‹ Paris en 1789Chapitre 5 sur 35 · I.E PONT-NEUF · texte numérisé non relu

I.E PONT-NEUF

Sur certains points de la ville, la circulation était plus active et l'affluence de peuple plus grande. Elles l'étaient principalement sur le Pont-Neuf, commencé sous Henri III, terminé sous Henri IV, et qui, malgré son nom, était un des ponts dont la construction était la plus ancienne. Le Pont-Neuf n'en gardait pas moins le nom sous lequel il avait été désigné primitivement, et qu'un étymologiste ingénieux voulait justifier en disant qu'il lui avait été donné en raison des neuf voiqs qui venaient y aboutir.

Il était le trait d'union le plus large entre les deux rives de la Seine et la Cité, et, depuis plus de cent cinquante ans, le centre de l'activité populaire et du commerce riche. Aux alentours de la place Dauphine, élevée sur un plan uniforme par Henri IV, sur le quai des Orfèvres, s'ouvraient les boutiques des joailliers et des bijoutiers; sur le quai des Morfondus, les ateliers des opticiens et des horlogers; non loin de là, les galeries du Palais, remplies de merciers, de libraires et de détaillants de tout genre. Le pont n'avait jamais été couvert de maisons, comme la plupart des autres; il ne s'y élevait d'autre édifice que celui de la Samaritaine, construit en 171 2 pour renfermer une pompe destinée à l'élévation des eaux du fleuve, et qui attirait l'attention par sa façade, où Fremin avait coulé en plomb les figures, plus grandes que na-

8o PARIS EN 1789.

ture, du Christ et de la Samaritaine, par son horloge trop souvent arrêtée, sa petite coupole et son carillon fêlé, qui sonnait au passage du roi. Mais en 1776, on avait autorisé la construction de pavillons sur les hémicycles qui faisaient saillie au-dessus des piles du pont, et ces pavillons, loués chacun 600 livres à des marchands, rapportaient 12,000 livres à l'Académie de Saint-Luc, à laquelle ils avaient été concédés.

De longues files d'échoppes avaient aussi été récemment établies sur les quais voisins. Le quai de la Ferraille, où, comme le disait exactement Florian, « on vend des oiseaux, des hommes et des fleurs », était plus encombré que jamais. Les fleuristes étalaient leurs pots jusqu'au milieu de la chaussée. Les bouquetières, « impudentes comme des poissardes », prenaient les hommes par le bras pour leur offrir des bouquets de roses , et , sur leur refus, les invectivaient, parfois même les couvraient de boue. Les racoleurs se promenaient, l'air avantageux, le poing sur la hanche, le chapeau empanaché de hautes plumes et posé sur l'oreille; s'ils cherchaient encore à séduire, « toute violence, de l'aveu de Mercier, leur était interdite, ainsi que les ruses trop prononcées ». Pour attirer les jeunes gens, ils faisaient coller sur les murs de grandes images enluminées représentant l'uniforme du régiment pour lequel ils faisaient des engagements. Tantôt elles offraient aux regards un cavalier chargeant avec fureur des fantassins en déroute; tantôt, un fantassin plongeant sa baïonnette dans le flanc de la monture d'un cavalier : ce qui prouvait qu'un fusilier vaut bien un dragon. Au bas, se trouvait le nom du régiment, l'adresse du recruteur, suivie d'un appel chaleureux dans le genre de celui-ci : Courageuse jeunesse, qui brfile~ du désir de servir j'otre Roi, accoure:^ dans Penthièrre dont la gloire est aussi ancienne que r origine!

