSE
LES EGLISES
Au milieu de cette population immense qui lutte pour Texistence ou s'agite pour le plaisir, dans cette ville si brillante et si active où les bras s'évertuent et les idées bouillonnent , où la vie est plus intense, plus vivace, plus moderne que partout ailleurs, s'élèvent des édifices où des hommes vêtus d'ornements traditionnels chantent dans une langue archaïque des mélopées du moj^en âge, et, prêchant le renoncement et la pénitence, montrent à Thumanité pour but la vie surnaturelle qui doit suivre la mort. Quarante-six églises paroissiales, vingt églises qui tiennent lieu de paroisses, quatre-vingt-douze chapelles se dressent au-dessus des toits des maisons, au-dessus du tumulte et des tourbillons des rues, lançant vers le ciel leurs clochers et leurs toits, comme les bras que les prophètes tendaient vers Dieu pendant le combat pour invoquer son appui.
Ces églises, bien moins nombreuses que dans certaines villes d'Italie où la population était moindre, étaient inégalement réparties dans les différents quartiers de la ville. Elles étaient rap-
prochées les unes des autres dans le centre, plus espacées dans les nouveaux quartiers. Le moyen âge avait multiplié les paroisses; elles étaient plus rares et plus étendues depuis la Renaissance. Dans la Cité seule, on comptait dix-sept églises, que dominaient la nef hardie de la Sainte-Chapelle et la masse superbe de Notre- Dame.
Notre-Dame, avec son portail peuplé de statues de saints et de rois, ses deux tours et sa flèche, son large vaisseau entouré de galeries, ce n'était pas seulement l'église métropolitaine, la « grande église » de Paris, c'était aussi Tcglise nationale. Sous ses voiJtes retentissaient les Te Deum pour la naissance des princes ou pour les victoires; aux balustrades de ses galeries étaient supendus les drapeaux pris à l'ennemi pendant la guerre, nobles trophées qu'on descendait à la paix, et qui avaient valu au maréchal de Luxembourg le nom de tapissier de Notre-Dame; à son portail se dressait le poteau triangulaire d'où Ton comptait les distances pour toutes les routes. Quoique le goîjt artistique eijt totalement changé, il s'était incliné devant la majesté, l'ampleur, la hardiesse d'un édifice qu'il eût été plus facile de détruire que de remplacer. La comtesse du Nord, qui le visita sous Louis XVI, remarque que, « si la beauté du vaisseau de Saint-Pierre de Rome était écrasante, le vaisseau de Notre-Dame imprimait davantage dans l'àme des sentiments de recueillement et d'amour w. Depuis le dix-septième siècle, on s'était cependant évertué à en modifier le caractère, en donnant à sa décoration intérieure une physionomie moderne. En 1747, les magnifiques vitraux peints de la nef et du chœur, qui répandaient dans l'église un jour mystérieux, avaient été remplacés par du verre blanc, avec chiffres et bordures fleurdelisées. Germain Brice disait, dans son édition de 1727, « qu'on était sagement (!) revenu de ce genre d'ouvrage, à cause de l'obs-
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curité que les couleurs produisaient ». Le dix-septième et le dix-
Fig. 104. — Intérieur de Notre-Dame. La reine Marie-Antoinette vient y remercier Dieu de la naissance du Dauphin.
huitième siècles sont épris de clarté et veulent la lumière en toutes
PARIS EN 1789. l5
choses, sans se préoccuper de l'harmonie, du pittoresque et du sentiment propre aux édifices rehgieux. Sous Louis XVI, un chanoine croit s'attirer des titres à la reconnaissance des gens de goût en faisant reblanchir entièrement, à ses frais, Tintérieur de Notre-Dame. Une statue colossale de saint Christophe, donnée par un chambellan de Charles VI, « dans les temps de Tassoupissemcnt de Tesprit humain », est détruite à la même époque comme monstrueuse. Combien on lui préférait la série de tableaux, de douze pieds de haut, donnés par la corporation des orfèvres et suspendus aux arcades inférieures! Les connaisseurs du temps admirent les autels modernes des chapelles latérales, et surtout le décor de marbre dont le fond du chœur a été garni en i 7 14. Est-il rien de comparable pour eux à ses arcades cintrées qui masquent les ogives des bas côtés, à sa Vierge au pied de la croix tenant le Christ mort sur ses genoux, œuvre remarquable de Coustou, à ses statues des vertus, à celles de Louis XIII et de Louis XIV agenouillés, qui sont sculptées dans le style mouvementé du Bernin, et placées sur des consoles aux armes et au chiftre du roi?
