LA VIE INTÉRIEURE
LES PALAIS
Depuis que la monarchie était devenue toute-puissante, elle avait décoré Paris de palais en rapport avec sa propre grandeur et celle de sa capitale. Le château du Louvre avait été transformé par les seconds Valois et par Louis XIV; Catherine de Médicis avait construit les Tuileries; Marie de Médicis, le Luxembourg. Ces reines, Italiennes d'origine, avaient voulu bâtir des édifices non moins élégants que ceux de leur patrie. Même lorsque les rois eurent transporté leur résidence à Versailles, la grandeur et la magnificence du Louvre et des Tuileries attestaient toujours leur puissance. Ces deux palais n'étaient, il est vrai, reliés entre eux que par la ravissante galerie construite par Henri II sur le bord de la Seine. Entre le Louvre et la cour du Carrousel, des rues remplies de grands hôtels, d'hôtels meublés, de maisons bourgeoises, envahissaient l'espace, nuisant au développement des lignes architecturales et à la perspective des constructions monumentales; mais, tout inachevées qu'elles fussent, celles-ci n'en constituaient pas moins un ensemble de palais tel qu'aucune capitale de l'Europe ne pouvait en présenter de semblable.
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Si les rois n'habitaient plus le Louvre, ils en avaient fait un usage digne de la France. C'était Tasile des lettres, des sciences et des arts. L'Académie française, les Académies des belles-lettres, des sciences, de peinture et d'architecture, la Société royale de médecine y étaient installées. Des artistes en assez grand nombre y avaient leur logement et leur atelier : les cabinets des antiques, des monnaies et des dessins occupaient plusieurs de ses pièces et de ses galeries. Le salon carré du premier étage servait aux expositions annuelles de l'Académie de peinture, et l'on préparait la grande galerie du bord de l'eau pour y créer un muséum. L'imprimerie royale utilisait au rez-de-chaussée une galerie de 80 pieds de long. Dans une autre partie de l'édifice, le grand conseil du roi, qui rendait la justice gratuitement et dont le ressort s'étendait à toute la France, tenait ses audiences.
Les appartements du palais des Tuileries avaient conservé leur destination primitive. S'ils avaient été délaissés depuis la majorité de Louis XV, ils gardaient leur décoration intérieure, leurs peintures sur les plafonds et les lambris, leurs tapisseries et leurs sculptures, qui dataient pour la plupart du règne de Louis XIV. Les appartements de ce prince, situés au rez-de-chaussée, étaient ornés de sujets allégoriques. L'appartement de la reine Marie- Thérèse, malgré sa pompe quelque peu surannée, servait à Marie- Antoinette quand elle venait passer la nuit à Paris, soit pour aller à l'Opéra, soit pour assister à une cérémonie publique; mais malgré ses dimensions, il ne pouvait être considéré que comme un pied- à-terre. Lorsque, le 6 octobre lySq, le roi et la reine durent s'installer dans le palais, il fallut dresser des lits de sangle dans les chambres mal aménagées pour y loger les personnes de leur suite.
L'un des élégants palais construits par Gabriel sur la place de
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la Concorde, celui qui est aujourd'hui le ministère de la marine,
Fig. 6y. — Péristyle du Louvre, sous la colonnade.
était le garde-meuble de la couronne. Le public, qui était admis
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le premier mardi de chaque mois, était ébloui par les splendeurs qu'il renfermait. C'était un entassement de richesses et de curiorités de tout genre, d'armes turques, chinoises et sauvages , de présents somptueux faits par les souverains de l'Orient, d'armes précieuses par leur travail ou par le souvenir de ceux qui les avaient portées, de meubles d'apparat, d'objets employés au sacre des rois, de bijoux appartenant à la cour, d'ornements d'or, de tapisseries de Flandre et des Gobelins, parmi lesquelles on distinguait celles qui étaient destinées à la grande galerie du Louvre, en 92 pièces formant 227 toises de longueur. Le i3 juillet 1789, le peuple soulevé vint réclamer les armes, se les fit remettre et se les partagea. La lance de Boucicaut, l'épée de Duguesclin, l'épée de François I" furent emportées par des inconnus ; les armes de prix furent les plus recherchées et disparurent de ce musée du mobilier national, qui eut à subir d'autres pillages dans le cours de la Révolution.
D'autres dépendances de la maison du roi se trouvaient aussi à Paris; outre les grandes et les petites écuries de Versailles, il y en avait au Louvre et aux Tuileries. Mais les plus considérables étaient les petites écuries du roi, au faubourg Poissonnière. Les voitures de cérémonie de la cour y étaient remisées. Tout un monde de serruriers, de charrons, de selliers, de peintres, de sculpteurs, de doreurs et de vernisseurs y logeaient et y travaillaient. La reine et les princes avaient aussi leurs écuries à Paris, qui, pour la plupart, avaient été construites avec luxe par des architectes en vogue.
Les maisons de Monsieur et du comte d'Artois, frères de Louis XVI, étaient aussi considérables que celle d'un roi, surtout celle du comte de Provence, qui avait deux compagnies de gardes du corps. Celui-ci faisait embellir quelques-uns des appartements
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du palais du Luxembourg, afin qu'ils fussent plus dignes de lui servir de résidence. Le
comte d'Artois se contentait du pavillon de Bagatelle, qu'il avait fait élever en quelques semaines aux portes de Paris. Ce pavillon était décoré avec une élégante simplicité, dans le goijt du jour. La chambre du prince , en forme de tente, n'était ornée que d'attributs guerriers, d'armes et de drapeaux; mais les jardins, dessinés avec art, agrémentés de décors romantiques, de ponts italiens et chinois, de montagnes et de lacs artificiels , de bustes, de vases et de tombeaux, avaient coûté des sommes considérables.
