‹ Paris en 1789Chapitre 3 sur 35 · L.V FOULE · texte numérisé non relu

L.V FOULE

Il y a dans la rue toute une population qui y vit et qui en vit. Assis sur les bornes ou debout, les décrotteurs, les commissionnaires, les hommes de peine, les portefaix attendent la pratique. Ils sont presque tous Savoyards ou Auvergnats; groupés souvent à l'angle des carrefours, ils se poussent parfois entre eux, dans leurs lourds ébats, et bousculent par ricochet les passants. On nous les représente coiffés sur l'oreille d'un chapeau qui n'est ni rond ni à trois cornes, vêtus d'une jaquette brune, rapiécée de morceaux rouges, noirs ou fauves. Leur costume se complète par de longues culottes de coutil à la marinière, retenues au-dessus des hanches par une ceinture pareille. Malgré leur apparence de bohémiens, leur honnêteté est égale à leur force; ils exercent entre eux une juridiction sévère, ne tolérant pas le vol et la fourberie parmi les membres de leur corporation, et rouant de coups de bâton ceux qui en sont convaincus. Grâce à cette sévérité, leur probité a un tel renom, qu'on confie sans hésiter des lettres et des paquets de grande valeur à ces gens de pauvre apparence, qui n'ont parfois ni souliers, ni chapeau, ni chemise.

Quelques industriels se sont installés dans les angles formés par les saillies des maisons qui ne sont pas à l'alignement. En

LES RUES

1784, la police a fait enlever toutes les échoppes sédentaires, mais elle tolère les échoppes mobiles, qu'on enlève le soir. C'est là que siège Técrivain public, qui demande 5 sous pour écrire une lettre, 12 sous pour rédiger un placet au roi et aux ministres; c'est là que travaille le savetier, sifliant la linotte ou la pie; c'est là que

Fig. 17.. — L'écrivain public, d'après de Boissieu.

s'abritent avec leurs fourneaux les marchandes d'eau-de-vie et de café au lait, les marchands de beignets, de marrons et de châtaignes, criant sans cesse : <( Tout chauds! tout brûlants! » Dès le matin, à l'instant où les servantes et les valets balayent, des femmes portant des hottes, fouillent dans les tas d'ordures pour y trouver des chiffons de soie ou de linge, des bouchons, des aiguilles, toutes les épaves des ménages. Le gagne-petit vient s'installer avec sa meule, sur laquelle il rémoule couteaux et ciseaux.

Puis c'est rinvasion des revendeurs, portant sur leur éventaire, dans une corbeille, sur un brancard ou sur le dos, leur marchandise, ou la poussant devant eux sur une brouette ou une petite voiture à bras. Les uns offrent des poissons en vie, des huîtres à l'écaillé, des légumes, des fleurs ou des fruits crus et cuits; les autres, des ustensiles de ménage, des cercles de tonneau, de vieux soufflets; d'autres, des cotrets, des moulins en papier pour les enfants, des « ciseaux, des couteaux, des peignes » ; sans compter les marchands d'habits qu'on dit affiliés à la police, les acheteurs de peaux de lapin, les crieuses de vieux chapeaux, et les vinaigriers, qui mènent de porte en porte leur petit tonneau sur une brouette. Et des gosiers de tous ces hommes et de toutes ces femmes sortent les cris les plus divers, les plus variés, les plus discordants, les plus graves, les plus aigus : concert étrange, baroque et glapissant, qui n'a pas son pareil au monde, avec ses crescendo et ses decrescendo, selon que le crieur s'approche ou s'éloigne, et ses répétitions, et ses reprises; c'est toute la gamme des cris de Paris, les uns lents et presque solennels comme un adagio, les autres précipités comme un allegro, les uns lancés sur le mode majeur, les autres traînés sur un mode mineur. Dans ces mélopées traditionnelles, tout se confond et se travestit, les hommes prennent des voix de femmes , les femmes des voix d'hommes. Les marchands d'habits piaillent comme des perroquets; les marchands de lapins et de serins miaulent comme des chats; les porteurs d'eau coassent comme des grenouilles. Les ramoneurs au visage noir, aux dents blanches, à l'air naïf et gai, poussent un cri long, plaintif et lugubre. Les marchands de peaux de lapin ont un cri>auque ; les marchandes de vieux chapeaux, un cri aigre; et si dans ce concert charivarique il est des suspensions et des solo, il estj d'autres instants où détonne a la fois le tutti des

LA FOULE

voix érailiées, rauques, sourdes, criardes, déchirantes, tapageuses et perçantes.