L'exemple de Notre-Dame est suivi partout ailleurs. On respecte sans doute les vaisseaux gothiques; si Ton ne refait pas les élégants portails du treizième au seizième siècle, on ne les répare plus. A un grand nombre de statues de saints, placées sous leurs niches, il manque une oreille, un nez, un bras; les anges ont perdu leurs ailes-, et c'est un singulier contraste que de voir placer, les jours de fêtes, sur leurs têtes noircies et mutilées, des couronnes de tîeurs fraîches. Les fonds dont on dispose sont réservés pour les modifications intérieures. Plus l'église est riche, plus elle se pare d'ornements modernes. A Saint-Séverin, le chœur a été décoré sur les dessins de Le Brun; à Saint-Gervais, où l'on a appliqué en 1616 un portail dans le style de la Renaissance, le maître-autel
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est corinthien et le chœur est entouré de boiseries du dix-huitième
Fie. io5. — Maître-autel de Notre-Dame.
siècle ; à Saint-Merri, les frères Slodtz Font décoré d'arcades revêtues de stuc et garni de bas-reliefs représentant des vases sacrés. Mais c'est surtout dans la paroisse de Saint-Gerniain-rAuxerrois
que les soi-disant embellissements ont été considérables. Le jubé, sculpté par Jean Goujon, a été détruit-, les parois ont été regrattées à neuf, les colonnes ont été cannelées, des tables à caissons ont été creusées au-dessus des arcades, des grilles en fer poli et bronzé ont été dressées autour du chœur, et sur le maître-autel a été posé, pour servir de tabernacle, un fût de colonne tronqué et cannelé, dans le goût grec.
Beaucoup d'églises gothiques, il faut le dire, étaient dénuées de mérite artistique; mais les étrangers dédaignaient même celles qui en présentaient, et ne faisaient d'exception que pour Notre- Dame et la Sainte-Chapelle. Saint-Eustache, pourtant si admiré au seizième siècle par le Vénitien Lippomano, ne trouvait même pas grâce aux yeux des prétendus connaisseurs, qui, comme Dulaure, n'y voyaient qu'un « mélange monstrueux et bizarre des genres grec et gothique », n'y trouvant guère à louer que le blanchiment récent des murs et le portail classique qui dépare son entrée. Les amateurs et les étrangers, au contraire, n'avaient que des éloges pour les églises du dix-septième et du dix-huitième siècle. Toutes n'étaient pas sans valeur, et parmi elles l'on pouvait citer en première ligne Saint- Louis, aujourd'hui Saint-Paul-Saint- Louis, les églises du Val-de-Grâce et des Invalides, Saint-Roch, Saint-Sulpice et Sainte-Geneviève.
Il est à remarquer que c'est à l'époque où l'influence religieuse de Rome diminue en Europe que son influence artistique s'établit partout, dans les pays protestants comme dans les catholiques-. Saint- Paul de Londres, Saint-Isaac de Saint-Pétersbourg l'attestent comme les églises de Paris, dont les coupoles, sans rivaliser avec celle de Saint-Pierre de Rome, ont été faites à son image. Le dôme des Invalides, resplendissant de dorures, avait éclipsé en renommée ceux de la Sorbonne et du Val-de-Grâce, de même que
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ceux de l'Assomption et du collège Mazarin, jusqu'à ce qu'il dut trouver un rival, pour les proportions, dans le dôme de Sainte- Geneviève, Cette église, construite sous la direction de Soufflot et
Fig. 106. — Léelise Saint-Eustache. vue du marché des Prouvaires.
commencée à la fin du règne de Louis XV, en l'honneur de la patronne de Paris, passait, aux yeux des contemporains, pour « le premier et le plus beau monument depuis la renaissance des arts en France ». Traité plus tard irrévérencieusement de gâteau de Savoie par Victor Hugo, qui ne se doutait guère qu'il lui servirait de tombeau, il s'achevait précisément à l'heure où la Révolution allait en changer la destination, en lui donnant le nom de Panthéon.
