ASSEMBLÉE NATIONALE
Séance du 20 décembre 1848.— Présidence du citoyen Armand Marrast.
Le citoyen Waldeck-Rousseau, rap[orteur de la commissim chargée de vérifier les élections du Président de la République. — .... Citoyens représentants, les suffrages recueilli sur la surface de la Répiibliqiie doivent être attribués aux divers candidats désignés, dans la proportion suivante, arrêtée par le travail de votre commission :
Suffrages exprimés, 7 327 345 Le citoyen Napoléon Bonaparte en ft
obtenu, 6 434 226
Le citoyen Cavaignac, 1 448 107
Le citoyin Ledru-Rollin, 370 119
Le citoyen Raspail, 3ô 920
Le citoyen Lamariine, 17 910
Le citoyen Changarnier, 4 790
Voix perdues, 12 600
.... Citoyens représentant?, il y a neuf mois bientôt vous proclamiez sur le seuil de ce palais la République sortie des luttes populaires du 24 févjier. Aujourd'hui vous injprJmez à votre œuvre le sceau de la ratification nationale ! Ayez confiance : Dieu protège la France.
Le citoyen génSral Cavaignac, chef du pouvoir exécutif.
— Citoyens représentants, j'ai l'honneur d'informor l'Assemblée que MM. les ministres viennent de remettre à l'instant entre mes mains leur démission collective.
Je viens, à mon tour, remettre entre les mains de l'Assemblée les pouvoirs qu'elle avait bien voulu me confier.
L'Assemblée comprendra, mieux que je ne pourrais l'exprimer, quels sont les sentiments de reconnaissance que me laissera le souvenir de sa confiance et de ses bontés pour moi. (Très-bien I
— Longs et vifs applaudissements.)
Le citoyen Pb sident. — L'Assemblée nationale reçoit la démission des pouvoirs, et elle en donno acte. Je mets aux voix maintenant les conclusions de la commission.
(Ces conclusions, mises aux voix, sont adoptées à Tmiani-» mité.)
Le citoyen Présibent. — L'Assemblée a adopté les conclusions de la commission. En conséquence :
Au nom du peuple français,
Attendu que le citoyen Charles Louis Napoléon Bonaparte, né à Paris, remplit les conditions d'éligibilité prescrites par 1 article 'iii de la Constitution ; j , ♦„.
Attendu que, dans le scrutin ouveri sur toute 1 étendue du territoire de la République, pour l'élection du Président, il a réuni ^ çmajori té absolae des suffrages ;
En vertu des articles ^17 et kS de la Constitution, 1 Assemblée ionale le proclame Président de la République française, de-
ij.Ie présent jour jusqu'au deuxième dimanche du mois de
^' Aux termes du décret, j'invite le citoyen Président de la Republique à vouloir bien se transporter à la tribune pour y prêter
^'^Le citoyen Charles-Louis-Napoléon Bonaparte, Président de la République, monte à la tribune.)
Le citoyen Président de l'Assemblée. — Je vais lire la formule du serment :
c En présence de Dieu et devant le peuple français, représenté car l'Assemblée nationale, je jure de rest r fidèle a la République démocratique, une et indivisible, et de remplir tous les devoirs que m'impose la Constitution, j
Le citoyen Président de la République, levant la main : — Je
^Le^'citoyen Président de l'Assemblée. — Nous prenons Dieu et les hommes à témoin du serment qui vient d être prêté ; 1 Assemblée nationale en donne acte, ordonne qu'il sera transcrit au procès verbal, inséré au iionifeur, pubUé et affiché dans la forme des actes législatifs.
Le citoyen Président de la République. — Je demande la
^^Le «toyen Président de l'Assemblée. — Vous avez la parole. CMarques générales d'attention.) t «> j
Le citoyen Président de la République. — Les sulTrages de
la nation et le serment que je viens de prêter commandent ma
conduite future. Mon devoir est tracé, je le remplirai en homme
d'honneur. . . ,
I Je verrai des ennemis de la patrie dans tous ceux qui tente-
I aient de changer, par- des voies illégales, ce que la France ea-
Jtière a établi. (Très-bien! très-bien!)
1 Entre vous et moi, citoyens représentants, il ne saurait y avoir ■ de véritables dissentiments; nos volontés sont les mêmes. S Je veux, comme vous, rasseoir la société sur ses bases, affermir les institutions démocratiques et rechercher tous les moyens propres à soulager les maux de ce peuple généreux et mteliigent
qui vient de me donner un témoignage si éclatant de sa confiance. (Très-bien! très-bien!)
La majorité que j'ai obtenue, non-seulement me pénètre de reconnaissance, mais elle donnera au gouvernement nouveau la force morale sans laquelle il n'y a pas d'autorité.
Avec la paix et l'ordre, notre pays peut se relever, guérir ses plaies, ramener les hommes égarés et calmer les passions.
Animé de cet esprit de conciliation, j'ai appelé près de moi aes hommes honnêtes, capables et dévoués au pays, assuré que, malgré les diversit's d'origine politique, ils sont d'accord pour concourir avec vous à l'application de la Constitution, au perfectionnement des lois, à la gloire de la République. (Approbation.)
La nouvelle administration, en entrant aux affaires, doit remercier celle qui l'a précédée des efforts qu'elle a fails pour transmettre le pouvoir intact, pour maintenir la tranquillité publique. (IVIarques d'assentiment.)
La conduite de l'honorable général Gavaignac a été digne de la loyauté de son caractère et de ce sentiment du devoir, qui est la première qualité du chef d'un État. (Nouvelle approbation )
Nous avons , citoyens représentants , une grande mission à remplir : c'est de fonder une République dans l'intérêt de tous, et un gouvernement juste , ferme , qui soit animé d'un sincère amour du progrès, sans être réactionnaire ou utopiste. (Trèsblen !)
Soyons les hommes du pays et non les hommes d'un parti, et, Dieu aidant, nous ferons du moins le bien, si nous ne pouvons faire de grandes choses.
