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Fig. 43. — Les ombres chinoises du Palais-Royal.
dans la salle du café de F'oy, elle s'aperçoit que sa présence surprend les habitués. La vaste salle est, du reste, aussi propre et aussi soignéeque le service-, ses murs, ornés de glaces, sont tendus de taffetats; ses tables sont en marbre; ses tabourets couverts de velours rouge. Le déjeuner, apporté sur un joli plateau, avec sa cafetière, son pot au lait et son pain mignon, coûte dix sous.
On sait combien s'étaient multipliés les cafés dans le courant du siècle, et quel rôle ils jouèrent dans Thistoire littéraire de cette époque. En même temps que le centre intellectuel de Paris s'était déplacé, la vogue était passée des cafés de la rive gauche à ceux de la rive droite. Tant que Procope avait été en face de la Comédie-Française, il avait été le rendez-vous des auteurs dramatiques, des acteurs en renom, des gens de lettres et des philosophes. Le carrefour Buci, la rue Dauphine étaient fréquentés par un grand nombre d'étrangers, qui logeaient dans les hôtels des rues de Seine et Jacob. Mais la translation du Théâtre-Français dans un quartier plus éloigné, l'importance que prenaient les boulevards du nord et surtout le quartier Saint-Honoré, enfin la construction des galeries du Palais- Royal achevèrent de déterminer l'affluence des gens de lettres, des oisifs et des étrangers à se porter de ce côté. Il y eut toujours dans les autres quartiers des cafés qualifiés de maisons de verre ; on en comptait jusqu'à neuf cents. Quelques-uns avaient une clientèle spéciale, comme le Café de la Muse limonadière, rue Croix-des-Petits-Champs; le Café Militaire qui portait pour devise Hic virtus bcllica gaïuiet, et le Café de l'École, au coin du quai, fréquenté par les gens de loi.
Au Palais-Royal, les gens tranquilles et sans prétention, qui jouent aux dames, aux échecs, aux dominos, vont au Café de Valois et au Café Italien dont le poêle, représentant un globe
LE PALAIS-ROYAL
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aérostatique, est surmonté d'un génie ; les étrangers, Allemands ou Anglais, fréquentent le Café de Chartres; le public le plus bruyant se presse au Café du Caveau, décoré de bustes de musiciens célèbres, dont les tables pour deux cents consommateurs se
Fig. 44. — Intérieur du cirque du Palais-Royal, construit en 1788: d'après un dessin de Meunier, gravé par Née {Voyag^e pittoresque de Laborde).
reflètent dans ses grandes glaces; les gens élégants affluent au Café de Foy. De neuf à onze heures du matin, les femmes en négligé recherché, les hommes en costume du matin, prennent du chocolat ou du café ; le soir, à partir de cinq heures, on sert surtout des glaces. Partout, la plupart des consommations coûtent 6 sous; les glaces, I 2 sous, et elles passent pour « les meilleures de l'Europe » . Le Café Mécanique était une des curiosités du palais; tout le
loo PARIS EN 1789.
monde y courait, étrangers, provinciaux, jusqu'aux moines et aux prêtres. La salle n'avait rien d'extraordinaire par sa décoration et ses dimensions; on s'asseyait, on demandait ce qu'on désirait à la limonadière; quelques minutes après, une porte de fer s'ouvrait avec bruit au milieu de la table, et un service de dix-huit pouces de haut environ apparaissait, contenant les rafraîchissements que Ton avait commandés. Ils étaient montés dans l'intérieur de colonnes creuses disposées sous les tables et communiquant avec les caves. Les badauds entraient, les curieux se pressaient aux fenêtres pour admirer le jeu de cette invention ingénieuse qui faisait la fortune de rétablissement.
Ceux à qui la société mélangée et le mouvement incessant des cafés ne convient pas se réunissent dans les cercles qui, à l'instar des clubs de Londres, se sont établis au premier étage. Le public trouve aussi au Palais-Royal des spectacles ingénieux et variés ; il court au cabinet de figures de cire de l'Allemand Curtius, le musée Grévin de l'époque, où Ton voit des empereurs chinois, la sultane favorite, Voltaire, Jeannot et Tarare; il va sous les galeries de bois considérer la belle Zulina, également en cire, étendue sur un lit de repos; il ira regarder M"^' la Pierre, jeune géante prussienne, âgée de dix-neuf ans, et qui a 6 pieds i 2 pouces de haut. Ici, un escamoteur fait des tours et vend des ustensiles propres à en opérer de semblables dont il enseigne le secret. Là, sur un billard mécanique, une bille, poussée avec adresse, pénètre dans un château doré, fait apparaître à ses fenêtres des personnages variés et sonner un petit carillon. En avril 1 789, Bouthoux de Lorges exhibe, à la salle des Beaujolais, un cabinet composé d'une grande quantité dautomates et de pièces physiques et mécaniques, et l'on montre dans la salle nouvelle du Cirque un cabriolet à deux places, traîné par un cerf mécanique, qui tourne en tous
LE PALAIS-ROYAL
sens, court aussi vite que le trot d'un cheval et s'arrête au commandement des spectateurs. Il paraît que la vue d'un pareil joujou ne saurait être payée trop cher; il en coûte 3 livres ou 3o sous pour l'admirer, tandis que l'entrée au cabinet de Curtius ne coûte que 2 sous.
Aime-t-on les marionnettes? En vogue depuis longtemps, jamais elles n'ont été plus florissantes qu'au Palais-Royal. C'étaient d'abord les Petits Comédiens de S. A. S. Monsieur le comte de Beaujolais, installés dans une jolie salle qui devint plus tard celle
Fig. 45. — La galerie de bois du Palais-Royal; Iragment de restampe de Debucourt.
du Théâtre du Palais-Royal; les petits comédiens étaient en carton, mais furent bientôt remplacés par des enfants, qui exécutaient des pantomimes, tandis que dans la coulisse on parlait et
Ton chantait pour eux; expédient nécessité par les privilèges de rOpéra, qui ne permettaient pas qu'on chantât sur d'autres scènes, sans une autorisation spéciale. Dans d'autres locaux, les P3'gmées français, marionnettes de six à huit pouces de haut, jouaient de petites pièces, entremêlées de vues dioramiques et d'effets pyrrhiques; les Fantqccini italiens représentaient, avec orchestre, des opéras d'Anfossi et de Paesiello; les Menus-Plaisirs réjouissaient les enfants par le spectacle de la mère Gigogne et de Polichinelle. Tous ces petits théâtres n'avaient pas également réussi : quelquesuns n'avaient eu qu'une existence éphémère. Le plus célèbre et le plus durable, puisqu'il ne disparut qu'en i858, était le Théâtre de Séraphin, fameux surtout par ses ombres chinoises. Pour i 2 ou 24 sous, il donnait des tableaux variés, des danses de corde, et de petites pièces composées par des écrivains de quelque valeur, telles que le Cabriolet renversé et Arlequin corsaire , qui devint en 1790 Arlequin corsaire patriote. Divertissements à coup sûr fort honnêtes, et que sans aucun scrupule, comme le disait l'affiche, « MM. les ecclésiastiques pouvaient se permettre ».
Sans doute, ils ne seraient pas allés sans scandale au théâtre des Variétés amusantes, qui s'étaient installées en 1784 dans une salle en bois, peu brillante, mais spacieuse et commode, située à l'entrée delà rue Richelieu. Cette salle, construite en six semaines, n'était que provisoire. Sur les dessins de Louis, s'élève en face un monument superbe, où les Variétés seront transférées en 1790, et qui est devenu le Théâtre-Français.
Au milieu même du jardin, vient de surgir de terre un édifice singulier, de forme oblongue, recouvert d'une terrasse que des balustres décorés de vases entourent, et qui n'est pas assez élevé pour nuire à la perspective du palais. Un large escalier descend dans sa grande salle, creusée dans le sol, éclairée par le haut,
LE l'ALAIS-ROYAL.
entourée de larges galeries et dont l'aspect ne manque ni d'ampleur ni d'élégance. C'est le cirque, destiné par le duc d'Orléans
Fig. 46. — Camille Desmoulins au Palais-Royal (i3 juillet 1789), d'après un dessin de Prieur, gravé par Bertaux.
à des exercices équestres, qui n'y furent jamais inauguré, et qui servait d abri aux concerts et aux concours du Lycée des Arts, lorsqu'il fut incendié en 1798.
Le spectacle le plus curieux, le plus varié et le moins coûteux, c'est encore celui du palais lui-même, de ses nombreuses galeries et de son jardin, à toutes les heures du jour et de la soirée. Lorsque les personnes qui ont déjeuné à l'extérieur des cafés se retirent, les badauds viennent à midi régler leur montre sur le canon, qu'un verre grossissant enflamme et fait partir. Les femmes se promènent; les enfants jouent; les flâneurs vont du parterre aux boutiques; les nouvellistes sont en quête de récits. De midi à trois heures, surtout le vendredi, on se regarde, on parle haut, on se coudoie, on nomme et Ton suit les femmes qui passent, on se dévisage, on se rit presque au nez, et cela sans offenser personne. On se presse autour des chanteurs populaires, tels que celui qu'on désigne sous le nom d'abbé Lapin, dont la vogue est si grande que la reine le fait venir à Versailles pour l'entendre; on écoute les concerts que donne le directeur du Théâtre de Beaujolais, dans son foyer, les fenêtres ouvertes, aux applaudissements de la foule assemblée dans le jardin. Après dîner, lorsque le soir vient, les réverbères s'allument, les étalages s'éclairent, Taftluence est plus considérable encore. A la sortiedes Variétés, vers neuf heures, rien ne saurait donner idée de l'aspect des deux galeries de bois, que le duc d'Orléans voulait faire remplacer par de vastes galeries au-dessus desquelles il aurait construit un musée de tableaux, et qui ont fait place, bien après la révolution, à la galerie d'Orléans actuelle. Les galeries de bois, ornées de draperies peintes et garnies de nombreuses boutiques, sont d'ordinaire le rendezvous des libertins et des tapageurs; de là leur vint le nom de Camp des Tartares. Le tumulte et l'animation se prolongent jusqu'à minuit, heure à laquelle, sur un signal donné par des coups de siffîet, les réverbères s'éteignent et les grilles se ferment.