Les églises d'importance secondaire, construites depuis le règne de Louis XIV, présentaient pour la plupart une architecture froide, correcte et guindée, comme Saint-Nicolas du Chardonnet, Saint- Louis en nie. Saint- Jacques du Haut- Pas; elles ne se distin-
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guaient guère que par la richesse de leur décoration intérieure et par les mausolées qu'elles abritaient. Saint-Sulpice et Saint-Roch faisaient exception, surtout par leur grandeur. Sous Louis XVI, on admirait particulièrement à Saint-Roch le plafond de la chapelle de la Vierge, que Pierre venait de peindre, et la chapelle du Calvaire, éclairée par un jour mystérieux, et construite sur les dessins de deux artistes en renom, le sculpteur Falconet et Tarchitecte BouUée.
Un autre architecte à la mode, Chalgrin, avait récemment élevé l'église Saint-Philippe du Roule et Téglise du Gros-Caillou. Si tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux, celui qui prévalait alors dans les constructions religieuses ne peut être regardé comme bon. Les quartiers qui se peuplaient avaient besoin d'églises en rapport avec leur accroissement, et Ton s'apprêtait à reconstruire la Madeleine, dans Taxe de la rue Louis XV, sur un plan qui fut modifié plus tard , et dont le modèle était exposé dans les ateliers de l'entrepreneur.
Les églises de Paris ne pouvaient rivaliser avec celles des villes d'Italie et de Belgique pour la valeur et la beauté des œuvres d'art qu'elles renfermaient-, les chefs-d'œuvre y étaient rares. Les tableaux des peintres français des dix-septième et dix-huitième siècles y étaient nombreux. La sculpture y était représentée par des œuvres remarquables de Germain Pilon, de Girardon,de Coustou et de Pigalle. Elle avait trouvé largement son emploi dans les monuments funèbres élevés dans les bas-côtés des églises par la piété ou la vanité des familles. Non seulement les églises paroissiales renfermaient de nombreux tombeaux, mais quelques églises conventuelles en étaient remplies. Les églises gothiques des Jacobinsdès-Grès et des Célestins étaient de véritables nécropoles. Dans celle des Célestins, des cœurs de rois et de grands personnages
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étaient renfermés dans des urnes que supportaient des Vertus ou près desquelles pleuraient des Génies. Partout Part était appelé
Fig. 107. — Saint-Philippe du Roule.
à conserver la mémoire des morts illustres par des monuments élevés dans les églises. Les mausolées de Richelieu et de Mazarin se dressaient sous les coupoles de la Sorbonne et du collège des Quatre-Nations-, ceux de Colbert et de Louvois, sous les voûtes de Saint-Eustache et de l'église des Capucines.
La pompe et Téclat du culte étaient en rapport avec la décoration intérieure des églises, rien n'était plus riche et plus somptueux que les ornements. Rien de plus majestueux que les cérémonies de Notre-Dame et des églises riches, Saint-Eustache, Saint-Sulpice, Saint-Roch. Elles frappaient par leur caractère
imposant les étrangers protestants. A Notre-Dame, c'était un vrai spectacle que Ton contemplait du haut des tribunes du chœur, où l'on payait 12 sous pour entrer. Les chants religieux, que les Italiens, accoutumés à la musique théâtrale de leurs temples, trouvaient durs et rauques, avaient fait de réels progrès, et depuis 1786, ils étaient accompagnés à Notre-Dame par un orchestre complet. A certains jours, lors des cérémonies funèbres des grands et des princes par exemple, le plus grand apparat était déployé dans les églises. Au service solennel célébré à Saint-Eustache en 1786, pour le repos de Tâme du duc d'Orléans, la façade et le vaisseau intérieur étaient tendus de noir-, des torchères aux flammes bleues briàlaient aux angles d'un catafalque de trente pieds de haut, entouré d'une pyramide de cierges. Une affluence immense se pressait dans la nef, non seulement pour honorer la mémoire du prince, mais pour entendre l'abbé Fauchet, qui prononça son oraison funèbre.
La foule, en effet, courait entendre les prédicateurs célèbres comme les organistes renommés. Les sermons des premiers étaient annoncés par billets, on n'y entrait qu'avec des cartes; dans la rue, des gardes françaises faisaient prendre la file aux voitures, et les abords de l'église ressemblaient à ceux d'un théâtre le soir d'une première représentation. Dans la nef, on causait, on se bousculait, en attendant le sermon, et la sainteté du lieu n'empêchait pas les applaudissements d'éclater, comme il arriva plusieurs fois aux sermons que l'abbé de Boulogne prononça à l'Oratoire. Le prédicateur le plus éloquent était alors l'abbé Maury, comme les autres, sa diction et son geste avaient quelque chose de théâtral. Le goût antique et les idées nouvelles envahissaient jusqu'à la chaire, et le prêtre, évitant de prononcer le nom de Jésus-Christ, ne parlait que du législateur des chrétiens.