La magnificence des frères du roi était égalée, sinon surpassée, par celle d'un prince du sang, le duc d'Orléans. Il résidait
réellement à Paris, dans le Palais- Royal, qui avait été donné à son trisaïeul par Louis XIV, et son faste, qui répandait une pluie
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d'or sur ses nombreux fournisseurs, lui donnait une certaine popularité. Le Palais-Royal était célèbre par la magnifique galerie de tableaux, fameuse dans toute TEuropc, que le Régent avait formée et où se trouvaient surtout d'admirables tableaux des écoles italienne et flamande, tels que le Saint-Jean et la Vier,i:;e à Tenfant, de Raphaël; les Trois Marie, d'Annibal Carrache; six portraits de Van Dyck , de premier ordre. L'escalier d'honneur avait un aspect monumental. Les appartements, en partie remaniés, étaient, malgré leur luxe et leurs dimensions, au-dessous, selon Arthur Young, de Timmense fortune du duc, qui passait pour être le premier propriétaire de TEurope.
Les étrangers admiraient davantage le curieux jardin qu'il avait fait disposer, selon le goût du jour, sur le territoire du village de Monceaux, qui venait d'être renfermé dans le mur d'enceinte. C'était une succession de décors de féerie, qui n'étaient dépassés nulle part. Un portique chinois servant d'entrée, conduisait par des galeries à des pavillons bleus et jaunes. Dans un vaste jardin d'hiver, garni de vitrages et rempli de plantes exotiques, s'ouvrait une grotte qui menait à un pavillon entièrement tendu à l'intérieur d'étoffes blanches. Lorsque le prince offrait à souper dans cette grotte, des musiciens invisibles donnaient des concerts, dont les sons pénétraient par les fissures des rochers qui en formaient la voûte. Les bosquets, où l'on entrait, présentaient successivement aux regards les ruines d'un temple de Mars, une petite île, un moulin à vent hollandais, une maison rustique de meunier, un jardin fleuriste, une montagne au sommet de laquelle s'élevait un pavillon gothique dominant tous les alentours. De là, le visiteur descendait dans le bois des Tombeaux où, sous des sycomores, des thu3'as et des cyprès, s'abritaient des pyramides funèbres et des sarcophages. Il en sortait pour monter dans une vigne ita-
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lienne, au milieu de laquelle se dressait une statue antique de Bacchus. Plus loin étaient l'autel et la statue de Mercure. Les méan-
Fig. 71. — Escalier d'honneur du Palais-Royal
dres du chemin conduisaient au vaste bassin ovale de la Naumachie, sur les bords duquel s'élevait une colonnade corinthienne
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qui existe encore aujourd'hui; enfin une succession hétéroclyte de statues antiques, de ruines féodales, de cascades, de petits temples, de balançoires, se terminait par un jeu de bagues, décoré à la chinoise, où les hommes montaient à cheval sur des dragons, et les femmes s'asseyaient sur des coussins soutenus par des Chinois. Mélange singulier d'effets pittoresques et de recherches d'effets quelque peu puériles, qui n'avait pas la majesté et l'apprêt des jardins du grand siècle, sans atteindre à la grâce et à la simplicité des parcs modernes, le jardin de Monceaux excitait l'engouement des contemporains, à qui la lecture des œuvres de Rousseau avait inspiré le goijt plutôt que le sentiment juste des beautés de la nature.
Ce n'était ni les jardins ni les grands appartements qui attiraient surtout les visiteurs au Palais-Bourbon , où résidait le prince de Condé et ses enfants; c'étaient les petits appartements récemment construits du côté de l'esplanade des Invalides. Ceuxci étaient décorés avec le luxe le plus recherché, le plus galant et le plus moderne. La salle à manger ressemblait à un bosquet; ses parois étaient recouvertes de treillages dorés derrière lesquels étaient peints des paysages en trompe-l'œil; des fontaines et des statues antiques apparaissaient dans des niches au milieu des treillages. La salle de billard était disposée de même; des guirlandes de lieurs descendaient des treillages de la voûte pour supporter les bougies des lustres. Le salon était surprenant : de forme ronde, orné de douze colonnes ioniques enguirlandées de fleurs, il était entièrement garni de glaces; en pressant un ressort, le plafond en forme de coupole s'élevait, laissant apparaître une galerie circulaire où pouvaient se placer les musiciens; un jour mystérieux tombait d'en haut, et les fenêtres, devenant inutiles, étaient remplacées par des grandes glaces semblables à celles qui décoraient
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le reste du salon. Dans la chambre à coucher, toute garnie de
glaces et de papier arabesque, le lit, recouvert de pékin blanc,
brodé de fleurs « nuées » était placé dans une niche dont le fond était une glace. Un joli boudoir, un cabinet rempli de portraits de princes de la maison de Bourbon, une galerie de tableaux de maîtres, un cabinet d'histoire naturelle complétaient ces appartements coquets, où Télégance et la fantaisie dominaient.
A côté des d'Orléans et des Condé, les Conti leurs cousins, ne faisaient point très grande figure. Le prince et la princesse de Conti occupaient dans le Faubourg Saint-Germain de vastes hôtels qu'on ne pouvait qualifier de palais. Il en était de même de l'hôtel de Toulouse, aujourd'hui la Banque de France, où résidait un autre prince du sang, justement renommé par sa bienfaisance et ses vertus : c'était le duc de Penthièvre. Son hôtel, construit par Mansard, renfermait une superbe galerie, décorée de tableaux de maîtres des écoles française et italienne. Les appartements de réception étaient vastes et majestueux -, ceux de la princesse de Lamballe, sa belle -fille, étaient d'une élégance aimable. Des tableaux ovales de Boucher, des vases de lapis à girandoles, un lit à la turque entre des colonnes dorées garnissaient la chambre à coucher. Les boiseries blanc et or du salon encadraient des tentures de velours bleu de ciel, galonné et Irangé d'or, tan- Fig. 73. - Panneau peint faisant partie de la dé- ,. j coration d'un boudoir peint par Van Spaendonck
dis que des statues de pour le comte d'Artois
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femme, en bronze enfumé, supportaient les girandoles dorées des candélabres.
