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LA VIE INTELLECTUELLE

LES ARTS

Il n'est pas de supériorité réelle pour les peuples et les cités sans une certaine supériorité artistique et littéraire. Cette supériorité peut être relative ou absolue. L'art de la peinture n'a jamais atteint en France le niveau auquel il s'est élevé en Italie au seizième siècle; à la fin du dix-huitième siècle, il était dans un état de transition et semblait chercher sa voie; mais, tel qu'il était, il n'était à cet instant égalé chez aucun autre peuple de l'Europe. Les peintres qui s'étaient inspirés surtout de la nature aimable ou élégante, comme Greuze, Fragonard, Joseph Vernet, étaient sur le déclin de leur carrière. Tandis que M"'' Vigée- Lebrun mettait dans ses portrâis une grâce inimitable, que Moreau le jeune et Debucourt excellaient dans la vignette et l'aquarelle, une nouvelle école, prétendant se retremper aux sources de l'antique, se groupait autour de David, alors dans la force de l'âge. Gérard et Gros travaillaient dans son atelier. Prudhon était à Rome, où presque tous les artistes de cette époque avaient fait une sorte de stage. L'influence de l'école fran-

çaise de Rome, établie par Louis XIV, avait porté tous ses fruits, en faisant prévaloir plus que jamais dans Fart le culte des traditions classiques. Les st3'les grec et romain l'emportent plus que jamais dans la peinture comme dans Tarchitecture, favorisés par le mouvement des idées, qui cherchent dans le souvenir des mstitutions grecques et romaines des exemples propres à faire naître Pamour et la pratique de la liberté.

Depuis le dix-septième siècle, toutes les forces artistiques du pays venaient aboutir et se concentrer à Paris. Aucun talent supérieur ne pouvait se développer complètement en province; à un moment donné, Paris l'attirait et l'absorbait. C'était là seulement qu'un grand artiste pouvait trouver la fortune, les honneurs et la renommée. Il y rencontrait la clientèle des amateurs riches de la ville et de l'étranger, et, ce qu'il recherchait davantage, la clientèle de la cour. Il faisait partie de l'Académie royale de peinture et de sculpture-, il recevait le cordon de Saint-Michel; il obtenait un logement au Louvre, et ses tableaux, exposés au Salon tous les deux ans, donnaient à ses œuvres une notoriété qu'elles n'auraient jamais acquise sur un moins grand théâtre.

L'Académie de peinture et de sculpture, fondée en 1648, se composait d'un directeur, de recteurs et d'adjoints, d'honoraires amateurs, d'associés libres, de professeurs, de conseillers et d'une soixantaine d'académiciens, parmi lesquels étaient admises quelques femmes, comme M'""' Vien et M™'-' Vigée-Lebrun. Depuis Louis XIV, elle était installée au Louvre; six vastes salles avaient été mises à sa disposition, non seulement pour y tenir ses séances, mais pour y faire ses cours. Elles étaient remplies d'objets d'art de tous genres, de tableaux de maîtres français, de copies de statues antiques. La galerie d'Apollon en

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faisait partie; elle était ornée de toiles de Le Brun et de Caravage. L'Académie n'était pas seulement une société d'artis-

Fig. 87. — Bélisaire, par David; d'après le tableau du musée du Louvre, gravé par Morel.

tes; c'était une école des beaux-arts. Les étudiants, sous la direction de leurs maîtres, copiaient chacun à son point de vue, le même modèle, et le dessin qu'ils en prenaient d'après nature s'appelait « une académie ». Chaque année, les élèves les plus méritants recevaient quatre grands prix, qui leur donnaient la faculté de séjourner pendant trois ans à Rome aux dépens du

roi. En 1780, Tun de ces prix avait été remporté par Girodet. Tous les deux ans, du 2 5 août au 2 5 septembre, TAcadémie exposait dans le grand salon carre du Louvre les œuvres de ses membres. En 1787, les sujets grecs et mythologiques y avaient dominé, avec Vien, Lagrenée, Mncent, David et d'autres encore. Les tableaux religieux étaient rares; plus nombreux et plus remarqués les paysages de Joseph Vernet, de Robert, de Demarne et de Taunay, les portraits de Roslin, de M"'' Vigée- Lebrun et Guyard. Le salon de i 789 contenait 35o numéros, pour la peinture et la gravure. On y eût signalé difficilement des chefs-d'œuvre. A côté de sujets mythologiques, grecs ou romains, les portraits abondaient. M'"*^ Vigée-Lebrun seule en avait apporté huit. Joseph Vernet, à la fin de sa carrière, y figurait avec quinze tableaux, tandis que son fils Carie, au début de la sienne, exposait son tableau de concours, le Triomphe de Paul-Emile. Dans ces deux salons, la sculpture était représentée par Houdon, Caffieri et Pajou. Ces expositions, toujours très fréquentées, avaient le tort d'être trop restreintes, puisque les membres et les agréés de l'Académie avaient seuls le droit d'y figurer. Ceux qui ne pouvaient y parvenir, ou qui n'avaient pas encore assez de titres pour y être admis, se rattachaient à l'ancienne académie de Saint-Luc, qui patronnait aussi une exposition annuelle; celle-ci ne durait qu'un jour et se tenait en plein air, sur la place Dauphine, le jour de la petite Fête-Dieu, auprès du superbe reposoir que les orfèvres du quartier élevaient sur cette place. Les jeunes peintres s y faisaient connaître, la foule s'y pressait, et ce fut un très curieux spectacle que d'y voir en 1786, les femmes en assez grand nombre qui avaient peint les portraits exposés, et les femmes qui leur avaient servi de modèles, se montrer en toilettes élégantes aux balcons

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des maisons dont le rez-de-chaussée était tapissé de leurs images.

Fig. 88. — M'"« V'igée-Lebrun et sa fille, d'après son portrait peint par elle-même en 1786 et gravé par David (musée du Louvre).

Le roi, qui était protecteur de l'Académie de peinture, lo-

20f) PARIS EN 1789.

geaic au Louvre une partie de ses membres. Aux étages supérieurs du palais, des appartements, des ateliers étaient mis à la disposition, pour toute leur vie, de vingt peintres et de onze sculpteurs, tels que Joseph Vernet, Vien, Vanloo, Vincent, David et Caffieri. Des escaliers de tout genre, grands, petits, droits, tournants, difficiles, parfois peu solides et tout à fait obscurs, conduisaient à des corridors noirs, hauts et tristes, sur lesquels ouvraient les portes des appartements. Malgré la difficulté des abords, c'était un honneur très recherché que d'obtenir un logement au Louvre. M°"' Laroche, qui visita le peintre Suvée et sa femme dans Tappartement qu'ils tenaient de la munificence royale, fut frappée de Télégance de Tameublement, de la toilette fraîche de la femme, de la distinction, de la conversation de tous deux.