D'autres bruits, d'autres sons se font aussi entendre à certains

Fig. 18. — Le chanteur de cantiques, d'après Cochin.

jours, à certaines heures. La trompette ou le tambour signale des objets perdus; les colporteurs vendent la liste des numéros sortis à la loterie, ou crient d'une voix sinistre et retentissante la sentence de mort, encore humide de Timpression récente. Des gens,

portant une croix et un grand scapulaire, psalmodient sur un ton lugubre et monotone des complaintes sur les grands criminels; les chanteurs de cantiques, les chanteurs d'airs gaillards, au pied de leurs tableaux appropriés à leur répertoire, glapissent leurs couplets, en s'aecompagnant sur un violon criard; des aveugles des Quinze-Vingts chantent sous les portes cochères des cantiques pieux sur un ton crucifiant. Puis passent et s'arrêtent les musiciens ambulants : les joueurs d'orgue de Barbarie, de vielle et de violon; les bandes d'instrumentistes qui vont dans les cours; les montreurs de chiens savants, faisant danser au son d'un tambour leur « troupe ambulante »; les excentriques, tels qu'un cul-de-jatte à cheval, raclant un violon, et l'homme-orchestre , qui joue du tambour avec son pied, tandis qu'il manie l'archet de la main droite.

Ce qui remplit la rue, ce ne sont pas seulement les marchands et les musiciens ambulants, ce sont les gens qui font le service des maisons et des habitants. Des portefaix trapus, légèrement courbés sous des fardeaux qui tueraient un cheval, s'appuyant sur un bâton court, marchent d'un pied ferme sur le pavé sec ou glissant ; les porteurs d'eau, avec leurs deux seaux séparés par un cerceau, les charbonniers, avec leurs grands sacs noirs, circulent, croisent et froissent les garçons perruquiers, couverts de poudre, enfaririnés comme des merlans, sous le nom desquels on les désigne; les petits marmitons blancs, tenant en équilibre des gâteaux sur leur tête; les garçons traiteurs portant six plats à la fois ; les garçons de cafés avec des plateaux garnis de tasses et de pots ; les laitières au teint basané, en corset rouge, arrivant de la campagne. Et parmi eux se dissimulent, le long des murs ou sous les portes, des mendiants que la police traque, des femmes cachées dans l'ombre des allées et qui sanglotent quand on passe près d'elles, des infirmes béquilleux, qui étalent leurs difformités, ap-

parentes ou réelles, afin de mieux exciter la pitié des passants.

Ceux-ci offrent toute la diversité des conditions que peut renfermer une grande ville. Riches, pauvres, nobles, vilains, grands et petits, de tout sexe, de tout âge, de toute profession-, des femmes de qualité, bien coiffées, avec des diamants et une robe négligée; des gens de loi vêtus de noir, des abbés coquets, des moines;, des soldats du guet, le fusil sur Tépaule; des dévotes qui vont à l'office, suivies de leurs laquais:, des servantes, le panier sur le bras; des femmes d'allure délurée avec des croix d'or au coup, des gens d'affaires, des compagnons artisans se rendant à leur ouvrage, des petits-maîtres courant à leurs plaisirs, des rentiers marchant dans le seul but de marcher ; tout ce monde bigarré, mélangé, disparate, passe, circule, se renouvelle et fourmille sur les pavés inégaux et mal joints.

Cette foule a son caractère propre; elle ne ressemble ni à celle de Londres, de Vienne ou de Berlin. Le Parisien est preste et léger; il chante et siffle volontiers, comme pour mieux s'entendre au milieu du fracas général. Il se glisse rapidement entre les passants sans les heurter, presque sans les frôler; il est naturellement adroit et courtois. Il est quelque peu curieux, musard et badaud. Il s'arrête pour embrasser un ami et causer avec lui. Il s'arrête pour regarder les vitrines des boutiques, les images des colporteurs, pour entendre les chanteurs de complaintes, pour lire les affiches, pour admirer le carrosse d'un grand seigneur. Le peuple de Paris est encore ce qu'il était du temps de Rabelais, « tant sot, tant badauld et tant inepte de nature qu'un basteleur, un porteur de rogatons, un mulet avec ses cymbales, un vielleux au milieu d'un carrefour, assemblera plus de gens que ne le ferait un bon prescheur évangélique ». Le moindre accident, un marmiton qui laisse choir sa tourtière, un serin qui s'échappe de sa cage,

LA FOULE

suffit pour arrêter les passants; ils s'attroupent, ils interrogent, ils se pressent les uns derrière les autres, le groupe devient un rassemblement qui se grossit des nouveaux arrivants, des voisins

Fig. 20. — Bagarre dans la rue, d'après Binet.

qui sortent de leurs boutiques, et la rue, où tout s'écoulait un instant auparavant sans effort, est soudain obstruée. Un instant plus tard, le rassemblement se dispersera comme il s'était formé, sans raison plausible, et le flot humain reprendra son cours.

