DÉCHET
Le Président Vitet. — Voici le décret de réquisition :
« L'Assemblée nationale, conformément à l'article 32 de la Constitution, requiert !a 10* légion pour défendre le lieu des séances de l'Assemblée. »
Je consulte l'Assemblée. (Le décret est voté à l'unanimité ; une certaine agitation succède à ce vote. Plusieurs membres parlent en même temps.
M. Berryer. — Je supplie l'Assemblée de garder le silence. Le bureau, qui réd'ge en ce moment les décrets et à qui je propose de remettre tous les pouvoirs pour les dilTér.ntes mesures à prendre, a besoin de calme et de silence. Ceux qui auront des motions à faire les feront ensuite ; mais si tout le monde parle, il sera impossible de s'entendre. (Le silence se rétablit.)
Un Membre. — Je demande que l'Assemblée reste en permanence jusqu'à ce qu'on envoie des forces. Si nous nous séparons avant que les forces viennent, nous ne pourrons plus nous réunir.
M. Legros-Desveaux. — Oui ! oui! la permanence.
M. Favreau. — Je demande à rendre compte de ce qui s'est passé ce matin à l'Assemblée. Le minist.e de la marine avait donné au colonel Espinasse l'ordre de faire évacuer les salles. Nous étions trente ou quarante dans la salle des conférences. Nous avons déclaré que nous nous rendions dans la salle des séances et que nous y resterions jusqu'à ce qu'on osât nous en expulser.
On est allé chercher M. Dupin, qui est venu nous trouver dans la salle des séances ; nous lui avous remis une écharpe, et, lorsque la trou; e s'est pré;entée, il a demandé à parler au chef. Le colonel s'est présenté, et M. Dupin lui a dit :
c J'ai le sentiment du droit et j'en parle le langage. Vous déployez ici l'appareil de la force : je proteste. »
M. MoNET. — Présenta cette scène, je demande l'insertion au procès-verbal de l'acte de violence qui a été commis envers nous. Après la lecture que j'ai faite, sur l'invitation de mes collègues, de l'..rt. 08 de la Constitution, j'ai été appréhendé au corps et arraché violemment de mon banc.
M. Dahîrfl. — Nous, qui avons reçu des coups de baïonnette, nous n'en sommes pas surpris.
MM. Odilon Barrot et de Nagle arrivent dans la salle et apposent leur signature sur le décret de déchéance.
M. le président donne mission à M. Hovyn-Tranchère de faire entrer des représentants qui sont retenus à la porte.
M. PiscATORY. — Je demande àTAssemblée de lui rendrecompte d'un fait qui me parait important. Je suis allé faire reconnaitre plusieurs de mes collègues qui ne pouvaien entrer. Les officiers de paix m'ont dit que le maire avait doané l'ordre de ne faire entrer personne. Je me suis transporté immédiatament chez le maire, qui m'a dit: c Je représente le Pouvoir exécutif et je ne puis laisser entrer les représentants. » Je lui ai fait connaître le décret que l'Assemblée avait rendu et lui ai dit qu'il n'y avait d'autre Pouvoir exécutif que rAss-^mbléî nat onale (très-bien l) et je me suis retiré. J'ai cru qu'il était bon de faire cette déclaration au nom de l'Assemblée. (Oui ! oui 1 — Très bien !) Quelqu'un m'a dit en passant: « Dépêchez-vous, dans peu de moments la troupe sera ici. *
M. Berryer. — Je demande provisoirement qu'un décr.t ordonne au maire de laisser les abords de la salle libres.
M. DE Falloux — Il me semble que nous ne prévoyonspas deux choses qui me paraissent très- vraisemblables; la première, que vos ordres ne seront pas exécutés; la seconde, que nous serons expulsés d'ici. Il faut convenir d'un autre lieu de réunion.
M. Berryer. — Avec les personnes étrangères qui se trouvent présentes, nous ferions une chose peu utile; nous saurons bien nous faire avertir du lieu oti nous pourrons nous réunir. (Non! non !) Un décret provisoire.
M. LE Président. — M. Dufaure a la parole. Silence, messieurs, les minutes sont des heures.
M. Dlfaure. — L'observation qui vient d'être faite est juste ; nous pe pouvons désigner hautement le lieu de notre réunion. Mais je demande que l'Assemblée confère à son bureau le droit delechoisir. Il avertira chacun des mmbres du lieu de la réunion, afin que chacun de nous puisse s'y renire. Messieurs , nous sommes maintenant les seuls défenseurs de la Constitution, du droit, de la République, du pays. (Oui! oui! très-bien. — Des cris de « Vive la Rép-ablique ! » se font entendra.) Ne nous manquonspas à nous-mêmes, et s'il faut succomber devant la force brutale, l'histoire nous tiendra compte de ce que, jusqu'au dernier moment, nous avons résisté par tous les moyens qui étaient en notre pouvoir. (Bravos et applaudissements.)