A côté de TAcadémie de peinture, Louis XIV avait fondé au Louvre une académie d'architecture, qui se composait de deux classes : dans la première figuraient les intendants et contrôleurs des bâtiments du roi, des professeurs de mathématiques, un ingénieur; la seconde était uniquement formée d'architectes, qui prenaient le titre d'architectes du roi, en tête desquels étaient Chalgrin, Ledoux, Brongniart, les plus en renom depuis la mort de Soufflot. Le secrétaire perpétuel était Sedaine, auteur dramatique agréable, qui avait été maçon et qui était logé au Louvre. Deux cours par semaine étaient faits par les membres de l'Académie dans des salles ornées de modèles de bâtiments et de dessins d'élèves. Ceux-ci recevaient tous les mois des prix d'émulation et, chaque année, deux grands prix étaient décernés aux plus méritants; le titulaire du premier de ces grands prix était envoyé à Rome.

La monarchie n'avait rien négligé pour assurer l'enseignement

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des arts-, elle ne se contentait pas de concourir à former des artistes, elle voulait perfectionner le travail des artisans « pour rendre plus célèbre, disait le roi, s'il était possible, Tinsdustrie de nos sujets ». Dans ce but, Louis XV avait fondé en lyôy rÉcole gratuite de dessin. Quinze cents élèves y étaient reçus, par escouades de cinq cents qui venaient étudier deux jours par semaine, les uns Tarchitecture et la géométrie, les autres la figure et les animaux, les autres les fîeurs et les ornements. Des bourses étaient fondées pour les plus méritants. Tout ouvrier, tout enfant, à partir de Tâge de huit ans, était admis aux cours qui se tenaient dans la rue des Cordeliers. Des prix nombreux étaient distribués annuellement. Le lieutenant de police, de Crosne, présida la distribution de 1788, qui se tint aux Tuileries, le 24 décembre, en présence du duc d'Orléans. A la suite d'un discours du directeur de Técole, Bachelier, peintre du roi, trois maîtrises d'orfèvre, de serrurier et de bourrelier, et six grands prix furent remis aux lauréats, sans compter les prix de persévérance, les accessits et les quatre-vingt-seize prix de quartier. « Les titulaires des grands prix eurent l'honneur, dit la Galette de France, d'être embrassés par les magistrats, au bruit des fanfares et des acclamations » .

C'était aussi pour stimuler l'industrie française que Louis XIV avait créé la manufacture royale de tapisseries de la Savonnerie, située quai de Chaillot, et celle des Gobelins, qui subsiste encore derrière la montagne Sainte-Geneviève. Les étrangers ne manquaient pas d'aller visiter les ateliers de Gobelins, alors sous la direction du peintre Pierre, et surtout la galerie où étaient exposées les plus belles tapisseries sorties de ses ateliers. « C'est la première fabrique de tapisseries du monde, s'écriait Arthur Young, et telle qu'un roi peut seul en soutenir de pareilles ».

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L'école royale de chant et de déclamation, fondée en 1784, avait

surtout pour but de former des sujets pour TOpéra et le Thé^itre-

Français. On y enseignait pourtant le clavecin , et les études musicales, très en faveur dans les classes libérales de la société, ne pouvaient être que stimulées par cet établissement. « Il y a vingtquatre demoiselles à Paris , dit le Courrier des planètes en 1789, qui cultivent le forte-piano ». Les marchands de musique publiaient périodiquement des journaux de clavecin, de harpe et d'orgue.

Des concerts d'émulation où prenaient part des amateurs, des professeurs et des artistes, étaient donnés tous les dimanches, à onze heures, dans la grande salle de Thôtel Bullion. Les organistes en renom faisaient courir tout Paris. Balbâtre et Miroir, les plus renommés de tous avec Couperin, allaient jusqu'à contrefaire la foudre, de manière à faire croire à sa chute et à Técroulement du temple. C'était une fureur, pendant la semaine du Saint- Sacrement, que de se rendre dans l'église de l'abbaye Saint-Germain des Prés, pour entendre Miroir. Tous les connaisseurs, tous les amateurs, les femmes des sociétés les plus diverses, se pressaient dans la nef, causant, riant même, en attendant qu'on commençât. Mais sitôt que l'organiste préludait, tout le monde retenait sa respiration. Tantôt il faisait gronder son instrument comme si tous les orages des passions étaient déchaînés^ tantôt, à la suite de transitions de la plus merveilleuse fantaisie, il exprimait les accents du calme et de l'innocence. « Je n'ai jamais entendu musique aussi ravissante «, écrit l'Allemand Storch en 1787. L'assistance avait peine à contenir son admiration et à la fin de l'office, elle se massait à la porte de l'église pour saluer l'artiste à sa sortie de ses applaudissements enthousiastes.

De tous les arts, c'était la musique qui avait fait le plus de progrès. Elle était entrée dans une voie nouvelle et triomphante avec Gluck, Pergolèse et Piccini; elle y entrait avec Monsigny et

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Grétry, en France; avec Paesiello et Cimarosa, en Italie-, avec Haydn et Mozart, en Allemagne. Elle trouvait des formes et

Fig. gi. — L'Innocence, d'après Greuze.

effets plus pathétiques, plus variés, plus saisissants, plus séduisants que ceux qu'elle avait rencontrés jusqu'alors. Il n'en était pas de même des arts et du dessin-, à la fantaisie élégante des Watteau, des Boucher, des Lancret, au charme simple de Char-

din ou sentimental de Greuze, succédait un art plus correct, mais plus froid, quelque peu déclamatoire et tendu, attestant Tétude et la science, fruits de l'enseignement officiel, mais non Tinspiration et le génie, auxquels l'enseignement officiel ne nuit pas toujours, qu'il favorise parfois, mais ne suscite jamais.