LES VOITURES

Où cette foule est merveilleuse de souplesse et d'adresse native, c'est lorsqu'il s'agit d'éviter les voitures. Les étrangers ne peuvent trop admirer l'habileté' avec laquelle le Parisien se glisse entre les roues, esquive le contact des chevaux, traverse la chaussée boueuse, sillonnée de voitures, et parvient à son but, sans que son frac, sa frisure, ses bas blancs aient reçu la moindre atteinte. Ce défilé, cette navette, ce va-et-vient incessant, perpétuel de véhicules de tous genres, est un des caractères les plus frappants de Paris. Dans les rues les plus fréquentées, c'est un roulement étourdissant pour le nouveau venu, bruyant pour les oreilles de tous, à tel point qu'il ne permet d'entendre ni les grondements du tonnerre ni les cloches des églises. Et pourtant celles-ci ne se font pas faute de sonner; rarement harmonieuses et sonores comme les bourdons de Notre-Dame, le timbre criard ou fêlé de quelquesunes, la fréquence des autres, qui parfois sonnent jusqu'à vingtcinq et trente fois par jour, agaceraient les auditeurs si d'autres bruits ne venaient point en couvrir le son.

Comme la foule des piétons, la foule des voitures offre toutes les nuances de la hiérarchie sociale, depuis les lourdes charrettes du peuple, les fiacres de la petite bourgeoisie, les remises des

LES VOITURES

étrangers, les cabriolets des gens d'affaires et des petits-maîtres, jusqu'aux carrosses de la noblesse, des gens de cour et de finance, jusqu'aux carrosses des princes et des rois. Dès le matin, les informes voitures de maraîchers arrivent de toutes parts en cahotant avec un bruit lourd sur le pavé-, les charrettes des boueurs,

Fig. 21. — Le porteur d'eau, d'après Duplessis-Bertaux.

OÙ la boue liquide clapote et parfois déborde, viennent ensuite, s'arrêtant à chaque tas d'immondices et reprenant leur marche pesante; puis ce sont les voitures à tonneau d'eau, qui se mettent en travers pour fournir plus aisément Teau qu'elles doivent livrer dans les maisons; les voitures de blanchisseuses, qui viennent prendre et rendre le linge ; les voitures transportant les matériaux de construction, les pierres de taille, les longues pièces de charpente, qui traînent sur le sol, la ferraille qui cliquette et retentit en tressautant. Souvent la voiture est trop chargée; si le pavé glisse ou monte, c'est un train d'enfer, dit Mercier. Le charretier fouette à tour de bras, crie et jure à faire frémir; les chevaux

s'évertuent, glissent sur les pavés de silex, en font jaillir des étincelles, trébuchent et se relèvent, tombent enfin. Alors tout le monde accourt, vingt personnes arrivent pour relever le limonier, elles le détellent, elles le prennent par la bride pour ramener à se redresser sur ses pieds, tandis que deux cents mains font contrepoids par derrière la charrette pour la remettre en équilibre.

Toute la journée, mais surtout à partir de huit heures du matin, circulaient les voitures de place, les fiacres, qui tiraient leur nom de Tenseigne de Saint-Fiacre, où avait été leur premier établissement. Les fiacres attendaient les clients à des places déterminées et disséminées dans les différents quartiers. Ils étaient, croyait-on, au nombre de deux mille; mais l'Allemand Schulz remarque que, lorsqu'on en avait besoin, on en trouvait peu et qu'ils étaient tous en mouvement. La police établissait leur tarif, qui variait fréquemment, suivant les plaintes des entrepreneurs et le prix des fourrages. Il était relativement assez élevé. D'après l'ordonnance de 1787, la première heure d'un carrosse à quatre places coûtait 36 sous; la seconde, 3osous; la course dans Paris, 3o sous. Mais si l'on voulait aller au dehors des vieux remparts, aux Invalides, à l'École militaire, à Picpus, à la Salpêtrière, il fallait donner 2 livres pour la course; le voyage de Chaillot et des eaux de Passy était tarifé 2 livres 8 sous; et si l'on gravissait la montagne dite des Bonshommes, si l'on se faisait conduire jusqu'au château de la Muette, à Bicctre ou à Conflans, on était obligé de débourser 3 livres.

