Histoire du 2 décembre, par P. Mayer, p. 131, 132 et
2. HisLoire d'un Coup d État, par Belouino, avec préface d'Âmédée de Cesena, p. 53.
3. Nouveaux mémoires d'un bourgeois de Paris, par le docteur L. Véron, p. 329.
Il y a un sérieux intérêt historique à le constater.
Mais revenons à l'Assemblée législative.
Le rejet de la dotation avait achevé de mettre le désarroi le plus complet dans la majorité. Cette droite, si compacte quand il s'agissait de prendre des mesures de rigueur coutre les républicams, achevait de se discréditer par de misérables quereil^'S intestines. Les légilimistps faisaient échouer la proposition Greton, tendant à l'abrogation des lois d'exil cuntre les princes des anciennes familles régnantes, afin d'empêcher la candidature à la Présidence d'un prince de la famille d'Orléans. Les orléanistes sciodés en deux csanps, fusioiiis^eSj c'est-à-dire partisans d'un rapprochement enire les deux branches de la maison de Bourbon et orléanistes purs, se déchiraient entre eux. Les journaux royalistes se disputaient bruyamment la succession de la Képublique. Les feuilles napoléoniennes continuaient leur système d'attaques contre la Lonstitution. Le Conslitutionj'K'l pubhaiït, dans le courant du mois d'avril, une série d'articles dans lesquels, au mépris des dispositions formelles du pacte fondamental, il excitait l'Assemblée nationale à proroger, par décret dictatorial, les pouvoirs du Président de la République pour une période de dix années.
Cependant, un nouveau ministère avait été constitué dont les principaux membres étaient MiM. Léon Faucher, à l'intérieur, Biroche, aux affaires étrangères, Fould, aux finances, Rouher, à la justice, Buffet, au commerce. G- cabinet avait pour but ostensible d'amener un rapprochement entre le pouvoir exécutif et la majorité sur le terrain de la révision légale de la Constitution de \SkS.
L'Assefublée législative arrivait à fa troisième année de législature, et, en vertu de l'arti.de 3 de la Coustitutiou, elle avait le droit de convoquer une Assemblée de révision, à la condition toutefois que le vote de révision aurait été rendu à la majorité des trois quarts des votants.
Dans l'automne de 1850, les Conseils généraux des départements avaient formulé des vœux à ce sujet. Depuis cette époqu-, un vaste pétitionnement tendant au même but avait été organisé parles agents de ladmini^tration. Le succès en avait été noiab'e, mais non tel qu'on a f)ien voulu le dire On avait obtenti onze cent mille signatures, plus ou moins authentiques, sur lesquelles moins de quatre cent mille demandaient la prolongation des pouvoirs du Présidem de la République. C'était en réalité, et en admettant même l'au-
thenficité des signatures, un chiffre à peine égal au tiers des électeurs rayôs par la loi du 31 mai, au dixième du nombre total des électeurs inscrits avant cette lui funeste.
Les vœux des Conseils généraux n'avaient pas été beaucoup plus caractéristiques, touchant la prorogation des pouvoirs du Prtsident. Six de ces conseils sur quatre-vingt-dix exprimèrent seuls le vœu de l'abrogation de Tarticle 45, interdisant la réélection de Louis-Napoléon, avant un intervalle de quatre années,
Dar.s tout le courant de mai 1851, les pétitions révisionnistes défilèrent sur le bureau de l'Assemblée législative. La majorité, d'abord hésitante, se rattacha bientôt très-loyalement à l'idée de la révision. IVIM. Berryer, de Monlalembert, Mole, de Broglie, Odilon Barrot, Dufaure se prononcèrent énergiquement dans ce sens. Il faut leur rendre cette iustir: que la pensée de résoudre légalement, paisiblement les dilficultés de l'avenir, pensée fort honorable, fut celle qui les détermina.
Le 28 mai, la proposition formelle fut déposée par M. de Broglie, d'accord avec le ministère. Elle avait été résolue dans une réunion de représentants de la droite, dite réunion de la rue des Pyramides, qui comptait parmi ses membres, MM. Daru, de Broglie, de Montalembert, Léon Faucher, Baroche, etc.
C'est ce moment où la majorité, à peu près reconstituée, en harmonie avec le cabinet, se montrait disposée à voter la révision qui eût permis d'abroger l'article 45, c'est ce moment même qui fut choisi psr le Président de la République, avec un bien régulier à-propos, {.our prononcer un discours équivalant à une véritame déclaration de guerre contre l'Assemblée nationale.
