‹ Paris en 1870-1871Chapitre 5 sur 14 · OCTOBRE · texte numérisé non relu

OCTOBRE

L'union de tous. Bon sens, calme et résolution — Nécessité du ralliement et de l'élan unanimes des Départements. — La République et les craintes des Parisi ns. — Le gouvernement La situation à Paris. — La disette de nouvelles. Gare aux faux bruits! Paris séparé du monde Une fou e dans la so'iiude. — Zè e et patience. Les pauvres gens. Familles bourgeoises. Li s subsistances et les superfluités de la vie. — T es provisions de Paris Question unique : Secours et ravitaillement du dehors — Pruniers combats. L'attitude de la foule Les récits fmtaisistes. — Concerts, séances et œuvres patriotiques. - Visite à Rueil. Entre France et Prusse. — L'éternel e gaîté française.

Paris, 15 octobre 18Ï0. ( 1 )

Mes chers parents,

Je n'ose trop vous donner de détails, ne sachant où tomberont les ballons et ce qu'ils portent.

Les d<rni rs bataillons de garde nationale seront utilisés aux travaux du génie, en attendant qu'ils soient armés, ce qui ne tardera guère, sans doute. Ou travaille avec acharnement aux préparatifs militaires. L'esprit public est excellent.

Ne croyez rien d^s faux bruits que l'on ne manquera pas sans doute de faire courir, par sottise, ignorance, crédulité ou duplicité. Tous les citoyens sont unis et n'ont qu'une idée : le salut commun. Quel |ue< ma leurs ont à peine réussi à provoquer d^s manifestations inoffmsives ; encore ont-elles tourné contre eux L'or Ire le plus parfait rè.fiie partout ; ef les ouvriers sont admirables da dévouement, de discipline, de zèle sous les armes.

( 1 ) Cette lettre a été distribuée à Pornic le 23 octobre.

Je n'aurais jamais cru à tant de bon sens, à tant de calme sous le canon ennemi et dans l'incertitude du lendemain.

Paris est résolu et les Prussiens le sentent bien ; ils l'ont appris à leurs dépens déjà. Une série de combats, assez heureux, Jôrme nos troupes. Les mobiles ont la tenue de vieux soldats et ne boudi nt pas au feu. Que nous ayons de l'artillerie de campagne et l'on verra.

Ce qui nous préoccupe, c'est la province, et l'armée de secours. Il faut une armée robuste et un soulèvement universel ; il faut que la République rallie toutes les forces ; c'est la condition du salut. Ce que craignent les patrioles, c'est que la Province soit plus portée à la réaction qu'à l'action, ou qu'elle se jette à l'action par certains sentiments, avec certaines opinions peu favorables à la République.

On se dit que tout ce qu'il y a de plus énergique, de plus dévoué dans le parti démocratique est à Paris, où le danger semblait plus pressant. En province, se sont Sauvés ceux que la République et les Prussiens effraient, ceux qui espèrent travailler les bonnes gens des petites vil) -s et des campagnes, rallier le parti de l'ordre et grouper les forces conservatrices. Ceux-là ne sont assurément guère bien disposés, et l'on craint leur influence, leurs manœuvres, leur façon d'éclairer et de guider les populations.

Défiez-vous donc de tous les fuyards, de leurs récits, de leurs projets. Sans doute, il faut accepter l'appui de tous ; mais il est nombre de gens qui pensent à tout autre chose qu'à sauver la République.

Sur les événements de Paris, défiez-vous invinciblement des nouvelles, des critiques, des terreurs qui ont couru peut-être et qui courront certainement. Paris est admirable ; je ne vois rien à souhaiter et, j'ose ajouter, rf-n à regretter. La population vaut au moins son gouvernement, qui est pourtant d'une honnêteté, d'un zèle, d'une fermeté dont je suis témoin chaque jour.

Le siège même ne jette jusqu'ici que peu de trouble dans la vie d'une si grande foule. Certes les subsistances, certaines denrées surtout, ne sont pas trop abondantes ; on n'a plus de la viande comme on veut, et tout est cher. Mais de bonnes mesures sont ou seront prises. La gêne est réelle ; mais en se gênant, en limitant ses bej-oins, on a de quoi vivre assez longtemps potir que la Province puisse aider, si elle veut, à nous débarrasser du blocus.

Ce qui nous ennuie le plus, c'est le manque de nouvelles.

Nous recevons quelques journaux de temps à autre ; mais les communications sont trop intermittentes, et trop incomplètes. Nous voudrions savoir ce que fait la France, et aussi l'Europe, Et quoi de plus pénible que de ne rien savoir des familles érnigrées ?

N'importe, on tiendra bon, et l'on donnera fort à faire à MM. les Prussiens, en attendant que l'on aille, artillerie en tête, les secoivr dans leur nid.

Que la France soit hardi menf républicaine, car la "République n'a fait que d>' grandes choses à Paris, qni en est la tête. Pas de rancunes, pas d'alarmes ! Le parti dj la raison est fort ici, croyez-le bien ; et je compte, s'il n'y a pas trop de fautes commises, qu'il n'aura pas besoin de sa force.

Je vous donne des nouvelles générales, pensant que c'est là le plus utile. J'aurais foule d'histoires, d'incidents, de détails à vous conter, si je 1- pouvais; car je vais partout, à l'hôtel de Ville et aux remparts, dans les ministères et sur les chimps de bataille. J'y vais en simple bourgeois sans grand péril, mais non sans intérêt, je vous jure. J'ai visité les environs de Paris — dans les parties libres, bien entendu. On me laisse la faculté d'entrer et de passer partout.