C'est dans ce palais, qui paraissait surtout créé pour les plaisirs
LE PALAIS-ROYAL
faciles, dans ce jardin si riant, où les promeneurs et les étrangers semblaient ne songer qu'à Tagrément de s'y trouver, qu'éclatèrent les préliminaires de la révolution. Dans cette foule bigarrée, composée de gens riches et de gens qui cherchaient à le paraître, de femmes curieuses, frivoles ou effrontées, de petits-maîtres et de chevaliers d'industrie, de publicistes et d'agioteurs, les opinions se surexcitaient, les têtes s^exaltaient, les orateurs montaient sur les chaises, les auditeurs jetaient dans le bassin ceux qui leur déplaisaient, applaudissaient à tout rompre ceux qui défendaient les droits du Tiers-État. Chaque café se transformait en club, et les groupes devenaient des attroupements. C'est sur une table d'un de ces cafés que sauta, le i3 juillet 1789, Camille Desmoulins, tenant un pistolet dans chaque main et s'écriant : « Assez délibéré! Nous sommes les plus nombreux ! Nous serons les plus forts. Armons-nous! »
LES BOULEVARDS
Les boulevards n'attirent pas moins les étrangers que le Palais- Royal, mais ils les retiennent moins. On revient, on séjourne, on vit au Palais-Royal; on se promène sur les boulevards..
Ces boulevards ne sont pas ceux que Louis XV a ouvert des Invalides à la Salpêtrière; leurs belles allées plantées d'arbres ne sont fréquentées que par les habitants du quartier, qui , la plupart, sans perruque et habit bas, jouent aux quilles ou se rafraîchissent dans les jardins des marchands de vin; ce sont les boulevards du nord, créés par Louis XIV. « Rien n'est comparable en Europe, écrit Mercier, à cette rue majestueuse et charmante qui va de la place Louis XV à la place Royale ». Sa large chaussée pavée, arrosée deux fois par jour Tété, ses allées latérales plantées de beaux arbres , en font une promenade vaste , magnifique et commode, où quatre files d'équipages servent de spectacle mouvant et toujours nouveau aux piétons qui se pressent dans les contre-allées; à partir de la rue Montmartre, elle devient une foire permanante avec ses boutiques et ses divertissements variés; partout, elle présente une succession de jardins, de somptueux hôtels, de pavillons grecs ou chinois, de maisons neuves, de théâtres et de cafés, qui contribuent à faire de l'ensemble un panorama comme on rencontrerait difficilement ailleurs.
LES BOULEVARDS
Si nous suivons les boulevards de la Madeleine à la Bastille, que de différences nous trouvons dans leurs aspects avec ceux qu'ils offrent de nos jours ! Au début, on ne voit guère à droite que des murs, des terrasses ou des grilles de jardins; au coin de la rue des Capucines s'élève l'hôtel de M. Bertin , ministre d'Etat; puis
Fig. 47. — Les bains chinois du boulevard, d'aprcs une gravure de la série des frères Campion.
viennent les jardins de plusieure hôtels de la même rue, le grand jardin du couvent des Capucines, sur lequel s'ouvrira plus tard la rue de la Paix, les jardins des maisons de la rue Louis-le- Grand. A gauche, la chaussée domine les beaux hôtels modernes de la rue Basse-du-Rempart, au milieu desquels on aperçoit un chantier de marchand de bois. Un des coins de la rue delà Chaussée d'Antin est formé par les constructions mesquines du dépôt
io8 PARIS EN 1789.
du régiment des gardes-françaises-, mais, en face, les Bains Chinois ont été construits en 1787, et nous entrons dans le boulevard animé, dont le mouvement ira toujours en croissant jusqu'au faubourg du Temple. Pour le bien connaître, nous prendrons TAllemand Frédéric Schulz pour guide-, il serait difficile d'en trouver un plus observateur et plus circonstancié.
D'abord, il nous décrit les Bains Chinois, qui méritent bien leur nom. Leurs pavillons sont décorés de petits clochetons avec leurs clochettes, de lanternes et de pagodes; les galeries, les balustrades découpées, les murs, peints des couleurs les plus éclatantes et les plus criardes, le vermillon, le jaune vif, le bleu et le vert, produisent avec les bizarreries de Tarchitecture un effet baroque et grimaçant. En sortant des bains, s'il est l'heure de dîner, l'on peut entrer chez l'un des restaurateurs, qui sont voisins de la Comédie-Italienne. Le service est aussi luxueux, les prix presque aussi élevés qu'au Palais-Royal. Schulz se régale de petits pâtés d'anguille, de pigeonneaux aux pointes d'asperges, de poitrine de mouton grillée, d'un quart de poularde fine normande, d'une omelette à la confiture , et il en a pour 7 livres. Derrière le Théâtre-Italien, sur le boulevard, s'ouvrent les fenêtres du Salon des Princes, sorte de club ou de cercle dans le genre de ceux du Palais-Royal, et dont les trois cents membres paient une cotisation annuelle de 120 livres. Au rez-de-chaussée, des marchands d'estampes étalent des gravures anglaises et des caricatures. Un garçon crie devant la porte : « Entrez, Messieurs, à six sous, à douze sous la pièce! »
Les grands hôtels particuliers sont assez nombreux dans cette partie du boulevard; à côté des Bains Chinois, c'est le pavillon de l'hôtel du duc de Richelieu, connu sous le nom de pavillon de Hanovre; plus loin, l'hôtel du comte de Mercy, ambassadeur de
LES BOULEVARDS
Tempereur; le Kiosque du jardin de Thôtel de xMontmorency, dont rentrée est rue de Richelieu- la belle maison de Taillepied de Bondy, au coin de la même rue. Sur le boulevard Montmartre se succèdent Thôtel de l'envoyé de Prusse, la façade d'ordre ionique de rhôtel de Montholon, les terrasses des Jardins de la princesse Bomiska, de l'abbé de Saint-Farre , du duc d'Uzès, de M. de Talaru, évêque de Coutances. Contre les murs des jardins, devant les hôtels, des petits industriels étalent leurs marchandises de toutes sortes : épingles à cheveux, mercerie, vaudevilles, brochures, livres populaires, gravures religieuses, lunettes d'approche, allumettes, oiseaux, corbeilles de fleurs. Par terre, sont amoncelés des livres et des gravures qu'on regarde plutôt qu'on n'achète, puis des étoffes de coton qu'on empile et qu'on déplie. L'afflueuce et le bruit augmentent entre la rue Poissonnière et la porte Saint- Denis. Les marchands crient, les acheteurs marchandent, le mar-
Fig. 48. — Le pavillon de Hanovre.
chand de coco, avec sa tourelle, sonne sur ses gobelets, les élégants sautillent en se dandinant. Il y a moins de bruit entre la porte Saint- Denis et la porte Saint-Martin : la chaussée est plus étroite,
incommode pour les piétons, presque dangereuse. Les embarras de voitures y sont fréquents, surtout aux abords de TOpéra, où la boue épaisse réjouit les décrotteurs, auxquels il faut confier sa chaussure avant d'entrer au théâtre.
Quelle animation, quelle cohue à ses abords! Avant quatre heures, il y a déjà foule pour y pénétrer; à partir de cette heure, il est impossible de se procurer des places. Des spéculateurs achètent et revendent des billets, en les faisant payer un franc de plus qu'aux bureaux. Les voitures arrivent en grand nombre. Les Gontre-allées sont de nouveau encombrées de petites boutiques et de baraques. Il faut faire attention pour ne pas marcher sur les brochures, maintenues à terre par des cailloux afin que le vent ne les emporte pas, pour ne pas accrocher les tasses, les faïences d'occasion, pour ne pas renverser les coquillages , les pétrifications, les médailles de plomb qu'on étale plus loin. Un homme maigre et mélancolique est assis sur un tabouret, devant une petite table où Ton peut lire sur un écriteau : professeur en héraldique et maître blasonneur. Un gamin vend des joujoux avec des grelots pour les « petits messieurs « et les « petites demoiselles «. Le bruit, l'animation s'accroissent encore en arrivant à TAmbigu. La promenade s'élargit; elle s'étend sous plusieurs allées d'arbres où les promeneurs circulent plus nombreux. Et ce sont partout des boutiques d'oiseliers, où les perroquets glapissent leurs phrases idiotes; des baraques où l'on voit des oiseaux qui portent de l'eau, des poissons qui prédisent le temps, des souris blanches savantes; où l'on annonce la vue d'un animal extraordinaire venu de l'Afrique et qui est entouré de serpents : cet animal n'est autre qu'un porc-épic, qui depuis longtemps a mangé les serpents; plus loin , c'est un bœuf de Hongrie : « Venez me voir, crie son cornac, je suis, si gros, si lourd! » A côté, s'exhibe une Chinoise,
LES BOULEVARDS
qui a une physionomie française, mais qui passe pour ne pas avoir de bras, écrit avec sa bouche et file avec ses pieds.