Mazarin, se sentant mourir, errait au milieu des merveilles qu'il avait amoncelées dans son palais, en se disant : « Il faut quitter tout cela ». Aux premiers jours de 1789, les princes dont nous venons de décrire rapidement les somptueuses demeures, auraient pu parler de même s'ils avaient connu Tavenir. Les comtes de Provence et d'Artois, les Condé, devaient bientôt émigrer; le duc de Penthièvre mourut au commencement de 1793, six mois après le meurtre de la princesse de Lamballe; et le duc d'Orléans, inutilement devenu Philippe-Égalité, montait sur Téchafaud où l'avaient précédé le roi et la reine.
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Si les palais étaient relativement rares, les hôtels étaient nombreux. Ils l'étaient surtout au Marais, à l'île Saint- Louis, près du Palais-Royal, et dans les quartiers de l'ouest. Leur aspect extérieur n'égalait point Télégance et la magnificence des palais de Venise, de Gênes et de Rome. Peut-être, par un souvenir des châteaux où ils faisaient leur véritable résidence et dont ils tiraient souvent leur nom, les grands seigneurs aimaient-ils à s'isoler de la foule; ils ne se considéraient pas comme les citoyens de la grande ville qu'ils habitaient-, ils ne se souciaient ni des suffrages des bourgeois ni de l'admiration des masses-, ils vivaient dans leur demeure, avec leurs égaux, au milieu de leurs gens, entre un jardin, où ils pouvaient prendre l'air sans se mêler à la foule, et une cour qui les isolait du bruit de la rue. Aussi les rues bordées d'hôtels avaient-elles un aspect noble et triste, qu'augmentait la rareté des passants. Lorsque les suisses galonnés ouvraient les portes massives, on apercevait, au fond d'une cour pavée, un édifice aux proportions sagement combinées, avec de hautes fenêtres au rez-de-chaussée et au premier étage-, des ornements sobres et d'une grandeur simple, lorsque les constructions dataient du dix-septième siècle -, une décoration plus riche et plus recherchée, lorsqu'elles étaient plus récentes.
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A la beauté noble, à la simplicité mâle des styles du dix-septième siècle succèdent, au temps de Louis XV, la grâce et la séduction d'un style plus efféminé, mais qui n'en est pas moins français et séduisant. Les fenêtres s'arrondissent, les balcons se contournent, les sculptures s'assouplissent; les lignes sinueuses tendent à dominer partout, jusqu'au moment où leur exagération amène une réaction en faveur de la ligne droite. Sous Louis XVI, l'architecture va demander ses inspirations à l'histoire, à l'archéologie, aux traditions classiques; au lieu de se conformer au génie propre de la nation, elle cherche à être le reflet d'un art incomparable, mais qui s'adaptait à d'autres mœurs et à d'autres climats. Le style grec l'emporte sur tous les autres ; et comme les édifices grecs étaient entourés de colonnes, on met partout des colonnes doriques, ioniques ou corinthiennes. On en met aux portes et aux péristyles , et des sortes d'arcs de triomphe -servent d'entrée aux hôtels d'Uzès, de Beauvau et de Thélusson. D'ordinaire, ce n'est point la beauté des proportions que l'on cherche avant tout : c'est le joli, le fini des détails, la richsese des accessoires. Chacun rivalise de dépenses pour se faire construire la demeure la plus opulente, la plus originale, la plus frappante; et les architectes, comme Ledoux, le plus en vogue et « le plus ruineux », ne sont que trop disposés à dépasser leurs devis pour satisfaire les lantaisies et la vanité de ceux qui ont recours à leur talent.
Beaucoup d'hôtels du Marais, des quartiers du Temple et de Saint-Eustache, étaient délaissés par l'aristocratie, aménagés pour des administrations ou livrés au commerce; d'autres conservaient leur riche décoration intérieure; leurs galeries avaient été peintes par de grands maîtres de l'école française, comme celles de l'hôtel Lambert, à l'extrémité de l'île Saint- Louis, où Lesueur et Le Brun avaient rivalisé de talent; Thôtel de Hollande, rue Vieille-du-
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Temple, avait été décoré par Vouet et Corneille; à Thôtel dWumont, rue de Jouy, bâti par Mansard, les plafonds avaient été peints par Le Brun. L'hôtel de Soubise, où sont installées au-
«•vN^
Fig. 75. — D'après une gravure de la série des frères Campion, Musée (Carnavalet.
jourd'hui les Archives nationales, était précédé d'une cour superbe ornée de colonnes; il communiquait avec Thôtel de Strasbourg, bâti par un Rohan, évêque de Strasbourg, qui en avait fait disposer les appartements avec magnificence. Mais c'était surtout au faubourg Saint-Germain que la haute noblesse s'était élevé des constructions dignes de sa richesse et de son rang; les noms des La Trémoille, des Périgord, des Mailh', des Mont-
morency, des La Rochefoucauld, des Harcourt, des Noailles, des Luynes, des Croy, y étaient inscrits sur le tympan de leurs portes imposantes. Les financiers enrichis par la perception des impôts s'étaient fixés pour la plupart dans le quartier Saint-Honoré et dans ses alentours, où résidaient aussi quelques ducs de création récente ou d'ancienne souche. Les hôtels de la rue de Richelieu, de la rue des Petits-Champs et les belles maisons de la place Vendôme étaient presque tous occupés par des fermiers généraux ou des gens qui, comme on disait alors, avaient été intéressés dans les affaires du roi.
Les beaux hôtels modernes étaient justement renommés. Un coup d'oeil rapide sur ceux du duc de Brissac et du baron de Besenval nous permettra de juger du degré de raffinement que le luxe et Télégance avaient atteint à cette époque.
