SERA FUSILLÉ
On a dit que plus de virgt des prisonniers de la rue Montorgueil furent ainsi fusillés sur-le-champ. Nous ne saurions affirmer si ce nombre est exact. Le général Magnan dit dans son rapport que quarante insurgés furent tués à cette barricade, mais il ne spécifie pas combien furent tués en combattant et combien furent passés par les armes après avoir été pris. On raconte que deux des exécutés échappèrent comme par miracle. L'un deux, M. Voisin, conseiller général de la Haute- Vienne, avait été passé par les armes et laissé pour mort sur la place. Recueilli par une vieille femme, il fut conduit à l'hospice Dubois. ^lalgré ses quinze blessures, il fut sauvé. Au mois de mars, il était en convalescence; la police s'empara de lui; il fut emprisonné au fort d'Ivry et plus tard déporté en Afrique.
Ces détails ont été donnés par plusieurs de ses compagnons de captivité, qui les tenaient de sa bouche ^
M. le docteur Deville a aussi raconté que, peu de jours avant qu'il fût arrêté Ini-même, il avait remarqué à la Charité, dans le service de M. Velpeau, un blessé provenant
1. Nous empruntons ce fait à un récit de M. Schœlclier. Voir à l'Appendice une lettre rectifiant les détails du fait que nous avons emprunté à M. Schœlcher. (Soie de l'edilion populaire.)
de la barricade de la rue Moctorgueil qui avait été fusillé, après avoir été pris, et qui survivait encore malgré onze blessures. C'était, a dit M. Deville, un homme de Rouen. Nous trouvons ailleurs, cité parmi ceux des républicains qui succombèrent en même temps que Denis Dussoubs, le nom de Paturel (de Rouen) ; c'est sans doute le blessé vu à la Cbarité par le docteur Dsville.'
Le lecteur comprendra que si nous insistons sur des faits de ce genre, c'est qu'il y a un réel intérêt historique à constater si l'arrêté du général Saint-Arnaud ne fut, comme on pourrait le penser, qu'une mesure comminatoire, un simple moyen d'intimidation, ou bien si cet arrêté inouï a été vraiment mis à exécution.
Or, les citations déjà faites et celles qui vont suivre n'établissent que trop la réalité des fusillades sommaires de prisonniers.
Nous ferons remarquer que les journaux ou les livres auxquels nous empruntons les extraits ci -dessous, ayant été publiés en l'absence de toute liberté de presse, le gouvernement peut être considéré comme reconnaissant lui-même la réalité des faits qui y sont énoncés.
Le général Magnan a dit dans son rapport officiel, en parlant des barricades de la rue Beaubourg : « Tous les obstacles furent enlevés au pas de course, ceux qui les àé' iendàieni passés par les armes. »
Le Moniteur parisien^ du 6 décembre, a raconté le fait suivant :
c Un ancien gardien de Paris, reconnu comme ayant fait partie « de la bande des Montagnards de Sobrier et de Caussidière (en « 1348), passait aujourd'tiui, vers deux heures après-midi, sur « le pont Saint-Michel, et menaçait les gardes républicains qui « étaient en sentinelle. Arrêté et conduit à la Préfecture de c police, on a trouvé sur lui des munitions de guerre et deux c poigards. Comme il opposait une vive résistance aux gardes « qui le conduisaient, persistant dans ses menaces et proférant ( des cris de mort contre les agents de l'autorité, h chef du € poste Va fait fusiller par deux de ses soldats dans la rue de € Jérusalem. Il avait une blessure au bras droit , et ses « mains étaient encore toutes noircies par la poudre des barric cades. >
Dans une liste de morts, n'appartenant pas à l'armée, dressée par les soins de M. Tréhuchet, chef du bureau de la salubrité à la Préfecture de polies, liste dont nous parlerons
encore plus loin, on trouve six N... . avec cette mention : INCONNUS, dont on n'a pu constater l'identité, passés par les armes ou trouvés morts sur les barricades. »
Le Moniteur parisien., déjà cité, dit dans un article, publié BOUS la rubrique, Journée du 5 :
c Une femme du peuple portant vingt- cinq poignards a été c arrêtée, ce soir, et fusillée par les soldats du 36° de ligne. »
M. Mauduit, dans son livre : Révolution militaire (p. 238), raconte ce fait :