(Après ce di>cours, l'Assemblée entière se lève, et fait entendre à plusieurs reprises le cri de : Vive la République! — Le citoyen Louis Bonaparte se rend au banc où le général Gavaignac a été se placer, et ils échangent un serrement de main.)
Au moment où commençait la Présidence de Louis-Napoléon Bonaparte, le courant réactionnaire, qui s'était prononcé, depuis plusieurs mois déjà, contre les hommes et les choses de Février, conservait encore toute sa force.
Cette réaction tenait à bien des causes dont l'examen nous entraînerait trop loin. Nous nous bornerons à quelques brèves indications. Le pays avait été mal préparé à la pratique des institutions républicaines ; il n'en avait ni prévu, ni désiré l'avènement ; si, le premier moment de surprise passé, la République avait été accueillie avec un entraînement enthousiaste, sincère chez beaucoup de ceux même qui la devaient renier bientôt, ce sentiment, si unanime dans les mois de mars et d'avril, avait peu duré. Les violences des révolu-
tioQcaires extrêmes (15 mai), les attaques des socialistes autoritaires contre le principe de la propriété, l'horreur produite par la lamentable lutte de Juin avaient rejeté les masses vers le « grand parti de l'ordre », organisé par les anciens parlementaires royalistes, lesquels s'intitulaient « républicains honnêtes et modérés ». Les moyens d'action de fa coalition réactionnaire n'avaient cependant pas toujours été marqués au coin de l'honnêteté et de la modération. Le Gomité central du parti, — devenu fameux sous le nom de Comité de la rue de Poitiers, — avait dirigé contre les hommes les plus intègres du parti républicain une campagne de pamphlets et de libelles calounieux, dont le Comité faisait les frais, et qui étaient répandus par des centaines de mille exemplaires.
Les divisions intestines du parti républicain contribuaient d'ailleurs très-largement à faire perdre à ce parti son premier ascendant sur les masses, que le suffrage universel avait rendues souveraines.
Les élections de mai 1849 pour l'Assemblée législative se firent sous cette impression. Leur résultat fut d''plorable, au point de vue de l'affermissement de la Républi ]ue. Sur sept cent cinquante représentants, qui composèrent l'Assemblée, plus de cinq cents appartenaient à la coalition réactionnaire. Les orléanistes y étaient en grand nombre ; les légitimistes y exerçaient aussi une influence cons dérable. A peine comptaiton dans l'Assemblée deux C"int vingt ou deux cent trente républicains, de diverses nuances.
Il serait peut-être inexact de dire que la majorité royaliste de la Législative aspirât à un renversement violent des institutions républicaines. Très-disposée à tourner hypocritement la Constitution, elle eiît reculé devant une violation bratale. Ce qu'elle voulait, avant tout, c'était garantir, à tout prix, le maintien de l'ordre matériel et des intérêts particuliers de la classe moyenne. Malheureusement une passion funeste dominait cette majorité. Elle avait peur du peuple qui l'avait élue; elle avait peur de la liberté ; elle avait penr du suffrage universel; elle avait peur des républicains. L'idée que ceuxci pourraient, dans quelques années, prendre régulièrement, légalement, la direction des affaires l'épouvantait à l'égal d'une catastrophe irrémédiable.
C'est à ce sentiment qu'il convient surtout d'attribuer les mesures funestes qui soulevèrent contre l'Assemblée législative les ressentiments populaires, et creusèrent l'abîme où
elle tomba, entraînant dans sa chute la République et la liberté.
Au début l'accord fut complet entre Louis-Napoléon et l'Assemblée.
La destruction par la force de la République romaine, la restauration du pouvoir temporel du pape, la répression rigoureuse des tentatives de protestation contre cette expédition de Rome, que les républicains considéraient Comme la violation d'un principe inscrit dans le pacte fondamental, furent le premier résultat de cette entente cordiale entre le pouvoir exécutif et la législature.
Il n'est pas sans intéiêl de rappeler ici que la première attaque de Rome, le 29 avril 18^9, exécutée contrairement aux volontés de l'Assemblce constituante, suspendue après un vote tormel de cette Assemblée, avait été reprise, par ordre du Président Louis-Napoléon, dès qu'il avait connu le résultat des élections pour l'Assemblée législative.
La majorité de la nouvelle chambre avait couvert de son vote cet excès de pouvoir. L'essai de protestation de la Montagne, au 13 juin, avait eu pour résultat unique la proscription d'un grand nombre de représentants républicains.
A partir de ce moment, commença ce spectacle inouï d'une République, sous laquelle la qualité de républicain était un motif de suspicion et de persécution. Le gouvernement se livra à une soigneuse épuration des administrations publiques. Tout fonctionnaire suspect de républicanisme fut destitué. On n'a pas encore perdu le souvenir du nombre prodigieux de malheureux instituteurs primaires, qui furent victimes de cette réaction où les rancunes cléricales se mêlaient aux haines p: liiiques. Les procès de presse se multiplièrent. Les journaux démocrates étaient saisis sous les moindres prétextes, tandis que les feuilles royalistes ou napoléoniennes jouissaient d'une licence effrénée. La presse persécutée trouva néanmoins dans le jury, son seul juge aux termes de la Constitution, une puissante garantie ; elle put conserver ainsi, jusqu'au dernier moment, une somme de liberté qu'elle n'a plus retrouvée. Les accusations de complots ou de sociétés secrètes, suivies de longs mois de détention préventive, devinrent pour les républicains chose commune. Les départements furent soumis au régime de l'état de siège sous des prétextes futiles. Toutes les lois politiques, votées dans cette période, furent des monuments de défiance et de restrictions. Toutes les libertés furent atteintes; il n'en resta que ce qui était
couvert par des prescriptions formelles de la Constitution. Ce furent les coryphées du libéralisme parlementaire, les Thiers, les Berryer, les Barrot, les Mole, les Wontalembert, les Falloux, qui menèreot cette œuvre de réaction insensée. Aveuglement qu'ils devaient cruellement expier plus tard!
Deux incidents qu'il convient de noter se produisirent dans la deuxième moitié de 18-i9 : le discours de Louis-Napoléon à Ham et son Message du 31 octobre.