Voici d'abord l'hôtel du duc de Brissac, gouverneur de Paris, capitaine-colonel des Cent-Suisses. Sa porte, d'ordre dorique, est située en face de l'hôtel du prince de Conti, rue de Grenelle-Saint- Germain. Une salle des gardes, décorée de bustes et de statues antiques, précède la salle à manger, qui est entourée de portraits, parmi lesquels figurent aux places d'honneur ceux de Louis XVI et de Marie-Antoinette, donnés par eux-mêmes. Sur les murs du grand salon, tendus de damas cramoisi, sont suspendus des tableaux exquis des écoles hollandaise et flamande; des coupes de granit, des vases de porphyre, de lumachelle et d'agate, des statues de bronze, des pièces de porcelaine rare sont disséminées dans cette pièce, ou posées sur deux magnifiques armoires de Boule. Dans les angles, des bustes de nègres en marbre noir sur des gaines antiques. Le salon bleu, qui fait suite à celuici , est également rempli de vases précieux et de morceaux de sculpture antique; un superbe lustre de cristal de roche l'illumine.
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Les appartements de la duchesse de Brissac ne sont pas moins magnifiquement meublés ; ils se terminent par une immense galerie, éclairée par dix croisées, garnie de treize glaces, d'une boiserie
Fig. 76. — Hôtel de Salm-Salm, actuellement palais de la Légion d'honneur; d'après un dessin de Meunier.
richement sculptée et dorée, de lustres en cristal de Bohême et de rideaux de taffetas cramoisi. Tout respire, dans cette somptueuse demeure aménagée sous Louis XV, l'ampleur, la magnificence, la grandeur d'autrefois, avec le culte des arts, la recherche du confortable, l'amour de la curiosité précieuse, qui caractérisent le goût du jour.
L'hôtel du baron de Besenval était celui d'un homme de goût et de plaisir, d'un petit-maître de haute volée, d'un « des merveilleux du jour ». Tout y était recherché et galant. Le salon,
rempli d'objets précieux, de vases de brocatelle, de jaspe, de brèche verte antique, de porcelaine rare, de grotesques, de commodes et d'encoignures de laque, de tables de porphyre, était orné d'une statue de marbre de l'Amour lançant des flèches et d'une collection de tableaux des plus illustres maîtres français et hollandais. Le cabinet, avec son poêle de marbre orné de bronze et surmonté d'une statue de Vénus, contenait une bibliothèque bien composée. Rien de plus galant que la chambre à coucher, blanc et or, avec meubles de damas bleu, cheminée de marbre blanc, candélabres portés par des satyres de bronze, commode et meubles de Boule, pendule de bronze représentant le globe de la terre, et posée sur le serre-papiers voisin du secrétaire. Mais tout était dépassé en luxe et en élégance par la salle de bains. De trente pieds de long sur dix-huit de large, elle était disposée dans le genre antique. Un jour mystérieux l'éclairait d'en haut^ il faisait ressortir les douze colonnes d'ordre toscan qui en supportaient la voûte, les vases grecs qui se dressaient entre les colonnes, les larges bas-relifs des extrémités, et la grande baignoire elliptique de dix pieds de diamètre, où tombaient par un mascaron de bronze l'eau chaude et Teau froide, s'échappant d'une urne sur laquelle était à demi couchée une naïade plus grande que nature. Les vases, les bas-reliefs et la naïade étaient dus au ciseau plein de grâce et de morbidesse de Clodion.
Les beaux hôtels dont le souvenir mérite le plus d'être conservé sont à coup sûr ceux qui contiennent des œuvres d'art remarquables. La grandeur et la richesse ne suffisent pas pour en assurer la mémoire. Sans doute, la mode, la vanité, l'esprit d'imitation suscitent le goût des collections plus encore que l'amour de l'art et le savoir véritable; mais toute collection a son mérite propre et sa part d'utilité. Il serait trop long d'énumérer les
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réunions de tableaux de maîtres qui décoraient les hôtels des grands seigneurs, tels que les hôtels de La Rochefoucauld, de Choiseul, de Prasiin, de Lévis et de Noailles. Quelquefois, ces tableaux étaient un héritage dont les possesseurs actuels ne se souciaient guère, comme ceux de l'hôtel de Bouillon, sur le quai Malaquais, qui dépérissaient dans un garde-meuble. L'engouement pour les sciences naturelles beaucoup plus que le souci de l'étude avait fait créer les cabinets de minéralogie, de physique et de zoologie que contenaient les hôtels de Chaulnes, de
Fig. 77. — Hôtel de .M'"" de Brunoy. construit par Chalgrain. aux Champs-Elysées.
La Rochefoucauld, et d'autres encore. Un des pavillons de l'hôtel de Montmorency, bâti en 1704 par L'Assurance, renfermait
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des animaux empaillés de tout genre, formant des scènes animées, tels que loups pris au piège, coqs se battant pour une poule, tandis qu'au centre de la pièce, deux colombes blanches se becquetaient sur le carquois de l'Amour, auprès duquel étaient posées des flèches et des couronnes de roses et de myrtes.
Les étrangers riches que les charmes de Paris attiraient et fixaient, s'y faisaient construire des habitations qui rivalisaient avec celles des Français opulents. Tel était le prince Frédéric de Salm- Salm, qui fit bâtir Télégante et superbe habitation devenue de nos jours le palais de la Légion d'honneur. La duchesse de Tlnfantado, née princesse de Salm-Salm, habitait le bel hôtel qui fait le coin de la rue Saint-Florentin et qui a été plus tard la résidence de Talleyrand. Une autre étrangère, la princessede Kunsky, avait fait édifier dans la rue Saint-Dominique, par le sculpteur Cauvet, des appartements analogues à ceux du Palais-Bourbon, mais peut-être plus surprenants encore. Dans la salle à manger d'hiver, toute blanche, rehaussée d'arabesques en grisailles, la lumière pénétrait par un double plafond, dont l'intervalle dissimulait une galerie où se plaçaient les musiciens. La salle à manger d'été était une sorte de rêve. On se trouvait sous un bosquet de marronniers en Heur, dont les rameaux entrelacés laissaient filtrer un jour mystérieux. Les troncs des arbres étaient entourés de roses trémières; entre eux c'étaient des allées en perspective, des arcades de verdure, avec des glaces refiétant les bosquets; aux angles, des groupes de femmes, grandes comme nature, soutenaient des cassolettes, et, dans le centre, la table était disposée autour d'une vasque de marbre blanc, bordée de gazon, et d'où s'élançait un jet d'eau.