Passe encore si les voitures eussent été confortables et propres; mais la plupart n'étaient, suivant l'expression d'un contempoporain, que « des boîtes horribles et sales, rendant une odeur infecte, privées de jour, ne marchant pas plus vite qu'un homme

LES VOITURES

à pied ». Leurs chevaux étiques, souvent éreintés, auraient pu servir de spécimens pour des démonstrations ostéologiques ; les cochers, perchés sur leurs sièges, où lorsqu'ils attendaient longtemps sur les places, installés dans l'intérieur de la voiture, mal vêtus l'été de jaquettes trouées aux coudes et de vestes déchirées, étaient dociles et prévenants à jeun et le matin, plus difficiles à midi, intraitables le soir. Aussi plus d'une personne disait : « J'ai honte de me servir d'un pouilleux de fiacre; sa figure patibulaire méfait horreur et son carrosse me dégoûte ».

On était pourtant bien aise de les rencontrer et de les prendre, si l'on était surpris par une averse, si Ton avait une course à faire dans un quartier éloigné. Ces cochers déguenillés et sales connaissaient les moindres recoins de Paris, et savaient conduire au but indiqué sans encombre par l'itinéraire le plus direct. A leur défaut, surtout en cas d'infirmités et de fatigue, il fallait recourir à des modes de locomotion d'ungenre suranné, comme les chaises à porteurs et les vinaigrettes, dont on évaluait le nombre à 400. Il y avait, dans les quartiers éloignés, près des promenades, des stations de ces véhicules d'un autre temps, auprès desquels se tenaient, assis sur les brancards ou réfugiés dans les cabarets voisins, les Savoyards qui les portaient ou les tiraient. Ils s'empressaient

.So ■ PARIS EN 1780.

d'aller au-devant du client, se disputant et s'injuriant pour Taccaparer, à tel point qu'on avait dû leur prescrire de partir à tour de rôle. La course de la chaise à porteurs, qui emplo3'ait deux Savoyards, était aussi chère que celle d'un fiacre; pour les vinaigrettes, la course et la première heure ne coûtaient que i(3 sous, la seconde i5. Les vinaigrettes, qu'on appelait aussi les brouettes, consistaient en une sorte de caisse de coupé à deux roues, où pouvait s'asseoir une personne, où Ton entrait par devant, et que tirait un homme de peine, marchant entre les deux bras du brancard. Elles ne versaient pas, mais elle étaient exposées à basculer, et la situation du voyageur, le dos renversé et les jambes en Tair, pouvait être plus plaisante pour les autres que pour lui. Les personnes âgées, impotentes, obèses, fatiguées ou malades, y recouraient pourtant encore volontiers. Mais chaises à porteurs et vinaigrettes se risquaient rarement dans le tourbillon des rues tapageuses. Les voitures à bras qui s'y hasardaient étaient surtout celles de la petite industrie et, depuis quelques années, les charrettes du petit roulage, couvertes et peintes en rouge, tramées par deux hommes proprement et lestement vêtus d'un uniforme vert.

Les carrosses de remise formaient contraste avec les fiacres-, ils étaient solidement établis, passablement attelés, légers et bien vernis. Les cochers, pour la plupart vêtus convenablement, portaient parfois la livrée des riches étrangers qui les louaient au mois. C'était une voiture admise partout, même à la cour et chez les princes; mais elle coûtait cher, car on ne pouvait la prendre pour moins d'une demi-journée. La journée entière était tarifée 1 5 livres, plus un pourboire de 44 sous à 3 livres au cocher. Au mois, le prix était de 3Go livres.

A certaines heures, arrivent dans les quartiers du centre les dili-

LES VOITURES

gences, connues aussi sous le nom de turgotines, les carrosses, les carabas, qui viennent de province, lourds, massifs, énormes, lais-

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Fig. 23. — Voitures de province dans une rue de Paris; d'après un dessin de Moreau,

gravé par Trière.