Louis-Napoléon s'était rendu à Dijon pour l'inauguration d'un chemin de fer. Là, dans un banquet donné en son hon- Deur, il tint le langage suivant :
« La France ne veut ni le retour à Fancien régime, quelle que « soit la forme qui le déguise, ni l'essai d'utopies funestes et « impraticables. C'est parce que je su s l'adversaire le plus na- 0 turel de l'un et de l'autre qu'elle a placé sa confiance en moi.
« .... Eu effet, si mon gouvernement n'a pu réaliser toutes « les améliorations qu'il avait en vue, il faut s'en prendre aux
<r manœuvres des factions Depuis trois ans, on a ])« reinar-
« quer que fai Pujours été secondé par V Assemblée quand il s'est « agi de ccrubatlre le désurdre par des mesures de compression
k Mais lorsque y ai voulu faire le bien, améliorer le sort des popu- « lations, elle m'a refusé ce concours....
f Si la France reconnaît qu'on n'a pas eu le droit de dispo9"r « d'elle sans elle, la France n'a qu'à le dire : mon courage et « mon énergie ne lui manqueront pas. »
a repuis que je suis au pouvoir, j'ai prouvé combien, en pré- « sence des gra:ids intérêts de la société, je faisais abstractiou « de ce qui me touche. Les attaques les plus injustes et les plus t violentes n'ont pu me faire sortir de mon calme. Quels que « soient les devoirs que le pays m'impose, il me trouvera décidé « à suivre sa volonté. Et croyez-le bien. Messieurs, la France « ne périra pas dans mes mains. »
Le ministre de l'intérieur, M. Léon Faucher, qui assistait au banquet, fut si effrayé de l'effet qu'allait produire ce lacgapfê menaçant, qu'il repartit précipitamment pour Paris aOn d'empêcher l'insertion au Moniteur des passages agressifs contre l'Assemblée, notamment de ceux que nous avons soulignés. Ils furent connus néanmoins * et causèrent une irrita'ion d'autant plus vive que la majorité donnait au Président les plus évidentes marques de bon vouloir par son attitude dans la question de la révision. Le langage de Louis-Napoléon ne saurait surprendre néanmoins ceux qui savent qu'il avait en ce moment à peu près pris son parti, et que sa principale préoccupation était de « faire des généraux. »
Le général Changarnier dit à la tribune, le 3 juin, à propos du discours de Dijon :
« On n'entraînerait contre l'Assemblée ni un bataillon, ni un^ t compagnie, ni une escouade, et Ton trouverait devant soi les « chefs que nos soldats sont accoutumés à suivre sur le chemin « du devoir et de l'honneur. Mandataires de la France, délibé- « rez en paix ! a
Le Président de la République dut sourire de ce langage
du général Changarnier. Un prochain avenir devait prouver combien l'illustre général se méprenait sur les dispositions de l'armée et sur les effets de l'obéissance passive, toutes choses que Louis-Napoléon appréciait avec infiniment plus de justesse.
1. Ces passages se retrouvent dans les journaux du temps; ils ont éfé rétablis, avec quelques légères variants?, dans les OEuvres de Napo- ,léon m, tome III, p. 21.
Paris. 3
Le Président de la République ne se faisait sans doute pas non plus d'illusions sur le sort du projet de révision soumis à l'Assemblée nationale. Dans ce cas spécial, la ^^auche républicaine était maîtresse de l'issue du débat. Les républicains disposaient d'environ deux cent vingt voix, chiffre supérieur au quart des votants , et par conséquent suffisant pour invalider, aux termes de l'article 3, un vote de révision. Or , sur cette question , les républicains étaient unanimes. Républicains modérés, montagnards, socialistes, considéraient comme un devoir étroit de s'opposer à la révision aussi longtemps que la loi du 31 mai ne serait pas abrogée. Ils ne pouvaient, en effet, sans trahir la cause de la souveraineté du peuple, consentir à ce (jue la Gonstitu- Sion de 1848, élaborée par une Constituante issue du suffrage universel, fût révisée par une Assemblée qui aurait été le produit d'un mode de suffrage édicté en violation formelle de la Constitution elle-même. Le parti républicain n'aurait pu , sans renier son principe fondamental , accepter de transaction à ce sujet. Le général Cavaignac tint dans cette question le même langage que les orateurs de la Montagne.
Aussi, le débat sur la révision ne saurait-il avoir pour l'historien qu'une importance secondaire , malgré l'intérêt passionné qu'il excita et les belles joutes oratoires dont il fut l'occasion. Le résultat était inévitable.
Le vote eut lieu le 21 juillet 1851. Quatre cent ouarantesix voix se prononcèrent pour la révision et ' aeux cent soixante-dix -huit contre. C'était quatre-vingt-dix voix de
Îilus qu'il n'en fallait pour constituer le quart suffisant pour e rejet de la proposition.