Sur la rive droite de la Seine, les hôtels des financiers le disputaient en richesse à ceux de l'aristocratie de naisssance. Beaujon n'avait-il pas acquis en 1770 l'ancien hôtel d'Évreux, aujourd'hui l'E-
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lysée, et n'avait-il pas dépensé des sommes immenses pour l'embellir, pour en décorer les appartements superbes scion le goût moderne, pour en remplir les salons et les galeries de vases, de statues et de tableaux de maîtres? Cette résidence vraiment princière n'avait pu être achetée ensuite que par le roi, qui Favait payée 1,100,000 livres pour y loger les ambassadeurs étrangers, mais bientôt avec Tintention de la céder à la duchesse de Bourbon. Non loin de là, la marquise de Brunoy avait fait construire, un hôtel dont la façade aspirait à figurer le temple de Flore. Rien ne coûtait aux financiers pour attester leur opulence; Beaudard de Saint-James avait dépensé 100,000 écus rien que pour décorer son salon de la place Vendôme. Le banquier genevois Thélusson avait fait édifier à l'extrémité de la rue d'Artois (aujourd'hui Laf-
Fig. 78. — Maison de Beaumarchais, démolie en 1818.
fitte) une sorte d'arc de triomphe servant d'entrée à un vaste hôtel, pour lequel Ledoux lui avait présenté un devis de 400,000 francs et
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qui coûta en réalité deux millions. Beaumarchais ne dépassa pas moins ses devis, dans ses constructions. Enrichi par ses spéculations plutôt que par ses comédies, il dépensa i, 663, ooo francs, quand il croyait n'en débourser que 3oo,ooo, pour édifier sur le boulevard qui porte aujourd'hui son nom, une maison avec façade en hémicycle décorée de colonnes, salle de billard entourée de tribunes pour les spectateurs, salon circulaire avec coupole de trente pieds de haut, portes en acajou à panneaux de glace, tableaux de Robert et de Vernet. Cette maison fastueuse était terminée en 1791 et Beaumarchais distribuait des billets pour la visiter, ainsi que le jardin qui l'entourait, décoré de statues, de pièces d'eau, de ponts chinois et d'un temple rond dédié à V^oltaire.
On donnait aussi des billets en 1700 pour visiter la maison d'une danseuse de l'Opéra, M"'-'Dervieux. Située rue Chantereine, plus tard de la Victoire, cette élégante demeure avait coîjté 1,200,000 francs. « Peintures, bronzes, marbres, boiseries, tout brille, tout charme la vue, écrit Karamsine en en parlant. L'esprit en a tracé le plan; l'art, le goût, la prodigalité y ont joint le beau à l'utile )).
La maison de M" ' Guimard n'était pas moins célèbre. La façade, construite par Ledoux, représentait le temple de Terpsichore. Sous le porche, Apollon couronnait la déesse de la danse. L'hôtel renfermait une jolie salle de spectacle, où « tout ce qu'il y avait de plus exquis à Paris avait été invité » en 1786 pour voir jouer Nina ou la Folle pa?- amour. La salle de bains était un chef-d'œuvre du genre. Le jardin d'hiver n'avait pas son pareil \ la verdure et le treillage y produisaient les eflets les plus heureux avec les décorations qu'y avait jetées le pinceau de Fragonard. Mais M"" Guimard s'était ruinée; elle mit sa maison en loterie; 2,400 billets, émis à I 20 francs, produisirent 3oo,ooo livres. La maison
LES HOTELS
fut gagnée par la comtesse du Lau, dont le nom était prédestiné,
et qui la vendit au banquier Perregaux.
La richesse et laménagement des intérieurs sont surtout appréciés. « On a bâti, écrit Mercier, six cents hôtels dont le dedans semble être un palais des fées ». Si Ton veut toujours de grands escaliers, des salons de seize pieds de haut, de vastes galeries, on recherche plus que jamais toutes les commodités de la distribution intérieure, les boudoirs, les cabinets, les appartements d'hiver et d'été; comme" nous avons pu le voir, on les décore avec une élégance raffinée, des tapisseries de haute et basse hce, à grands personnages, sont, il est vrai, reléguées dans les anticham-
f'g- 79- — Maison de M"» Guimard.
bres et les galetas; elles sont remplacées tantôt par des boiseries peintes et dorées, revêtues d'un vernis précieux, plus souvent par des damas unis ou de trois couleurs, qu'imitent trop sou-
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vent les papiers peints, alors dans la vogue de la nouveauté. La magnificence des ameublements, que les gens élégants renouvellent tous les six ans, est regardée avec raison comme surabondante et déplacée par ceux qui signalent des tapis de 3o,ooo livres, des chenets travaillés comme des bijoux, et des toilettes d'or festonnées de dentelles.
Au moment de la Révolution, le meuble n'a pas encore perdu Télégance qui distingue le style connu sous le nom de Louis XVI et qui devrait à plus juste titre être mis sous le patronage de Marie-Antoinette. Il s'alourdit cependant, et déjà l'on peut pressentir la raideur du Directoire dans le meuble à trois dossiers, nommé turquoise, dont on décore un boudoir en 178S. Les chaises à lyre, les voïeiises pour salles de jeu, où les hommes s'asseyent à cheval, marquent aussi la transition. Les étoffes tendent à la simplicité; les tapisseries sont dédaignées, comme vont l'être les damas à fleurs. On décore de colonnes les pendules comme les façades-, les pendules deviennent de petits temples circulaires en marbre blanc; on les flanque d'obélisques; on les entoure de chaînes et de bornes. Le goût grec, qui a produit des bijoux d'élé- . gance et de finesse, dégénère Là comme ailleurs; il tend à se modifier sous l'influence des idées égalitaires, qui transformeront la grâce attique en rigidité romaine.