Nous voici au boulevard du Temple, que l'on appelle aussi le beau boulevard. C'est le pays de la parade et du bonim.ent. Il y a
Fig. 4g. — D'après une gravure du musée Carnavalet.
des Démosthènes de carrefour, dont le larynx ne se fatigue pas, dont la faconde est intarissable. Il s'en trouve à la porte des baraques comme des petits théâtres. Devant les Délassements Comiques, un abo^-eur glapit : « Entrez, ^lessieurs. Mesdames ! ça va commencer, commencer, commencer! » Ailleurs, un autre crie : « Messieurs, c'est le moment, c'est la minute, entrez! 0 Si une femme se présente, il lui tend la main avec une grâce burlesque. Plus loin, c'est un autre encore : « Venez voir, Messieurs, le grand
salon de M. Curtius! venez voir la famille royale; venez voir le dîner de Versailles! » Car Curtius ne se contente pas de son salon du Palais-Royal; il expose aussi au boulevard ses figures de cire parmi lesquelles se trouvent les bustes de Necker et du duc d'Orléans, qu'on promènera en triomphe dans les rues le i 2 juillet 1789. Ailleurs, c'est un jeu d'arbalète; des joueurs d'orgues; des tréteaux avec des charlatans vendant des élixirs; ici, un joueur de gobelets avec un singe savant, habillé en soldat, qui se lève et ôte son chapeau quand son maître crie : « Vive le roi ! » Là, un canon avec ces mots : Amusements militaù^es ; jeu martial. Au fond, s'élèvent le petit théâtre des Bluettes, l'ancien théâtre des élèves de l'Opéra, fondé en 1774, où l'on représente des jeux pyrrhiques en i78q, et qui deviendra bientôt le petit Lazari;les célèbres petits théâtres de l'Ambigu-Comique et des Grands-Danseurs du roi, où la foule se presse et où bien des gens ne peuvent trouver de place; ils se consolent en allant voir les parades, où les grossiers lazzi des paillasses attirent un auditoire avide de les entendre.
Le jeudi et le dimanche, l'affluence redouble au boulevard du Temple. Au milieu des fiacres , passent de brillantes voitures, avec des jockeys devant et deux laquais derrière; de légers cabriolets, derrière lesquels se tient un nègre. Des femmes de toutes conditions, marquises, grisettes, marchandes, s'assoient sur deux rangées de chaises, regardant les équipages et les piétons. Le long de ces chaises passent des fleuristes, criant : « des roses, des jasmins, la fleur des belles dames ! )> ; puis des Savo3^ardes jouant sur la vielle des airs mélancoliques, de petits Savoyards montrant des marmottes, ou faisant tirer des pains d'épices, à deux liards le coup ; des mendiants de tous genres, les uns étalant leurs ulcères, spéculant sur la pitié et le dégoût; les autres offrant des marchan-
LES BOULEVARDS
dises sans valeur; d'autres jouant du violon; des femmes, qui ont loué un enfant malade et cherchent à apitoyer sur son sort. Un pauvre aveugle, avec son chien, tend sa petite boîte, et quand on lui donne un sou, il le prend, Fembrasse et Tempoche. Quelques
Fig. 5o. — Le boulevard du Temple, d'après un dessin de Lallemand, grave par Née.
misérables même savent demander sans rien dire. Tel est un homme sans bras, sur un âne sans bride; il dirige son tine par la pression des jambes, et comme il ne peut pas tendre les mains, il a soin d'entre-bâiller sa poche pour qu'on y dépose une aumône. Ces mendiants qui se glissent dans les groupes, c'est l'ombre au tableau bigarré et joyeux, oia tous les rangs se confondent pour mieux se distraire. Femmes et enfants, bourgeois et nobles,
jeunes et vieux, se croisent, se coudoient, entrent chez les pâtissiers, se font servir, sous les auvents des limonadiers, du café, du cidre et de la bière ou vont dîner chez un restaurateur en vogue. D'autres entrent dans un café unique dans son genre. Qu'on se figure une grande salle, à Textrémité de laquelle sont installes un orchestre et des chanteurs : autour de cinquante tables de marbre, deux cents consommateurs sont assis, riant, pleurant, sifflant ou applaudissant, selon que la musique les égaie, les touche, les irrite ou les charme. C'est un « café à concert ». Ailleurs c'est un u café turc », décoré, dit-on, dans le goût chinois. Mais la grande attraction du boulevard, c'est le ^"auxhall d'été inauguré en 1 7S5.
La mode des vauxhalls, comme beaucoup d'autres, venait de Londres. Le Vauxhall d'été, situé à l'extrémité de la rue de Bondi, tout près du boulevard, contenait une vaste salle de danse, de forme elliptique, entourée de galeries superposées, qui servaient de promenoirs, ornée de draperies vert anglais, et surmontée d'un plafond représentant le lever de Venus, que 36 lustres et 3oo bougies éclairaient. Au-dessous de cette salle, s'étendait un café qui avait l'aspect d'un souterrain de forme antique à demi ruiné. Un escalier en fer à cheval faisait communiquer la salle de danse avec le jardin, décoré, dans le goût du temps, de colonnades gothiques, de rochers et d'une chute d'eau, derrière laquelle était peint un paysage de fantaisie. Le jardin, avec ses bosquets, ses escarpolettes, ses carrousels, était trop petit pour le monde qui s'y pressait, surtout au moment du feu d'artifice, qui avait lieu à neuf heures. A dix heures, une partie de la foule rentrait dans la salle pour voir un ballet dansé par des enfants, tandis que d'autres groupes s'asseyaient et causaient sous les bosquets.
Depuis la grande vogue du boulevard, qui datait de 1740, les
LES BOULEVARDS
fcres ava,ent perdu une partie de ia leur. La foire Saint-Germain s. célèbre au dix-septième siècle, existait encore dans un enclos perce de rues régulières et garnies de boutiques. Tous les ans, elle etau ouverte .solennellement, le 4 février, par le lieutenant de pol.ce. qu> criait à haute voix entre deux fanfares : . .Messieurs ouvrez vos loges, ., Elle avait eu jusqu'en ,;., son vauxhall, le' Vauxhall d htver, figurant un bosquet délicieux, de forme ovale décore de vingt-quatre colonnes d'ordre ionique, en treillage et entourées de guirlandes de fleurs; elle avait toujours ses baraques ou venaient donner des représentations les Grands Danseurs du
Fig. 5i. — D'
après une gravure de la série des frères Campion- Testard del. Musée Carnavalet.
roi, les comédiens de l'Ambigu et d'autres petits théâtres du boulevard; où l'on voyait une ourse rasée, avec habit, veste et
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culotte, des colosses de bois parlant, et d'autres spectacles puérils ou bizarres. La foire Saint-Laurent, qui se tenait entre la maison de Saint-Lazarre et la rue du Faubourg Saint-Martin, présentait les mêmes distractions que la foire Saint- Germain • sa Redoute chinoise pouvait rivaliser avec le Vauxhall du boulevard. Dans son jardin, des jeux inconnus étaient réunis à d'autres en vogue ailleurs; un café était installé dans une grotte artificielle; une salle de danse et un restaurant dans des salles d'architecture chinoise. « Tout y est gai, nouveau et varié », disaient les réclames; le prix d'entrée était de 3() sous. Mais la foire Saint-Germain se tenait du 4 février à la veille des Rameaux; la foire Saint-Laurent, du 28 juin à la Saint-Denis; d'autres petites foires, telles que celles du Temple et de Saint-Clair, telles que la foire Saint-Ovide, qui depuis quelques années avait été transférée de la place Vendôme à la place Louis XV, avaient une durée plus éphémère. La vraie foire, permanente, ouverte à tous, c'était le boulevard; aucun Suisse n'en empêchait l'entrée et n'en chassait les polissons à coups de fouet, comme au Palais-Roval; aucune sentinelle aux portes, comme dans les foires Saint- Germain et Saint -Laurent, dont l'enceinte fermait à certaines heures; seulement, au centre du boulevard du Temple, un corps de garde où veillaient des soldats. De toutes parts, on accédait aisément, librement, et, quoique le peuple et la petite bourgeoisie y dominassent, toutes les classes s'y rencontraient sans se froisser, réalisant autant que possible l'égalité dans le délassement et le plaisir. Dans ce milieu où tous étaient admis, les idées révolutionnaires fermentèrent moins et ne firent pas explosion comme au Palais-Royal.
A partir de la rue Ménilmontant, la foule était moins pressée, les voitures moins nombreuses, les petites boutiques, les cafés et les constructions plus rares. Parmi ces constructions se distingue
LES BOULEVARDS
la maison somptueuse que vient d'élever Beaumarchais, et qui donnera son nom à cette partie du boulevard. A l'extrémité, se dresse la masse sombre et crénelée de la Bastille, qui apparaît à Frédéric Schulz, dans l'obscurité du crépuscule, comme un « gros crapaud qui jette son venin sur la France, en éloignant d'elle la liberté, la sincérité et la moralité » . Mais il oublie bientôt cette impression pénible et la comparaison malsonnante qu'elle lui avait inspiré, en revenant au Vauxhall d'été, où il achève sa soirée au milieu des feux d'artifice et des danses.
LES THEATRES
Le théâtre est un des grands attraits de Paris. La littérature dramatique française, depuis le dix-septième siècle, est la première du monde; aucune autre ne peut lutter avec elle en excellence et en renommée. Le génie puissant de Shakespeare, malgré les traductions de Ducis, n'est pas encore connu, comme il mérite de l'être, en dehors de l'Angleterre; les drames de Calderon et de Lope de Vega n'ont pas franchi les frontières de l'Espagne; le talent d'Alfieri et de Métastase n'est guère estimé que des lettrés; en Allemagne, Gœthe et Schiller ont à peine écrit quelques-uns de leurs drames; seul le théâtre français, parmi les théâtres modernes, est lu, écouté, applaudi dans toutes les contrées de l'Europe. Or, comme le théâtre est la forme la plus saisissante , la plus populaire , la plus intense de la littérature; comme il met en jeu de la manière la plus vivante et la plus éloquente les passions humaines, comme il ne parle pas seulement à l'esprit, mais aux yeux et à l'oreille, il contribue à répandre partout l'influence et le goîit de la langue française, à en faire connaître partout la supériorité. Il y a des théâtres français à Berlin comme à Vienne, à Saint-Pétersbourg comme à Cadix, comme à Naples. Il y en a dans toutes les petites cours de l'Allemagne. Il y en a en Pologne. Mais le vrai foyer de
LES THÉÂTRES
ce théâtre devenu cosmopolite , c'est Paris , et c'est à Paris que les étrangers viennent de toutes parts en admirer Téclat. « La comédie est admirable, écrit le Russe Von Vizine; l'Opéra, le plus beau .spectacle du monde! »
Fig. 52. — L'Opéra, devenu en 1S02 le théâtre de la Forte-Sainl-Marlin; d'après un dessin de Lallemand, gravé par Née; 1788. — (Collection Hémar.