LES ÉGLISES
La religion était observée comme une habitude traditionnelle; nul ne songeait à se soustraire aux sacrements du baptême et du mariage, dont la mention sur les registres paroissiaux tenait lieu d'étatcivil. Lepeuple allait toujours à la messe, s'il commençait à se passer des vêpres.
Les gens élégants se rendaient le dimanche à une.
messe que Ton disait à deux heures, qu'on qualifiait de « musquée »
et que Tarchevêque finit par interdire.
La liberté religieuse existait au plus haut point
à Paris. L'état civil venait d'être rendu aux protestants, et les juifs, très nombreux, faisaient leurs cérémonies religieuses à huis clos, sans être inquiétés. Selon Mercier, on n'avait aucun compte à donner sur sa croyance; l'esprit de tolérance dominait, et il nV avait plus que les garçons perruquiers qui fissent des plaisanteries sur la messe. Storch remarquait avec Justesse
Portail de l'iiiilise des Cclestins
25o PARIS EN 1789.
que le Parisien n'était ni ortliodoxe ni bigot, mais qu'il n'était pas matérialiste; il plaisantait sur la Bible, mais faisait maigre le vendredi saint, il fréquentait les églises, mais sans y prier. Le dimanche était à peine observé; on vendait, on bâtissait, on agiotait comme les autres jours. La police avait beau défendre aux ouvriers de travailler, aux marchands d'ouvrir leurs boutiques, aux charretiers de faire aucun charroi; les ouvriers, s'ils n'avaient point d'ouvrage, allaient faire leurs acquisitions dans les échoppes des fripiers ou chez d'autres marchands. La ville de Paris ellemême, en 1787, faisait démolir le dimanche des maisons du Pont-au-Ghange, et le ministre, sur la plainte de Tarchevêque, était obligé de rappeler le prévôt des marchands à l'observation des ordonnances.
Les prêtres étaient nombreux; on disait qu'on ne pouvait passer sur le Pont-Neuf sans en rencontrer un. Il y en avait d'austères et de frivoles. On ne saurait juger du clergé de ce temps par les abbés de cour ou de lettres, qui n'avaient d'ecclésiastique que le petit collet et n'étaient nullement engagés dans les ordres. Les curés de paroisse avaient une réputation justifiée de probité; quelques-uns avaient les revenus et l'autorité de petits évêques. Plus tolérants qu'autrefois, ils n'auraient pas refusé la sépulture religieuse à une comédienne, mais ils ne lui accordaient que le convoi du pauvre. L'archevêque de Paris, Le Clerc de Juigné, passait pour avoir 200,000 livres de revenus; il menait un train en rapport avec sa dignité, dans son vaste palais reconstruit sous Louis XV sur les bords de la Seine. Aucun sentiment de haine n'animait la population parisienne contre ses prêtres. Les autorités religieuses et civiles s'accordaient entre elles; les assemblées primaires de 1789 se constituèrent pour la plupart dans des églises; quand les électeurs désignés par elles voulurent rédiger leur
LES EGLISES
cahier et nommer leurs députés, Tarchevêque mit à leur disposition l'église de Saint-Jean le Rond, puis la chapelle des Enfants-
Fig. 100. — Église Saint-Jacques la Boucherie, et portail de Nicolas Flamel vue prise de la place du cloître.
Rouges; et lorsqu'ils se réunirent aux deux autres ordres, il leur ouvrit la grande salle de son palais.
LES COU\'ENTS.
Si le nombre des églises n'était pas excessif à Paris, en étaitil de même de celui des couvents? On comptait treize abbayes et cent quatre-vingt-dix-neuf communautés religieuses dans la ville, disséminées partout, mais surtout à TOuest et au Sud, dans les quartiers neufs où les églises paroissiales étaient rares. Elles y possédaient pour la plupart de vastes enclos où Ton pouvait respirer Tair sans se mêler à la population profane. Des asiles pour la prière, la pauvreté volontaire et la chasteté s'élevaient dans le centre même de la dissipation, du luxe et des plaisirs.