Ce qui subsiste le plus de ce temps, ce sont les meubles; et pourtant ils paraissaient devoir durer moins longtemps que les édifices qu'ils ornaient; ce qui en reste le moins, ce sont les jardins, pour la plupart recouverts aujourd'hui de constructions. Plusieurs d'entre eux étaient renommés à juste titre. Le genre pittoresque avait remplacé le style symétrique de Louis XIV, où les treillages en forme d'arcs de triomphe, de portiques et de berceaux encadraient majestueusement les parterres. Comme à Monceaux, on
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cherchait à imiter la nature en la parant. Au fond du beau jardin du duc de Brissac, d'immenses blocs de rochers formaient des cavernes surmontées de belvédères. Le quai d'Orsay était bordé de jardins, tels que celui de la princesse de Montmorency, décoré d'une grotte et d'un pavillon chinois. Un des jardins les plus charmants était celui du maréchal de Biron, qui fait aujourd'hui par-
Fig. 80. — Pendule et flambeau, style Louis XVI. (Collection de M. L. Double.)
tie du couvent du Sacré-Cœur. Il était ouvert aux visiteurs pendant l'été. « Ce parc, dit la princesse de Gonzague, a l'air d'un
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enchantement. On dirait que Flore le cultive elle-même ^!). Les arbres d'un vert éclatant s'élèvent et échappent à la vue... des guirlandes de chèvrefeuille, de jasmin et de roses les entrelacent, les enchaînent et semblent les caresser. La distraction qu'on y éprouve est si agréable qu'on serait fâché de la perdre; on ne veut pas même rêver; mais lorsqu'on le veut absolument, on s'en va dans une galerie qui ressemble à celle de Flore... Elle est entourée de vases où les tieurs, en montant, forment sur un fond blanc des dessins variés et offrent la plus riante des tapisseries. Aux deux extrémités de la galerie s'élèvent encore des trônes de fieurs qui ravissent les sens et qui ne m'en feraient pas désirer d'autres )). J'ai reproduit en grande partie cette description où se reflète l'impression que pouvaient produire les jardins de ce temps sur l'esprit d'une femme du monde, qui se piquait de goût et de sensibilité. On comprenait tout le charme que le spectacle des arbres et des fleurs ajoute à la décoration des habitations. Quelques hôtels avaient même leur jardin d'hiver, comme l'hôtel d'Estaing, rue Sainte-Anne. C'était un vaste salon, tout en vitrage d'un côté, garni de rochers, d'arbres toujours verts et de fleurs ; sur les murs était peinte une perspective en architecture. Les sofas, les tables étaient placées sous les bosquets de cette serre, qu'échauffaient deux poêles de faïence blanche en forme de vases. La fureur des jardins était poussée si loin qu'on en avait disposé sur les toits de quelques maisons des boulevards. Sur la terrasse d'une maison qui formait le coin de la rue Caumartin, et dont la superficie était de 120 toises, l'architecte avait trouvé moyen d'ériger, au milieu de bosquets, des colonnes tronquées, des arcs de triomphe en treillage, des p3Tamides, des ruines, une petite pièce d'eau formant une île reliée à la terre ferme par des ponts chinois; pour joindre l'utile à l'agréable, il avait utilisé les ruines pour
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cacher les cheminées, et la pièce d'eau pour en faire un réservoir communiquant par des tuyaux avec les dillerentes pièces de la maison.
Ce jardin suspendu était la miniature, à l'usage d'une fortune limitée, des parcs merveilleux que les financiers opulents avaient créés aux abords et dans Tenceinte même de Paris, et dont les plus célèbres étaient ceux de Saint-James, de Boutin et de Beaujon. Ces jardins étaient conçus dans le même goût qui avait inspiré Monceaux, et qui tendait à réunir dans un espace restreint les aspects paysagers de la Grèce, de l'Italie, de l'Angleterre et de la Chine. Le bon sens populaire les avait qualifiés avec raison de <■(■ folies ». La Folie-Boutin, à Tivoli, près de la rue Saint-Lazare, avait coijté plusieurs millions. Après avoir traversé des bosquets agrémentés de statues et de grottes, les visiteurs étaient reçus dans un charmant pavillon, meublé avec un luxe de prince, où des fruits et du lait leur étaient offerts dans de la vaisselle d'or. Beaudard de Saint-James avait multiplié dans son jardin anglo-chinois cie Neuilly les kiosques, les pagodes, les grottes, les champs d"'ananas, les ruines, et l'avait décoré d'un rocher qui l'avait rendu célèbre, parce qu'on en évaluait le prix du transport à i ,0oo,ooo francs. Non moins surprenant était le pavillon de la Chartreuse, que possédait M. de Beaujon. C'était une véritable maison de campagne, avec chapelle, laiterie, ménagerie, moulin à vent néogothique servant à monter l'eau; elle était entourée de charmants jardins, dominant les Champs-Elysées. Le pavillon était aménagé, décoré, meublé avec tous les raffinements d'un luxe que ne limitaient pas les calculs de la dépense. Mais la dépense n'assure pas le bonheur; les propriétaires de ces jardins féeriques en étaient l'exemple. Saint-James faisait une faillite de vingt millions, était enfermé à la Bastille et n'en sortait que pour être enterré avec le
LES HOTELS
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convoi du pauvre. Quant à Beaujon, possesseur de rÉl3''sée et de
Fig. 82. — -Moulin à v^nt de'Ja chartreuse de Beaujon.
la Chartreuse, environné de toutes les jouissances du lu.xe, des arts
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et de la société, dont une santé délabrée ne lui permettait pas de jouir, il expirait, nouveau Tantale, au milieu de ses richesses, ne laissant pour rappeler la mémoire de son nom qu'un hospice, qu'il avait fondé en lui consacrant la dîme de son superflu.