Le Président avait voulu revoir les lieux témoins de sa captivité. 11 y fut reçu avec soknnité. C'est en réponse à un toast du maire de Ham qu'il prononça la mémorable allocution qu'on va lire :
t Monsieur le Maire,
« Je suis profondément ému de la réception affectueuse que je » reçois de vos concitoyens-, mais, croyez-le, si je suis venu à « Ham, ce n'est pas par orgueil, c'est par reconnaissance. J'aï vais à cœur de remercier les habitants de cette ville et des « environs de toutes les marques de sympathie qu'ils n'ont cessé « de me donn- r pendant mes malheurs.
« Aujourd'hui qu'élu par la France entière, je suis devenu lo « chef lég-itime de cette grande nation, je ne saurais me glorifier c d'une captivité qui avait pour cause l'attaque contre un gouverf nement régulier. Quand on a vu combien les révolutions les t plus justes entraînent de maux après elles, on comprend à « peine l'audace d'avoir voulu assumer sur soi la terrible respon- « sabilité d'un changement. Je ne me plains donc pas d'avoir f expié ici, par un emprisonnement de six années, ma témérité t contre les lois de ma patrie, et c'est avec bonheur que, dans « les lieux mêmes où j'ai souffert, je vous propose un toast en « l'honneur des hommes qui sont déterminés, malgré leurs con- « victions, à respecter les institutions de leur pays. »
Le Message présidentiel du 31 octobre 18'i9 fut un vrai coup de théâtre. Louis -Napoléon congédiait son ministère et en installait un autre, à l'improviste, sans qu'il fût possible de découvrir un motif politique de ce changement.
Le ministère Barrol-Bufaure avait gouverné dans un accord parfait avec le Président et la majorité de l'Assemblée législative. Le Message n'expliquait cette crise ministérielle que par dts raisons vagues, inappréciables pour 1 observateur ignorant des mobil s secrets qui pouvaient déterminer le Président de la République.
Voici les passages saillants de ce Message :
t Pour raffermir la République, menacée de tous côtes par
« l'anarchie, pour assurer l'ordre plus efficacement qu'il ne l'a 9 élé jusqu'à ce jour, pour maintenir à l'extérieur le nom de la « France à la hauteur de sa renommée, il faut des hommes qui, « animés d'un dénouement patriotique, comprennent la nécessité « d'une direction unique et ferme et d'une politique nettement t formulée, qui ne compromettent le pouvoir par aucune irréso- « lulion ; qui soient aussi préoccupés de ma propre responsabilité « que de la leur, et de l'action que de la parole.
« .... La France, inquiète parce qu'elle ne voit pas de direc- € tion, cherche la main, la volonté, le drapeau de l'élu du 10 dé- « cembre.... Tout un système a triomphé au 10 décembre : car « le nom de Napoléon est, à lui seul, tout un programme. Il (t veut dire, à l'intérieur, ordre, autorité, religion, bien-être du « peuple ; à l'extérieur, dignité nationale. C'est cette politique 0 inaugurée par mon élection que je veux faire triompher avec « l'appui de l'Assemblée et celui du peuple. Je veux être digne « de la confiance de la nation, en maintenant la Constitution quo « j'ai jurée....
« Relevons donc l'autorité sans inquiéter la vraie liberté.... a Affermissons la religion sans rien abandonner des conquêtes de « la Révolution.... etc. »
La surprise, disors-nous, fut générale. Le ministère Barrot-Dufaure avait donné au Président le concours le plus énergique et le plus dévoué. Ils avaient fait ensemble l'expédition romaine et les élections pour l'Assemblée législative; ils avaient ensemble rcsisté à la manifestation parisienne du 13 juin, écrasé l'insurrection lyonnaise, mis plusieurs départements en état de siég-e, renvoyé trenle-huit représentants républicains de.ant la Haute Cour de justice. Ils avaient relevé l'autorité, affermi la religion en restaurant le pape-roi, et toutes ces choses avaient été accomplies dans une harmonie parfaite avec la majorité de l'Assemblée législative.
Les contempopains se livrèrent aux commentaires les plus divers sur ce brusque Manifeste. Les noms des nouveaux ministres ne signifiaient absolument rien. C'étaient MM. d'Hautpjul, de Rayneval, Ferdinand Barrot (ne pas confondre avec son frère Odilon), Rouher, Fould, Bineau, Dumas, de Parieu, Des Fossés, tous personnages d'assez mince autori'.é, en ces temps-là.
Oa prétendit, entre autres choses, que le renvoi subit du ministère Barrot-Dufaure avait été cau?é par le refus des principaux membres du cabinet de présenter k l'Assemblée nationale un projet de loi demandant trois millions de suppléments de frais de représentation, en faveur du Président de la République. La Constitution avait fixé son traitement
à six cent mille francs par an, et l'Assemblée constituante, peu avant de se séparer, lui avait accordé un crédit de six cent mille autres francs, pour frais de représentation, somme que tous les écrivains napoléoniens ont déclarée «misérable. » Le Constilulionnel, dirigé alors par le docteur Yéron, publia un grand article pour réfuter ces bruits; il affirma que l'ancien ministère avait eu , lui-même , l'intention de proposer à l'Assemblée l'octroi de ce supplément de crédit. M. Duiaure contesta très- vivement, dans un autre journal, l'assertion du Constitutionnel. Cette dernière feui.le venait de passer, en ce moment, de l'inspiration de M. Thiers à la dévotion complète aux intérêts de la présidence *.
La ligne politique suivie par le Président de la République et ses nouveaux ministres pendant toute la session législative, qui s'ouvrait en ce moment, n'est pas la cbose la moins singulière à noter, en présence du langage tenu par Louis-Napoléon dans le Message du 31 octobre. Le Président se borna, comme il avait fait depuis la réunion de l'Assemblée législative, à suivre la majorité, et à gouverner d'accord avec elle, dans toutes les questions importantes, sans montrer, plus qu'il ne l'avait fait jusqu'alors, « la direction, la main, la volonté, le drapeau de l'élu du 10 décembre, s
Pendant ce temps, un pnénomène important, qui n'a peutêtre pas été suffisamment remarqué, se produisait dans le pays. L'idée républicaine gagnait au sein des populations, en province surtout, infiniment plus de terrain qu'elle n'en avait perdu depuis les premiers mois de 1848.