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Comme la musique, les sciences acquièrent ou vont acquérir un éclat incomparable. L'électricité, la vapeur ont révélé leurs merveilles, si elles commencent à peine à trouver leur application usuelle et pratique. On se croit les maîtres de la foudre par la découverte des paratonnerres, les maîtres de Tair par la découverte des ballons L^esprit humain voit s'ouvrir devant lui des perspectives qu'il n'avait pas osé concevoir jusqu'alors; l'étude des phénomènes de la nature le passionne d'autant plus qu'elle est secondée par les doctrines d'une philosophie qui s'appuie sur l'observation des faits et méconnaît le surnaturel. La chimie devient à la mode comme l'histoire naturelle; la frivolité parisienne même oublie ses anciennes distractions, les pantins, les bilboquets, les devises, les magots, les charades et les calembours, pour « s'occuper de gaz S3^1vestre et de fluor ». Il est de bon ton d'avoir un cabinet de physique comme une galerie de tableaux, et ceux qui ne peuvent en avoir de complets et de bien installés, comme les grands seigneurs, les financiers et les riches amateurs, trouvent chez la veuve Blanchi, rue Saint-Honoré, des boîtes garnies de toutes les pièces nécessaires à la physique, moyennant 55 louis.

Le mouvement qui portait les esprits vers les sciences d'application était secondé par TAcadémie royale des sciences, qui avait obtenu un vaste local au Louvre pour y réunir les machines et les outils qu'elle avait recueillis depuis un siècle. L'Académie des sciences, fondée en i(566, occupait plusieurs salles dans le palais-, elle jouissait d'une considération méritée par ses travaux et par la notoriété de ses membres. Les souverains étrangers de passage à Paris, Pierre le Grand, Joseph II, les rois de Danemark et de Suède, avaient tenu à honneur d'assister à ses séances. Parmi les pensionnaires de ses différentes sections figuraient des savants éminents comme Lalande, Laplace, Bailly, Daubenton , Lavoisier, de Jussieu, Sage. Les associés libres venaient de voir entrer dans leurs rangs, en 1789, le célèbre navigateur Bougainville.

D'autres établissements scientifiques étaient justement renommés; tel était l'observatoire, créé par Louis XIV, avec ses constructions toutes en pierres, ses vastes caves, ses logements pour les mathématiciens « entretenus par le roi », ses ateliers, son exposition d'instruments de physique, son dépôt de la carte de France dressée par les Gassini, qui s'étaient succédé de père en fils dans la direction de cet établissement. En 1789, des cours d'astronomie pratique y étaient faits deux fois par semaine. Des observatoires moins importants étaient disséminés dans différentes parties de la grande ville : aux Gapucins de la rue Saint-Honoré, à l'hôtel Gluny, aux collèges Royal et Mazarin, à l'abbaye de Sainte-Geniève et à l'École militaire. Plus célèbre encore que l'Observatoire, était le Jardin des Plantes, longtemps dirigé par Buffon, qui venait de mourir en 1788, et dont la statue de marbre blanc avait été élevée au bas de l'escalier du cabinet d'histoire naturelle. Les quatre salles de ce

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remarquable musée, arrangé par Daubenton sous la direction de Buffon, allaient être augmentées d'une vaste galerie de soixantequatre pieds de long destinée à recevoir les squelettes de tous les animaux décrits par le naturaliste le plus éloquent qui ait existé. A ces créations du dix-septième siècle, Louis XV" avait ajouté l'École des ponts et chaussées, Louis XVI TÉcole des mines. La première de ces écoles, située rue de la Perle, était dirigée par Perronnet. Il y avait réuni dans une galerie les modèles des plus importants travaux exécutés sous son impulsion. A juste titre estimée et prise pour exemple par les nations étrangères, cette école était la pépinière des ingénieurs qui avaient rendu superbes les six mille lieues de routes dont la France était sillonnée et qui avaient construit d'importants édifices publics dans les provinces. L'Ecole des mines, installée dans le nouvel hôtel des Monnaies, avait été créée sous l'inspiration de Sage, qui en était le principal professeur. Son cabinet de minéralogie était installé dans une salle dont les proportions élégantes et no-

Fig. 92. — Le Jardin du Roi, vu de la rive droite de la Seine.

bles charmaient autant les savants étrangers que l'excellente classification des objets exposés. Le D' Townsend admirait la

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libéralité avec laquelle les élèves étaient admis aux cours de cette école, sans distinction de nationalité ni de religion. Il en prenait texte pour louer Télévation et la noblesse de sentiments des souverains de la F'rance, qui s'étaient efforcés de répandre gratuitement et largement l'instruction dans tous les rangs du peuple.

C'est dans le but aussi de faire progresser les sciences, que Louis XV avait fondé, à Passy, un cabinet royal de physique qui renfermait des instruments scientifiques et un télescope de vingt-quatre pieds de long, et que Louis XVI avait installé, rue de Gharonne, un cabinet royal de mécanique dont les premiers éléments avaient été fournis par les chefs-d'œuvre de mécanique que Vaucanson lui avaient légués. Le directeur de cette collection voulait y réunir les modèles des machines employées dans rindustrie et les outils nouveaux, rares et dispendieux, qu'on aurait pu mettre à la disposition des travailleurs. Déjà le duc d'Orléans avait eu l'idée de former au Palais-Royal une collection de modèles des arts et métiers , réduits à la proportion d'un pouce et demi par pied; et l'on pouvait voir dans les salles de la Bibliothèque du roi de grandes tables sur lesquelles étaient exposés en petit les ateliers et les outils de toutes les professions.

A côté de ces créations modernes, la vieille Faculté de médecine, qui remontait au moyen âge, continuait ses cours, non loin de l'Hôtel-Dieu, dans un grand amphithéâtre reconstruit en 1 744. Le titre de docteur y était décerné solennellement, mais non gratuitement, car il en coiitait 6,000 livres pour l'obtenir. Les médecins parlaient latin dans leurs cérémonies de réception qui ressemblaient quelque peu à la cérémonie du Malade imaginaire ; et leur art, oscillant d'un système à un autre, n'avait point fait de progrès sensibles. Il n'en était pas de même de

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la chirurgie, qui avait pris un essor remarquable au dix-hui-

tième siècle, en mcme temps que les autres sciences d'applica-

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tion. L'Académie de chirurgie, fondée en ly'ii, avait plus d'importance que la Société ro3^ale de médecine, établie au Louvre, depuis 1776. Elle avait installé ses écoles dans un beau bâtiment, orné de colonnes ioniques, qui était regardé comme « le second de la capitale pour la pureté de ses profils et la régularité de ses parties ». C'est aujourd'hui l'Ecole de médecine. Les cours étaient faits dans un vaste amphithéâtre qui pouvait contenir douze cents auditeurs. On pouvait dès lors prévoir le moment où le médecin, descendant des hauteurs spéculatives où il se complaisait, serait obligé de devenir lui-même chirurgien. Les dentistes eux-mêmes commençaient à percer. Ils s'attachaient à conserver plutôt qu'à extirper; comme Catalan, rue Dauphine, ils fabriquaient des râteliers complets, et plusieurs s'étaient enrichis au point d'avoir un- équipage.