LES SALONS
Le luxe des habitations était une des conséquences de l'augmentation de la richesse par la plus grande abondance du numéraire. « On parle aujourd'hui d'un million, écrit Mercier, comme on parlait de 100,000 francs il y a cent ans ». Peu de fortunes dépassaient le chiffre de 900,000 livres de rente; mais quelques-unes étaient évaluées entre 3oo et c)oo,ooo, et celles de 100 à i5o,ooo livres de rente passaient pour nombreuses. Les sources de ces grands revenus étaient diverses : les unes provenaient de biens patrimoniaux et s'étaient accrues par des héritages; les autres avaient été acquises dans Tindustrie ou dans le maniement des deniers publics; il était admis qu'on ne faisait pas les affaires du roi sans faire les siennes, et les prélèvements excessifs perçus sur le recouvrement des impôts étaient le résultat de Torganisation défectueuse des finances et non des malversations des agents; d'autres revenus découlaient de la munificence royale. On ne saurait croire à quel point elle se répandait sur certaines familles. La maison de Noailles jouissait, paraît-il, de 1,800,000 livres de pension, réduite à 1,080,000 en 1787. Le maréchal de Soubise touchait 100,000 livres de pension et 5oo, 000 livres, de rente viagère, qui revinrent au roi après sa mort; ce qui faisait dire que sa mort avait été plus utile à l'État que sa vie.
Si quelques grands seigneurs faisaient des dettes, si d'autres se ruinaient, la majeure partie vi\ait largement et honorablement. La table tenait moins de place dans l'existence qu'autrefois. On dînait à trois heures, on soupait à neuf heures et demie ou dix heures; des cinq repas d'autrefois, deux étaient supprimés. Le dîner était très court. Il était du bel air de manger peu. Les tables étaient servies avec non moins de recherche que de luxe; l'argent, le vermeil se mêlaient à la porcelaine de Sèvres et au cristal d'Angleterre pour charmer les yeux. Les plats étaient exquis et raffinés, mais on ne mangeait pas le quart de ce qui était servi. Les cuisiniers qui avaient de l'amour-propre se désespéraient. « On avale, on ne goûte plus », s'écriait celui de la duchesse de la Vallière.
Quelques hôtels, comme celui de la duchesse de la Vallière, gardaient le décorum d'autrefois. La duchesse, veuve du célèbre bibliophile, avait conservé les restes de son ancienne beauté, fameuse sous Louis XV; malgré ses soixante-dix-neuf ans, elle avait des yeux surprenants et « le plus grand air possible ». Elle recevait, assise à l'extrémité d'un grand salon, où les hommes se tenaient d'un côté, les femmes de l'autre. Elle-même était parée de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, parsemée d'une profusion de diamants, et si bien peinte et ficelée, raconte Henry Swànburne, qu'on l'aurait prise pour la momie d'une reine d'Egypte. Elle parfilait sans cesse, mettant en pièces des jardins et des temples de fils d'or que ses amis lui donnaient au jour de l'an. Comme elle était très sourde, sa fille, la duchesse de Chaulnes, lui servait d'interprète.
Un petit chien était couché sur un coussin aux pieds de cette noble fée. Les femmes à la mode remplaçaient assez volontiers le petit chien par un petit nègre; M"" de Beauvau élevait la
LES SALONS
jeune négresse Ourika, que lui avait rapportée du Sénégal le chevalier de Boufflers. D'autres affectionnaient les singes; comme le jeune singe très privé, de la longueur de quinze pouces, avec la queue très longue, de longs poils verts et le duvet couleur aurore, dont la vente est annoncée dans les Petites Affiches de 1 789. M"^ Helvétius, dans sa charmante maison d'Auteuil, était entourée des plus beaux chats angoras du monde. Dix-huit d'entre eux, dans des manteaux de fourrures, étaient étalés sur des fau-
Fig. 8?. — Souper chez le prince de Conti ; d'après le tableau de B, Olivier (galerie de
Versailles).
teuils de lampas, et des domestiques en grande livrée leur appor taient des blancs de poulet sur des plats d'argent.
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On ncsaurait jugciia société d'une époque par les excentricités qu'elle présente. Cette société, à Paris, était aussi variée que les conditions et que les quartiers. Elle n'était pas la même au Marais qu'au faubourg Saint-Germain, dans le quartier Saint-André des Arts qu'au quartier Saint-Honoré. Le Marais était passé de mode; il n'y restait que des magistrats et des douairières. On se serait cru dans une grande ville de province. Les domestiques étaient polis, un peu familiers, vieillis dans la maison. Dans les grands salons à plafonds élevés, à lambris dorés du siècle précédent, sur les parquets recouverts de tapis de Turquie, auprès de larges cheminées du temps de Louis XIV, se tenaient des femmes modestes, prévenantes et douces, qui n'avaient rien d'évaporé ni d'enlevé. Quelques-uns des salons de ce quartier respectable, comme celui de la présidente Doublet, étaient fréquentés par les beaux esprits. Mais ils n'auraient pu le disputer aux salons des Laborde, de la comtesse de Boufflers, de M""*" de Beauvau, de M™*" de Sillery, de la duchesse de Grammont. Il y avait des salons pour tous les goûts et dans tous les genres; et selon les maîtresses de maison, le jeu, la musique, les lettres, la philosophie ou la politique y dominaient.
Le jeu, surtout en faveur dans les maisons bourgeoises, était dans quelques salons titrés une source de revenus pour les domestiques, sinon pour les maîtres, qui faisaient payer les cartes aux invités. Il y avait des maisons où la valetaille se partageait 24,000 francs par an. Quelques-uns de ces salons étaient de véritables tripots que tolérait et surveillait la police.
La musique était de plus en plus en honneur dans la société polie. Aux anciens instruments, la guitare, l'épinette, le violon, le clavecin, s'étaient ajoutés le piano-forte et la harpe. Le piano n'était autre qu'un clavecin perfectionné, un clavecin à marteaux
LES SALONS
rembourrés, comme ceux que Silbermann vendait 1,200 francs
en I 78g. On en faisait de charmants, avec des caisses recouvertes
de peintures riantes ou d'une couche d'or agrémentée d'arabesques. La iiarpe prêtait encore mieux à Télégance de la forme et de la sculpture; aucun instrument ne faisait mieux valoir le bras et le petit pied d'une jolie femme. Elle était tout à fait en vogue sous Louis XVI; M™*^ de Genlis en pinçait agréablement, mais on l'accusait d'en jouer sans qu'on le lui demandât. Des concerts charmants, où des musiciens de profession se mêlaient aux amateurs, étaient donnés dans plusieurs maisons, notamment chez M™" de la Massais et chez la princesse de Chimay, dans son salon orné « d'une volière oia gazouillaient les plus jolis oiseaux du monde ». Si la comédie de société était moins à la mode que sous Louis XV, si elle était surtout en vogue dans les salons bourgeois, où on la jouait médiocrement, elle était encore cultivée dans le grand monde. Le duc de Nivernois faisait représenter, en janvier 1789, dans son bel hôtel de la rue de Tournon, un proverbe en musique de sa composition, et chantait lui-même le couplet final.