Les excès rétrogrades de l'Assemblée législative avaient rejeté dans le mouvement démocratique la fraction trè.>nombreuse et très-influente du parti républicain, qui avait soutenu la politique du général Cavaignac, et qui, après les journées de juin, avait contribué à réagir. L arrogance du parti prêtre, si puissant dans l'Assemblée législative, devon'i intraitable depuis l'expédilion romaine, avait stimulé l'esprit voltairien de la bourgeoisie. L'effacement des révolutionnaires extrêmes, joint aux progrès croissants du socialisme libéral — ce qu'on appelle aujourd'hui Coopération — sur le socialisme autoritaire, avaient facilité un rapprochement sincère entre toutes les nuancts du parti républicain. La résolution, unanimement prise par les démocrates, d'attendre
1. Voir, à ce sujet, et pour tout ce qui touche aux bruits doot il est fait mention, les Nouveaux Mémoires du docteur Véron, p. 60, .. 92.
paisiblement les élections générales de 1852, de renooeer a tout appel à la violence, de se cantonner dans la Constitution, d'user des libertés encore intactes pour éclairer le suffrage universel, propager l'idée républ-cuine parmi les paysans, et n'attendre ainsi le triomphe définitif que du jeu régulier des inhttutions ri^publicaines, cette résolution, disons-nous, en même temps qu'elle déconcertait les calculs de la réaction, donnait une force nouvelle à la propagande démocratique. Les républicains déployaient d'aillturs tact d'ardeur, une telle fièvre de prosélytisme, que leur riomphe aux é'ections de 1852 ne paraissait plus douteux. Telle était, du moins, l'opinion de leurs adversaires alarmés dès les premiers mois de l'année 1850.
Les élections partielles de mars et d'avril, à Paris et dans plusieurs départements, furent favorables aux can^iidats républicains. A Paris, les diverses nuances de la démocratie avaient fusionné *. L'impression produite par ces élections, qui révélaient quelles puissantes racines la République avait jetées déjà dans la population, fut extrême. A la Bourse, la rente baissa de 2 fr. 20. Au seio de la majorité royaliste de l'Assemblée, ce fut un«î a' arme folle. On ne se donna pas même la peine de réfléchir à cette considération si naturelle, qu'il ne s'agissait, après tout, que d'une défaite partielle ; on se crut en péril.
Les conservateurs de l'Assemblée législative , tant était prédommante leur terreur d'un triomphe légal des républicains en 1852, ne reculèrent pas devant la pensée de porter la main sur la base même de la Constitution, sur le suffrage universel.
Alors fut préparée la trop fameuse loi du 31 mai 1850, qui, d'un trait de plume, rayait trois millions d'électeurs.
Dans cette circonstance déci.'^ive se produisit un fait que l'historien serait conp^ible de ne pas mettre en lumière. Le Président Louis-Napoléon agit parfaitement d'accord avec la majorité. On a dit qu'il montra une répugnance très-vive en pré ence de celte proposition de restreindre le suffrage universel. Les faits démentent cette assertion. Le ministère du
1. M. Granier de Cassa?nac, Histoire de la chute de Louis- Philippe, de la République et du rétablisse ment de V Empire, page 127, dit à ce sujet . « Li Lourg»ois e parisienne vota la liste teut entière, entraînée «au dernier m 'ment par le journal qui représente le mieux ses égare- « ments et ses défaillances. » Uae note de M. de Cassagnac nomme ce journal : c'est It Siècle.
31 octobre, ce ministère institué, au dire du Message présidentiel, pour affirmer plus spécialement la responsalilité personnelle du Président de la République, pour montrer la main, la volonté de l'élu du 10 décembre, ce ministère revendiqua l'honneur de présenter, au nom du pouvoir exécutif, la loi qui mutilait le suffrage universel.
M. Baroche, qui était entré ultérieurement dans le cabinet, convoqua au Mmistère de l'intérieur, le 3 mai, une commission de dix-sept membres choisis par l'Assemblée parmi les diverses nuances de la droite réactionnaire, jour élaborer d'urgeu' e la nouvelle loi électorale. Il faut reproduire ioi les noms de ces préparateurs d'une mesure qui a exercé une influence si décisive sur les destinées de la deuxième République. C'étaient MM. Benoît d'Azy, Berryer, Beugnot, da Éroglie, Buffet, de Ghasseloup-Laubat, Daru, Léon Faucher, Jules de Lasteyrie, Mole, de Montalembert, de Montebello, Piscatory, de Sèze, le général de Saint-Priest, Thiers et de Vatimesnil.
Le rapport fut lu le 18 mai par Léon Faucher : l'urgence décrétée, et la discussion commença sur le-champ.
Le ministère et les orateurs de la majorité soi^tinrent, malgré le bon sens et l'évidence, que leur projet de loi ne violait pas l'article de la G 'nsiitution qui garantissait le droit de suffrage, sans conditions de cens, à tout citoyen français âgé de vingt et un ans, jouissant desesdroits civils et poliiiques. Ils se basaient sur cet argument, ditrne des plus tristes do teurs de l'école jésuitique, que la loi réKlementaire du 15 mars 18^8, exigeant pour l'inscription d'un citoyen sur leslisies électorales six moiS "ie résidence dans la commune, on poiivait, sans enfreindre le pacte fondamental, exiger trois années (pourquoi pas vingt ou trente ?) au lieu de six mois.