LE PONT-NEUF

Aux abords du Pont-Neuf, comme dans le reste de la ville, les affiches couvraient les murs. Au coin des rues, sur le palais, sur les églises, où il était interdit toutefois d'apposer des affiches de spectacles, elles étaient collées jusqu'à une hauteur de six à huit aunes par les quarante afficheurs jurés, portant des plaques de

Fi-

35. — Le Pont-Xeuf et la Samaritaine, vus de la seconde arche du Pont-au-Chan ge; eau-forte d'après un dessin de Nicolle.

cuivre à la boutonnière. C'était à qui attirerait le plus l'attention et se distinguerait davantage par la grandeur des lettres, la dimension et la couleur du papier. Les édits et les ordonnances se détachaient sur des placards de papier blanc qui pouvaient atteindre jusqu'à deux aunes de haut. Les nouveaux livres étaient annoncés en lettres de six pouces. Parmi les réclames en faveur des remèdes infaillibles et des inventions merveilleuses, éclataient ces mots

alléchants : Vingt louis! Cent louis à gagner! 6,000 livres, 40,000 livres à gagner! Un étranger suppose de prime-abord quMl s'agit d'une loterie ou d'un jeu. Il s'approche et reconnaît qu'il est question d'objets perdus. On promet dix louis pour un petit chien; 2,000 livres pour un portrait, auquel on attache un prix particulier, une partie de sa fortune pour des obligations ou des billets de caisse égarés.

Ce sont les petits chiens qu'on perd et qu'on réclame le plus souvent. Les femmes en raffolent; elles les conduisent à la promenade; elles les font porter par de «grands imbéciles »; s'ils sont malades, elles désespèrent. Ce ne sont pas les plus beaux qu'on recherche le plus; ce sont les plus mignons, les plus rares par le poil et la taille. Aussi lit-on sur les murs comme dans les Petites

Affiches de nombreuses promesses de récompenses pour des levrettes, pour des petits caniches de six mois, à poil blanc, à tête noire, pour des épagneuls blancs, tachés de café au lait, pour de très petits chiens roux et blancs, à tête de doguin.

Les petites chiennes répondent souvent au nom de Zémire, que l'opéra de Zémir et A^or a mis à la mode.

Fig. 36. — Un racoleur; d'après un recueil de cos-

tûmes, à la Bibliothèque de l'Arsenal. Comme leS genS ri-

LE PONT-NEUF

ches, les pauvres ont leurs chiens. Point de misérable qui n'ait, dit-on, son chien dans son grenier pour lui tenir compagnie. Les rues sont pleines de barbets, de caniches, de bouledogues, de métis de tous genres, qui vaguent, fouillent dans les ruisseaux, se battent, aboient, hurlent et roulent dans les jambes

Fig. 37. — Adresse illustrée du Petit Dunkcrquc.

des passants. Dans les grandes chaleurs et les grands froids, la police traque et assomme ceux qui sont suspects d'être atteints de la rage. Malgré les ordonnances, on élève encore des lapins, des pigeons, dans les recoins des maisons:, à plus d'une fenêtre, dans plus d'une chambre, est suspendue une cage, renfermant un oiseau vulgaire ou rare, un pinson ou un serin; dans plus d'une échoppe siffle un merle ou jacasse une pie; sans compter les chats, qui courent dans les greniers et sur les toits, et font.

pendant la nuit, « retentir Pair de leurs lugubres cris ». Or, le marché principal de tous ces animaux divers est sur le quai de la Ferraille, et la foule se presse devant les piles de cages et devant les niches grillées, où dorment les petits chiens et les beaux angoras, exposés en vente.

Le Pont-Neuf n'est pas seulement un passage, c'est une espèce de foire permanente. Le passage est si fréquenté, que les marches des trottoirs s'usent en peu d'années sous les semelles des passants. Les voitures s'y croisent sans cesse, et vers cinq heures, lorsque la Comédie-Française va commencer, les plus riches équipages y passent. Mais c'est surtout un rendez- vous populaire; toute une population misérable, vivant au jour le jour, demandant sa subsistance à d'infimes industries, en a fait son quartier général; elle s'y installe, elle y séjourne. Des groupes de portefaix, de commissionnaires, de décrotteurs, de charbonniers, de bateliers, sont assis sur les marches des trottoirs, appuyés contre les parapets, attendant la pratique, dormant, riant ou se querellant entre eux. Les petits métiers y sont multipliés. Là, c'est une ravaudeuse, assise sur sa chaise abritée d'un auvent, qui rapièce pour quelques sous une jaquette de Savoyard ; ici, c'est un fripier avec ses vêtements d'occasion; sur les parapets, des marchandises de toutes sortes sont étalées : rubans de queue, pains d'épice, figures de cire, de bois, de carton, morceaux de cuir d'occasion, vieux bouquins, brochures défraîchies; sur les trottoirs, partout des paniers ou des tables comme celles où sont étalés des vaudevilles et des livres populaires, qu'on peut acheter pour deux sous et lire pour un liard.