Ce qui rehausse Féclat de leurs représentations sous Louis XVI, c'est que jamais les salles de spectacle n'ont été plus belles. Sans doute, aucune d'elles ne peut rivaliser par ses dimensions avec la Scala de Milan et le San Carlo de Naples ; mais combien elles sont supérieures aux salles de Londres, qu'Arthur Young qualifie de trous oblongs et mal agencés : les trois grands théâtres privilégiés sont installés dans des salles récemment édifiées, et la plupart des autres occupent également des constructions neuves, élé-
gantes et nobles, existant presque toutes encore. Le dix-huitième siècle, qui tend à faire prévaloir le culte de l'esprit humain sur celui de la Divinité, bâtit plus volontiers des théâtres que des églises.
Chaque matin, les affiches des principaux théâtres étaient placardées sur les murs. Le journal des Petites Affiches, le Journal de Paris donnaient aussi Tindication des pièces que Ton devait jouer chaque soir. Ils nous font ainsi connaître que les spectacles principaux, ouverts à la fin d'avril 1789, étaient TOpéra, la Comédie-Française, le Théâtre-Italien, le théâtre de Monsieur, les Variétés amusantes, les Petits Comédiens du comte de Beaujolais et les Grands Danseurs du roi.
L'académie royale de musique ou l'Opéra, fondée en 1672, avait été installée en 1770 dans une salle spacieuse située rue Saint- Honoré contre le Palais-Royal; mais en 1781 cette salle avait, été réduite en cendres à la suite d'une représentation d'Orphée. En moins de trois mois , l'architecte Lenoir avait élevé pour la remplacer un édifice provisoire, en charpente, qui conserva longtemps sa destination et qui est aujourd'hui le théâtre de la Porte- Saint-Martin. La salle, d'une belle ordonnance, présentait quatre rangs de loges; les balcons des deux premiers rangs étaient décorés de draperies bleues et blanches. A la hauteur des secondes loges, se dressaient des faisceaux de piques; surmontés de casques d'or empanachés, ils séparaient comme autant de colonnes les troisièmes loges, en isolant leurs balcons. Sur la voussure, au-dessus des quatrièmes loges, étaient figurées en relief des aigles d'or éployées, tenant dans leurs serres le drapeau de la France, et des coqs également d'or, supportant sur leurs ailes des écharpes formant vestons. Les aigles impériales et les coqs gaulois, emblèmes et présages involontaires de gouvernements nouveaux, semblaient planer sur l'Opéra construit par Louis XVI.
L'Opéra était une institution d'Etat, une création royale, soutenue et subventionnée par le roi. L'hôtel des Menus-Plaisirs, qui renfermait dans ses vastes magasins les machines destinées aux divertissements de Versailles, prêtait ses costumes et quelques-uns de ses décors à TOpéra. On évaluait à 1 5o,ooo francs la part que la cour apportait annuellement à la mise en scène. Aussi ne laissaitelle rien à désirer. Les étrangers même, qui trouvent la musique bruyante et sans goût, ennuyeuse et sans intérêt, sont obligés de rendre justice aux décors et aux ballets. La rapidité des changements de décorations, leur nombre, leur magnificence, leur aspect de réalité éblouissent étrangers et provinciaux. « Presque tout ce que j'ai vu à Paris, écrit Henri Storch, a été au-dessous des descriptions enthousiastes que j'en ai lues, mais l'Opéra a été au-dessus de ridée que je m'en formais. Tout y est en rapport avec Timportance de la capitale; les décors sont admirables d'éclat et de vérité:, les costumes de trois ou quatre cents artistes ou figurants n'ont d'égal nulle part ». Pendant tout le temps que M"'" de Boudon est à l'Opéra, ses yeux et ses oreilles ne cessent d'être dans un état d'enchantement. « Qui va à Paris sans voir l'Opéra, dit Karamsine, est comme celui qui va à Rome sans voir le pape ».
Aussi le nombre des spectateurs est-il toujours considérable. Les étrangers y vont par curiosité, les gens du monde par ton, quelques-uns par goût. Toutes les loges sont louées à l'année, quelque éloignées qu'elles soient, même si leur élévation ne permet de voir les acteurs sur la scène que comme de vraies poupées. Comme le prix en est élevé, on s'arrange souvent pour les partager avec d'autres. A Tamphithéâtre, les stalles coiutaient lo livres lo sous; les femmes y étaient admises, malgré la dimension prodigieuse de leurs coiffures, qui empêchaient les spectateurs placés derrière elles
LES THEATRES
de voir la scène, abus auquel la police fut obligée de remédier en prescriv^ant aux femmes d'ôter leurs chapeaux.
Au parterre, où Ton payait 48 sous pour entrer, une foule d'hommes, debout, la plupart en costumes sombres, assistaient au spectacle avec plus d'attention que dans les loges-, mais leur mauvaise humeur se donnait cours plus bru3^amment. Dans cette masse houleuse, les bourrasques se produisaient subitement, et si des applaudissements stipendiés ou spontanés éclataient, parfois aussi des rafales de sifflets se déchaînaient. Le moindre incident pouvait amener des troubles. Un certain abbé Miolan avait excité la colère du public parisien en lui promettant le spectacle d'un ballon qui n'avait pu partir. Le soir, à l'Opéra, un habitué du parterre prie un malotru de se déranger quelque peu, car il l'empêche de voir. Le malotru ayant refusé brutalement, l'habitué s'avise de dire que c'est l'abbé Miolan. « Il faut le faire miauler », crie un plaisant, et tout de suite chacun se met à serrer le prétendu abbé, à k pincer, à le piétiner, et, malgré ses protestations, la garde, qui intervient, le fait sortir, pour rétablir Tordre.
La police intérieure comme la police extérieure des grands théâtres est faite par des gardes-françaises. Sur la chaussée, ils font prendre la file aux voitures avec un ordre remarquable; sous le péristyle, sous les vestibules, des fusiliers sont au port d'armes; il y en a dans les couloirs, il y en a dans la salle, il y en a sur la scène. Dans la tragédie de Sémiramis, un garde-française, voulant faciliter l'entrée de l'ombre de Xiniis, avait provoqué l'hilarité folle du parterre, en criant : « Place à l'ombre! » Des grenadiers font ranger les spectateurs sur les banquettes, et si des siffleurs troublent la scène d'une manière qui déplaît au major commandant le détachement, il les fait enlever et conduire au poste.
Sous Louis XVI, les cor3^phées de la danse étaient plus célèbres
que ceux du chant. Les deux Vestris et la Guimard étaient plus populaires que la Saint-Huberti. Rien n'égalait l'effet que produisaient Tagilité, la souplesse, la force de Vestris IL Ce fils du « diou de la danse w, ainsi que s'intitulait son père, « était, selon Karamsine, semblable à Sirius au milieu des étoiles; son âme était dans ses jambes; d'un autre côté, la flamme de sa physionomie en faisait un Cicéron dans son genre ». Auprès de lui, Gardel était superbe dans la pantomine tragique; M'"" Guimard méritait, selon Storch, le nom de reine et de sœur des Grâces, que, sous le rapport de la beauté. M"" Dervieux avait pu lui disputer.
Le personnel du chant était alors très remarquable, mais il ne s'en détachait qu'une étoile de premier ordre : c'était M"' Saint- Huberti. Dans Athj's , elle déployait « un éclat, un brillant, une sensibilité » qui transportaient l'auditoire. M"^ Joinville était loin de régaler; elle tenait aussi les premiers rôles, et chantait au mois d'avril 1789 VAspasie de Grétry, qui en était à sa dix-huitième représentation.
Depuis la mort de Gluck et de Sacchini, depuis le départ de Piccinni, les grands compositeurs faisaient quelque peu défaut à l'Opéra. Malgré les primes de i,5oo francs, que l'on offrait pour les meilleures tragédies lyriques, malgré les droits d'auteur, qui s'élevaient à 200 francs par chacune des dix premières représentations, sans compter les gratifications, les talents nouveaux avaient peine à se révéler. Le temps n'était plus où l'on applaudissait dans leur primeur les accents dramatiques et touchants, les récitatifs superbes d\4jv7îide, âC Orphée , à'Iphigéuie en Tauride, de toutes ces œuvres de Gluck oià s'unissaient au sentiment du génie antique l'inspiration et l'expression modernes. Piccinni était moins souvent représenté; \q. Dardamis de Sacchini, joué en 1784, n'avait eu que sept représentations. Un grand
LES THEATRES
succès avait été obtenu en 1787 par Tarare; mais il pouvait être attribué autant cà Fauteur des paroles, Beaumarchais, qu'au musicien Salieri, malgré le mérite incontestable de celui-ci, qui procédait directement de Gluck. L'Opéra justifiait sa renommée
Fig. 54. — Le Théâtre-Français en 17S9. aujourd'hui TOdéon. (Lallemand del. Née se. — Collection Hémar.)
universelle en accueillant tous les grands talents, sans distinction de nationalité; les compositeurs étrangers y dominèrent de 1760 à 1789; et si Grétry s'y fit entendre vers 1789, il n'y réussit point comme dans l'opéra-comique , où il était sans rival.