La majorité emportée par ses passions réactionnaires ne réHéchit a rien, n'écouta rien. Vainement les orateurs républicams lui démontrèrent ils non-seulement l'inconstiiutinnnalité, mais encore l'at surdité flagrante de ce projet de loi, qui allait priver arbitrairemeut de leurs droits politiques une multitude de citoyens honorables, que la nature de leurs professions empêchait de résider trois années consécutives dans une même commune; vainement démontrèrent-ils que le moie deconbtatati'iu du domicile — preuve de trois années d'inscription sur le rôle 'les impositions — était un rétablissement indirect du cens électoral, prohibé en termes iormels
par la Constitution; vainement muliip'ièrent-ils les avertissements prophétiques; la majorité vota la loi.
Cette violation évidente de la Constitution, dans l'une de ses dispositions fondamentales, transformait radicalement la situation. Elle introduisait dans le pays un élément de perturbation profonde, remettait tout en question, et provoquait la guerre civile à échéance fixe. Les républicains, en effet, contre lesquels était dirigé ce coup d'État parlementaire, laissèrent passer sans résistance matérielle la loi du 31 mai; mais ils ne dissimulèrent pas que si le suffrage universel n'était pas rétabli avant les élections générales de mai 1852, ils se considéreraient comme autorisés à revendiquer le droit écrit dans la Constitution, les armes à la main, s'il le fallait.
En votant la loi du 31 mai, la majorité réactionnaire pensait avoir garanti l'ordre social contre les anarchistes, avoir simplement épuré le suffrage universel, en en excluant ce que M. Thiers appelait « la vile multitude » ; elle s'était suicidée.
Dès lors alla grandissant, chaque jour, au sein de cette foule honnête, timide, satisfaite, passionnée pour la tranquillité, qui compose les trois quarts des classes moyennes de Fiance, ce mal, dont les contemporains n'ont pas oublié la prodigieuse intensité, la peur de 1852.
Il est incontestable qu'une multitude de braves gens perdaut tout sang-froid, affolés par les déclamations furibondes de la presse réactionnaire, crurent, de très-bonne foi, à l'imminence d'un aCreux cataclysme social, à la présence au milieu d'eux de hordes de barbares prêts à se ruer sur leurs familles et leurs propriétés.
Il est non moins incontestable que ces épouvantés étaient prêts à acclamer, comme un sauveur, quiconque les délivrerait du « spectre rouge, » de la presse libre, de la tribune, qui avaient causé tout le mal, et écarterait, à quelque prix que ce fût, cette affreuse échéance de 1852.
Cependant, la session législative de 1850 ne s'était pas termmée sans amener quelques froissements entre la majorité et le Président de la République. Les chefs parlementaires de la droite n'avaient pu pardonner à Louis-Napoléon son langage altier du 31 octobre. La docilité, apparente du moins, avec laquelle il s'était prêté à leurs vues, durant toute la session et surtout dans la grande affaire de la loi du 31 mai, n'avait pu les désarmer.
Le supplément de crédit de trois millions pour frais de
représentation demandé par le Président ne fut accordé qu'a- ,].rès une discussion pleine d'aigreur, et à la faible majorité de 46 voix sur 662 volants. Peu de jours après, l'appoint fourni par la fraction légitimiste à la gauche ri^publicaine entraîna le rejet d'un projet de loi qui livrait au Président, en l'investissant de la nomination des maires dans tor,t-s les communes, le peu qui subsistait encore de franchises municipales.
Au commencement d'août, l'Assemblée se prorogea jusqu'au 11 novembre suivant. La rupture était aès lors à peu près consommée enire le Président et la majorité.
Malgré la netteté de ses protestations de respect à la Constitution et de dévouement à la République, Louis-Napoléon passait toujours, aux yeux du plus grand nombre, pour aspirer à l'Empire. On n'admettait pas qu'ayant en main des moyens si puissants de se saisir de la dictature, il pût se défendre de rêver un 18 brumaire.
Les excès de zèle de ses partisans contribuaient d'ailleurs à entretenir ce sentiment de méfiance. Le langpge des journaux napoléoniens, — élyséens, comme on disait alors, — était aussi clair que possible. Ils con.'^puaient journelleraent la Constitution et demandaient le rétablissement de l'Empire, sous le voile transparent d'une proroL-ation des pouvoirs présidentiels.
Louis-Napoléon cependant s'était renfermé dans un système de réserve qui ne donnait prise à aucune accusation directe. Son Message du 31 octobre, très-constitutionnel d'ailLurs, n'avait été suivi d'aucun acte qui permît de lui attribuer l'intention positive d'attenter aux droits que l'Assemblée nationale tenait de la Constitution.
Aussi, grande fut l'émotion, lorsque l'on vit, pendant les vacances de l'Assemblée, le Président de la République se départir avec éclat de son attitude circonspecte, et tenir un langage dont la portée menaçante fut comprise par tous les contemporains, bien que ce langage fût accompagné de protestations contre l'idée d'un Coup d'Etat.
C'est durant le cours d'un voyage entrepris dans les départements que furent prononcées ces allocutions fameuses. A Lyon, le Président disait :
« Je ne suis pas le i'eprésentant d'un parti, mais le rcprc en- « tant des deux grandes rrianifestations nationales qui, en 1-04 « (établissement du premier Empire) comme en 1848 (-o''' i v.t
Paris. 2
«Ja Présidence), ont voulu sauver par l'ordre les grands prin- «'cipes de la Révolution française. Fier de mon origine et de « mon drapeau, je leur resterai fidèle; je serai tout entier au « pays, quelque chose qu'il exige de moi, abnégation ou persévé- « rance.
« Des bruits de Coup d'État sont peut être venus jusqu'à vous, a Messieurs; mais vous n'y avez pas ajouté foi; je vous en rec mercie. Les surprises et les usurpations peuvent être le rêve « des part s sans appui dans la nation ; mais l'Élu de six millions « de suffrages exécute les volontés du peuple, il ne les trahit « pas....