sant apercevoir la silhouette des voyageurs entassés dans les intérieurs trop étroits, avec leurs bâches informes, leurs larges roues, leurs paniers attachés par derrière et débordant de paquets, leurs sabots rivés aux chaînes et sonnant la ferraille, avec les essieux qui grincent, les soupentes qui gémissent, les fers de roues qui sautent

sur les pavés. Quatre ou six chevaux blancs ou gris, la queue nouée, couverts de harnais rapiécés, trottent pesamment, stimulés par les claquements répétés du fouet des postillons, en gilet rouge, en veste galonnée d'argent, sautillant, droits sur leur selle dans leurs bottes bardées de pièces de bois. Tout tremble, tout retentit au passage de ces pesantes machines. « C'est, dit Mercier, un globe qui se meut d'une manière effrayante avec un bruit tumultueux ». Moins tapageuses, moins ébranlantes sont les berlines, les chaises, les diligences des nobles, des riches et des seigneurs étrangers. Elles sont toutefois imposantes avec leurs grandes caisses jaune jonquille, violettes ou vertes, leurs longs ressorts, leurs malles, leurs lanternes, leurs sabots et leur siège de derrière où sont assis les laquais-, si la voiture est plus légère, le fracas des postillons et des chevaux est le même. Il y a des voitures de voyage de tout genre, depuis la majestueuse berline du duc et pair et du lord anglais, depuis la diligence à l'anglaise ou à la française, confortablement garnie à l'intérieur de drap blanc ou de velours d'Utrecht galonné, munie de stores et de jalousies, jusqu'à la chaise de poste ouverte par devant et dans laquelle on ne tient que deux personnes, jusqu'au carrosse de forme surannée où le gentilhomme campagnard a attelé ses deux chevaux pour vo^-ager à petites journées, jusqu'au cabriolet du notaire ou du négociant de province.

Tous ces véhicules, de genres si différents, arrivaient, couverts de la boue blanche des routes ou d'une poussière profondément incrustée qui contrastait avec le vernis brillant des voitures de maîtres, lavées chaque matin et que la boue de Paris étoilait de taches brunes. Afin que celle-ci parût moins, quelques-unes même avaient adopté sa couleur pour leurs caisses. Les équipages irréprochables étaient moins nombreux qu'à Londres, mais encore en quantité considérable. Les plus nouveaux sont dans le genre an-

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glais, mais plus élégants, plus légers, plus déliés. Les grandes berlines, les vis-à-vis à l'anglaise, les coupés trois-quarts et à deux places, passaient sans bruit de ferraille, avec des sons mats; leurs longs ressorts balançaient leurs caisses en forme de gondoles, peintes en couleur prune de Monsieur, chamois ou lilas; sur leurs sièges garnis de courtes housses, étroits et perchés à la hauteur des entresols, au-dessus d'une tige de fer parfois en forme de lyre, s'asseyait en équilibre un gros cocher, à large perruque, levant son fouet comme un sceptre; et par derrière, sur une planche vernie, les grands laquais , en habits galonnés, se tenaient légèrement penchés en arrière, accrochés au larges bretelles de tresse. Une personne d'un certain rang ne pouvait se dispenser d'avoir un carrosse à deux chevaux. Les demi-fortunes, nom sous lequel on dé-

Fig. 24. — Wisky, d'après le Cabinet des modes.

signait les voitures fermées à un cheval, étaient rares. Mais à côté de ces carrosses de gala et de visite, les gens riches et les jeunes gens à la mode se donnaient le luxe de voitures de fantaisie de genres différents. Telles étaient les désobligeantes, ainsi nommées parce qu'on n'y pouvait faire asseoir personne auprès de soi; tels

étaient les phaétons découverts, à quatre ou cinq places; leurs caisses étaient en cannes; ils étaient garnis de drap écarlate à franges, et servaient pour la ville comme pour la promenade. Il en était de même des wiskys, qu'on écrivait aussi wiskets, selon la prononciation anglaise. Rien n'était plus singulier que ce genre de véhicule. Sur un train à quatre roues s'élevaient des montants en fer, qui supportaient sur des courroies une petite caisse de cabriolet, dont la hauteur démesurée atteignait jusqu'au niveau d'un premier étage. Du haut de ce siège, que quatre marchepieds permettaient d'escalader, le petit-maître, costumé à l'anglaise, dominait ses deux chevaux, et semblait presque suspendu en l'air. Les badauds tremblaient de le voir tomber, et, de fait, on racontait qu'une jeune femme, car les femmes avaient l'intrépidité d'y grimper, avait été précipitée du haut d'un wisky dans la rue du Bac. Mais les wiskys, malgré la fureur de leur vogue, ne furent jamais que de brillantes fantaisies, que des joujoux coûteux, destinés surtout à la promenade, comme d'autres voitures dont nous nous occuperons plus tard, quand nous parlerons des Champs- Elysées et de Longchamp. La vraie voiture légère pour les courses en ville, c'était le cabriolet, dont le type le plus élégant offrait à la vue, sur un train vert à deux roues et sur de longs ressorts, une caisse d'un contour léger, peinte de raies rouges et jaunes, garnie de drap bleu et recouverte d'une impériale ou capote de cuir noir très luisant, sur lequel se détachaient des compas dorés. Derrière la capote, se tenait debout un laquais en livrée. Dans les grandes maisons, le fils, l'intendant, voire même le maître d'hôtel pour aller à la halle, avaient chacun leur cabriolet. Les gens de loi, les gens d'affaires, les dentistes, les maîtres à danser et en faits d'armes avaient le leur comme les petits-maîtres-, quelques-uns même étaient conduits par des femmes, seules ou à