Non moins fréquentes sont les boutiques de limonadiers, les gargotes en plein air, où les petits industriels d'alentour, les chiffonnières, la hotte sur le dos et le crochet à la main, s'arrêtent, se rafraîchissent et se restaurent. Pour un liard, on leur verse un

LE PONT-NEUF

verre de limonade, qui sort d'une grande carafe où nagent des n-torceaux de citron. Pour un ou deux sous, on leur sert des liqueurs. A midi, s'ils veulent dîner, ils affluent autour des gargotes, que décrit Frédéric Schulz, à qui nous empruntons une grande partie de ces détails sur la physionomie du Pont-Neuf. Là, sous une barraque recouverte de grosse toile, toute noircie d'un côté par la fumée, une vieille commère sale distribue avec une fourchette noire et un couteau rouillé, sur des assiettes ébréchées, des portions de viande, de lentilles, de pois et de haricots, que ses clients mangent sur leurs genoux, avec leurs

doigts pour fourchettes et leurs dents pour couteaux.

Non loin de là, les chanteurs, les saltimbanques, les charlatans en plein vent : le spectacle, à la portée de ceux qui n'ont rien ou qui possèdent peu; les chanteurs de chansons nouvelles, à deux liards pièce avec l'image, de ces chansons qu'on appelle ponts-neufs, du lieu où elles se débitent; les chanteurs, dont le plus célèbre est Baptiste dit le Divertissant et M'"'' Baptiste; les montreurs de verres d'optique, avec leur « opéra à roulettes et qu'on porte à dos d'homme », les joueurs de marionnettes, les équilibristes, les escamoteurs, les tireurs de cartes, avec leurs paillasses aux saillies burlesques, au ventre et au dos rembourrés, invulnérables aux coups comme leur oreille est insensible aux injures de

Fig. 38. — Les marchands d'oranges du Pont-Neuf. Gravure de Quéverdo, tirée de r « Almanach des marchés de Paris ».

leurs maîtres. Le charlatan vend des médicaments, tandis qu'ailleurs, installés sur le bout du banc d'une fruitière qu'il a loué, l'arracheur de dents, en robe rouge, a posé sa cassette, remplie de ses poudres et de ses élixirs, et son pélican renfermé dans un étui de chagrin.

L'extrême richesse côtoie l'extrême misère, au Pont-Neuf plus que sur aucun autre point de Paris. Non loin de ces échoppes, de ces éventaires, de ces gargotes, de ces parades misérables, étincellent les boutiques du quai des Orfèvres, qu'on appelle le quai riche, et le long duquel une sentinelle veille la nuit. Tous les spécimens de l'argenterie de table et d'église y reluisent. Les bijoux, les étuis, les breloques, les colifichets en or ou de trois couleurs, que recherche Populence, y brillent auprès des croix d'or et des gobelets d'argent, qui sont la bijouterie du peuple. Ils y brillent en pleine sécurité, à côté de la population besogneuse du Pont-Neuf, sous la seule garde d'une marchande qui vend et pèse, en souriant au client. Et de l'autre côté du fleuve, sur le quai de Conti, resplendit la boutique la plus séduisante de Paris, qui n'avait pas de rivale avant l'ouverture des galeries du Palais-Royal. Les princes étrangers ne manquent pas d'aller la visiter; Voltaire lui a consacré quelques-uns de ses derniers loisirs*, les grandes dames vont y passer trois heures, considérant, questionnant et n'achetant rien:, l'affluence y est telle aux approches du jour de l'an, qu'il faut mettre la garde à ses portes. C'est le Petit Dunkerque , avec son étalage de bijouterie de luxe et de fantaisie, ses breloques, ses tabatières, ses bonbonnières, ornées d'or et d'émaux, ses sacs à ouvrage à l'anglaise, ses bourses à filets de soie brodée au tambour, ses boutons d'acier incrustés d'or, ses fausses montres servant de boussole et de baromètre, ses étuis d'or et d'argent, ses nécessaires remplis de pièces d'argenterie, et toute sa bimbeloterie artistique

LE PONT-NEUF

et coûteuse, dont on paie la façon dix fois plus que la matière.