1 Mais, d'un autre côté, si des prétentions coupables se rani- « maient et menaçaient de compromettre le repos de la France, « je saurais les réduire à l'impuissance, en invoquant encore la « souveraineté du peuple, car je ne reconnais à personne le droit a de se dire son représentant plus que moi. a
A Cherbourg, vers la fin de son voyage, faisant allusion aux vœux émis pariout de voir commencer de grandes entreprises de travaux publics, Louis-Napoléon disait :
« Ces résultats tant désirés ne s'obtiendront que si vous me a donnez le moyen dk' les accomplir, et ce moyen est tout entier (T dans votre concours àfortifier le pouvoir et à écarter les dangers « de l'avenir.
« Po rquoi l'Empereur, malgré la guerre, a-t-il couvert la a France de ces travaux impérissables qu'on retrouve à chaque « pas, et nulle part plus remarquables qu'ici ? C'est qu'indépen- « damment de son génie, il vint à une époque où la nation, fati- « guée de révolutions, lui donna le pouroir nécessaire pourabat- « tre l'anarchie, coml altre les factions, et faire triompher, à 8 l'exiérieur parla gloire, à l'intérieur par une impulsion vigou- « reuse, les mtérèts généraux du pays. »
On se rendra aisément compte de l'émotion produite par ces paroles et d'autres analogues , prononcées à Besançon, à Reiras, à Gien, si l'on veut bien remarquer que Louis Napoléon, président poi:r quatre ans, en vertu de la G'.jnsti ution républicaine, n'avait pas même prononcé le nom de la R'^publique, de c»'tie République à laquelle il avait spon'anément offert, le 26 septembre 1848, son serment de reconnaissance, son sernent de dévouement*; qu'il n'avait pas dit un mot du respect dû à la Constitution,
1. Voir plus haut le discours de Louis-Napoléoa i l'Assemblée constituante.
soient) etleraent jurée par lui, le 20 décembre ; qu'il paraissgLÎt ecfifi oublier totalement la premier magistrat de la République, pour remettre en scène le prétendant à l'Empire.
Les incidents qui se produisirent peu après, à la suite de la revue fameuse du 10 octobre 1850, à Satory, portèrent cette émotion au comble.
Les troupes de l'armée de Paris avaient défilé devant le Président, l'infanterie, en ordre admirable, mais silencieuse, ainsi que le comportait Is règlement militaire, la cavalerie, au contraire, au signal de quelques-uns de ses chefs, poussant d'immenses acclamations : « Vive Napoléon I vive l'Empereurl »
Le Président, étonné du silence de l'infanterie, avait pris des informations sur le terrain même; il en était résulté que le général Neumayer, commandant la première division, consulté par le colonel du ib' léger sur l'opportunité de faire crier ou de laisser crier aux soldats « vive Napoléon ! vive l'Empereur! «avait répondu en rappelant l'esprit et la lettre du règlement militaire : le silence sous les armes Quelque étrange que la chose puisse paraître à ceux qui réfléchiront à ce fait, que le cri de « vive l'Empereur! » était alors im cri séditieux, il est inconstestable que le général Neumayer fut privé de son commandement par le Président de la Répu^ clique, pour avoir empêché ces cris inconstitutionnels, en rappelant aux colonels sous ses ordres les prescriptions du règlement militaire*.
Cette destitution causa un véritable scandale. La Commission permanente de l'Assemblée s'en émut, non moins que de quelques incidents dont nous dirons un mot tout à l'heure. On s'étonna du silence du général Changarnier, commandant en chef de l'armée de Paris. La disgrâce du général Neumayer semblait l'atteindre directement luimême, car nul ne pouvait penser que le général Changarnier se prêtât à une restauration de l'Empire, au profit de Louis- Napoléon. Le 2 novembre, le général Changarnier rompit enfin le silence et fit lire aux corps de troupes placés sous son commandement l'ordre du jour suivant :
e Aux termes de la loi, l'armée ne délibère point ; aux termes
1. Ce que nous disons là n'a jamais été contesté, même par les écrivains bonapartistes le» plus notoirement connus pour leur partialité. (Voir VUistoire de la chute de Louis-Philippe et de la restauration d,e VEmpire, par M. Grjinier de Cassagnac, Ii« volume, p. 196 et 197.)
« des règlements militaires, elle doit s'abstenir de toute démons- « tration et ne proférer aucun cri sous les armes.
« Le général en chef rappelle ces dispositions aux troupes pla- « cées sous son commanden-ent. »
Le général Neumayer avait été remplacé dans son commandement dès le 31 octobre.
Pendant que se passaient ces événements, une association bonapartiste, fameuse en ce temps-là, la Société du Dix Décembre, remplissait Paris du bruit de ses exploits. Les membres de la société ne se bornaient pas à manifester leur enthousiasme pour Louis-Napoléon par des cris inconstitutionnels; il leur était arrivé, maintes fois, de se ruer, à coups de gourdins, sur les citoyens qui se permettaient soit de désapprouver leurs manifestations, soit simplement de ne pas y prendre part.
La Commission permanente de l'Assemblée eut le tort de prendre trop au sérieux la Société du Dix Décembre. Une révélation absurde, faite par un agent de police, fit croire," un instant, à un complot, formé par quelques individus de cette société, pour assassiner le général Ghangarnier et le Président de l'Assemblée, M. Dupin. La fable était ridicule. La )reuve en fut bientôt faite, et le public en rit aux dépens de a Commission permanente. Ceci se passait peu de jours avant la reprise aes travaux de l'Assemblée nationale.
La session allait se rouvrir au milieu d'une situation devenue plus que délicate. Les incidents que nous venons de raconter avaient répandu dans les esprits la conviction qu'un Coup d'État du Président menaçait l'Assemblée nationale et l'existence même de la République.
D'autre part, les visites faites par un grand nombre de membres de la majorité royaliste aux prétendants des deux branches de la famille de Bourbon faisaient redouter aux républicains quelque complot parlementaire, tendant à une restauration orléaniste ou légitimiste.
Le Message présidentiel du 12 novembre 1850, qui était attendu avec une extrême curiosité, modifia subitement la situation.
Jamais, depuis le solennel serment du 20 décembre ISiS, Louis-Napoléon n'avait affirmé avec plus d'énergie, dans un langage plus empreint d'honnêteté et de franchise loyale, son immuable résolution de respecter la Constitution et de demeurer fidèle à l'engagement d'honneur qu'il avait pris.