La haute société avait longtemps gardé l'apanage de cette conversation éminemment française, où les mots et les idées se croisaient, sans pour ainsi dire toucher terre, légers, scintillant, vibrant, tournoyant, effleurant tout du bout de l'aile, et ne se posant un instant que pour reprendre plus vivement leur essor. Mais alors la société parisienne n'était pas seulement éprise de plaisirs délicats et frivoles; au goût des arts et des lettres, qu'elle avait toujours eu, elle mêlait celui des spéculations scientifiques, philosophiques et politiques. Elle se plaisait sans doute aux bals brillants du carnaval, aux bals masqués même; elle donnait des fêtes aux princes, comme celle qu'olfrit le duc de Nivernois au prince Henri de Prusse; mais elle honorait aussi les littérateurs et les savants. Pour les accueillir, l'aristocratie finan-
iqS paris en 1780.
cicre s'unissait à la vieilic aristocratie, à laquelle elle était alliée par de nombreux mariages. M"'" de la Reynière n'avait pas seulement un hôtel des plus agréables, admirablement situé à Tangle des Champs-Elysées, meublé avec autant de coquetterie que de luxe- quoique paraissant se mourir sans cesse, elle en faisait les honneurs à merveille. En janvier 1780, elle faisait fête au savant abbé Barthélémy, auteur du ]^oj'ag;e du Jeune Anacharsis, alors dans toute sa vogue, à qui le vicomte de Ségur adressait ce quatrain :
Oui, cet -éternel monument De votre goût, de votre gloire, Unit le charme du roman A la majesté de l'histoire.
Dans un autre souper, M"'"-' de Staël lui chantait des couplets, qui se terminaient ainsi :
Vous seul avez su rapporter La lyre d'or du vieil Homère.
Prêtez-la-moi pour vous chanter!
Pour Tamour du grec, les précieuses du jour l'eussent volontiers embrassé, et c'est à la suite de la lecture d'un des chapitres de son livre que M™" Vigée-Lebrun s'avisa d'improviser un souper à la grecque. Lebrun Pindare y figura avec une couronne de laurier sur la tête, tandis que Cubières accompagnait sur la lyre un chœur de Gluck au dieu de Paphos, que chantaient de charmantes jeunes femmes costumées en Athéniennes.
L'abbé Barthélémy, bien oublié aujourd'hui, était venu à son heure en mettant la Grèce à la portée des gens du monde. Ceux-ci ne se piquaient pas seulement de littérature et d'érudition:, ils n'aimaient pas seulement à fréquenter les salons, où se rencontraient
LES SALONS
les gens de lettres, comme ceux de mesdames de Beauharnais, de Genlis et de Sabran; ils allaient dans ceux où dissertaient les philosophes et les politiques. Au milieu de ses chats, M'^'-^ Helvétius recevait Volney, Bergasse , Chamfort; mesdames Necker, de Beauvau, de Broglie et de Tessé groupaient autour d'elles les jeunes nobles épris des idées nouvelles et les plébéiens qui en étaient les éloquents panégyristes. « Jamais, écrit M"' de Staël, société n'a été aussi brillante et aussi sérieuse tout ensemble que pendant les trois années de 1788 à i-qi ». On sait que Talleyrand disait : « Qui n'a pas vécu avant 178c) n'a pas connu le bonheur de vivre ». L'espérance, en effet, animait tous les cœurs généreux, elle ouvrait devant eux les perspectives idéales de la perfection politique et sociale; elle leur montrait les mirages d'un âge d'or où la justice, le droit et la vertu auraient régné, mirages prestigieux qu'aucune expérience n'avait encore dissipés ». Quel charme, a écrit la vicomtesse de Noailles, dans ces réunions du commencement de notre révolution, où les intelligences distinguées, les âmes généreuses de toutes les classes se réunissaient dans le désir du bien ! le goût ancien y était l'interprète élégant des idées nouvelles. L'exaltation, chez quelques-uns, allait jusqu'à l'aveuglement; les imaginations
Fig. 8(5. — La leçon de chant, d'après Chodowicki (gravure communiquée par M. La-
sezav).
vives se flattaient de voir réaliser les plus belles chimères ou se dépouillaient avec satisfaction de ce qu"on croyait abusif... Comme Tastrologue de la fable, on tombait dans un puits en regardant les astres ». Et un autre auteur, de vieille race, ajoute, en parlant des salons de cette époque : « Sans abdiquer les vieilles formes de Tancien régime, sans rien perdr^e de sa grâce, de sa légèreté et de sa politesse, non plus que de sa fécondité en traits piquants et en mots heureux, la conversation s'enrichissait de débats sérieux sur les sujets les plus graves et les plus beaux. Ce fut un moment rapide, mais délicieux, que nos grands-pères et nos grand'mères. malgré les désastres qui suivirent, nous ont souvent raconté, avec un souvenir toujours charmé ».
Les contemporains pourtant se plaignaient de la vivacité des discussions, où « l'humeur perçait dans le ton comme dans le regard », où chacun soutenait son opinion avec violence et avec aigreur; dès 1787, suivant un autre témoin autorisé, on ne causait plus, on pérorait dans les salons-, et une femme de bon sens, tante d'un conventionnel célèbre, exprimait les vagues inquiétudes qui se faisaient jour au milieu des théoreies et des espérances superbes, en écrivant : « Nous sommes dans un moment où personne ne sait ce que l'on à faire, ni ce qu'on fait, ni ce qu'on fera ».