Et du quai de Conti au quai de la Ferraille, c'est une cohue,

un va-et-vient, un mélange de cris et de babil; car au Pont-Neuf

Fig. 39. - Statue équestre de Henri IV, érigée sur le terre-plein du Pont-Xeuf.

plus que partout ailleurs, on crie, Ton bavarde et Ton chante. Comme nulle part on ne passe davantage, on y distribue plus qu'ailleurs les avis, les affiches à la main. Des Savoyards les tirent de leurs sacs pour les mettre dans la main des passants. Le pont s'élargit aux abords de la statue de Henri IV, mais le calme n'y

règne pas plus qu'ailleurs. Autour du socle de la statue, s'étend une ceinture de vieilles marchandes d'oranges, de citrons, de figues et de melons, qui s'intitulent dames de Henri IV. Elles sont là de mères en filles et ne tolèrent pas que d'autres exercent le même métier sur la terrasse qu'elles occupent. Elles y laissent séjourner cependant les mendiants, dont elles ont pitié, comme le vieux mendiant manchot, qui chante à tue-tête la chanson de : llvc Henri IJ^! et demande, entre chaque couplet, un sou « pour Tamour de Henri IV », ce qui lui réussit mieux, dit-il, que lorsqu'il le demandait pour l'amour de Dieu.

C'est qu'aux approches de la révolution, Henri IV est le roi populaire par excellence; c'est le roi chanté par Voltaire; c'est un roi sceptique, un roi dont on oppose la légende à la réalité, et dont on fait un symbole d'opposition. A l'époque où les Parlements attaquent la monarchie, réclamant des privilèges anciens au nom des libertés nouvelles, se dirigeant sans le savoir vers l'avenir en s'appuyant sur le passé, comme Christophe Colomb qui, en cherchant le chemin des Indes, devait trouver un monde nouveau, il était naturel qu'on oppostit Henri IV à Louis XVI, sans réfléchir que Louis XVI avait détruit bien des abus qui florissaient sous Henri IV. La popularité de celui-ci grandissait à mesure que l'impopularité de son successeur s'accroissait. En 1787, lors des querelles du Parlement avec le trône, le peuple faisait descendre les passants de voiture pour les forcer de saluer la statue du premier roi de la dynastie des Bourbons; il brûlait à deux reprises différentes, dans des accès de colère ou de joie, le corps de garde qui s'abritait à l'ombre de cette statue. Le Pont-Neuf voyait s'accomplir les premières violences brutales de la révolution, avant que les paroles ardentes qui allaient en déterminer l'explosion se fussent fait entendre au Palais-Royal.

LE PALAIS-ROYAL

Si le Pont-Neuf est le centre de Tactivité populaire, le Palais- Royal est le centre des loisirs et des plaisirs pour les classes aisées et riches. Les voitures n^ pénètrent pas; les promeneurs y sont à labri des intempéries de l'air, et les Suisses, cà la livrée du roi, qui veillent sous ses péristyles, n'en permettent pas Tentrée aux soldats, « aux gens de livrée, aux servantes, aux personnes en bonnet ou en veste, aux écoliers, polissons, gens sans aveu, aux chiens, et aux ouvriers .>. « Li pas entrer en casaquin! » crie le suisse Fribourg d'une voix de stentor, le dimanche, aux femmes qui se montrent dans ce costume.

