‹ Paris en 1794 et en 1795Chapitre 2 sur 47 · DE POUCE · texte numérisé non relu

DE POUCE

Ces noms nous ramènent à la démagogie de 170i. Il y a d'ailleurs entre les deux époques, entre les deux situations, les Athéniens en 426, les Parisiens en 1794, d'autres analogies que l'air de parenté des démagogues Gléon et Hanriot, Agoracrites et Hébert.

Est-ce que les Athéniens de Paris, pour assister aux assemblées, ne touchent pas, eni aussi, le triobole, depuis qu'on leur distribue quarante sous par jour? Sont-ils beatt> couj) plus exacts, plus assidus et plus scrupuleux que les contemporains d'Aristophane? Les ouvriers des assemblées populaires , — dit un rapport dr police du 14 ventôse, — I vi'ennenl au coumtcnceincnt surtout pour boire, et reviennent * à la fin tnuchrr leur paye de 40 soU et retirer leur carte. — On compte âix mille juges à Athènes, mais il y a à Paris

un nombre presque aussi grand de juçe-> tlu civisme et de la liberté des citoyens, dans les comités révolutionnaires dc^ sections. Et les membres des comités civils réclament un salaire éf;al à celui que touchent leurs confrères. L'envie <r mtoir des places t — dit l'observateur de police Charmost, — > /ait que dans les assemblées de sections les membres se disputent les uns les autres* Ah! que ce sont bien là les' Athéniens d'Aristophane !

Qu'on ouvre les journaux du temps, on sera étonné de retrouver dans la bouche des orateurs de la Convention ou du club les moyens qu'emploient pour séduhre le bonhomme Peuple Cléon et Agoracrites. Chacun ne manque pas de dire avec eux : « Seul, j'ai étouffé les conspirations ; il ne se trame pas un complot que je ne sonne aussitôt Talarme. » Chacun de prolester de son amour pour le peuple ; chacun de dire à son adversaire : a Misérable ! si tu l'aimais, tu ne le verrais pas sans pitié souffrir toutes les privations » ; ou bien encore : « Tu repousses la paix, tu entreliens les hostilités " ; c hacun de faire croire au peuple (jne, connue Théroistodes, il lui procurera de nouveaux poissons; chacun de Itn" annoncer, au nom d'oracles mensonf;^ers , la rnine de ses eiujcnns et l'empire du monde ; chacnn de rajo/rr le vieillard en lui promettant des i>ivres à vil prix. Les plus influents des démagogues réalisent en tout point la définition d<Nioée par Démosthénes : voix terrible, esprit pervers, impudence des haUes. Que font-ils, sinon terrifier l'Assemblée, les tribunaux, le pays entier de leur audace, remplir t Etat trouble et de confusion?

Tel est le démagogue de tous les temps ; tel nous le peint Aristophane, tel le montre l'histoire des tempêtes de notre Bévolution.

Nous venons de citer des extraits des rapports des observateurs de Tesprit public. Cest la principale source, dont per-

sonnr ne contestera le^ exactes infomiatioDs , à laquelle

observîiteiiis de l'esprit puMic suivent la nniltituiie partout où elle se porte, dans la rue, au marché, au club, sur la place publique : ils obseï vent, ou plulôl iU écoutent, ils rapportent, ils photographient.

Par malheur, leurs relations sont moins gaies <|ue la comédie Aristophane. Si parfois on est tenté de sourire devant quelques-unes des laideurs grotesques du bonhomme qu'a bafoué la Tenre impitoyable du poêle, le plus souvent on est ému, attristé, épouvanté, — car celui que nous voyons se passer de main en main les dému[;o(]urs parisiens n'est pas le vieillard gourmand et sensuel que ses favoris régalaient de poissons, de gâteaux et de lièvres, et qu'ils mariaient, entre deux vins, avec la paix personnifiée sous les traits d'une belle courtisane, — c'est le vrai |)euj)le ; le j)cuple encore crédule comme 1 autre, mais mallicuieux, eticore irascible, mais ruiné, encore caprit ieux, ni.ti> e\a^j)ért', encore j;loulon, mais féroce et tenibie comme la ' brute, car il a faim.

Les ra|)|>orts de police nous révèlent des souffrances cruelles et les doctrines eHrayantes qu'elles font naître et qu'elles développent. On apprend par eux le nom de ce grand agent d'ingratitudes et de supplices dont la présence a mis tant d'horreurs dans l'histoire de la Révolution : la/aint. Si le peuple est endurci ; s'il se montre indifférent aui plus touchantes infortunes ; s'il est prêt à sacrifier successivement tous ses défenseurs à d'absurdes et monstrueuses

' Avons-nous Lost)!!! d'.Tjnitii'r qiip rr n'p*f pa^ la -»'iilc? Il •iiiftita ilc parcourir la Uilile dvs luaticn -i pour a^iturer <|u aucune .vuurcc il inlurniatioM aathentique* n*a été nrglidrc : journaux, retjifttrec du comité, doMÎer* des procès, écrits du temps. Parmi ces derniers, il en est un, pneique «MitièriMueni ropruduit par muis, qui a pour tilrt- : Fi affinent poiii- •n-irir à i'Jiistoire de la Coiii'rntioit dvjutis Ir 1) thermidor. (Voyez pa{;e 5Ki de ce livre.) Nous l'aTont attribué par erreur à J. DusmuIx, membre de la Convention et tradncteur de Javénal. Il est de J. J. Dostault qui rédigeait alors avec Fréron VOratew du Peuple»