En première ligne ressortaient par leur importance, leur richesse, leur antiquité, leurs collections savantes, les trois abbayes de Saint-Germain des Prés, de Sainte-Geneviève et de Saint- Victor. L'église de Saint-Germain avec ses trois clochers était presque une cathédrale. A sa bibliothèque de 60,000 volumes et de 8,000 manuscrits étaient annexés des cabinets d'antiquités et d'histoire naturelle. C'était dans ses salles que les bénédictins de l'abbaye avaient préparé tant de travaux d'érudition, qui avaient fait à juste titre la renommée savante de leur ordre; c'était là qu'avaient travaillé les Mabillon, les Lobineau, les Montfaucon. Quarante-sept religieux habitaient le vaste enclos de rabba3'e en 1789-,
LES COUVENTS
ils jouissaient du tiers de ses revenus, qui montaient à 225, ooo livres. L'abbaye de Sainte-Geneviève était un peu moins riche, mais non moins célèbre. Les fidèles allaient vénérer la magnifique
Fig. iio. — Vue septentrionale de Tabbaye de Saint-Germain des Prés.
châsse de la patronne de Paris, qui était déposée dans son église de la fin du mo3'en âge, qu'un édifice immense devait remplacer. Les soixante chanoines réguliers de Saint-Geneviève avaient cent neuf maisons de leur congrégation en France-, leur bibliothèque, en forme de croix, était éclairée dans la partie centrale par un petit dôme, peint à fresque par Restout; ornée de bustes de grands hommes par Coysevox, elle contenait 60,000 volumes et 2,000 manuscrits. L'abbaye de Saint- Victor avait 3o,ooo volumes et 1,924 manuscrits, outre une superbe collection d'estampes, pla-
cées ainsi que les livres dans un nouveau bâtiment construit à Titalienne*, son église, bâtie en iSiy, était décorée de boiseries et de grilles modernes. La chapelle basse était ornée de charmants vitraux peints, et Ton prétendait qu'Abélard avait enseigné dans la salle à piliers gothiques qui s'étendait sous le grand dortoir.
D'autres couvents, remontant au moyen âge, étalaient sur divers points leurs grands cloîtres et leurs vastes bâtiments. Tel était le prieuré royal de Saint-Martin des Champs, dont Télégant réfectoire du treizième siècle sert aujourd'hui de bibliothèque à TÉcole des arts et métiers. Les bâtiments des Célestins s'étendaient aux abords de l'Arsenal, avec leur égUse gothique peuplée de monuments funéraires et leur noble cloître de la Renaissance. Les Chartreux occupaient un terrain de cent arpents près du Luxembourg. Malgré l'adjonction de constructions modernes, leur couvent, fondé par saint Louis, avait gardé dans plusieurs de ses parties sa physionomie du moyen âge. Son péristyle, qualifié de « moresque », servait d'accès à d'interminables cloîtres, à une église surbaissée, surmontée d'une flèche aiguë, décorée de tableaux modernes et remplie de tombes remontant jusqu'au treizième siècle. Les Chartreux, qui étaient au nombre de trente-trois, avaient i5o,ooo livres de rente*, les espaliers de leurs jardins étaient renommés, et leurs fruits, qu'ils vendaient, passaient pour les plus beaux de la capitale.
Le mouvement de renaissance religieuse, qui suivit la Renaissance proprement dite, avait suscité à Paris comme ailleurs de nombreuses fondations de communautés religieuses. Des ordres déjà existants y furent appelés; d'autres furent créés. Si l'ordre des Jésuites avait été supprimé en 1763, laissant pour épaves les bâtiments de sa maison professe et de son collège, qui sont devenus les lycées Charlemagne et Louis-le-Grand,
LES COUVENTS
rOraloire avait deux maisons florissantes; les lazaristes, au
faubourg Saint-Denis, dataient des mêmes temps. Leur ré-
fectoirc était immense, deux cents personnes y mangeaient chaque jour, et au fond, sous un grand tableau représentant le déluge, était assis le supérieur général, entre deux pauvres qu'on servait comme lui. Non moins grand était le réfectoire des Minimes de la place Royale, dont les bâtiments avaient été édifiés par Mansard. Au même siècle appartenaient le couvent des Feuillants, près la place Vendôme; le noviciat général des Jacobins, dont l'église est aujourd'hui Saint-Thomas d'Aquin; les bâtiments des Carmes de la rue de Vaugirard, dont Tapothicairerie, où Ton débitait de l'eau de mélissse, était renommée sous Louis XVI. Les Carmes, comme les Feuillants, avaient augmenté leurs revenus en construisant sur leurs terrains de grandes maisons qu'ils louaient à des particuliers. Le seul couvent d'hommes entièrement édifié sous ce règne était celui des Capucins de la Chaussée d'Antin, qui renferme aujourd'hui l'église Saint-Louis d'Antin et le l3^cée Condorcet.