Depuis la Saint-Martin jusqu'au carême, dans la nuit du samedi au dimanche, de minuit à six heures du matin, la salle de l'Opéra se transformait en salle de bal. La reine y alla plusieurs fois sous
le mai:que; elle y était avec le comte de Provence, son beau-frère, lorsque la comtesse du Nord, la future impératrice de Russie, y vint en chauve-souris. Les grandes dames quittaient fort peu leur loge, et jouissaient d'un spectacle dont l'ensemble les éblouissait, dont les détails pouvaient les scandaliser. La cohue était indescriptible; on n'y dansait plus, selon Mercier; on courait, on se marchait sur les pieds, on s'étouffait. Grâce à l'égalité du domino, tous les rangs étaient mélangés, et c'était à qui se ferait des niches. On se servait mutuellement de plastron et de spectacle. En 1789, les bals ne commencèrent que le jour des Rois; moyennant six francs, chaque cavalier avait le droit d'y faire entrer une dame gratuitement, sauf dans les quatre derniers bals, où les femmes payaient comme les hommes.
Moins brillant que l'Opéra, le Théâtre-Français réunissait davantage les suffrages des gens de goût. Il était incomparable dans son genre, tandis que pour la musique, les ballets, la salle, les grands théâtres d'Italie pouvaient lutter avec l'Opéra. « Qui n'a pas vu la comédie à Paris, écrit Von Vizine, n'a pas l'idée de la comédie, et celui qui l'a vue n'ira plus volontiers la voir ailleurs ». C'était le spectacle français par excellence, consacré aux chefs-d'œuvre de notre littérature dramatique. Quand on entrait dans le nouveau théâtre, ouvert en 1782, et qui est aujourd'hui rOdéon, on apercevait sous le vestibule la statue de Voltaire par Houdon, « l'immortel Voltaire «, disait-on en 1787; puis, au haut des escaliers, dans le foyer public, se dressaient les bustes de Corneille, de Racine, de Regnard, de Destouches, de la Fontaine, de Crébillon, de Dufresny et de Piron, que dominait la figure illustre de Molière.
Quelques-unes de leurs pièces, restées au répertoire, en maintenaient le prestige et la valeur. Depuis le triomphe des Noces de
LES THEATRES
Fig. 55. — Le Mariage de Fig^aro de Beaumarchais; acte III, scène i5; d'après Saint-Quentin.
Figaro, de Beaumarchais, les succès avaient été' rares. Fabre
d'Églantine avait vu siffler ses premiers essais. Piis, Andrieux, Champfort, Collin d'Harleville étaient applaudis, mais sans exciter la passion ni l'enthousiasme. Après Taccueil favorable fait en 1788 à son Optimiste, Collin d'Harleville avait donné en février lySc) les Châteaux en Espagne, comédie en vers assez froide, qui n'avait aucun rapport avec les préoccupations du moment, si ce n'est peut-être avec les châteaux en Espagne que tant d'esprits généreux faisaient alors dans les régions de la politique et du progrès social.
Malgré les succès des drames bourgeois de Diderot et de Mercier, la tragédie classique était toujours en honneur ; les jeunes auteurs s^ adonnaient en sortant de rhétorique -, en 1 788, Népomucène Lemercier avait réussi, à l'âge de seize ans, à faire représenter un Méléagre. En février 1789, un Astyanax de Chateaubrun eut une chute retentissante. La plupart de ces pièces étaient jetées dans le même moule, que raille assez agréablement un journal d'avril 1789, sous le titre : Recette pour faire nue tragédie à la moderne : « Prenez une vierge de Grèce, d'Asie, d'Afrique et même dans le besoin, d'Amérique. Prenez pour lui servir de confidente une fille âgée et discrète, toujours prête à palpiter de pitié ou de terreur, pendant que Théroïne meurt et renaît comme la sensitive. Prenez un héros qu'on a cru enterré depuis dix ans et plus, mais à qui il reste assez de vie pour gronder et rugir. Prenez un scélérat dépourvu de sens commun et qui mérite la roue, et faites-le nommer tyran au moins dix fois par acte. Prenez un pontife de sang-froid et un guerrier d'un sang bouillant, et qu'ils fassent tour à tour du bruit et des complots; jetez ensuite dans la pièce des soldats et des esclaves, autant que de raison*, qu'ils marchent, qu'ils s'arrêtent, qu'ils combattent et aboient à plaisir. N'oubliez pas d'y placer un bûcher et un autel, ou pour le
LES THEATRES
moins un tombeau. Que le tout soit convenablement lardé de piques, de javelots, de casques, de trophées et de tous les attributs militaires, sans excepter même les chevaux et les chars armés, etc.; après quoi, faites bouillir ensemble toutes ces parties séparées, assaisonnez-les de oh! de ah! de hélas! et semez les réticences à pleines mains. Versez-y, pendant qu'elles bouillent, une puissante infusion de rage, d'horreur, d'imprécations, d'apostrophes et d'amour, et complétez le dénouement (que vous aurez grand soin de rendre inintelligible) avec la démence et le meurtre... »
Fig. 56. — Le Théâtre-Italien, plus tard l'Opéra-Comique, d'après Lallemand (Collection Hémari.
Malgré la retraite de Préville, de M'"' Clairon et Dumesnil, qui avaient obtenu du roi et de la Comédie des pensions variant
de 2, ooo à 6, ooo livres, la troupe du Théâtre-Français était hors ligne. Les acteurs et les actrices s'administraient eux-mêmes; ils se réunissaient tous les lundis pour délibérer, et chargeaient un comité, composé de six d'entre eux et du premier semainier, des détails de la direction. L'assemblée du lundi jugeait et recevait les pièces nouvelles, dont les auteurs obtenaient, pour les pièces en cinq actes, un neuvième sur la recette, plus six billets d'entrée. Les plus célèbres acteurs d'alors étaient Mole, Fleury, Dugazon et Dazincourt, qui excellaient dans la comédie. Parmi les femmes, brillait la tragédienne Raucourt, dont la figure imposante, les grands j^eux noirs, la chevelure d'ébène, les accents pathétiques réalisaient d'une manière complète l'idéal du t3^pe de Médée-, dans la comédie, M""' Contât faisait admirer sa beauté, la coquetterie de ses manières et la mélodie de sa voix.
En 1785, le duc de Duras avait fait ouvrir des classes de déclamation à l'école des Menus. Le premier élève sorti de ces classes, OLi professaient Mole, Dugazon et Fleury, leur fit singulièrement honneur. Ce fut Talma, qui débuta au Théâtre-Français en décembre 17S7. Sa voix sonore et sensible, sa prononciation pure et distincte, la simplicité de son maintien et le naturel de ses mouvements frappèrent les connaisseurs. Il avait des défauts*, mais le Mercure du mois d'avril 1789 estimait qu'il s'en corrigerait, et louait son intelligence et sa sensibilité. Chargé du discours d'usage à la rentrée de Pâques, en 1789, les spectateurs purent l'entendre dire : « J'ai eu le bonheur inappréciable de n'avoir débuté dans la carrière que sous vos 3'eux, je n'ai reçu que vos leçons ». On flattait alors le parterre, comme on flatte toutes les puissances.
Au Théâtre-Français, le parterre était assis. Il n'en était pas plus tranquille. On avait beau en fermer les portes à clef, confier la police aux soldats, faire enlever les perturbateurs les plus achar-
LES THEATRES
nés, rien ny faisait. A partir de 1788, le parterre était tellement prompt à saisir les allusions, qu'on n osait plus jouer Athalie et qu'il avait fallu faire des coupures, même à la Partie de chasse
^e//.?;/r//r'. Desfiloussyglissaientparmileshonnêtesgens.Un spectateur veut regarder à sa montre, il ne la trouve pas; il s'en prend à son voisin. « Rendez-moi ma montre, lui dit-il, où je vous fais arrêter ». L'autre lui glisse une montre dans la main; le spectateur Fempoche, rentre chez lui, et retrouve avec stupéfaction sa propre montre qu'il avait oubliée. Le voleur lui en avait donné une qu'il avait prise à un autre.
La salle du Théâtre-Italien avait été récemment construite comme celle du Théâtre-Français; si elle n'avait pas comme celuici, dans les rues latérales, des porches couverts sous lesquels les voitures s'arrêtaient à l'abri, les abords étaient aussi parfaitement dégagés. La salle, qui devint celle de TOpéra-Comique, brûlée en 1887, n'avait pas de façade sur le boulevard, afin de donner satisfaction à la vanité des comédiens, qui ne voulaient pas être confondus avec les petits comédiens des boulevards du Temple. Le péristyle, les accès des loges étaient vastes et commodes. Le plafond de la salle, peint par Renou, représentait Apollon au milieu des Muses, recevant sa lyre des mains de l'Amour. Sur le rideau apparaissait le temple du Goût, peuplé de nombreux personnages allégoriques. Le théâtre n'avait d'italien que le nom depuis que Carlin était mort, et l'on n y jouait que des opéras-comiques, des comédies et des vaudevilles français.
Le genre agréable et nouveau de Topéra-comique faisait la renommée du Théâtre-Italien. Richard Cœur de Lion, de Grétry et de Scdaine, y atteignait sa centième représentation au mois de février 1789. Au printemps de la même année, les mêmes auteurs donnaient Raoïd Barbe-Bleue, qui était accueilli avec fa-
veur. M"^' Dugazon, l'étoile du théâtre, y faisait applaudir sa belle voix; un Anglais admire surtout les cris qu'elle poussait en ouvrant le cabinet où ses devancières étaient pendues. La jeunesse et le talent de Rose Renaud avaient aussi leurs admirateurs. Pourtant, en 1787, un provincial se plaignait du jeu des acteurs. « Ce ne sont plus, écrit-il dans une lettre intime, que des grimaces, des hurlements, des coups de gosier qui endorment. Tout est forcé, rien n'est naturel, et si cela continue, je m'imaginerai qu'on n'ira plus au spectacle que pour montrer le ridicule de ses habits, l'extraordinaire de sa coitfure •».