On sait que le Palais-Royal, légué par Richelieu à la couronne, servait de résidence aux ducs d'Orléans, auquels il avait été donné en apanage. La cour d'honneur avait été modifiée, au dix-huitième siècle, par la substitution d'un élégant portique au corps de logis qui régnait sur la place; mais le jardin surtout avait été récemment transformé. En 1784, le duc d'Orléans avait eu Tidée de le faire entourer de constructions superbes et régulières; sous la direction de Louis, Farchitecte renommé du théâtre de Bordeaux, trois façades s'étaient élevées, comme par enchantement, décorées de pilastres d'ordre composite et supportées sur cent quatre-vingts ar-

cades. Croirait-on que ces constructions, qui firent et font encore Padmiration des étrangers, suscitèrent les critiques les plus vives et les plus passionnées? On cria au vandalisme, parce qu'il fallut détruire , pour leur faire place , quelques allées d'arbres séculaires. Un nouvelliste écrivait en province : « Le plan du duc d'Orléans pour le Palais- Royal est la chose la plus sotte, la plus ruineuse et la plus vilaine du monde ». Quand il fut exécuté, par un revirement complet, le dénigrement, les épigrammes, les satires firent place à l'éloge, au dithyrambe , à l'hyperbole. Plus que jamais adopté par les étrangers, les désœuvrés, les petits-maîtres, les nouvellistes, comme un lieu de rendez-vous et de plaisir, le Palais-Roj'al devient, selon Mercier, un point unique dans le monde. « C'est la capitale de Paris! » s'écrie-t-il', et le russe Karamsine, renchérissant sur lui, le regarde à la fois comme le cœur, l'âme et le cerveau de Paris.

Le jardin du Palais-Royal avait été jusqu'alors une agréable promenade, un rendez-vous pour les causeurs et les flâneurs ^ mais depuis qu'il avait été entouré de palais, d'arcades et de boutiques, quelle transformation ! La vie, dans tout ce qu'elle a de brillant et de séduisant, y débordait. Tous les sens, tous les goiits pouvaient s'y satisfaire. « Tout ce qu'on chercherait à Paris, on le trouve au Palais-Royal, dit Karamsine; on y pourrait passer sa vie, la vie la plus longue dans un enchantement perpétuel, et dire en mourant : (c J'ai tout vu, tout connu ! » Il me semble attirer le luxe, le mouvement élégant de tous les quartiers, au détriment desquels il se développe. « Il rassemble tous les étrangers, écrit le marquis Carraccioli, l'auteur des Lettres lTwi Indien; on ne se loge que dans ses environs, on n'achète que dans son enceinte,... on y peut exister le plus commodément du monde sans jamais en sortir : logements agréables, habits élégants, ragoûts fins, livres nouveaux.

LE PALAIS-ROYAL

Qi

nouvelles récentes, société nombreuse, s'y trouvent sous les formes les plus engageantes )>. — « Le Palais- Royal étonne le Parisien, écrit Dampmartin ; il fait les délices de l'étranger. C'est un

Fig. 40. — Vue d'ensemble du Palais-Royal en 1789, d'après une gravure de la série des frères Campion,

séjour enchanté «. — « C'est le pays des fées », dit Mayeur de Saint-Paul, et Karamsine le compare à l'île de Calypso • il l'égale aux jardins d'Armide.

C'était un coup d'œil merveilleux, en effet, lorsque du bord du grand bassin, entouré de portiques de treillages, aux angles desquels s'élevaient des pavillons coquets, au delà des parterres et des allées de marronniers, par-dessus le toit plat du cirque, on aper-

cevait de trois côtés, des édifices nobles, élégants, réguliers qui ne pouvaient être comparés pour Taspect général qu'à la place Saint- Marc de Venise; avec cette différence toutefois, qu'au lieu de la fantastisque et chatoyante façade de la basilique de Saint-Marc, des galeries provisoires construites en bois complétaient le quadrilatère. Dans le jardin, sous les portiques, dans les galeries, une foule nombreuse, élégante, bigarée, circulait, s'asseyait devant les cafés ou près des parterres, s'arrêtait devant les boutiques et les éventaires, comme si le palais tout entier eut été une foire permanente, une sorte de Vauxhall, dit une Anglaise, avec ses tentes, ses fontaines, ses cafés et ses marchands de toute sorte.

