DECEMBRE
Les batailles sur la Marne. La canonnade. — L'attitude de la population. Paris impassible avec sa banlieue à feu et à sang. — La cause juste — Nos braves troupes. La trouée inachevée On sait se battre. — Fin d'année. L'aspect de Paris. Les rues sans éclairage, sans voitures, sans bruit. Activité quand même. — Les gardes-nationaux partout. Les mobilisés. L'esprit de la population. L'armée. Les conséquences du passé. Gambetta et son action espérée. — Bombardement attendu Paris durera jusqu'au bout. A la province d'agir — Les lettres journaux. Gazette des absents. Ce que pèse et ce que contient une feui.le aérienne. — Le froid. Il arrête les pigeons. Il suspend le travail des tranchées. — Cadeau de Noël. Le prix des légumes. — Le départ des aérostJts. — Commencement de bombardement. Le plateau d'Avron. — Du pain et du cheval. — A vous la province !
Paris, le 1er décembre 18*70.
(Lettre arrivée le 6 à destination.)
Mes chers parents,
Voici l'heure décisive. On est en pleine bataille et c'est aujourd'hui la 3e journée. La 1ère a été bonne ; la 2e, excellente parait-il. Encore un peu, et qui sait ? Si, comme je l'espère, nos chers Français de province travaillent de leur côté, la besogne sera fort avancée. Fussions-nous obligés de reculer, les coups frappés ne seront pas perdus.
C'est sur la Marne que s'est fait le grand mouvement. Je ne vous donne pas de détails. Nos soldats ont élé admirables. Ils ont pris les positions qu'ils devaient prendre, et y ont couché. Ce matin, ils ont ramassé les morts et les blessés prussiens ; et sans doute ils ont repris l'offensive en ce moment.
Les comptes-rendus des opérations sont sévèrement interdits ;
les journaux ne doivent publier que les bulletins publiés par l'Etat-Major. Si l'on réussit, les histoires et les détails ne manqueront pas.
Hier et avant-hier le canon tonnait si fort que les vitres en branlaient dans certains quartiers. Les forts ont joué en même temps que l'artillerie de campagne. Car songez que nous avons 400 canons pour sortir.
Aujourd'hui, la canonnade est lointaine ; c'est à forte distance de nos murs que les armées se choquent. Vous ne pouvez imaginer avec quelle joie nous entendions le bruit s'éloigner. Non qu'il fasse peur ; on s'y est fort bien habitué mais son affaiblissement prouvait nos progrès.
La population a été vraiment digne d'éloges par sarésolutiou et son calme. Durant cette canonnade incessante et terrible de deux jours, les hommes travaillaient ou manœuvraient, les femmes allai< nt à leurs petites affaires ou se promenaient, les enfants jouaient et riaient comme à l'ordinaire. Lorsqu'un coup éclatait plus violent que les autres, on s'arrêtait ou se regardait, on prêtait l'oreille, puis l'on passait. Sur les places, sur les boulevards des groupes se formai' nt pour entendre les nouvelles. Des fourgons, des voitures d'ambulance, de l'artillerie, défilaient.
Rien de plus étrange et dj plus frappant que cette sécurité d'une ville immense, autour de laquelle tout est en feu, et dont la vie, les plaisirs mêmes sont à peine suspendus par la guerre qui se déchaîne à ses portes.
Mon collègue revient à l'instant de chez le gouverneur de Paris. Jusqu'à la nuit, on ne reprendra pas l'offensive. On se fortifie. Il s'agit d'enlever Cœilly demain, si l'on peut.
La plupart des blessés sont légèrement atteints. Nos positions sont bonnes. (5 h)
Bon courage ! Aidez-nous ! aidez-nous ! Vous allez avoir à vous défendre ; deux armées prussiennes ont dû marcher, contre l'armée de l'ouest.
Vainqueurs ou vaincus, notre cause est juste. A lajustice, qui est aussi la logique, la force des choses se range tôt ou tard.
Louis Herbette.
4 décembre.
(Lettre parvenue à destination le 8.)
Un ballon doit s'envoler cette nuit ; qu'il vous porte une lettre.
Nos troupes se sont énergiquement battues. Le 2 décembre au matin, les Prussiens ont fait contre nous une attaque terrible. 100,000 hommes se sont jetés sur Ducrot. Après quelque temps d'émotion, la bataille s'est rétablie. Trochu s'est avancé au secours. L'ennemi a été repoussé. C'est une victoire, une victoire déjeunes troupes sur les meilleurs sold its de l'ennemi. Il aurait fallu perdre trop d'hommes pour le chasser de ses dernières positions, pour achever la trouée sur ce point.