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acçiisations ; — les rapports, en nous le montrant livré à

deux calnniilt's. les déma{jo{jues et la Faim , qui marchent parallèlement pour conduire le> (l{'nio(naties à leur ruine, nous dounerotit les causes de cette tolie ou de cet éffarement. — Nous allons prendre presque au hasard dans leurs dépositions :

« Trois mille femmes, en file dans le marché Saint-Jean, partent sans avoir pu rien se procurer. » (Rapport du 27 ventôse.) — On s^étonne qu'il y ait une armée révolutionnaire. «On fait entendre qu'elle devrait au moins servir è forcer les paysans à apporter des denrées. Le peuple ob* serve gue tant qu'on ne guillotinera pas quelques-uns de ceux<i, cela tCira pas, » (Rapport de Poorvoyeur.) — L'observateur RoUin demande « qu'on empêche les aristocrates d*avoir plusieurs plats de gras par repas. » ^ Un autre dira qn il faut que ceux qui ont deux plats en donnent un à celui ijiii n*en a pas, — Un particulier est mis en prison parce qu'on a trouvé chez loi — trente-six œufs. (Pn{;e 245, rapport de Bacon du 25 ventôse.) Lu prison aussi pour ceux qui trouvent moyen de se procurer, en rachetant, j)lus d'une demi-livre de beurre! — Le hruit courait qu'on voulait tuer tous les vieillards, coiTime des liouclies inutiles. ( Pa^jC -"lO.) — Perdre une volaille nu lieu de la manf|er est un acte qu'IIanriot compare au meui lre d'mi lioininc, et il appelle assassins civils des individus tpi il accuse d avoir jeté des volailles à la rivière. — On réclame dans les clubs le partage des terres : et déjà les observateurs de T esprit public engagent le gouvernement à déclarer inaliénables les terres que répartira aux sans>culottes la loi a^jraire. (Voir le rapport d'un observateur cependant modéré, de Latour^ Lamontagne.)

11 n'est donc pas eitraordinaire que dans ces dispositions on interprète on peu étroitement la liberté du commerce et de l'industrie, « Ordre est donné le 15 thermidor aux bouchers, qui depuis le I*' germinal étaient allés s'établir aux

environs, de rentrer dans Paris potir y exercer leur profession. » La nouvelle de ceKe injonction, à laquelle il eilt elidan^jereux de ue point obéir, fuit naître une joie univer!>elle dans Paris,

Au milieu de la dr^olation de la famine, que remarquent les observateurs <le i'oprit pul)lic ? — 1' L'indifférence profonde des spectateurs, et, ce qui est plus significatif, l'indifférence des victimes devant le supplice. On en voit 4|ui plaisantent Jusque sur Téchafaud. C'est si dur de vivre, que c*est presque une joie de mourir. Une téte, en sautant de la lucarne dans fe panier, jette un grand éclat de rire : ■ Adieu, sans-forine! Adieu, bourreau ! adieu, peuple de meurt-de*faim ! adieu, san»4on et sans-ferine! » — 2^ Le redoublement de férocité. L^obsenrateur Pourvoyeur, qui voudrait voir interdire aux restaurateurs la vente de la viande ; qui ju(;e que la guillotine est un épouvanUil nécessaire pour les aristocrates, se faisant l'interprète du sentiment populaire, réclame rétablissement à Paris de quatre guillotines eu permanence.

Dans l'exaspération produite par l'excès des souffrances, les doux deviennent 1rs plus danfjereux. les femmes sont plus redoutables que les bomme>. Aux portes des boucbers, elles se livrent des batailles san{jlantes, et plus d'ime a failli perdre la vie pour un quarteron de beurre. Les observateurs en sont réduits à demander qu'il ne leur soit permis d'emporter avec elles, quand elles prennent |)lace dans la queue, que des serviettes. (Voir le rapport de Latour-Lamontagne du 13 ventôse.) A entendre les femmes, il faudrait guillotiner tous les prisonniers, parce qu'ils affament Paris. (Rapport de Bacon.) Elles trouvent trop doux le supplice auquel leur idole de la veille, Hébert, par exemple, est condamné. Elles mettent les bommes au pas ; elles les surveillent, elles les enflamment, elles les enfièvrent. Elles font comme cette fiemme de crieor dont parle Rollin dans son rapport du 7 ventôse, qui allait trois fois par Jour aux séances du tribunal révoliitiotinaire pour cfjrajcr les juges.

11 n'e^t pas étonnant que rattachement à la République, la

foi en elle, aflleot chaque jour s'afiaiblissant. Vive rancien régime! 8^écrie-t-on dés le mois de ventôse. Plus tard, vers reputjue de la mort du Dauphin, on criera: Vive le Rei! on supposera que les conTcntionnels laissent à plaisir s'aggraver les maux de la femine pour amener le peuple à souhaiter le rcfiihli^scriient de la monarchie. ( Voycii les rapportâ du 17 floréal, des et 27 messidor au 111.)

j V. — INCONSTANGB DE NOS PÈBBS, RÉSULTAT DBS MISÉIIBS

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