0 Un individu, porteur d'armes sous sableuse, ayant été arrêté c au moment où il voulait forcer la consigne, fut fusillé à l'ent trée du Pont-Neuf, et son corps jeté dans la Seine, etc.... Il se « nommait Berger, jardinier à Passy. 11 a survé u à sa blessure, c et a osé protester de son innocence en disant que sa carabine « était bors de service, tandis qu'elle était cbargôe. »
Le même capitaine Mauduit dit, p. 240 :
i 11 n'y eut rien de sérieux dans la Cité; tout s'y borna à un a émeutier tué et à trois individus arrêtés, porteurs d'armes, de « munitions, de pro.lamations ou de fausses nouvelles, et qui « furent passés par les armes et lancés dans la rivière. »
La Patrie du 14 décembre a pubb'é une lettre, signée Vincent N..., caporal aux chasseurs, dans laquelle on lit ce qui suit :
a A la deuxième barricade, dans une maison d'où l'on a tiré le plus à'i coups de fusil, et où nous sommes entrés, nous avons trouvé plus de trois cents insurgés. On aurait pu les passer à la baïonnette ; mais comme le Français est toujours humain, nous ne l'avons pas fait. 11 n'y a que ceux qui n'ont pas voulu se rendre qui ONT ÉTÉ FUSILLÉS suR-LECHAMP. Dans une chambre, nous en avons trouvé qui demandaient pardon, en criant : Nous n'avons rien fait, nous faisons des remèdes pour les blessés; mais ils avaient bien soin de cacher plusieurs moules et cinq ou six cuillers ou fourchettes en plomb avec lesquelles ils fondaient des balles. Nous avons tué un individu qui en tombant criait : Ne me tuez pas, car ce serait malheureux de mourir pour dix francs.
«Je craignais beaucoup les émeutes à Paris; je croyais toujours que l'on se battait pour un parti ou pour l'autre, ou bie contre des ouvriers qui demandaient du travail. Mais on n'a pas trouvé parmi ces individus un ouvrier digne de figurer au nom' bre des travailleurs. Ce sont des hor)imes qui sont poussés par l'argent^ et qui se battent sans savoir ni pour qui, ni pourquoi
Ils ne cherchent qu'à piller. Les ouvriers intelligents, ainsi que les habitants, les dénoncent eux-mêmes ou les font prendre. Les habitants ne sont contents que quand ils voient la troupe garder leurs maisons.
« Nous avons passé plusieurs nuits dehors sur les boulevards, mais nous n'étions pas malheureux. Tous les habitants vidaient leurs raves pour donner du vin aux soldats^ faisaient la soupe et donnaient du bois pour nous chauffer toute la nuit; on criait de de toutes parts: Ne les ménagez pas^ fusillez-les de suite, s
Bien que tous les détails contenus dans cette lettre ne paraissent pas dignes de foi, elle nous a semblé cependant assez caractéristique pour être reproduite.
Complétons par deux autres citations d'une portée un peu différente, mais encore dignes d'intérêt.
M. Mayer dit :
a M. le général Herbillon faisait donner le fouet aux insurgés « âgés de moins de vingt ans qu'on lui amenait, et les livrait aux a sergents de ville j
Après quoi l'écrivain bonapartiste ajoute :
« La bénignité du fils d'Hortense (Louis-Napoléon) se commu- « quait, comme sa volonté absolue, aux derniers agents du or gouvernement *. »
M. Mauduit raconte un épisode qui fait le pendant de celui-ci :
Une compagnie de voltigeurs du 51*, postée, dit-il, rue Meslay, se chauffait avec les débris d'un omnibus qui avait servi de base à une barricade ; les roues et le timon avaient brûlé, lorsque, vers une heure après minuit, les soldats se mirent en devoir de briser la caisse de la voiture pour la jeter au feu. Un gamin en sortit, qui s'y était blotti au moment de la prise de la barricade.
« En voilà encore un ! s'écrièrent les voltigeurs. Il faut le fu- « siller, car certainement il a tiré sur nos frères.
« On le fouille, et, sous sa blouse, l'on découvre un pistolet et « un poignard. Les voltigeurs le conduisent au capitaine pour « prendre ses ordres, et voici le châtiment qui lui fut infligé :
« Près de là, on avait déposé dans une maison , le cadavre « d'un clairon de chasseurs à pied, tué à l'attaque des barricades « des Arts-et-Métiers. Près de ce clairon se trouvaient égalece ment les cadavres de deux hommes du peuple.