De même que les chirurgiens s'étaient séparés des barbiers, les apothicaires ne faisaient plus partie de la communauté des épiciers. Ils avaient été autorisés, en 1777, à ouvrir un collège de pharmacie dans la rue de TArbalète, auprès de leur ancien jardin de botanique. Les 97 maîtres en pharmacie de Paris nommaient pour six ans des professeurs chargés de faire des cours de chimie, d'histoire naturelle et de botanique. A l'entrée de la grande salle où l'on distribuait les prix aux élèves, étaient placées deux tonnes fermées avec des cadenas, et qui contenaient chacun i3,ooo livres de thériaque.

La curiosité mise en éveil par les découvertes de la science, portait les esprits à rechercher le merveilleux et les engageait à y croire. Tandis que des chimistes obscurs et des grands seigneurs voulaient découvrir la pierre philosophale, tandis que Cagliostro jetait de la poudre aux yeux, Mesmer éblouissait les badauds avec son baquet, opérait de nombreuses cures dans son établisse-

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ment de magnétisme animal. Son appartement ne désemplissait pas de gens qui croyaient comme la duchesse de Bourbon, au somnambulisme, au magnétisme et aux pressentiments. Son se-

^^ÎT^W^ C HiRCRGiEJsr Dentiste , -M^M ieiil Elevé Afiocié de.At^FAXCHATïji.

d ILàlRX5 .

Fig. 94. — Adresse illustrée d'un chirurgien dentiste; d'après Marillier.

cret, qu'il refusa de divulguer, même aux dupes qui avaient souscrit 340,000 livres pour qu'il le rendît public, fut réduit à sa juste valeur par une commission de l'Académie des sciences. Malgré le bruit qui s'était fait autour de son nom, Mesmer disparut sans bruit à la veille de la Révolution. Les charlatans de la science s'éclipsèrent, lorsque les tragédiens de la politique entrèrent en scène.

LES LETTRES

Les progrès des sciences n'empêchent point les lettres de rester toujours en honneur. Le plus brillant foyer de la littérature est toujours à Paris. Sans doute les plus grands écrivains du siècle, Montesquieu, Rousseau, Voltaire, Buffon ne sont plus; mais les hommes d'esprit et de talent ne sont pas rares. L'esprit critique l'emporte sur l'inspiration poétique; Beaumarchais, dans ses comédies à l'emporte-pièce a remué plus profondément l'opinion que Ducis et Florian. Le grand succès du jour est le Voyage du jeune Anacharsis, paru en 1 788; c'est un suprême honneur pour un savant étrange, que d'être accueilli favorablement par l'auteur de cette œuvre d'érudition aimable, aujourd'hui bien oubliée, presque autant que' les Lettres à Emilie sur la injthologie par Demoustier, qui commençaient à paraître. On parle moins du véritable chef-d'œuvre de l'époque, de Paul et Virginie, que Bernardin de Saint-Pierre a publié en 1788. Les vers ingénieux et faciles de l'abbé Delille et de Boufflers, les fables de Florian, la critique de Laharpe, l'esprit de Champfort et de Rivarol ont aussi leurs admirateurs dans les cercles et les salons. Le goût de la poésie légère s'atteste aussi par la vogue des recueils que l'on édite sous le nom d'Almanach des Muses, d'Étrennes d'Apollon

LES LETTRES

et de Polymie. Avec Barthélémy, Bernardin de Saint-Pierre, Florian, Delille et Berquin, la

littérature a quelque chose de pastoral et de calme, qui fait songer à ces paysages tranquilles qu'un violent orage est sur le point d'assombrir et de dévaster.

Le goiJt des lettres est répandu dans toutes les classes libérales, dans la noblesse comme chez les gens de loi, les négociants et même les artisans. c( On ne saurait croire, écrit Gorgy, combien se sont multipliés les cercles dont la littérature est le seul objet.

Beaucoup se bornent à des charades et à des bouts-rimés ^ mais beaucoup portent leurs

prétentions plus haut, et forment vraiment de petites académies. Il s'y dit des choses bien pitoyables; mais souvent on y en dit de très bonnes ». Une de ces sociétés littéraires était le Caveau, d'où tant de chansons joyeuses sont sorties. Gorgy décrit aussi les réunions d'une petite académie qui se tenait le dimanche chez un marchand. Il y entendit deux pièces charmantes au milieu de mauvais vers. La séance, à laquelle il assista, se termina par des comédies pleines de gaieté et d'entrain, qu'il regardait comme d'excellentes écoles pour former le goût et les manières.

Ces petites sociétés littéraires, qui imitent de fort loin TAcadé-

Fig 95. — Frontispice de la première édition séparée de Paul et Virginie, imprimée en 1789 par Didot jeune.

mie française, ne sortent point de leur obscurité modeste et n'essaient point de rivaliser avec elle. L'Académie française est restée un salon où les grands seigneurs sont admis comme les gens de lettres. Elle siège au Louvre, dans une vaste salle ornée de tapisseries, des portraits de Richelieu son fondateur, et de divers souverains, des bustes des grands écrivains qui en ont fait partie, dus au ciseau et à la libéralité de Caffieri. La haute noblesse y est représentée par le duc de Nivernois et le prince de Beauveau*, l'épiscopat par cinq de ses membres; Tarmée par huit officiers généraux ou supérieurs-, il est vrai que parmi ces officiers figurent Saint- Lambert, Guibert, Boufflers, Rhulhièreet Florian; la magistrature y tient sa place avec les grands noms de Séguier et d'Aguesseau et le grand caractère de Malesherbes. Un seul avocat s'y rencontre, c'est Target. A côté de deux érudits, de Barthélémy récemment élu, de trois savants, Condorcet, Bailly, Vic-d'Azyr viennent enfin les gens de lettres proprement dits, Marmontel, Suard, Laharpe, Champfort, l'abbé Morellet, les auteurs dramatiques Ducis, Sedaine, Lemière, et Téloquent prédicateur Maury. L'Académie des inscriptions et belles-lettres faisait moins parler d'elle que l'Académie française, près de laquelle elle siégeait. Elle avait deux séances publiques par an, dans lesquelles elle distribuait des prix. L'érudition, qu'elle représentait, n'était pas dans une période brillante, et l'on ne pourrait guère citer parmi ses q\iarante-huit membres que Bréquigny, Anquetil et Barthélémy.