Les couvents étaient généralement riches. On estimait en i-jbS que, sur les 23,6i5 maisons de Paris, 3,140 étaient possédées par des gens de mainmorte ou des hôpitaux. En 1790, les revenus des couvents d'hommes étaient évalués à 2,716,176 livres. Mais ces revenus étaient inégalement répartis; certaines communautés jouissaient d'un superflu considérable, tandis que les autres avaient à peine le néccessaire. Elles se recrutaient dans toutes les classes de la société, mais surtout dans la bourgeoisie et les classes inférieures. Une piété sincère et désintéressée n'avait pas toujours présidé à la vocation des moines; les idées modernes pénétraient dans leurs cloîtres, et plus d'un salua avec joie des événements qui pouvaient les délier de leurs vœux. Lorsque Louis XVI vint le 17 juillet 1789 consacrer par sa présence à Paris la révolution du 14, on remarqua dans la haie qui
LES COUVENTS
fut formée sur son passage par des habitants armés, et même par « des femmes d'un état honnête » et « des demoiselles à
peine au printemps de leur âge », un certain nombre de moines, particulièrement de Capucins, portant sur Tépaule Tépée ou le
mousquet. D'autres religieux, comme les Mathurins, étaient venus se ranger parmi eux avec le drapeau de leur ordre. Le 28 septembre, les moines de Saint-Martin des Champs offrirent leurs biens à TAssemblée nationale, demandant la vente de quatre maisons que leur ordre possédait à Paris, et une pension de 1 5,000 livres par tête qui les « rendît à la patrie et à la liberté », en leur permettant de servir les autels et d'instruire la jeunesse. Les autres couvents ne témoignèrent point la même hâte pour demander à être déliés de leurs vœux; mais s'ils gardèrent le silence, un trop grand nombre de religieux s'empressèrent de profiter de la liberté que la loi civile leur donna d'y renoncer. Sur 922 religieux que renfermaient les couvents de Paris, 53G les quittèrent volontairement en 1790.
Il est à remarquer qu'aucun couvent d'hommes n'avait été fondé à Paris au dix-huitième siècle. L'installation des Capucins dans la Chaussée d'Antin n'était pas une création, mais une translation. Le nombre des religieux et des religieuses allait en diminuant, bien qu'il fijt encore considérable. Le couvent des Célestins, qui avait été sécularisé récemment, était affecté à diverses destinations profanes. En août 1788, il était question de supprimer dans toute la France quarante-deux maisons de Bénédictins de Cluny, dont les religieux auraient été licenciés avec une pension en rapport avec leur âge et leur dignité. Par la seule force des choses, même si la révolution n'avait pas éclaté, un certain nombre de monastères auraient été abandonnés, dé- . placés ou convertis en établissements de bienfaisance ou d'utilité publique.
L'érudition, les hautes études religieuses, la prédication étaient cultivées dans les communautés d^hommes, dont les bibliothèques réunissaient plus de 760,000 volumes-, mais, depuis la suppression
LES COUVENTS
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des Jésuites, elles ne donnaient point Tinstruction secondaire à Paris. Leurs grands collèges étaient en province-, TOratoire en avait soixante-quinze; les Bénédictins et les Minimes en comp-
ris. ii3. — Le cloître du couvent des Cc'lestins.
taient un grand nombre. Plusieurs séminaires, la plupart dirigés par des congrégations, recevaient les jeunes gens qui se destinaient à Tétat ecclésiastique. Le plus célèbre était celui de Saint-Sulpice, qui contenait une bibliothèque de 3o,ooo volumes, des cabinets d'estampes et d^histoire naturelle. Parmi les autres, on pouvait citer le séminaire des Trente-Trois, en l'honneur des trente-trois années que Jésus-Christ avait passées
26o ]>ARIS EN 1789.
sur la terre, et le séminaire des Prêtres irlandais, qui servait de retraite à cent prêtres originaires d'Irlande.