LES VOITURES

deux, des femmes anglomanes, qui prenaient des leçons d'équitation et portaient des redingotes à trois collets, des gilets coupés et deux montres comme les hommes. Tous ces cabriolets devançaient non seulement les charrettes et les fiacres, mais se faufilaient entre les carrosses majestueux et couraient rapidement dans les ruisseaux et le long des bornes. Comme ils faisaient moins de bruit que les berlines et les coupés, comme le conducteur, assis un peu plus bas, ne dominait pas de haut la voie publique, on pouvait être surpris par leur passage soudain, le cheval ne pouvait pas toujours être détourne à temps et des accidents trop nombreux se produisaient. Aussi s'élevait-on bien plus contre les ca-

Fig. 26. — Le carrosss d'un médecin, composition allégorique. (Communiqué par M. Bonnardot.)

briolets que contre les carrosses-, on les regardait comme dangereux pour la sécurité publique, on en demandait même la proscrip-

lion. Un jurisconsulte aurait voulu que la police de Paris prit pour modèle celle de Metz, qui avait interdit les cabriolets, à moins qu'un homme à pied ne les conduisît, ou qu'ils ne fussent traînés par deux chevaux menés par un postillon. Et ce jurisconsulte terminait par ce vœu : « Puisse Tadministration apporter un remède prompt et salutaire à l'abus des cabriolets. Elle remplira les vœux de toutes les âmes honnêtes! »

Les cabriolets n'étaient pas les seuls à courir avec une vitesse dangereuse. La plupart des voitures de maîtres rivalisaient de rapidité, sans souci des passants, sans souci des obstacles. A chaque instant, on entend les cochers de fiacre crier : « Gare! » les cochers de maîtres crier : « Haup! » à la mode anglaise. Derrière les brouettes, les charrettes, les fiacres, on voit filer à toute bride le vis-à-vis du financier*, la berline dorée, à grandes glaces transparentes, de la duchesse; le carrosse du médecin fcar rien ne pose un médecin comme un carrosse à deux chevaux), du médecin qui, selon les mauvaises langues, rend sa profession encore plus meurtrière en écrasant les passants; les coupés des grands seigneurs, dont les chevaux fougueux et comme emportés sont précédés de grands lévriers danois, bondissant, aboyant, caracolant, inondant de boue les passants, et les renversant; de ces grands chiens qui, un jour, sur une route des environs de Paris, avaient jeté Jean-Jacques Rousseau dans la poussière. Et par moments, dans ce défilé croisé, rapide, vertigineux, passe, avec plus de vitesse encore, au milieu de la chaussée, le carrosse à six chevaux d'un prince du sang, ou le carrosse à huit chevaux d'un fils de France, frère du roi, avec ses roues, sa caisse à grandes glaces et ses lanternes dorées, chargé de laquais chamarrés sur toutes les coutures, accompagné d'écuyers cavalcadours et précédé de piqueurs à cheval, de coureurs en toque à franges d'or, en veste

LES VOITURES

courte galonnée, en bas blancs et en souliers plats, qu'ils savent conserver sans tache en posant le pied légèrement sur le bord des ruisseaux.

Fig. 26. — Carrosse style Louis XVI.

Tout à coup ce mouvement impétueux est suspendu. Les cochers retiennent leurs chevaux en se penchant en arrière, les voitures demeurent immobiles, les passants s'arrêtent. Une petite sonnette, teintée par un bedeau en panache, se fait entendre au milieu du fracas général; un enfant vêtu d'un surplis blanc, portant un cierge ou une torche, précède un dais usé, porté par deux galopins et surmontant le ciboire entre les mains du prêtre. Les piétons s'agenouillent; si les grands seigneurs ne descendent plus de leurs voitures comme l'avait fait Louis XV, pour se mettre à genoux dans la boue, ils baissent les glaces de leur por-

tière et s'inclinent. C'est le viatique que Ton porte à un mourant, et que tout le monde peut suivre jusque dans la chambre du malade. La vie, Tactivité, le tumulte de la ville suspendent un instant leur cours pour saluer un Dieu qui va bénir la mort.