Le lecteur en jugera par les lignes suivantes :
c J'ai souvent déclaré, disait Louis-Napoléon, lorsque l'occasion s'est offerte d'exprimer publiquement ma pensée, que je considérerais comme de grands coupables ceux qui, par ambition personnelle, compromettraient le peu de st bilité que nous garantit la Constitution. C'est ma conviction profonde; elle n'a jamais été ébranlée. Les ennemis seuls de la tranquillité publique ont pu dénaturer les plus simples démarches qui naissent de ma position
« La règle invariable de ma vie politique sera, dans toutes ^es circonstances, de faire mon devoir, rien que mon devoir.
e 11 est aujourd'hui permis à tout le monde, excepté à moi, ae vouloir hâter la révision de notre loi fondamentale. Si la Constitution renferme des vices et des dangers, vous êtes tous libres do les faire ressortir aux yeux du pays. Moi seul, lié par mon serment^ je me renferme dans les strictes limites qu'elle a tracées.
« L'incertitude de l'avenir fait naître, je le sais, bien des
appréhensions en réveillant bien des espérances. Sachons tous i"aire à la patrie le sacrifice de ces espérances, et ne nous occupons que de ses intérêts. Si, dans cette session, vous votez la révision de la Constitution, une Constituante viendra refaire nos lois fondamentales et régler le sort du pouvoir exécutif. Si vous ne la votez pas, le peuple, en 1852, manifestera solennellement l'expression de sa volonté nouvelle. Mais, quelles que puissent être les solutions de l'avenir, entendons-nous, aHn que ce ne soit jamais la passion, la surprise ou la violence qui décident du sort d'une grande nation
c Ce qui me préoccupe surtout, soyez-en persuadés, ce n'est pas de savoir qui gouvernera la France en 1852, c'est d'employer le temps dont je dispose, de manière que la transition, quelle qu'elle soit, se fasse sans agitation et sans trouble.
« .... .Je vous ai loyalement ouvert mon cœur. Vous ré rendrez à ma franchise par votre confiance, à mes bonnes intentions par votre concours, et Dieu fera le reste, s
Ces nobles paroles eurent un retentissement immense. Elles furent accueillies avec une confiance dont le langage des journaux du temps fait encore foi. Qui eût osé douter de la sincérité de sentiments exprimés en de pareils termes?
Les incidents survenus pendant la proro^^'ation furent presque oublii.'s.Une sorte de transaction amiabb, — la retraite du ministre de la guerre comme compensation du déplacement du général Neumayer, — parut avoir mis fin à l'affaire de la revue de Salory. Jusqu'au mois de janvier 1851, la bonne harmonie sembla tout à fait rétablie entre le Prési-
dent de la République et les chefs de la majorité de l'Asseinblée.
Le 2 janvier, un journal napoléonien, la Patrî$, publia tout à coup des extraits d'instructions, données aux chefs de corps de l'armée de Paris par le commandant en chef. On y lisait entre autres choses ceci :
« Ne pas écouter les représentants.
t Tout ordre qui ne provient p is du général en chef est nul.
« Toute réquisition, sommation ou demande d'un fonctionc naire civil, judiciaire ou politique, doit être rigoureusement c écartée. »
Ces instructions avaient été rédigées en 1849, dans un moment où l'on pouvait craindre une lutte armée dans les rues de Paris. Il n'en résultait pas moins des paragraphes
âue nous ^iecons de citer une négation plus ou moins directe u droit qui appartenait à l'Assemblée nationale de veiller à sa propre sûreté et de requérir les troupes nécessaires à cet effet.
Dès la séance du 3, le représentant Napoléon Bonaparte, cousin du Président, proposa un vote de blâme contre le général Changarnier, auteur de ces instructions. C'était bien évidemment une manœuvre concertée pour mettre en conflit le général et l'Assemblée nationale ; mais la macceuvre était peu adroite. Le général Changarnier déclara que ces instructions avaient deux ans de date, qu'elles avaient eu pour but de maintenr l'unité de commandement pendant le combat, qu'elles lui avaient été suggérées par l'expérience des journées de Juin, mais qu'elles ne s'appliquaient nullement aux circonstances paisibl s du temps présent. Il s'empressa de déclarer en outre qu'il n'avait jamais songé à contester le droit de l'Assemblée, agissant par l'intermédiaire de son bureau, de requérir directement les troupes nécessaires pour sa sûreté.
La majorité était trop bien convaincue du dévouement du commandant en chef de l'armée de Paris au pouvoir parlementaire, pour s'arrêter à la proposition Napoléon Bonaparte. Elle passa à l'ordre du jour, en témoignant sa conliance au général Changarnier,
Huit jours après, le général était destitué de ses fonctions de commandant en chef de l'armée de Paris.
Louis-Napoléon venait de briser le seul obstacle qui cou-
vrît l'Assemblée nalionala contre un coup d'Etat militaire, si un pareil coup d Etat était jamais tenté par le chef du pouvoir exécutif. Il était certain que tant que le général Ghangarnier eonservercit le commandement en chef des troupes stationnées à Paris, le parlement n'avait rien à redouter.
La majorité sentit toute la portée du coup qui venait de la frapper. Ses métiances se réveillèrent ; son irritation fut extrême. Mais que pouvait-elle faire? La mesure prise par le Président de la République était parfaitement légale : il n'avait agi qu'en vertu des pouvoirs réguliers qu'il tenait de la Constitution.
Un grand débat s'engagea au sein de l'Assemblée législative. Li'est alors que M. Thiers prononça le fameux mot : l'Empire est fait. C'est alors encore que le même orateur s'avisa, — un peu tard, — des mérites que pouvait avoir la forme républicaine et proclama la nécessité de se rattacher sincèrement à la Constitution.