L'autorité et l'influence des académies provenaient non seulement de la valeur de leurs membres, mais du crédit dont jouissaient à Paris les sciences, les arts et les lettres. Les étrangers étaient unanimes à dire que nulle part un littérateur ou un savant ne pouvaient rencontrer meilleur acceuil, qu'aucune ville au monde

LES LETTRES

ne pouvait mieux satisfaire à ces besoins. Beaucoup d'entre eux touchaient des pensions du roi ou des princes. Quelques-uns ob-

Fig. 96. — L'abbé Delille récitant des vers dans le salon de M'""= GeolTrin; d'après Taunay.

tenaient des places de censeurs royaux, et Ton remarquait dans la liste de ces derniers les noms de Tabbé Barthélémy et de Suard.

Les fonctions de censeurs n'étaient pas une sinécure; nombreux

étaient les livres qu'ils devaient lire et approuver, comme on peut le voir dans les listes que publiaient la Ga\ette de France et le Meraire. En outre, beaucoup d'ouvrages et de brochures échappaient à leur examen et se vendaient publiquement, en portant la rubrique de Genève, d'Amsterdam et de Londres. Tous ces écrits, dont la quantité augmentait à mesure qu'on s'approchait de la Révolution, trouvaient des lecteurs. « Tout le monde lit à Paris, écrivait Storch. Chacun, surtout les femmes, a un livre dans sa poche. On lit en voiture, à la promenade, au théâtre, dans les entr'actes, au café, au bain. Dans les boutiques, femmes, enfants, ouvriers, apprentis lisent; le dimanche, les gens qui s'asseoient à la porte de leurs maisons lisent; les laquais lisent derrière les voitures; les cochers lisent sur leurs sièges; les soldats lisent au poste et les commissionnaires à leur station ».

Ces lectures, frivoles pour la plupart, mettent les idées en circulation. Les brochures et les pamphlets foisonnent à partir d'octobre 1788. Elles valent de six sous à trois livres, et en quelques mois, l'on en évalue le nombre à plus de deux mille. Elles suppléent en quelque sorte au petit nombre des journaux. Bien que Pilati affirme que Paris est la ville du monde où il se fait le plus de journaux, ceux-ci n'atteignent pas le développement qu'ils devront bientôt prendre. Le plus ancien était la Galette de France, qui paraissait deux fois par semaine, les mardi et vendredi, sur une feuille de dimension in-quarto, ii deux colones. Le Journal de Paris,ïonà.i en 1777, était quotidien. Il tirait un de ses principaux revenus de ses annonces, que Ton payait à raison de 33 livres par colonne. Selon Storch, il aurait tiré à 5o,ooo exemplaires, comme les Annonces, Affiches et Avis divers, plus connus sous le nom de Petites affiches.

Les périodiques littéraires n'avaient pas plus d'importance que

LES LETTRES

les journaux proprement dits. Le Journal des Saraiits^ rédigé par des littérateurs nommés par le chancelier, était aussi estimé et aussi peu lu qu'il l'est de nos jours. Le plus répandu et le plus ancien d'entre eux était le Mercure de France, qui paraissait tous les samedis, en deux feuilles in-i 2, recouvertes de papier gris bleuté. Les nouvelles politiques, que les journaux publiés à Paris donnaient avec une réserveque leur imposait la crainte de la censure, étaient reproduites plus au long dans les gazettes étrangères, dont le bureau général était situé rue du Bout-du-Monde. Presque toutes ces gazettes étaient imprimées en Hollande ou dans les Pays-Bas autrichiens. On les trouvait, ainsi que les autres, dans les cabinets littéraires comme celui de la rue Christine, où moyennant 4 sous par séance et 22 livres par an, on était reçu de 8 heures du matin à 8 heures du soir dans une salle bien éclairée et bien chauffée en hiver.

Les amateurs de lecture et les travailleurs trouvaient aussi à satisfaire leurs goûts dans les bibliothèques publiques. Aucune ville de l'Europe n'en contenait d'aussi nombreuses et d'aussi riches. La bibliothèque du roi, située rue Richelieu, dans l'ancien palais de Mazarin, ouvrait deux fois par semaine ses salles aux sa vants et aux curieux ; mais le garde des imprimés, l'abbé des Aulnays, admettait les autres jours, « avec toute rhonnêteté possible », les travailleurs sérieux. Elle renfermait plus de 225,000 volumes imprimés, 70,000 manuscrits, 25,000 collections d'estampes et 7,000 généalogies. Le cabinet des

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Fig. 97. — Médaille de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.

médailles, dont l'abbé Barthélémy était le garde, était célèbre dans toute TEurope. A côté de cet établissement hors ligne, dirigé par des savants dont on ne pouvait assez louer Tobligeance, d'autres bibliothèques remarquables étaient ouvertes au public, à certains jours et à certaines heures. Telles étaient celles de la Sorbonne, de l'Université , installée au collège Louis-le-Grand, les grandes bibliothèques conventuelles de Saint-Germain-des-Près, de Saint- Victor et de Saint-Geneviève, la bibliothèque JMazarine du collège des Quatre-Nations, avec ses 60,000 volumes, la bibliothèque de Tordre des avocats, placée dans l'avant-cour de l'archevêché, et la bibliothèque de la ville de Paris, qui occupait la galerie de Pancienne bibliothèque de la maison professe des jésuites, rue Saint-Antoine.

La belle collection de 120,000 volumes et de 3,000 manuscrits, formée par le marquis de Paulmy à l'Arsenal, venait d'être achetée par le comte d'Artois, qui avait l'intention de la rendre publique. En même temps, le cabinet des chartes, créé par l'avocat des finances Moreau, avait été réuni à une bibliothèque de législation, d'administration, d'histoire et de droit public, qu'un arrêt du conseil attacha irrévocablement à la chancellerie en 1788.