Les communautés de femmes, beaucoup plus nombreuses que celles d'hommes, puisqu'on en comptait 154, s'occupaient pour la plupart de l'instruction. Les unes tenaient exclusivement des écoles gratuites ou de charité pour les petites filles pauvres; les autres, tout en leur ouvrant des classes gratuites, s'occupaient plus particulièrement de leurs pensionnaires. L'éducation des filles était à Paris presque exclusivement entre les mains des religieuses. Elles avaient de nombreuses maisons d'éducation dans tous les quartiers et pour les classes aisées et riches. Rien de claustral, d'austère ni d'ascétique dans l'éducation qu'on recevait dans certaines de ces maisons, surtout dans celles qui étaient destinées aux filles de qualité. Les plus grands noms de France étaient réunis à l'Abbaye-au-Bois. Lorsque l'abbesse était une Richelieu, on cite la réponse que fit à une menace de sa part une de ses élèves, qui était une Montmorency : « Ce n'est pas la première fois que les Richelieu ont été les bourreaux des Montmorency ». L'abbesse recevait dans un parloir aux lambris blanc et or, et sa chambre était tendue de damas bleu et blanc. Le catéchisme, l'histoire, la géographie, l'écriture et le calcul étaient enseignés avec soin. Au bout de quelques années, une jeune fille, comme la princesse Hélène Massalska, qui nous a laissé un journal attachant de son séjour à l'abbaye, savait l'histoire de France, l'histoire ancienne et la mythologie-, elle pouvait réciter le poème de la Religion, les fables de La Fontaine, deux chants de la Henriade et des tragédies de Corneille et de Racine. Si elle avait appris un peu de clavecin, de harpe et de dessin, elle savait parfaitement danser et passablement jouer la tragédie. Il y avait à l'Abbaj^e-au-Bois un théâtre
LES COUVENTS
très bien organisé, avec de beaux décors et des costumes élégants; de grands acteurs de la Comédie française, Mole et Larive, donnaient aux jeunes filles des leçons de déclamation et de lecture à haute voix; les ballets étaient dirigés par des coryphe'es de la danse à l'Opéra. Sur aucun théâtre de Paris, on n'aurait pu voir des costumes aussi riches; lorsque Hélène Massalska joua Esther, sa robe blanche et argent était ruisselante de diamants, valant plus de 100,000 écus, que lui avaient prêtées M'""-* de Choiseul, de Mortemart et de Gramont. Si, l'été, les jeunes filles jouaient à la chasse sous les ombrages du
Fig. 114. — Abbaye royale du \'al-de-Grâce; d'après Pérelle.
jardin , imitant les piqueurs, les chiens et les cerfs, l'hiver, pendant le carnaval, elles prenaient part une fois par semaine.
dans les salons de l'abbaye, à un bal auquel étaient conviées les jeunes femmes récemment sorties du couvent. Rien n'était négligé pour que les élèves devinssent des femmes du monde accomplies, sachant figurer avec grâce, aisance et dignité à la cour; rien n'était oublié non plus pour en faire des maîtresses de maison expertes et pratiques. Quand elles étaient passées de la classe blanche dans les classes supérieures, désignées par les rubans bleus ou rouges qui en étaient les insignes, elles e'taient chargées à tour de rôle des différents services du couvent, la sacristie, l'apothicairerie, la lingerie, la cuisine, le réfectoire, le dortoir. Elles dirigeaient les converses chargées des gros ouvrages, elles raccommodaient les chasubles, elles veillaient au balayage, elles mettaient le couvert, et, lorsqu'elles sortaient des
représentations théâtrales où elles a^'aient figuré avec des robes couvertes de diamants, elles préparaient des tisanes et des cataplasmes à l'apothicairerie.
La plupart des couvents recevaient aussi pour pensionnaires ou logeaient dans leurs grands bâtiments des femmes veuves et des filles âgées, qui y trouvaient le calme et la sécurité sous un toit respecté. Les pensions variaient de 5 à 700 francs. Ce n'étaient pas seulement des personnes dévotes qui venaient leur demander un asile; les salons de M""" du Deffand et de M"^ de Lespinasse étaient à PAbbaye-au-Bois, et M'^"^ Doublet de Persan tenait un véritable bureau d'esprit et de nouvelles dans son appartement du couvent des Filles Saint-Thomas.