Des marchands, il y en avait partout. On l'avait baptisé du nom de Palais-Marchand, et en même temps qu'on multipliait les épigrammes contre les spéculations du prince qui avait fait construire les nouveaux bâtiments et qui les vendait au détail, au prix de 5o,ooo francs l'arcade. En face de chaque arcade s'ouvre une boutique, dont la devanture vitrée laisse passer le jour à flots, et permet d'apercevoir à travers les carreaux relativement larges tout ce que l'industrie , le luxe et la mode peuvent inventer les plus séduisant. Les marchandises les plus rares, les plus riches, les plus brillantes en étoffes, en costumes, en dorures , en bijoux , s'y rencontrent , reflétées par de grandes glaces où se multiplient leurs formes et leurs couleurs. Ici, ce sont les rubans, les fleurs et les plumes des marchandes de modes, des marchandes couturières, dont les ouvrières, « faisant aller leurs regards de leur aiguille aux passants », façonnent sous leurs doigts agiles des robes qui seront peut-être envoyées en Russie et même en Turquie; plus loin, des magasins de drap, de brocart, d'étoffes de fantaisie, oij maîtres et garçons , on ne dit pas encore commis , servent le client avec

LE PALAIS-ROYAL

une patience et une courtoisie inaltérables, même quand on les marchande outre mesure, même lorsqu'on ne leur achète rien.

Fig. 41. - Les marchands de marrons du Palais-Royal, d'après une gravure en bistre de Sergent, datée de 17S6, conservée au musée Carnavalet.

Plus accortes, plus aimables encore sont les bijoutières, « joliment attifées, avec leurs yeux plus vifs encore que leurs manières », et que fait ressortir le cadre scintillant de bijoux,

vrais ou faux, qui les entoure. Les plus beaux de leurs magasins sont ceux de Poix-Menu, qui occupent quatre arcades, et du Grand-Dunkerque. Les provinciaux, les étrangers s'arrêtent aussi devant les étalages des horlogers, devant leurs montres à boussole, leurs pendules à secondes et marquant les phases de la lune, ou sur lesquelles un personnage de cuivre sonne rheure en frappant sur un timbre. Les bourreliers ou selliers offrent aux petits-maîtres des selles, des éperons et des culottes de peau de daim; puis ce sont les marchands de jouets d'enfants les plus variés; les marchands de cannes de tout genre; les parfumeurs, vendant des gants au jasmin, de la pommade à la violette, du savon au lis, de la poudre aux millefleurs; les tailleurs, tenant des costumes neufs ou d'occasion, des robes de palais , des soutanes , des amazones , des sacs d'église et de nuit, et louant des vêtements pour les deuils, les mariages et les bals masqués. Ailleurs, un spécialiste a inventé pour hommes et pour femmes des redingotes de taffetas gommé qu'on peut mettre dans un sac comme un parapluie, et dont on se sert pour se préserver des averses; des opticiensphysiciens exposent un assortiment de baromètres, de lorgnettes, d'objets divers, entre autres de « briquets physiques », qui permettent d'enflammer une allumette soufrée en l'agitant dans une petite bouteille contenant du phosphore.

Les estampes, surtout les estampes anglaises et en couleur, attirent de plus nombreux spectateurs. Les marchands de musique vendent les morceaux les plus récents, tandis que les libraires, disséminés sous les diverses galeries, étalent les brocliures, les romans nouveaux, les pamphlets en vogue.

Le gourmand, plus encore que le lettré, peut trouver à se satisfaire dans les boutiques. Sous les galeries de bois , la

LE PALAIS-ROYAL

Qb

« belle Lyonnaise « vend des boudins et des saucissons de Bologne; un fruitier étranger est assorti de liqueurs et d'ananas; ailleurs, c'est une boutique garnie de carreaux de faïence, où l'on va manger des gaufres en buvant du cidre; c'est Benoît, marronnier de S. A. R. le duc ^

d'Orléans, aidé de deux garçons ^

costumés en capucins, qui livrent ^

des marrons tout rôtis à 24 sous le cent. Et, sous les vestibules, de petits industriels, qu'on est surpris d'y rencontrer, proposent du gibier ou exposent sur les dalles des corbeilles de fruits. En revanche, la bouquetière de M"^" la duchesse d'Orléans a seule le privilège de vendre des fleurs dans le jardin; elle façonne des bouquets de deux aunes de haut, noués de dix aunes de rubans, et chez elle un paquet d'oeillets, qui vaut 3 ou 4 sous à la halle, se paie plus de 6 francs.