Un comité d'histoire et de droit public, composé de dix membres, devait s'3^ réunir tous les quinze jours pour conférer avec le chancelier « sur tous les travaux destinés à aider la législation, à épurer l'histoire, à maintenir et à conserver les principes essentiels de la monarchie », La création de ce comité, toute méritoire qu'elle était, était quelque peu tardive, et, dans tous les cas, elle aurait été inefficace-, mais elle était un nouveau témoignage de la sollicitude de l'Etat pour l'étude et le développement des sciences. Encore plus de lumières, pourrait être la devise

LES LETTRES

des hommes de ce temps-, s'ils les recherchaient parfois avec plus de passion que de discernement, ils avaient du moins le noble désir de les acquérir, de les accroître et de les répandre.

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Tûuj les RSgimcaî d'fnfantcrit feront rendus a leur deftinalion le ij de « mois, A. on coohfuie p«i-toutlesIev«s d'hommes Le 14, lefcadrcdeCarifcron nietiraenmer

L» nouvelle formule de ferment que prcreront ceui qui obiiendroM a l'avenir des places vtcni de piroitrci elle Te trouve à lï fuite de U forme de goirvememerit de 177Ï & de '«te rfunron & de iunte

Plufieurs bât.mensvenanf deRonJgfber^ 4; d'autres ports, ivec du blé. ont fait naufrage. Ci malheur eft d autant plus çrsnd .

moment. & fur-[out dans la Finlande

La majeure panie des prifonnicn Ruffes.

qui *»orcnt trouvé mjjren de s'évader de Haga. ont Clé rcfaifis On • conduit les OSiCien i Faihun.

Dt Vatjovu U t€ Juin ,78^.

L- Diêfe s occupe toujours des diffé rtni objets d'impofilions propre* i augmenter encore le revenu public Elle eft dans U ferme refolution de fe procurer les fonds ruffifanj pour l'entreiien des 1 co.O.<; hommes effectifs votes au commencement de ti prcTeote Dicte. & comme elle ne prtfume pat que l'impôt territonal & les autres charges nooA'eîlement établies fufiifent à l'entretien . à ta foumfture des arfenaux Se a l'cquipemen! complet de Tarmce on eft àla recherche de nouvelles refTources. La demièrç fera de revenu encore fur les terres . à quoi l'on paroit dccidt en cas J'abfolue nêcdlSté

fëancc . les membres Jii M;Mi.'icie du Scnal & de l'Ordre équcflre . qui doivent compofer. au nombre de ^4, le Tribunal deftine àjuger le Prince PomnsJci. CeTnbunal , cnge fous la dcnommatton de Jug.

labiête. dott / Eutï aGueU.

Le Comte Potodci . Crand-Maltr* d'ir de la Couronne. & Ccmmandant

fubllfter jufqu'â la fin de>

fait part . dans fon derr

lettr.

le Pnn

«n date du 4 Mai derr

en Vku rapport, d'un lemkm lut av, le Bonflhène

Ville. & les ordres guil avoir de llmpiratrice concernant l'evacuaiion des troupo RuiTo i U fortie de leurs magaflnj. C<tte lettre, remplie d ifiurances d^ bon voiGr^ge, & daffecl.on de la part de Sa Majeft* Impcnate porte : que le Prince Polemkin «place une partie de l'ar/n^e i fes ordres cotre Bender & Olmépcl.

Le Comte Potocki fait favoir en memetems que . fur le bruit que des (/mptomei de pefte s ctoicni m^nlfc^tés en Moldavie, il ï'etoit emprefîi dcnvoyer un Médecin ■e U vérité. Il réfuite de fcs

obfer.

'if.ie <

hôpitaui , que ce Médecin n'a trouvé que des fièvres qui . lâna avoir aucun indice peftilentiel, s'étoient communiquées i unt parti; de l'acmée Rufle

De yig/w. U i^ Juin ijSp.

DiMANCMe dernier. U Cour a pris (e deuil, pour quatre femaines, à l'occafîon de U iTiort de Monfeigneur le Dauphin.

Le bulletin de Laxembourg porte : que la r*n:é de i'Empçreyr va -jn peu wieuK,

t'ig. 98. — Reproduction par rhéliogravure de la première page, au sixième du format, d'un numéro de la Ga\ctte de France.

L ENSEIGNEMENT

L'État, qui créait les académies, les grands établissements scientifiques, qui protégeait les arts et les lettres, ne contribuait point aux dépenses de l'instruction primaire et ne concourait que pour une part restreinte à celles de Tinstruction secondaire. C'est que renseignement était entretenu par des fondations spéciales, par des communautés religieuses et les paroisses. Dans tous les quartiers, s'ouvraient des petites écoles pour les classes inférieures de la société, et le quartier latin était rempli de collèges où les enfants pauvres étaient admis comme les riches.

Les écoles primaires, les petites écoles étaient nombreuses; elles donnaient sans bruit, sans étalage, sans fracas, dans des salles modestes, l'instruction élémentaire à des milliers d'enfants. A la fin du règne de Louis XV, dans les vingt quartiers de la ville, on comptait lôy maîtres et ibo maîtresses d'école. En outre, qô écoles de charité, dont 36 de filles, étaient créées et entretenues par les paroisses; il y en avait huit sur Saint-Eustache, sept sur Saint- Sulpice. Les frères des Écoles chrétiennes, dont la maison principale était rue Notre-Dame-des-Champs, tenaient des classes dans les quartiers nouveaux et sur la paroisse Saint-Étienne-du-Mont. Des établissements particuliers avaient été fondés sur différents

L'ENSEIGNEMENT

points. Telles étaient les écoles formées en i 7 1 3, dans le faubourg Saint-Antoine par Tabbé Tabourin, et qui étaient desservies par quarante laïques portant l'habit ecclésiastique et dirigés par un supérieur. Comme dans les autres maisons, on y enseignait gratui-

Fig. 99. — Le collège des Quatre-Nations, d'après Pérelle.

tement les principes de la religion, la lecture, récriture et les premiers éléments de la langue française. La plupart des écoles gratuites de filles étaient tenues par des communautés religieuses, dont nous parlerons plus loin. Toutes ces écoles étaient sous la haute direction de l'archevêché et du grand chantre de Notre-Dame, qui nommait les maîtres et les maîtresses, en leur assignant le quartier où ils devaient enseigner; leur corporation fut longtemps en riv^alité avec celle des maîtres écrivains, qui, au nombre de 143, enseignaient surtout l'arithmétique et l'écriture.