M. Pascal Duprat avait exprimé l'opinion des républicains sur ce conflit entre la majonté et le Président, en disant, quelques jours avant, à M. Thiers lui-même, dans le dixième bureau de l'Assemblée :
( Nous n'avons pas une grande confiance dans le dévouement a du prince Louis-Napoléon à la République ; mais nous avons c encore moins de confiance dans le vôtre et dans celui du généa rai Ghangarnier. Nous n'avons pas vu sans ombrage la revue t de Satory; mais, pendant ce temps-là, était-ce pour défeodre « la République que vous alliez, les uns à Glaremout, les autres « à Wiesbaden'? »
C'est dans ce même débat que M. Baroche, alors ministre du Président de la République, protestait avec une énergie indignée contre tout soupçon d'aspiration au rétablissement de l'Empire.
Vo ci quelques extraits de ce discours, prononcé le 15 janvier :
c Si l'on vient dire, s'écriait M. Baroche, qu'on ne peut se
dissimuler que, depuis quelque temps, il y a près du pouvoir
e une tendance à montrer peu de foi dans nos institutions, à con-
« sidérer comme transitoire et éphémère la forme du gouverne-
1. C'est à Cîaremont qu'habitai nt les princes d'Orléans, et le comte de Chambord avait passé 1 auiomne à Wicibaden.
« ment sous lequel nous vivons, k semer dans tous les rangs de ï la société le doute de l'avenir, à préconiser les bienfaits du « gouvernement absolu, et à aspirer, dans un avenir indéter- « miné, à une restauration impériale.... je réponds que les paf rôles du Président, qui a prêté serment à la Gon-ttitution, à « cette tribune, et qui a renouvelé ce serment par son Message « du 12 novembre 1850, repoussent bien loin de son esprit et de « son cœur toute pensée d'un retour au gouvervement de l'Em- « pire. N'avez-vous pas encore présentes à la mémoire les der- « nières phrases du Message du 12 novembre, où, dans le lan- « gage le plus énergique, dans un langage qui est, comme l'a e dit lui-même M. le Président de la République, celui d'un « homme qui n'a d'autre pensée que de faire son devoir, d'un t homme qui a seul prêté serment à la Constitution, vous rec connaissant à vous le droit de la réviser dans les formes lé- « gales, il déclare, en même temps, que, quant à lui, il n'a pas « autre chose à, faire que de remplir son devoir d'honnête î homme en l'exécutant, en la maintenant contre les adversaires a de toute nature qui pourraient vouloir la modifier.... M. le t Président est le seul auquel on ne puisse attribuer des pensées « de restauration.... Il a pris l'engagement d'honneur de main- 0 tenir la République ; il le tiendra, et l'Assemblée peut être as- « surée qu'elle n'a pas besoin d'autre garantie que cette affirî mation. »
L'Assemblée néanmoins déclara, à la majorité de 415 voix contre 276, « qu'elle n'avait pas confiance dans le ministère. »
Les 415 voix se composaient de la gauche entière et de la moitié environ de l'ancienne majorité.
Quelques jours après ce vote, un nouveau ministère constitué, le 24 janvier 1851, déposait une demande de dix-huit cent mille francs de crédit supplémentaire, en faveur du Président delà République, toujours pour frais de représentation.
La demande fut mal accueillie. La majorité acheva de se diviser sur cette question. Le 10 février, la dotation demandée fut rafusée par 396 voix contre £94.
Le docteur Véron, alors rédacteur en chef du Constitutionnel, nous révèle, dans ses Mémoires, que la situation pécuniaire de Louis-Napoléon et de la plupart de ses amis était en ce temps-là fort précaire. Au moment où le commandant Fleury, aide de camp du Président, allait remplir en Afrique une mission de confiance, dont nous parlerons tout à l'heure, quatre traites, de dix mille francs chacune, fournies par le Président de la République, furent refusées par un
banquier célèbre, homme d'ordre cependant et nullement hostile à Louis Napoléon*.
Avant de reprendre l'analyse des événements parlementaires qui suivirent le rejet de la do'a'ion, nous devons donner place à de très-curieuses révélations, faites, peu après le 2 décembre, par un écrivain napoléonien, M. P. Mayer, sur des faits qui remontent à la date où nous sommes parvenus,
c Ou nous nous trompons fort, a dit cet écrivain, ou les premiers «t germes du Coup d'Etat qui devait éclater dix mois p!us tard ff couvèrent alors et devinrent peu à peu une volonté rr.êtée, et (t nous pouvons dire que si les événements dont nous retraçons » l'histoire, viennent, en fait, de se passer sous nos yeux, en « principe leur nécessité avait été reconnue et leur éclosion rêvée « depu's le premier mois de l'année actuelle*. »
Cette assertion n'a pas été contestée. M. P. Mayer donne plus loin quelques détails, infiniment précieux à connaître, sur ce que l'on peut appeler les premières mesures préparatoires des « événements » qui devaient éclater plus tard.
A l'époque de la destitution du général Changarnier, le Président pouvait déjà, selon M. Mayer, compter sur le concours dévoué de l'armée, prise dans son ensemble. Il y avait toutefois certaines difficultés. M. Mayer s'explique sur ces difficultés et sur les moyens employés pour y remédier d'une façon assez complète pour qu'il suffise de citer textuellement :
e Mais, composé comme il Tétait encore, l'état major général, « — les généraux seul? étaient à craindre, — n'offrait peut-être « pas d'assez complètes garanties, car les plus âgés pouvaient c man:[uer d'audace et la grande majorité des plus jeunes figurait c dans le parlement. Une idée toute impériale triompha de cette « alternative, et M, de Persigny, cet ardent et infatigable cheva- « lier du napoléonisme, se voua avec enthousiasme à la réalisa- « tion de ce mot de génie négligemment jeté parle Président, et î dont l'expédition de Kabylie peut expliquer aujourd'hui la pro- « fondeur et la portée : c Si nous faisions des généraux? »
< La graine n'en manquait pas. Un des plus brillants officiers « de notre cavalerie, le brave et sympathique commandant Fleury, e fut chargé d'apprécier les courages , d'évoquer les dévoue-
1. Nouveaux Mémoires d'un bourgeois de Paris, par le docteur L. Véron, p. 330.