Jlistoin du 2 décembre, par P. Mayer, pages 165 et
« Tu vas demander pardon à ce clairon, et à genonx^ lui dit le « capitaine. — Ce n'est pas moi qui Tai tué, répondit le gamin « en pleurant. — Qui m'en répond ? Et d'ailleurs, tu en as peut- « être tué d'autres. Ainsi, demande-lui pardon ou sinon!... Et le « gamin se met à genoux, et demande grâce à ce malheureux «: soldat. « Ce n'est pas tout. Tu vas maintenant passer le reste « de la nuit avec tes camarades et leur victime, et plus tard, on « verra ce que l'on devra faire d'un petit polisson de ton espèce.... » a Et la porte estrefermée sur lui. Mais, soit par remords, soit par « terreur de se trouver ainsi seul dans l'obscurité, et côte à côte & avec trois cadavres, le gamin frappa bientôt vio'emment à la « porte, en conjurant de l'arracher au supplice moral qui lui était « infligé.
« Le capitaine, croyant la leçon assez forte, le fit sortir et le « renvoya à ses parents. »
Il nous faut revenir maintenant aux événements qui s'étaient passés sur les boulevards Bonne-Nouvelle, Poissonnière, Montmartre et des Italiens.
■ De tous les épisodes des journées de décembre, il n'en est pas qui aient laissé une impression plus profonde dans les souvenirs de la population parisienne. Il n'en est pas dont on ait plus parlé dans les conversations privées, sur lesquels on ait pu recueillir plus de détails oraux; mais en même temps, il n'en est pas sur lesquels on ait moins écrit.
Depuis quinze ans, c'est à peine si, dans les livres ou les journaux, on y a fait quelques rares allusions. Il semble que ces faits accomplis au grand jour, en plein Paris, dans les quartiers les plus beaux et les plus riches de la capitale, soient considérés comme un mystère dont la divulgation serait interdite.
Les narrateurs officieux du Coup d'État sont sobres de détails. Les uns glissent rapidement sur les faits ; les autres ne racontent que fort peu de chose, mais se livrent à d'étranges commentaires, employant, pour faire allusion à un événement qu'ils ne décrivent pas, des précautions de langage qui ne semblent justifiées par rien dans leur récit.
Nous allons chercher à dégager le vrai sur cet événement douloureux; nous allons le faire en rapprochant les diverses j indications que nous avons pu recueillir çà et là dans ce quia .' été publié en France, et peut-être arriverons-nous, par une critique rationnelle de ce qui a été dit, à établir ce qui fut réellement.
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Prenons d'abord le rapport du général Magnan, Le commdanten chef de l'armée de Paris fait à peine une allu-
sion aux faits du boulevard, et encore dans des termes fort
inexacts :
a Le3 rassemblements, dit-il, qui ont voulu essayer de se re- (( former sur ;es boulevards, ont été charges par le cavalerie du ï général Pieibeli, qui a essuyé, la à hauteur delà rue Montmar- ■s tre une assez vive fusillade. 2
Pas un mot de plus. Rien qui rappelle le canon, tirant à obus, sur l'hôtel Sallandrouze et sur le magasia Billecoq, une grêla de balles s'abattant sur toutes les façides, depuis le Gymnase jusqu'aux Bains chinois, sur plus de huit cents mètres de boulevard !
M. Granier de Gassagnac, qui écrivait plusieurs années plus tard, a dit :
« Un incident remarquable avait signalé le passage de ces trouc pes sur le boulevard intérieur. Au moment où la brigade Reiff bell venait d'atteindre, sans coup férir, le boulevard Mont- « martre, des coups de fusil, tirés par des mains gantées^ pirtir e: de diverses maisons. E'ie s'arrêta un instant, et, aidée de c tirailleurs d inf mterie de la bri^adu Canrobert, qui firent « feu terrible sur les fenêtres, elle ouvrit les portes des maiso « ennemies à coups de canon. La leçon fut courte, mais sévère < et, dès ce moment, le boulevard élégant se le tint pour dit '. j
Ainsi, pour M. de Cassagnac, l'événement des boulevards n'est rien de plus qu'un « ii^cident remarquable, x> une leçon courte, mais sévère, donnée par la troupe aux « gants jaunes » qui avaient tiré sur elle.