23o PARIS EN 1780.

L'instruction secondaire était donnée dans dix collèges de plein exercice, tous situés entre la Seine et la montagne Sainte-Geneviève. Ils portaient presque tous les noms des personnages qui les avaient fondés à partir du moyen âge. Les plus importants étaient le collège Mazarin ou des Quatre-Nations, qui est aujourd'hui l'Institut, et le collège Louis-le-Grand, institué par les jésuites et qui, lors de la dispersion de leur ordre, avait été pourvu de toutes les bourses de vingt-sept collèges de moyen exercice supprimés à la même époque. On évaluait le nombre des bourses dans les dilTérents collèges à 1,046, dont 5oo pour Louis-le-Grand seul. Sur 5,000 élèves, qui fréquentaient les collèges, 1,970 externes étaient admis gratuitement. La gratuité était la règle dans TUniversité de Paris, depuis que le roi lui avait accordé en 1719 une subvention sur la ferme des postes, subvention qui montait sous Louis XVI à 3oo,ooo livres par an. Les internes cependant payaient une pension qui variait de 45o à Goo livres et représentait les frais de nourriture, de logement et d'entretien. Outre les prix, qui étaient distribués annuellement, le bureau d'administration de Louis-le-Grand accordait des gratifications aux meilleurs élèves. C'est ainsi qu'en 1781 une gratification de 600 livres fut donnée au sieur de Robespierre, « en raison de sa bonne conduite et de ses succès dans le cours de ses classes ».

Si les collèges étaient nombreux, ils étaient groupés dans le même quartier;, aussi le tiers-état de Parisaurait-il voulu, en 1789, qu'ils fussent distribués plus également dans les diverses parties de la ville. Il ne se plaint pas de leur insuffisance; au contraire, un cahier particulier voudrait voir c< diminuer cette quantité d'écoles gratuites de dessin et autres, de bourses dans les collèges, ce qui dépeuple journellement les campagnes et les ateliers, bien plus utiles à la société que cette foule de barbouilleurs, d'abbés, de

L'ENSEIGNEMENT

clercs, de commis sans place, d'écrivassiers, qui, n'ayant pour tout bien que leur plume et leur pinceau, traînent partout leur indigence et leur ignorance orgueilleuse ».

Certaines institutions se rattachaient aux collèges voisins, comme le collège Sainte-Barbe, où la pension n'était que de 35o francs, et qui envoyait ses élèves aux classes du collège du Plessis. Le quartier Saint-Victor contenait plusieurs pensions qui dépendaient de rUniversité. Comme dans les collèges, les programmes et les méthodes suivaient les anciens errements-, les élèves y étaient surveillés par des précepteurs d'un aspect ridicule et minable, traités de gâcheiix, mal nourris, payés moins cher que les valets de la maison, et tourmentés sans répit par les élèves et les supérieurs.

L'instruction était plus moderne, moins scolastique, moins

'±UÏ, jtiUl. jU-MJ[

Fis. 100. — Collège Louis-le-Grand.

chargée de latin dans les institutions particulières, indépendantes de l'Université, surtout dans celles qui étaient situées dans les faubourgs et les villages limitrophes, tels que Passy et Picpus. On

se plaignait même de ce que Téducation y aJl'eciât souvent des allures militaires; les heures de classes et de récréations étaient annoncées par le tambour, au lieu de l'être par la cloche. <■' C'était une des grandes jouissances de la bourgeoise parisienne, écrit Tabbé Proyart, en parlant des années qui précédèrent la Révolution, que de se rendre le dimanche dans la pension de son fils pour le contempler en uniforme, exécutant avec ses jeunes camarades des évolutions militaires et des combats simulés ».

Les exercices du corps étaient surtout en grand honneur à la pension Verdier, rue Saint-Victor : le maintien, le marcher, la course, le saut et le jet, y étaient enseignés par les maîtres ordinaires de la maison, et deux fois par semaine par un sergent-major desgardes françaises; il y avait, en outre, des professeurs d'escrime, de tactique, de natation et d'équitation. Les prix de ces pensions étaient plus élevés que ceux des collèges. Ils variaient de 800 à i,o5o francs par an, sans compter le trousseau, 5o francs environ d'entrée, les étrennes des domestiques et des maîtres, montant à 36 livres, et les professeurs d'arts d'agrément.

Moins chères étaient les pensions de Passy et de Picpus. Quelques-uns de leurs maîtres étaient pénétrés des idées nouvelles, et pour corriger les élèves faisaient appel au sentiment plutôt qu'à la rigueur. Henri Storch visita dans un faubourg paisible l'institution d'un de ces disciples de Rousseau. « Une partie des élèves, écrit Storch, se promenaient avec un livre dans le jardin; d'autres jouaient et dansaient. Au centre, s'élevaient des statues représentant les vertus aimables. A certains moments, le maître faisait asseoir ses disciples devant les statues et leur en faisait valoir les mérites. « Souvent, dit le maître à son visiteur, pendant que je parle, je vois briller les larmes du sentiment dans les yeux de mes élèves; ils se pressent autour de moi et me demandent, dans le lan-

L'ENSEIGNEMENT

gage touchant de Tinnocence, à couronner les vertus. Alors nous allons dans le parterre des roses cueillir des fleurs que nous tressons pour en former des couronnes destinées à parer le front des

Fia. loi. — Entrée du collège deJMontaigu.

déesses. Un tel jour est pour toute la maison une fête, dont seuls les enfants paresseux et méchants sont exclus, et Tellet que produit cette punition est surprenant — ». Dans ces pensions largement aérées, où l'éducation était peut-être plus sentimentale que solide, on était loin des cours étroites des vieux collèges et des rudes châtiments qu'ils avaient conservés.