Le public du parterre, assis comme au Théâtre-Français, y était plus calme que dans ce théâtre; cependant il avait ses accès de turbulence. En 1787, les grenadiers a3'ant expulsé des spectateurs qui avaient sifflé un acteur insolent, il prit fait et cause pour les expulsés, lit un tapage terrible, envahit la scène et voulut lacérer le rideau. Une autre fois, en 1788, il applaudit avec un enthousiasme frénétique le comte de Provence, qui avait laissé connaître ses sympathies pour le Parlement.
Monsieur, qui régna sous le nom de Louis XVIII, était un fin amateur des lettres. Il voulut avoir son théâtre, et, malgré les privilèges des trois grands théâtres, il obtint la faveur de faire jouer la comédie, Topéra-comique et l'opéra boufl'e dans la superbe salle de spectacle du palais des Tuileries, qui fut mise à sa disposition. Ce théâtre, ouvert au mois de janvier 1789, aurait mérité le nom de Théâtre-Italien à plus juste titre que celui qui portait ce nom. On y jouait des comédies de Goldoni; on y chantait avec succès, en italien, des opéras de Cimarosa et de Paesiello, arrangés par Cherubini, tels (\\i'Orgon dans la Lune et rimpressario in angustie.
Les privilèges de l'Opéra et de la Comédie-Française avaient
LES THEATRES
reçu d'autres atteintes par la concession qui avait été faite aux acteurs des Variétés amusantes de jouer des scènes dialoguées. Les
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Le Théâtre des Variétés amusantes, devenu le Théâtre-Français en 1792
succès de Jérôme Pointu et de Jeannot avaient assuré la vogue à ce théâtre, qui prenait plus d'importance de jour en jour et pour lequel on construisait, comme nous Pavons vu, la salle actuelle du Théâtre-Français. L'Ambigu-Comique, dirigé par Audinot et reconstruit en 1787 sur un vaste plan, était le théâtre le plus renommé du boulevard. On y jouait surtout la pantomime. Les Grands Danseurs du roi, conduits par Nicolet, qui avait pris pour devise : De plus en plus fort , voltigeaient de la foire Saint- Germain au boulevard du Temple. Ils faisaient des tours de force, jouaient des pantomimes où les arlequins ne faisaient pas
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défaut, représentaient des petites comédies, comme le Père Duchesne, dans toute sa vogue au mois de mars 1789, et dont le héros, personnage populaire dans les petits théâtres, devait donner son nom à la virulente gazette rédigée par Hébert. Quant aux autres petits spectacles, comme les Bluettes, où le physicien Paulmier opérait, et les Ombres Chinoises de Séraphin, nous avons parlé plus haut de la plupart d'entre eux; il en était quelques autres cependant qu'il importe de signaler.
Tel était le spectacle du sieur Astley, dans la rue du Faubourgdu-Temple. Ce cirque, dirigé par un Anglais et consacré aux exercices équestres, était un des symptômes les plus frappants des progrès de l'anglomanie. La salle, de forme ronde, représentant un bosquet au milieu d'un jardin, était éclairée par deux mille lampes; elle était garnie de deux rangs de loges, dont les places étaient à 3 franes. Astley fils exécutait tous les pas de la danse noble sur un cheval lancé au galop; un menuet dansé par des chevaux, le combat du cheval et du garçon tailleur, les tours du « général Jaco » excitaient tous les soirs les rires et les applaudissements. Un autre spectacle, d'importation italienne, attirait la foule l'été dans le jardin des frères Ruggieri, qui y donnaient de charmants feux d'artifice.
Ce siècle semble épris du plaisir sous toutes ses formes; il aime la danse et la promenade comme le théâtre. Toujours à l'imitation des Anglais, on avait élevé, à la fin du règne de Louis XV, le Colisée et le Ranelagh; mais le Colisée, malgré la variété et l'ingéniosité de ses divertissements, était délaissé et tombait en ruine; le Ranelagh, construit au-delà de Passy, avait vu cesser ses bals publics en T783, et sa jolie salle peinte en marbre blanc, sur lequel se détachaient des colonnes bleues, avait été reprise par une société de cent personnes qui donnaient des bals invités
LES THÉÂTRES
tous les samedis. Mais, comme nous Tavons vu, le Vauxhall d'été, la Redoute Chinoise étaient toujours florissants-, si le Vauxhall d'hiver de la foire Saint-Germain avait été fermé en 1784, il avait été remplacé avec avantage par le Panthéon, construit près du Palais-Royal. Cet édifice élégant et riche, surmonté d'une toiture en fer, contenait une superbe galerie de Go pieds de long, décorée de colonnes, et qui communiquait avec un grand salon ovale, éclairé par une sorte de plafond en dôme, ouvert en lanterne. De larges promenoirs, une galerie chinoise, d'autres galeries droites ou circulaires facilitaient la circulation des promeneurs et des spectateurs. Dans ce grand salon ovale, l'on donnait, au printemps de 1 789, des concerts et des divertissements, tels que le « Degré des âges, ballet anacréontique «, et les « Différents caractères de la danse, avec entrées de Polonais, de Lapons, suivis de l'anglaise, de la fête du mai et des cerceaux, et d'un ballet général ». « Il serait difficile d'imaginer, dit un contemporain, quelque chose de plus galant et de plus agréable que ce délicieux endroit, qui retrace et réunit tous les charmes de la féerie, surtout lorsqu'un sexe enchanteur, à la suite duquel marchent les Grâces, les Amours et les Ris, vient encore ajouter à l'agrément de ce lieu, où tout semble respirer la gaieté et la volupté! »
Il y avait d'autres salles de bal dans divers quartiers, sur les boulevards du midi, où se trouvait aussi le petit théâtre du Montparnasse, dans la rue Saint-Martin et ailleurs. Ces salles appartenaient d'ordinaire à des entrepreneurs, qui les louaient pour des festins de noces et même pour des réunions de francs-maçons. Les guinguettes des faubourgs avaient aussi leurs vastes salles de danse, où valets, garçons marchands, artisans, se réunissaient pour danser, boire, chanter et faire tapage.
Parmi les spectacles que le peuple affectionnait, que les étran-
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gers et même les femmes d'un certain rang ne dédaignaient pas, il en était un qui semblait d'origine espagnole : c'était le combat du taureau. II avait lieu dans une enceinte située près de Saint- Laurent. Au milieu de Tamphithéâtre, des dogues étaient lancés contre un taureau, qui n'était mis à mort que les jours de grandes fêtes. A certains jours, ces dogues attaquaient même des bêtes féroces, le loup, le sanglier, le léopard, le tigre et le lion; plus souvent, on leur faisait houspiller un peuvre âne, le peccata, et faire l'exercice de chasse appelé le hourvari. Ce spectacle, peu digne de la douceur des mœurs françaises, se terminait par un feu d'artifice dans lequel un ballon enlevait en l'air un bouledogue.
Tous les grands théâtres et une partie des petits suspendaient leurs représentations pendant la quinzaine de Pâques. Les amateurs de musique et de théâtre se dédommageaient en allant aux concerts spirituels, qui se donnaient alors dans la salle de spectacle des Tuileries. Les acteurs et les actrices de l'Opéra y chantaient des motets en costume de ville. Les abbés s'y rendaient en foule. A côté de célèbres virtuoses, on y entendait des prodiges naissants qui n'avaient d'autre mérite que l'influence de leur protecteur. En 1789, ces concerts furent particulièrement brillants. M™^' Todi y excita l'enthousiasme, comme aux cours de Saint- Pétersbourg et de Berlin; M'^'^ Balletti, prima donna du théâtre de Monsieur, fut applaudie à côté d'elle. Des symphonies d'Haydn et de Mozart, le Stabat de Pergolèse alternèrent avec un oratorio de Bertin, un In exitii de ZingareUi et d'autres morceaux de musique sérieuse et noble. On entendit aussi un jeune nègre âgé de dix ans, qui jouait du violon « avec une netteté, une facilité d'exécution et même une sensibilité, dit le Mercure de France, qu'il est bien rare de rencontrer dans un âge si tendre m.
LES THÉÂTRES
Fig. 58. - Le Panthcon construit dans la rue de Chartres, près le Palais-Royal, sur les plans de Le Noir le Romain .
i38 PARIS EN 1780.
Le goût pour le théâtre et la musique, qui allait toujours en augmentant, était sans doute en partie inspiré par la frivolité de Tesprit et l'ardeur du plaisir; mais il attestait aussi un certain besoin d'idéal, la recherche des jouissances intellectuelles, le développement du sentiment de Fart. La révolution, à certaines époques, ne fit qu'accroître ce goût en supprimant les privilèges et la censure. Si celle-ci fut rétablie par la Terreur avec une rigueur que ne connaissait pas la monarchie, il n y avait pas moins de vingt spectacles ouverts au mois d'août 1793.