Puis tout reprend, tout s'ébranle, tout repart. Le torrent roule de nouveau avec toute son impétuosité, écrasant parfois les passants dans sa marche, les rejetant ellarés contre les murs, contre les bornes, derrière lesquelles ils se collent, se poussant les uns devant les autres; tout s'écoule, jusqu'à ce qu'un obstacle surgisse, arrêtant successivement les voitures dans toute la longueur de la rue et bientôt dans les voies adjacentes : c'est un cheval abattu, une charrette renversée, deux fiacres qui s'accrochent et dont les cochers se querellent dans le style des halles ; sans compter les accidents fortuits, tels qu^un troupeau de bœufs qui se disperse, s'échappe, obstrue le passage des voitures, court après les piétons, qui se sauvent effarés dans les boutiques et les allées. Heureux encore, lorsque le bœuf ne se réfugie pas dans une église pendant un office, comme il arriva à Saint-Eustache, et ne pénètre pas dans le magasin d'un miroitier, où à la vue de son image répétée de tous côtés, il se croit au milieu d'un troupeau de ses semblables et se précipite sur les glaces.

On vit même une fois, au mois d'avril 1787, un cerf, une meute de chiens donnant de la voix, des piqueurs sonnant du cor, des cavaliers superbes montés sur des chevaux courant ventre à terre, écartant tout, renversant tout, passer comme un tourbillon dans le faubourg Montmartre, sur la place Vendôme, dans la rue Saint- Honoré et la rue Louis XV, C'était le duc d'Orléans qui suivait sa chasse et venait forcer la bête dans le plus brillant quartier de Paris.

LES SPECTACLES DE LA RUE

Outre leurs accidents et leurs incidents, les rues ont leurs spectacles tristes ou gais, religieux ou profanes, solennels ou sinistres, intermittents ou réguliers. Chaque jour, les convois funéraires les parcourent avec un apparat et un cortège en rapport avec la condition sociale du défunt. Tandis que les pauvres s'en vont à leur dernière demeure isolés et presque, inaperçus, comme ils ont passé dans la vie, les grands et les riches sont pour la dernière fois accompagnés du luxe et des amis dont ils ont été entourés pendant leur existence. Leurs grands corbillards, timbrés de leurs armes, traînés par des chevaux caparaçonnés de noir et de moire d'argent, sont suivis de carrosses drapés et de parents couverts de manteaux de deuil. La pompe était extraordinaire lorsqu'il s'agissait d'un grand personnage et d'un prince du sang. Le peuple s'était amassé, en 1788, au foubourg Saint-Germain, pour assister au défilé du cortège du maréchal de Biron, que suivait, avec une musique lugubre et tous les officiers en grande tenue, le superbe régiment des gardes françaises, dont il avait été colonel. Les convois des magistrats de tout ordre, des médecins, des gens de loi et des professeurs de l'Université étaient accompagnés de leurs collègues ou de leurs confrères en robe de cérémonie. Les jurés

6o PARIS EN 1780.

crieurs, qui possédaient le privilège des pompes funèbres, les escortaient, en longues casaques sur le devant desquelles étaient suspendues les armes du défunt peintes sur un carton.

Les processions religieuses étaient moins nombreuses qu'autrefois. Celles de la chasse de sainte Geneviève n'avaient lieu que dans des occasions exceptionnelles. Mais on brûlait encore tous les ans, le 3 juillet, dans la rue aux Ours, vis-à-vis une statue de la Vierge à laquelle un Suisse ivre avait donné un coup de sabre, un grand mannequin représentant ce Suisse avec de larges manchettes et un poignard de bois peint en rouge. Les chevaliers du Saint-Sépulcre de Jérusalem, précédés de hérauts d'armes, accompagnés de prêtres, de magistrats, de domestiques en grande livrée et de grenadiers en armes, promenaient tous les ans dans les rues cent prisonniers pour dettes délivrés par leurs soins. Plus touchante encore et moins fréquente, car elle n'avait lieu que tous les trente ans, était la procession des captifs rachetés aux pirates barbaresques, au moyen dts aumônes recueillies par les Mathurins et les religieux de la Merci. La dernière de ces processions eut lieu le 19 octobre 1785-, elle comptait 3r3 captifs, dont la rançon avait coûté 700,000 livres, et parmi lesquels se trouvait un capitaine de vaisseau, âgé de quatre-vingts ans, qui avait retrouvé sa mère vivante.