S'il est vrai que Paris est le lieu du monde où l'on dépense le plus agréablement son argent, cet adage est surtout exact au Palais-Royal. Nulle part les occasions d'alléger sa bourse ne sont plus fréquentes. Les restaurants à la carte y aident. Selon Dampmartin, ils passent pour « écorcher » leur monde. Les deux plus fameux sont Beauvilliers et La Barrière. Les salons de Beauvilliers, situés au premier étage, présentent un aspect attrayant avec leurs murs recouverts de papier à arabesques , leurs

Fig. 42. — Le salon de Curtius; d'après un almanach du temps, communiqué par M. le baron Pichon.

grands lustres de lampes d'Argant, leurs tables et leurs chaises d'acajou. La caissière siège derrière un comptoir de marbre; le linge de table est très tin et très propre; les assiettes sont de porcelaine, les plats et les manches de couteau sont d'argent. Les étrangers riches, les capitalistes, les vieux officiers, qui fréquentent ce restaurant, se dispersent et se groupent autour de tables de dimension inégale, et commandent leur menu sur une liste de plus de cent plats, de quarante sortes de vins et de liqueurs. Plus fréquentée et moins luxueuse est la salle de La Barrière; occupant la largeur de trois arcades, elle est décorée de glaces, et chauffée Thiver par un grand poêle de faïence qui sert Tête de ventilateur. Plus de deux cents convives s'y réunissent pour dîner ou souper, assis devant de petites tables couvertes de toile cirée, sans parler à leurs voisins ou causant à voix basse avec leurs amis. Ce qui faisait dire à un Gascon : « C'est un réfectoire de capucins; il ny a pas de nappe, on nV parle pas, et Ton en sort avec appétit ». Aussitôt qu'on a choisi sa place, un garçon accourt, présente la carte, met le couvert en un clin d'œil, sert en dix minutes. Le service est prompt, alerte, facile. De toutes parts on crie : « Garçon? » et le garçon répond : « Oui, Monsieur, à l'instant ». Il accueille aussi bien celui qui demande un potage que celui qui commande une série de plats. La carte rivalise en nombre et en variété avec celle de Beauvilliers; elle compte cinquante-deux entrées et trente-huit entremets. L'eau et le vin sont frais, la bière exquise, le pain de première qualité; mais les prix sont élevés. Une aile de poularde coûte 2 livres 5 sous; un potage, 12 sous; un plat de haricots ou de pois verts, 24.

Il y avait non seulement des restaurants au premier étage et au rez-de-chaussée, comme Beauvilliers et La Barrière, com-

LE PALAIS-ROYAL

me Huré et le Couvert Espagnol, table d'hôte à 4 francs par tête; il y en avait aussi de souterrains, tels que la Taverne Anglaise et la Grotte Flamande. La Taverne Anglaise était installée dans des caves séparées en petits cabinets décorés de rocaille et de treillages peints. On descendait par un escalier de vingt marches dans les vastes sous-sols de la Grotte Flamande. Formée de rochers disposés avec art, entremêlés de treillages, éclairée de lampes à la Quinquet suspendues aux voûtes et de bougies placés sur les tables, elle présentait une perspective quelque peu fantastique, que rehaussaient de curieux effets d'ombre et de lumière.

La clientèle de la Grotte Flamande était moins relevée que celle des autres restaurants; elle se composait de comédiens, d'actrices, de petits-maîtres et de garçons marchands endimanchés. Mais nulle part les femmes du monde, les bourgeoises honnêtes ne s'aventuraient dans les salles des restaurateurs, et rarement dans leurs chambres réservées pour deux ou quatre couverts, qu'on appellera plus tard des cabinets particuliers.

Elles peuvent déjeuner ou prendre des rafraîchissements sur les tables que les principaux cafés ont le droit déplacer dans le Jardin, en plein air ou sous un pavillon vitré qualifié de lanterne saillante; mais si l'une d'elles, comme M'"'-^ de Boudon, s'avise d'aller déjeuner

1 IgiaiBiiiisliiiËËBfl™^'™'''^'

: ^^^^^^^^^^^^^^^^^^^B|^£^S^^ttftAMHBMMF^

Page 1