LES PROMENADES
Dans le concert d'éloges que Ton donne aux théâtres de Paris, il se mêle quelques notes discordantes-, il n'y en a point quand on parle de ses promenades et de ses jardins. Aucune ville d'Europe, même Londres, n'en a de comparables, ni d'aussi nombreux. « Rien d'aussi délicieux que ces jardins , écrit une Italienne; les arbres y sont hauts et touffus, le feuillage d'un vert qui récrée la vue. La nature obéit sans résistance aux volontés du jardinier ». Dans tous les quartiers de la ville, on en avait ouvert au public; à Test, s'étendait le Jardin du Roi, le Jardin des Plantes, avec ses superbes allées et son labyrinthe menant à un belvédère d'où l'on dominait les alentours et que surmontait un globe; ce globe, par Telfet d'une loupe brûlant un fil, venait à midi sonnant frapper douze coups sur un gong chinois; en face, le jardin de l'Arsenal était le rendez-vous des bourgeois du quartier, qui allaient se rafraîchir chez les limonadiers et prendre l'air sur la terrasse qui dominait le cours d'eau reliant la Seine aux fossés de la Bastille; c'étaient, derrière Notre-Dame, le jardin du Chapitre, où l'on n'admettait que les hommes; au nord de la ville, le jardin du Temple; au pied de la colonnade du Louvre, le jardin de l'Infante, rendez- vous des bonnes d'enfants et des
servantes; ailleurs, le jardin du Palais- Royal et quelques jardins d'hôtels particuliers, comme celui de l'hôtel de Soubise, où Ton recevait le public; c'étaient surtout le jardin du Luxembourg et celui des Tuileries, qui précédait les promenades étendues des Champs-Elysées, du Cours-la-Reine et des Invalides,
Chaque jardin avait son caractère et son public. Le Luxembourg, malgré ses beaux quinconces, ses bassins, ses parterres dessinés avec goût, sa fontaine remarquable, était peu fréquenté. C'était une promenade tranquille, solitaire, philosophique; des douairières , de vieux militaires , des ecclésiastiques , quelques étudiants lisaient ou s'asseyaient dans ses allées. On y causait et Ton y tricotait avec la simplicité du bon vieux temps. Sous les tonnelles des suisses logés près des portes, on mangeait en plein air des mets qui sentaient moins la gargotte qu'ailleurs. C'était un contraste complet avec les Tuileries , où régnaient l'élégance, le mouvement et la vie.
La princesse de Gonzague ne sait comment vanter ce jardin magnifique, où, suivant elle, « la nature s'est mise dans toute sa parure :». Les parterres, dessinés par Le Nôtre et décorés d'élégantes statues, contrastent avec l'ombrage de ses grands marronniers. Sous leur abri, les gens âgés se reposent, les enfants jouent: les enfants, qu'une Allemande ne peut se lasser d'admirer, avec leurs vêtements légers , l'expression jo3^euse de leur physionomie , la grâce et l'agilité de leurs mouvements. Sur le bord des bassins, des amateurs jettent des pierres et des bâtons, qu'ils font chercher par leurs chiens, à la grande joie des badauds. Les curieux sont plus nombreux dans la grande allée, que la mode adopte et dans laquelle les promeneurs affluent. Le jardin voit croître ou diminuer sa vogue, selon que grandit ou s'amoindrit celle du Palais- Royal , des
LES PROMENADES
Champs-Elysées et des boulevards. Vers 1784, la faveur, qu'il avait quelque peu perdue, lui revient. Gomme le Palais-Royal,
Fig. 59. — La terrasse de l'Arsenal.
il n'est pas ouvert à tout le monde; les suisses en interdisent rentrée aux gens du peuple; mais la société qui le fréquente est moins mélangée. On dit même en 1787 quMl est le refuge de la vertu. La modestie y est cependant mise à d^étranges épreuves. Les jolies personnes y étaient admirées avec une telle indiscrétion qu^elles étaient obligées de se retirer. On les suivait, on les lorgnait, on les entourait, on s'attroupait autour d'elles, on les empêchait presque de marcher. Une jeune Américaine qu'accompagne un ; magistrat est ainsi contrainte de s'esquiver. La police avait été obligée en 1769 d'interdire les
attroupements de ce genre, qui privaient « les personnes d'un sexe qui doit mériter le plus d'égards... de l'avantage des promenades que Sa Majesté voulait bien procurer à ses sujets ». Ces courses « pour ainsi dire barbaresques sur la beauté » étaient un peu calmées vers 1789; mais l'allée à la mode présente toujours le spectacle d'une cohue où l'on s'étouffe, où Ton se presse, où les boutons et les épées accrochent les falbalas, où l'on défile en rangs pressés, « laissant sur ses pas une tramée de rouge et de poudre », devant les femmes assises sur plusieurs rangs de chaises, qu'on leur fait payer deux sous chacune,
Nous retrouvons aux Tuileries Frédéric Schulz, qui en goûte les charmes au point d'y passer sa journée. Grâce à une gratification qu'il a donnée à Fun des suisses, il a pu y entrer avant l'ouverture des portes, qui a lieu à huit heures et demie du matin. A neuf heures, il a déjeuné dans un café tenu par un des suisses*, ceux-ci ont sur les belles terrasses qui dominent la Seine et la place Louis XV des restaurants où l'on paie chèrement son écot. Vers cette heure, les hommes viennent déjeuner; à dix heures, les enfants accompagnés de leurs bonnes se dispersent sous les ombrages. Une heure plus tard, les dames arrivent en élégant négligé, avec leurs amies et leurs petits chiens; elles se promènent et s'asseoient sous l'allée, alors à la mode, qui avoisine les Feuillants. Deux heures sonnent; l'heure du dîner approche, la foule se retire, et de trois à quatre heures, le jardin est aussi solitaire que le matin; à cinq heures, il est plus peuplé que jamais, ses grandes allées sont envahies par des personnes de toutes les classes de la noblesse et de la bourgeoisie, parmi lesquelles les gens tigés ont conservé les modes et le décorum d'autrefois. Dans les belles soirées d'été, c'est à neuf heures seulement que
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le bruit cesse, que la foule diminue. A dix heures, le jardin
est évacué-, les grilles et le pont tournant sont fermés.
Des Napolitaines ne pouvaient assez s'étonner de la sagesse avec laquelle le public se comportait dans les jardins. « Ah ! les bonnes gens que les Parisiens! s'écrient-elles' ils ne volent rien, ils ne brisent rien; cela est surprenant ». Cela était vrai toute Tannée, sauf le jour de la Saint-Louis. Ce jour-là, sur un amphithéâtre construit au milieu des parterres des Tuileries, deux cents musiciens appartenant aux orchestres des grands théâtres jouaient des airs d'anciens compositeurs tels que Lulli et Rameau. Le jardin était ouvert à tous-, le peuple s'y précipitait, débordant souvent sur les parterres et les foulant aux pieds. A sa suite entraient de nombreux industriels; une sorte de foire s'improvisait sous les grands arbres; des buvettes s'établissaient de tous côtés, et la légère ivresse qu'elles procuraient excitait la gaieté, les plaisanteries, la verve communicative. On criait, on chantait, on dansait au son de violons criards, et les dames de la halle, portant des bouquets, se faisaient remarquer au milieu des autres par leur gaieté turbulente.
Cependant la foule se presse sur les terrasses, et le tropplein pénètre par le pont tournant sur la place Louis XV. Les alentours de la statue de ce roi sont encombrés de petites boutiques et de baraques. C'est là que l'on accourt, que l'on s'étouffe pour voir les feux d'artifice tirés sur les bords de la Seine; c'était là qu'en 1770, aux fêtes célébrées pour le mariage du dauphin, qui fut depuis Louis XVI, dans une de ces poussées folles auxquelles se livrent parfois les masses, tant de victimes périrent, présage funeste de la destination tragique de cette place où le roi et la reine devaient mourir sur Téchafaud.
La place était superbe. Entourée de fossés, garnie de balustrades, décorée de petits pavillons surmontés de trophées militaires, elle était ornée des deux palais construits avec autant de
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noblesse que d'élégance, par Gabriel, et dans l'un desquels était le garde-meuble. Sur la place et les quais , se tenaient les voitures de Versailles et de Saint-Gloud, véhicules extraordinaires, où s'entassaient les solliciteurs, les gens du peuple et les étrangers sans fortune. Les affreuses « brouettes w privilégiées des environs de Paris étalaient trois fleurs de lis sur leur portière démantibulée, et leur cocher, presque sans culotte et sans bas, portait Thabit bleu à la livrée royale. Le monstrueux carabas recevait dans sa sale et longue cage vingt personnes indécemment pressées, que traînaient six chevaux faisant à peine une lieue à l'heure. Les « guinguettes », couvertes de toile et tirées par deux chevaux, lui faisaient concurrence le dimanche. Mais rien n'égalait les « pots de chambre »
Fig. 61. — La place Louis XV, complétée sur les dessins de Gabriel ; d'après une estampe du temps.
ouverts à tous les vents, où l'on était aveuglé par la poussière, mouillé par la pluie, où Ton faisait percher, deux par deux, en supplément des six voyageurs de l'intérieur, d'autres dé-
signés sous le nom de singes, de lapins et d'araignées. Les singes étaient devant, les lapins dessus et les araignées derrière.
La plupart de ces équipages burlesques s'en allaient lentement dans les longues allées du Cours-la-Reine, que la mode avait désertées depuis longtemps. De Tallée qui longeait la Seine, on pouvait voir à certains jours les joutes sur Teau des mariniers du Gros-Caillou ; on y voyait passer, traînée par des chevaux, la galiote de Saint-Cloud, qui partait du Pont- Ro3^al et menait à destination pour cinq sous.
Le Cours-la-Reine, fermé par des grilles aux deux extrémités, était séparé des Champs-Elysées par un fossé profond où se réunissaient les joueurs de balle et de « cochonnet ». Des groupes se formaient autour d'eux. Les écoliers venaient en masse, les jours de congé, jouer au battoir et au ballon, sur une grande place découverte qui bordait ce fossé. La paume avait perdu son ancienne vogue-, des dix-huit cents jeux de paume que l'on aurait comptés à Paris en 1377, il en subsistait à peine une quinzaine.
Les allées du côté droit des Champs-Elysées étaient les plus peuplées, les mieux fréquentées et les plus séduisantes. Elles étaient bordées des beaux jardins des hôtels du faubourg Saint- Honoré;, des cafés, des traiteurs, un grand restaurant, à l'enseigne « Au jardin du Roi » y étaient ouverts. Dans les soirées d'été, par un temps favorable, les familles y forment avec leurs enfants de petits cercles dans les allées; les gens élégants s'étalent sur des chaises pour voir défiler les brillants équipages qui se rendent au Bois de Boulogne.