On va voir que M. P. Mayer, qui écrivait au lendemain des événements, et dont l'enthousiasme napoléonien ne le cède pas à celui de M. Granier de Cassagnac, est cependant bien loin d'envisager les faits de la même façon. Il parle de « cinquante ou soixante infortunées victiLaes, » d'un c deuil éiernel » qui a attristera la patrie et l'humanité, » de « sang innocent et irréparable. »
Mais citons textuellement :
« A la suite de la bataille du k, où des passants inoffensifs t avaient été victimes de la terrible fusillade des brigades Reibell « et C-mro'.ert, les plus monstrueuses exagérations coururent I Paris et la France. On parlait de centaines, de milliers même « de personnes massacrées de sang-froid par des soldats ivres de
1. Hi toire de la chute de Louis-Philippe, etc., par Granier de Cassagnac, V volume, p. 428 et 429.
« sang et de poudre.... Ces calomnies n'ont pas été détrui- « tes, etc.». »
Suit une analyse de la liste des morts, dressée par M. Trébuchet, chef du bureau de la salubrité k la Préfecture de police, liste d'après laquelle, dit M. Mayer, le total des morts n'appartenant pas à l'armée serait de cent quatre-vingt-onze, pas un de plus.
Cela dit, M, Mayer continue en ces termes :
» C'est trop, sans doute, et un deuil éternel attristera l'huma- « nité et la patrie au souvenir des cinquante ou soixante inforc tunées victimes du guet-apens, dans lequel tombèrent à la fois c les tués et les tueurs, car cette décharge meurtrière ne fut c qu'une riposte aux coups de feu tirés sur les soldats par des « gens qui comptaient bien « exploiter le massacre ; » « sans c doute le sang innocent est irréparable et crie justice dans le cœur « des bons citoyens, quand les mauvaises passions crient venc geance ; mais enfin ce malheur, qui pouvait être plus immense c encore, n'a eu ni les proportions excessives que lui prêta la « malveirance, ni le caractère atroce que la démagogie victoc rieuse, par exemple, n'eût pas manqué de donner à son tiiom- « phe. Si quelque chose enfin pouvait attcnuer ce désastre, et nous ( nous ne dirons pas consoler, mais rassurer la douleur publique, c c'est que la conscience du gouvernement eut la satisfaction c douloureuse d'avoir prévu dès la vrille, et d'avoir tout fait, du « moins, pour em;ècher cette sinistre éventualité. La proclamaa tion du préfet de police disait clairement à tout le monde : c N'allez pas sur les boulevards ; ne vous mêlez pas aux attrou- ( pements, car ils seront dissipés par les armes et sans sommae tiens préalables, i II est hors de doute que si la troupe assaillie f par tant de côtés à la fois n'eût pas pris le parti d'écraser in- « stantanément et exemplairement l'insurrection, la guerre civile « durerait encore. Cela dit tout, et aux yeux, non pas des « gens de bien qui n'ont pas attendu le lendemain pour se pro- « noncer, mais des faibles et des incertains, justifie tout"^. s
Huit mois après l'événement, le Moniteur vnivcrsel publia, dans son numéro du 30 août 1852, la note suivante qui a certainement trait aux événements du boulevard :
« Le gouvernement ne s'émeut pas des injures. Il n'y répond ( pas; mais, lorsqu'il s'agit de faits audacieusement et outrngeu- ( sèment défigurés, son devoir est toujours de rétablir la vérité.
t Le Times, convaincu de dénigrements prémédités, ne se dé-