Les processions de la Fête-Dieu étaient célébrées avec une pompe traditionnelle. Dès quatre heures du matin, la circulation des voitures était interdite dans les rues où elle devait passer. Devant chaque maison, on s'empressait de dérouler et de clouer les tapisseries que la police ordonnait de tendre. Le peuple et les curieux affluaient dans les quartiers riches, pour aller admirer celles qui étaient exposées aux regards dans cette circonstance. La façade des édifices royaux, de la Bibliothèque du roi et surtout

LES SPECTACLES DE LA RUE

de la galerie du Louvre, était parée de magnifiques tapisseries des Gobelins, qu'on ne voyait que ce jour-là. De tous côtés, se dressaient les reposoirs, oi^i la piété et la vanité des voisins accumulaient des richesses de tout genre, comme le reposoir de la place Dauphine, chargé des chefs-d'œuvre d'orfèvrerie des bijoutiers d'alentour. Sur les pavés, balayés avec soin, recouverts de joncs et parsemés de fleurs, entre deux haies de passants refoulés contre les maisons, s'avançait le cortège , à la tête duquel étaient portées de petites bannières rouges brodées de vieil or; des soldats aux gardes marchaient sur les côtés, ayant au milieu d'eux les domestiques de tous les gens de condition de la paroisse, en livrée de gala, et portant de grands cierges décorés des armoiries de leurs

maîtres. Les sœurs, les enfants de chœur et les prêtres, revêtus d'ornements étincelants venaient ensuite. Parfois le solennel cortège s'arrêtait un instant; les enfants de chœur, à ceintures rouges, se retournaient, prenant à poignée dans des corbeilles d'argent des fleurs pour les lancer; au signal du livre de bois fermé brusquement par le maître des cérémonies, les diacres balançaient à grande volée, d'un mouvement superbe et régu-

Fig. 27. — Jurécrieur de vin et d'enterrements.

t)2 PARIS EN 1789.

lier, les encensoirs de vermeil devant Thostie enfermée dans un immense ostensoir, tout rayonnant d'or et de pierreries, que portaient deux prêtres sur leurs épaules, à Fombre d'un dais où tout l'art des brodeurs en fil d'or s'était déplojc. Sous ce dais, le curé de la paroisse fermait la marche, que suivaient, un cierge à la main et tête nue, un grand nombre d'hommes-, marche lente et grave, dont Tordre et la solennité inspiraient le respect et la vénération, quoiqu'une partie des assistants eût été attirée sur son passage par la curiosité plutôt que par la dévotion.

Avec la procession de Saint-Eustache, la plus belle était celle de Saint-Sulpice, qui parcourait les rues remplies des hôtels aristocratiques du faubourg Saint-Germain. Elle s'arrêtait devant le palais des Condé, et la duchesse de Bourbon descendait pour embrasser la patène du même côté que le prêtre, privilège réservé à la maison de Bourbon. Mais la plus curieuse et la plus nombreuse de toutes était celle de Saint-Laurent, qui sous le nom de Grand- Pardon avait lieu le dimanche après la petite Fête-Dieu. Toutes les paroisses y assistaient et y envoyaient leurs chapes, qu'on mettait sur le dos de deux cents jardiniers. Dans les rues festonnées et traversées de guirlandes de fleurs, s'avançaient des petites filles de cinq à huit ans, vêtues en Madeleines et en Vierges; des petits garçons, demi-nus, en petits saints Jean, menant leurs moutons avec des rubans roses et bleus: des filles du Sacré-Cœur; des confréries avec leurs bannières relevées d'or et d'argent, et cent cinquante encenseurs lançant leur vase fumant devant un soleil de pierreries, tandis que les soldats suisses présentaient les armes et qu'une musique militaire retentissait. De tous les quartiers de Paris on accourait pour voir passer cette procession, à laquelle le corps diplomatique assistait du haut du balcon de l'ambassade de Venise.

LES SPECTACLES DE LA RUE

Les processions exclusivement religieuses, n'étaient pas les seules qui parcourussent les rues de Paris- quelques-unes unissaient un caractère politique ou professionnel à la manifestation reliaieuse. Le 22 mars, le parlement et les autres cours souveraines

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Fig. 28. - Montre des clercs du Châtelet. Réduction d'une image populaire conservée au musée Carnavalet.

se rendaient en grand costume avec le chapitre de Notre-Dame à réglise des Grands-Augustins, pour célébrer Taniversaire de la reddition de Paris à Henri IV. Le i5 août, les mêmes cours et le corps de ville de Paris accompagnaient la procession du clergé de Notre-Dame, en exécution du vœu deLouisXIIL Telle était aussi la procession du recteur de l'Université qui, tous les trois mois,

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