Ce bois, suivant la princesse de Gonzague, est « une des délices de Paris »; Tété, il forme un spectacle charmant; à côté des promeneurs isolés, les élégantes, en voiture, à pied ou à
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cheval, vont « s'y familiariser un peu avec la nature », à laquelle font trop souvent tort les « faiseuses de modes par rétalage de leurs jolis chiffons ». Deux à trois fois la semaine.
Fig. 62. — Carabas sur le quai.
des bals champêtres répandent la gaieté sous ses ombrages. A l'extrémité, s'élève Tabbaye de Longchamps, où le chant des matines par les plus célèbres cantatrices de l'Opéra, qui attirait le grand monde pendant la semaine sainte, est resté un prétexte de promenade et d'étalage de luxe, même lorsque cette musique séduisante a cessé d'avoir lieu.
Pendant trois jours, c'était aux Champs-Elysées un défilé panaché, chatoyant, merveilleux de dix-huit cents voitures environ, marchant sur deux files, que des gardes à cheval maintenaient en ordre. Tout ce que la magnificence, la fantaisie, la folie et le caprice pouvaient imaginer, passait devant les
yeux. Le luxe suprême était de se montrer chacun des trois jours dans un équipage différent. Il y avait sans doute dans le nombre des voitures de louage et de maîtres ternes et vulgaires:; mais elles faisaient mieux ressortir les plus brillantes. Les petits-maîtres, menant avec des rênes de soie des chevaux fringants, passaient dans des cabriolets peints en blanc, ornés de guirlandes de roses et de myosotis, dans des cabriolets peints en rose et rehaussés d'argent, en wiskis, en diables, en phaétons ou cabriolets à quatre roues, précédant et suivant des voitures plus riches, plus solennelles, plus surprenantes : vis-à-vis à l'anglaise, à panneaux ornés d'Amours sur fond gris-de-lin dans un encadrement lilas; grande calèche à caisse rayée garnie de bordures dorées, où huit personnes peuvent tenir; phaéton-calèche, à garniture rouge, à caisse bleu de ciel, à roues jaunes, à ressorts clinquantes vertpomme. Quatre chevaux sont attelés à ce phaéton, avec des harnais de cuir noir mat , rehaussés de mille plaques d'argent rondes et ovales, aux armes du maître. Ailleurs, les harnais de quatre chevaux ruissellent de pierres fausses imitant le diamant. Parfois la vue est attirée par un véhicule excentrique, comme un wiski, surmonté d'une Folie avec sa marotte, où se trouvent des marionnettes, et que mène un âne conduit par un jocke}^-, comme un wisket de chasse, où se pavanent deux dames empanachées, et dont le cocher, vêtu en jockey, est assis sur un corps de cerf de grandeur naturelle; quatre chevaux blancs sont attelés à ce wisket, et les deux de devant sont menés en postillon par un autre jockey.
Et dans ces voitures éblouissantes et variées, les jeunes gens les plus élégants, les femmes les plus qualifiées et les plus connues, les plus belles et les plus riches, passent dans des nuages
LES PROxMENADES.
de gaze, de dentelles et de fleurs, où scintillent les bijoux et les diamants. Ici, ce sont des mères de famille entourées de ravissants enfants; là, des duchesses; ailleurs, des actrices, comme
Fig. 63. — Phaéton-calèche, d'après le MLigasin des modes; 1788.
Céline Colombe, du Théâtre-Italien, comme la Guimard, de rOpéra; c'est aussi parmi les élégants du jour, Vestris II, jouissant de sa renommée. Partout s'étale le luxe d'une société
Fig. 64. — Wisket de chasse, d'après le Magasin des modes.
mélangée, s'offrant aux regards dans toute sa variété, rappelant par ses aspects dillerents ses sources multiples, la naissance, le talent, le mérite, le vice ou l'agiotage, fascinant et charmant les uns, irritant les autres. Au défilé de Longchamps de 178g,
i5o PARIS EN 1789.
des groupes de gens du peuple, rassemblés autour de la barrière, insultaient de leurs clameurs les équipages qui passaient, criant : « L'année prochaine , vous serez derrière vos carrosses, et c'est nous qui serons dedans «. Bientôt il n'y aura plus de carrosses armoriées, et la promenade de Longchamps n'aura plus lieu; mais si Ton doit aller beaucoup plus à pied, les gens du peuple n'iront pas plus en carrosse qu'auparavant..
LES MODES
La majeure partie des Parisiens et des Parisiennes vont à la promenade surtout pour voir et se faire voir. C'est à la promenade qu'on étale les modes nouvelles, qu'on les examine, qu'on les prend pour modèles, Il est des jours fixés où l'on inaugure les toilettes de printemps, d'été et d'hiver; Longchamps est la meilleure occasion pour faire connaître celles du printemps. Aussitôt adoptées, elles traversent avec une vitesse incro3^able les montagnes et la mer, elles vont jusqu'en Pologne et en Lithuanie. « Les modes parisiennes ont des ailes, disait Fontenelle, tant elles font de chemin en peu de temps ». Les étrangers contestent bien des supériorités aux Français; ils leur reconnaissent unanimement celle de la cuisine et de la mode. A chaque saison, des poupées, vêtues selon toutes les règles de la mode, sont expédiées de la rue Saint-Honoré dans les cours du Nord, en Italie et jusque dans le sérail du Sultan. Plus vite encore que les chefs-d'œuvre de l'esprit français, les modes françaises font le four de l'Europe.
Aussi les marchandes de modes sont-elles des oracles. Elles exercent une sorte de fascination sur les femmes de la cour comme sur les femmes de bourgeois et même d'artisans, qui se ruinent, attirées par le désir d'être mieux mises que les autres. Toute
distinction est supprimée entre les rangs, et souvent, dit un jurisconsulte, la femme d'une condition ordinaire a une parure plus élégante que la femme de qualité. Il n'est pas d'excentricité, pas d'innovation, quelque grotesque qu'elle soit, qui ne soit adoptée. En voyant certains costumes en vogue, on se demande si celle qui les porte est une Turque, une Polonaise ou une Anglaise? L'anglomanie domine, surtout depuis la guerre avec l'Angleterre. Les idées politiques des Anglais ne sont pas seulement en faveur : leurs habits de drap, leurs chapeaux volumineux sont imités et portés.
L'influence d'outre-Manche s'accorde avec les mœurs, avec les progrès des doctrines égalitaires, pour faire prédominer la simplicité dans le costume des hommes, pour 3^ substituer le drap à la soie et au velours. L'épée ne se porte plus qu'en costume habillé; en se contente d'ordinaire d'une canne. Les plus grands seigneurs courent le matin, habillés comme leurs valets, sans aucune marque de distinction. S'habiller très simplement, c'est, dit-on, être en chenille, et certains élégants restent en chenille le soir comme le matin. Et tandis, que les comtes et les marquis se costument comme des jockeys, a les plus bas artisans, jusqu'aux savetiers portent l'habit de magistrat », l'habit noir avec lequel on peut être admis partout.
L'habit noir est, en effet, le costume élégant pour les bals. Le jeune homme que représente le Magasin des modes françaises et anglaises du mois de janvier 1789 porte un habit, un gilet et une culotte de drap noir fin, des bas de soie noirs, un grand chapeau de castor à plumet blanc, une épée à garde d'acier travaillé, et deux chaînes de montre du même métal, pendant de chaque côté, au-dessous de son gilet. Les élégants ont tous deux montres, ou du moins deux chaînes -, et comme on affecte volontiers la sim-
LES MODES
plicité, ces chaînes sont parfois remplacées par de simples ru-
bans noirs, qu'on désigne sous le nom de chaînes à la mont-depiété. Les costumes de ville, pour le matin, sont moins sévères que
i54 PA;RIS en 1780.
celui de soirée. On n'y redoute pas les couleurs ^•ariées. Même en chenille, un jeune homme revêt un frac de drap vert et boue de Paris mêlés, un gilet et des bas rayés violet et blanc, une culotte soufre jaune serin. Les étoffes rayées et bariolées sont en vogue, et font ressembler, dit-on, les gens qui les portent à des pantins. En décembre 1788, voici un élégant, en habit de drap carmélite à raies rouges fondues, avec boutons d'acier poli; sur sa culotte de drap noir, pendent deux chaînes de montre, l'une d'or à breloques, l'autre en ruban rose; ses jarretières sont attachées par une boucle carrée; ses souliers par des boucles ovales; son jabot et ses manchettes sont de batiste unie. 11 tient à la main un grand manchon de peau de loup de Sibérie à longs poils, car les hommes ne portent guère le manchon qu'à la main ou sous le bras, comme ils porteraient un chapeau. La partie la plus brillante du costume, c'est le gilet en satin bleu de ciel, brodé en arabesques.
Les gilets de soie et de satin brodés sont encore en vogue. En 1786, ils faisaient rage. C'était à qui ferait représenter sur son gilet des personnages, des scènes mythologiques, des chevaux, des cabriolets, des pa3^sages et des scènes de genre. Les petits-maîtres en avaient par douzaines, par centaines même, dit- on; de véritables collections de tableaux brodés. Un amateur de théâtre faisait retracer sur son gilet des scènes de Richard Cœur de Lion ou du Mariage de Figaro, tandis qu'en 1787, un politique y faisait dessiner l'assemblée des notables, avec le roi sur son trône.
La fantaisie règne aussi dans les garnitures de boutons et les boucles. Il y a des boutons de tout genre, d'or, d'argent, surtout d'acier ciselé; il y en a sur lesquels sont représentés en peinture des portraits, des paysages, des fleurs, des hiéroglyphes, des
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