A l'image de la société, il y avait des couvents riches et des couvents pauvres, des couvents aristocratiques et des couvents plébéiens. Presque partout on exigeait une dot, qui était de 3 à 8,000 francs, sans compter l'habillement et le trousseau; on faisait cependant des conditions plus favorables, sui-
LES COUVENTS
vant les maisons, aux demoiselles de condition et de naissance, à celles qui avaient une belle voix, des talents ou une vocation bien reconnue.
Le moj^en âge avait vu surgir quelques couvents de femmes
Fig. ii5. — Chapelle de la communauté des Filles de Saint-Chaumont; d'après une gravure de la série des frères Campion.
comme Tabbaye de Montmartre et l'abbaye des Bénédictines de Saint- Antoine des Champs, dont les bâtiments avaient été récemment reconstruits sur un plan vaste et magnifique; mais presque tous dataient du dix-septième siècle. Telle était la superbe abbaye du Val-de-Grâce, bâtie par Anne d'Autriche pour accomplir un vœu que la naissance de Louis XIV avait
réalisé. Plusieurs couvents de religieuses anglaises s'étaient établis à Paris, à Tépoque des Stuarts. Jacques II était enterré dans la sombre et pauvre chapelle des Bénédictines anglaises de la rue de Lourcine. Ces religieuses recevaient souvent la visite de leurs compatriotes, qui, malgré la différence de leurs croyances, faisaient l'éloge de leur caractère et de leurs vertus.
Faire le bien pour l'amour de Dieu, tel était le but de la plupart de ces institutions pieuses. Les unes, comme les Madelon nettes, Sainte-Pélagie, le Bon-Pasteur, recevaient les filles pénitentes ou repenties^ les Augustines de Thôpital Sainte- Catherine logeaient et nourrissaient pendant trois jours les femmes et les filles sans place; elles ensevelissaient et faisaient enterrer les noyés et les personnes trouvées mortes dans les rues ou dans les prisons. Les Failles de Saint-Paul apprenaient à des petites filles âgées de plus de dix ans à raccommoder de la dentelle, à broder en or, en argent et en soie, à faire des tapisseries et des dessins. Les Hospitalières de Saint-Thomas de Villeneuve, rue de Sèvres, pansaient les malades des deux sexes, saignaient les pauvres et leur donnaient des bouillons. Les Hospitalières de la place Royale disposaient de 2 3 lits en faveur des malades indigents. D'autres surveillaient des hôpitaux et des hospices dont nous parlerons plus loin. Mais aucun ordre ne rendait de services comparables à ceux des Filles de la Charité, des Sœurs grises instituées par saint Vincent de Paul, qui, dans leurs trente maisons disséminées dans la capitale, consacraient leur existence au soin des malades et à Téducation des enfants.
A côté de ces religieuses actives, toujours alertes pour faire le bien et soulager la misère, il en était d'autres qui, comme la
LES COUVENTS
sœur de Marthe dans l'Évangile, estimaient qu'elles avaient choisi la meilleure part et tendaient vers le ciel où elles aspiraient leurs âmes et leurs prières. Les Clarisses, les Dames du Calvaire, les Annonciades célestes, les Carmélites, vivaient cloîtrées, loin du bruit, dans la contemplation de l'idéal divin qu'elles se formaient. Sous les voûtes de l'église des Carmélites, peintes par Philippe de Champagne, au milieu des richesses de l'autel et du chœur, l'attention était attirée par un portrait, d'une grâce saisissante, où Le Brun avait reproduit les traits de M"- de la ^"allière, qui
Fig. ii6. — Eglise des Filles du Calvaire; d'après Israël Sylvestre.
s'était dérobée à l'éclat de la cour pour venir s'enfermer dans ce couvent austère. Ces filles pieuses, tourmentées du salut de
leur prochain, non moins que du leur propre, pleuraient sur des péchés qu'elles n'avaient point commis et faisaient pénitence pour ceux qui croyaient inutile de se repentir. Au couvent des Bénédictines de l'Adoration perpétuelle de la rue Cassette, nuit et jour, au milieu du chœur, une sœur à genoux au pied d'un poteau, une torche allumée à la main et la corde au cou, faisait amende honorable à Dieu des outrages qu'il recevait de l'impiété des hommes.