Défiez- vous des récits à', guerre comme du reste. Jusqu'ici, rien de terrible ; et d'ailleurs on se fait très vite à l'idée du danger.

Louis Herbette.

21 octobre. ( 1 )

Vous avez reçu, je suppose, bon nombre de lettres ; car les ballons, quand le ciel est favorable et le vent dans le bon sens, partent maintenant avec régularité. Les liasses restées en retard sont expédiées.

C'est nous qui sommes condamnés à ne rien avoir de vous. Vous n'imaginez pas combien il est pénible de rester ainsi sans recevoir des nouvelles de gens à qni l'on en donne et. de parler à ceux qu'on aime sans qu'ils puiss mt répondre Nous pmsonsque vous êtes en bonne santé, et nous comptons que vous êtes en

( 1 ) Cette lettre porte un timbre de Bar-le-duc, 28 octobre, et le timbre d'arrivée et de distribution à Pornic en date du 6 novembre.

sûreté ; mais nous voudrions tant tenir quelques lignes de votre écriture ! Il nous semblerait que c'est votre voix qui vient jusqu'à nous, et nous serions consolés.

Ne croyez pas que nous soyons — abattus ; nous sommes impatients, au contraire", de cet isolement singulier ; car nous sommes isolés de vous, et pas vous de nou«. C'est injuste, mais cela vaut mieux que l'inverse, puisque c'est d'ici que tout dépend, jusqu'au jour d'une bataille.

Ne vous apiloyez pas sur notre sort. Nous ne songeons nullement à nous plaindre, et l'héroïsme de Paris ne lui coûte encore que de la patience et du zèle Le zèle manque moins encore que la patience ; mais je ne peux m'empêcher d'admirer les ouvriers, les familles pauvrt s, sans ouvrage pour la plupart, et vivant quelqut fois de la paie du pè e et des fils comme garde nationaux.

Certains bourgeois sont aga< es. certaines bourgeoises surtout, de la difficulté qu'on éprouve à se procurer de la viande, de la cherté incroyable du beurre, de la rareté du charbon, de la perspective de manger du cheval. Du cheval ! Fi, l'horreur !

J'avoue que ces doléances, d'ailleurs rares et vite réprimées quand elles s'expriment un peu haut, nous laissent parfaitement calmes et indifférents. On ne manque pas une occasion de s'en moquer. On fait la cuisine à la graisse ; le grand malheur ! On ne mange pas plus de viande que la santé n'exige, c'est certainement déplorable ; le.* superfluité> coûtent < her, c'e&t intolérable !

En somme on a de la viande frai he encore pour longtemps ; de la viande salée, pour plus longtemps ; du pain et du vin, pour plus tard que janvier. Je dors fort tranquille sur cette assurance, et vous engage à en f;iire autant. Je considère qu'il pourra se produire cette année quelque événement propre à simplifier la situation, et la province y peut beaucoup. C'est affaire à elle d'aviser à ne pas nous laisser à perpétuité sans secours ou sans ravitaillement. Nous ravitailler, c'est pour moi ce qui importe. Si nous avons de quoi manger et de quoi nous battre, MM. les Prussiens auront quelques ennuis.

Ils en ont eu aujourd'hui. Une grande reconnaissance a été faite aux environs du Mont-Valérien, pour surveilf-r, inquiéter, déloger l'ennemi. Il a perdu beaucoup de monde, affirme-t-on, et nos troupes sont rentré "s tranquill jm mt après avoir suivi le programme de la journée, dressé par le général Ducrot.

Naturellement, grand • émotion en certaines parties de Paris. Nombre de canons des remparts ont tiré. Une foule immense at-

tendait la rentrée des blessés à la porte-Maillot. On s'est battu tout près de Rueil.

Tenez-vous en garde contre les récits donnés parles journaux, ou transmis de bouche en bouche. Dans Paris même, sur les combats livrés aux portes de Paris, vous n'imaginez pas tous les bruits, toutes les sottises qui courent le soir, dans les groupes des boulevards. Les nouvellist >s sont même de bonne foi ; les passants sont si avides de détails ! On leur en donne.

24 octobre

Hier, temps assez maussade.

J'ai assisté au premier concert populaire, qui m'a beaucoup ému. L'orchestre, aux ciis du public, a joué la Marseillaise ; et le public a repris le refrain. C'était empoignant.

Allô •uti<tn fort convenable d'un prêtre ; la séance était au profit de l'œuvre des fourneaux.

25 octobre.

Nous sommes allés rendre visite à notre frère Emile, hier, à Rueil, — Jules et moi. C'était tout une expédition.

Les dernières sentinelles françaises sont entre Nanterre et le Mont-Valérien. Sueil est ainsi entre Prusse et France, mais relativement tranquille. Nous avons visité l'ambulance.

Il a plu ce matin ; mais le soleil brille en ce moment. Beau temps d'automne.

Quelle vie singulière ! J'ai vécu deux ans, dix ans, depuis deux mois, et j'aurais des volumes à vous écrire.

Pardonnez-moi ce désordre ; j'écris au milieu du bruit, des conversations et même des rires. Des rires ! On rit encore, à Paris ? Oui, sans doute. MM. les Prussiens peuvent nous vaincre. Nous abattre ? — Allons donc !

Bon courage la Province !

La place est à Emile.

Louis.

Mes chers parents, je profite du blanc qui me reste pour vous

dire que je vais bien. Après avoir assisté au combat de vendredi, au pansement des blessés, à l'enterrement des morts, je puis venir passer un jour à Paris avec Jules et Louis. Je les ai trouvés en aussi bon état qu'ils m'ont trouvé moi-même.

(Signé) Emile.

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