Les troupes ont besoin de repos. Elles sont rentrées au bivouac, et ont repassé la Marne. On va continuer les opérations.
La première idée avait été de percer par surprise les lignes prussiennes, d'un seul choc. Mais le pont sur la Marne a été empoté et ce retard a forcé de renoncer au coup. On s'en est dédommagé par 4 jours de campagne. MM. les Prussiens savent maintenant qu'on n'a pas grand'peur, et qu'on sait frapper. Si l'armée de la Loire et celle de Bourbaki se mettent de la partie, ils pourront voir beau jeu. Vous jugez que Paris est fier.
Quand sera-til débloqué ? Quand vous verrons-nous, mes chers parents ? Les parisiens ont la nostalgie de la campagne et bien qu'ils aient encore de quoi manger, — (n'en déplaise à MM. les Prussiens, — ils aimeraient assez se nourrir à leur aise, et manger plus d'oeufs, de beurre, de lait et même de viande. Si vous pouviez nous en envoyer, l'envoi s rait bien accueilli. Enfin, vous faites ce que vous pouvez : tâchez de pouvoir beaucoup et vite. Nous avons de la patience, et je pense qu'on ne manquera pas d'énergie.
28 décembre.
Mon bon père, ma bonne mère,
C'est de bien loin que je vous souhaite bonne santé, et que je vous embrasse pour l'année nouvelle. C'est la première fois que la iamille est dispertéa, et la maison vide, froide et triste à pareil jour !
Dire que l'on s'amuse ici serait à coup sûr inexact. Mais on a beaucoup de patience et de résolution II est de ces petites souf-
PARIS EN 1870-1871 3t
frances, de ces privations, de ces inquiétudes incessantes à quoi l'on se résigne plus malaisément qu'à un grand effort et à quelques actes de courage.
Paris a changé de physionomie, mais par degré*, ce qui a rendu le changement moins pénible. Les rues ne sont éclairées qu'à moitié, et la plupart le cont au pétrole, qui fume plus qu'il ne brûle, les voitures ont étrangement diminué de nombre ; les chevaux servent à tout autre chose qu'à traîner les gens. Les omnibus deviennent plus rares, surtout le soir.
Rien de plus singulier que les rues silencieuses et sombres, où se glissent des ombres dont les voix chuchotent Mais ne croyez pas que Paris soit lugubre, en dépit du siège. L'activité y est toujours aussi grande, et les gardes nationaux sont innombrables. On en voit sur les sièges des cochers, aux comptoirs des boutiques, aux ateliers, dans les administrations, partout. Ou se promène, ou mange, ou travaille, ou dort en garde national. Ajoutez que les mobilisés ont fort bonne tournure, et des capotes superbes qui leur donnent un air tout martial.
Tout cela est fort bien ; mais ce serait mieux encor, je l'avoue si nous savions quand cela va finir. Nous aimons à croire que la Province agit ; mais nous voudrions en être sûrs. Quand nous délivrerez-vous ? L'esprit de la garde nationale et de la population est excellent ; on dit que celui de l'armée est médiocre, par moments, et que certains officiers sont loin d'avoir et d'inspirer toujours de l'ardeur.
Ce n'est pas en un jour que l'on efface les conséquences d'un long régime. Il est heureux que vous ay» z Gambetta, et nous comptons qu'il aura pu vous aider à secouer les intrigants, les timorés et les indifférents.
Les Plus- siens ont tout de bon l'air de vouloir bombarder, on résistera. Mais uous avons besoin de vous ; ne tardez pas. Pardonnez-moi de revenir sans cesse sur le même sujet. C'est là toute notre vie.
De tous les bruits qu'on répand, ne faites aucun cas. Voici en un mot la situation et la vérité sans phrase : — Nous durons, agissez. Pour agir, ne comptez que sur vous, mais comptez sur nous pour durer.
11 est bien des choses que je ne puis expliquer. Supplée, mon cher père, à mon silence
Éien n'est parfait ici ; et le mieux est encore en bas et au milieu, plus qu'en haut. Mais qu'importe ? On tiendra jusqu'au bout. C'est en vous que nous espérons.