Les collèges et les pensions n'étaient que des classes préparatoires pour les écoles supérieures, où se complétait l'enseignement pour ceux qui voulaient embrasser une carrière libérale. L'Université de Paris, que les rois appelaient leur fille aînée.

avait à sa tète un recteur qui siégeait au collège Louis-le-Grand -, elle se composait des quatre facultés de théologie, de droit, de médecine et des arts. La faculté de théologie avait sa bibliothèque et ses salles de cours dans les vastes bâtiments de la Sorbonne, que Richelieu avait fait construire pour les abriter, avec la belle église où il repose lui-même, sous un élégant tombeau, regardé comme le chef-d'œuvre de Girardon. C'était dans une des salles de la Sorbonne que se faisait tous les ans, depuis 1746, la distribution des prix de F Université, à la suite d'un concours, le concours général, auquel prenaient parties élèves des collèges de plein exercice. Les cours de la faculté de médecine avaient lieu dans les anciens bâtiments de l'École de droit, qui avait été installée, à la fin du règne de Louis XV, dans un noble édifice construit par Soufflot, presque en face de Sainte-Geneviève. Tout un peuple d'étudiants suivait les cours des différentes facultés et remplissait les quartiers adjacents : les sorbonistes, en soutane de précepteurs ; les étudiants en droit, en rabat; quelques-uns, les anciens boursiers des collèges, mis aussi pauvrement que des compagnons artisans et réduits pour vivre à servir comme garçons chez des perruquiers ou des marchands.

La monarchie, qui était restée étrangère au dév^eloppement de l'instruction primaire et secondaire, avait toujours favorisé l'enseignement supérieur. L'Université devait à Philippe-Auguste ses privilèges; François l" avait fondé le Collège royal-, ce collège, qui est aujourd'hui le Collège de France, fut reconstruit en entier sous Louis XVI, sur les plans de Chalgrin. Vingt professeurs y enseignaient les langues orientales et classiques, la littérature, les sciences, le droit, Thistoire et la morale. Il suffit, pour apprécier leur valeur, de savoir que les titulaires des cours de poésie et d'astronomie étaient Delille et Lalande. La nécessité de l'étude

L'ENSEIGNEMENT

des sciences se faisait de plus en plus sentir, même pour les carrières où elles paraissaient inutiles autrefois. Louis XV rendait hommage, sans le savoir, à cette opinion, en fondant l'Ecole militaire, qui est restée l'un des plus beaux monuments de son règne. Le vaste escalier, qui conduisait aux appartements du gouverneur, était orné des statues de Condé, de Turenne, des maréchaux de Luxembourg et de Saxe. La chapelle, entourée de tableaux représentant la vie de saint Louis, était le siège de l'ordre de Saint-Lazare. Le réfectoire et la bibliothèque méritaient d'être visités. Cet établissement d'instruction, surtout destiné à la noblesse pauvre, avait subi dans son organisation plusieurs modifications et, sous Louis XVI, il était devenu une sorte d'école de cadets, qui furent envoyés en 1787 dans les collèges militaires de province.

La création de l'École militaire avait porté un coup funeste aux académies où la jeune noblesse apprenait les mathématiques et les éléments du métier des armes. La seule qui fût encore suivie était l'académieroyale d'équitation , où les jeunes gens recevaient des leçons de dessin, d'armes, de voltige et

de danse. Elle se tenait presque en face du couvent des Feuillants, dans la vaste salle du manège des Tuileries, qui devint

Fis. 102. — Cour du collège du Plessis Sorbonne.

plus tard le siège de rAssemblce nationale et de la Convention.

Le goût pour les sciences et les lettres était si vif, que les cours officiels et classiques ne suffisaient pas à ralimenter. De toutes parts, on annonçait des cours gratuits d'architecture, de belles-lettres, d'histoire, de géographie, de ph3'sique et de chimie. Des sociétés se formaient pour le développement des connaissances utiles. La plus célèbre était le Lycée, qui avait remplacé le musée de Monsieur et du comte d'Artois, fondé par Pilâtre de Rozier. Grâce aux gratifications des princes et aux cotisations des membres, qui étaient de quatre louis par tête, le Lycée avait pu acquérir un cabinet de physique du prix de 5o,ooo francs, et l'avait installé près du Palais-Royal. Dix cours y étaient faits par des littérateurs et des savants célèbres : Marmontel professait l'histoire; Condorcet, les mathématiques ; Fourcroy, la chimie; Monge, la physique; Laharpe, la littérature. L'élite de la cour et de la ville composait l'auditoire. « La plus grande décence, la plus grande attention, écrivait Laharpe, régnent dans ces séances de plus de trois cents personnes, où les sciences et les lettres paraissent avec un éclat qui rappelle les beaux jours d'Athènes ».

Les femmes étaient admises au Lycée, et suivaient même les cours du professeur de physique. M""' Laroche remarque la gentille façon dont elles s'y asseyaient, vêtues simplement, quoique avec goijt, montrant un grand intérêt pour les sujets dont le professeur devait parler, mais causant avec leurs voisins et leurs voisines dès que la leçon commençait. L'instruction que les femmes recevaient dans les couvents, dont nous parlerons plus loin, les préparait rarement à ces études arides, que le bonhomme Ghrysale aurait trouvées au-dessus de leur portée. Il y avait peu de pensions laïques pour les filles comme celle du sieur Royer, à Passy, qui avait soin non seulement de leur enseigner la lecture, Técri-

L'ENSEIGNEMENT

tare, l'arithmétique, la grammaire, Thistoire et la géographie, mais « de les former à ces manières polies et honnêtes qui décè-

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Fig, io3. — Collège Royal, aujourd'hui Collège de France.

lent la bonne éducation ». On avait ouvert, en 1786, une « académie des enfants et musée des jeunes demoiselles », où, dans l'intervalle des cours, les élèves chantaient des morceaux de musique et jouaient des pièces du Théâtre d'éducation de M™*^ de Genlis. Afin de mieux fixer Tattention de leurs élèves, certains éducateurs s'efforçaient de les instruire en les amusant. L'abbé Curioni avait composé pour elles une méthode d'italien très facile, très précise et très amusante; mais la palme dans ce genre appartenait à un certain abbé Barthélémy, qui offrait aux « aimables Françaises », en avril 1789, un cours de grammaire d'où il avait banni tout appareil scientifique, en donnant pour exemples des chansons choisies avec goût. Ce cours était intitulé : La Canta-

trice grammairienne, ou Fart d' apprendre Vorthographe sans le secours d'aucun maître, par le moyen de chansons... avec un portrait des poètes chansonniers et un modèle de lettres mêlées de réflexions sur le style épistolaire. Ombrage destiné aux dames... Cela voulait dire que plus d'une dame avait besoin d'apprendre Torthographe; mais si elles laissaient à désirer sous ce rapport, leur style épistolaire avait souvent une élégance facile que n'atteignait point celui des hommes. Selon Storch, leur esprit était plus cultivé que le leur, elles parlaient d'une manière plus distinguée, prononçaient mieux, et le langage français avait un attrait tout particulier dans leur bouche.

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