Un enseignement ressort néanmoins du scrutin : c'est que la majorité était demeurée presque tout entière favorable à la révision , et cela, malgré les menaces du discours de Dijon.
Un certain nombre d'orléanistes votèrent seuls avec les républicains. On comptait parmi eux MM. Thiei-s, de Rémusat, Creton, Bedeau, Baze, etc.
L'Assemblée nationale se prorogea peu après, le 10 août.
Les panis restaient, à l'issue de cette session, plus aigris, filus divisés que jamais.
La majorité parlementaire, qui avait reçu de si rudes atteintes du pouvoir exécutif, qui se sentait menacée, qui croyait à tort ou à raison aux projets d'usurpation prêtés au Président de la République, la majorité, disons-nous, n'avait
D'un autre côté , le parti républicain était plein de confiance dans l'avenir. L'union était revenue dans ses rangs. Bien qu'on échangeât souvent, de nuance à nuance, quelques récriminations sur le passé, on n'en avait pas moins agi avec ensemble depuis 1849, surtout depuis la loi du 31 mai 1850.
Les progrès inouïs de la propagande républicaine — socialiste, disaient les réactionnaires — dans les populations agricoles du Centre, de l'Est et du Midi semblaient le gage d'un triomphe assuré pour 1852. Les démocrates comptaient bien obtenir avant ce terme l'abrogation de la loi du 31 mai.
Ils redoutaient peu les projets de Coup d'État attribués à Louis-Napoléon. Ils partageaient l'opinion du général Changarnier sur les dispositions de l'armée, et ils mettaient, par dessus tout, une confiance sans bornes dans l'attachement du peuple de Paris et des départements à la cause républicaine.
L'attitude du pouvoir exécutif à leur égard, aussi bien que celle des partis royalistes , n'étaient pas faites pour diminuer leur confiance dans le triomphe final.
Il faut lire les journaux réactionnaires du temps, noter les débats des Chambres, parcourir les comptes rendus des tribunaux, pour se faire de nos jours une idée des craintes que manifestaient les partis monarchiques, en présence du progrès de l'idée républicaine.
Dans le courant de cette année 1851, on vit des départements complètement agricoles, loin des grands centres, déclarés ingouvernables par le pouvoir et mis en état de siège : le Cher, la Nièvre, la Drôme, l'Ardèche.
La presse départementale du « parti de l'ordre » poussait un grand cri d'alarme : « Le socialisme gagne les paysans 1 »
Si les chefs parlementaires de la droite se préoccupaient des empiétements du Président de la République, il est incontestable que la masse de leurs adhérents ne voyait le péril que dans le triomphe des « rouges » en 1852.
Les conservateurs, en province, se sentaientdébordés. Plus que jamais, ils demandaient un a sauveur. »
Quelques extraits d'une brochure fameuse, le Spectre rouge, de Romieu, donneront une idée de la situation d'esprit, produite chez un grand nombre de conservateurs, par cette épidémie de la peur de 1852. Nous citons textuellement:
€ Charlemrtgne, placé entre l'antiquité mourante et le monde t nouveau qui naissait, avait fondé le seul système solide, celui c de la force s' appuyant sur la foi. De son œuvre, et sans dessein « préconçu, sortit le régime féodal; de tous ceux que l'Europe a « essayés, c'est encore le meilleur (page 32). »
< Ce n''était pas assez que les classes moyennes fussent ganc grenées de ce mal nouveau, l'instruction sans éducation, il falc lait qu'il gagnât jusqu'aux villages, et ce fut un des sages du a temps, M. Guizot, que la Providence marqua du doigt pour o accomplir l'extrême désordre. » (Allusion à la loi de 1833 sur l'instruction primaire.) « Je ne regretterai pas d'avoir vécu dans « ce triste temps, si je puis voir une bonne fois chasser et fustia ger la foule^ cette bête cruelle et stupide dont j'ai toujours eu « horreur (page 91). »
« Cette société de procureurs et de boutiquiers est à l'agonie, « et si elle peut se relever heureuse, c'est qu'un soldat se sera « chargé de son salut. Le canon seul peut régler les questions de 0 notre siècle, et il les réglera, dût-il arriver de la Russie. .. 0 a bourgeois! ce n'est pas vous qui représentez l'ordre, c'est la « force seule qui en est le symbole..,. Le sabre est devenu l'élé- « ment civilisateur.... Je vous dis, ô bourgeois, que votre rôle est « fini. De 1789 à 1848 il n'a que trop duré. .. L'ordre social a « pour unique et réel soutien, non votre ridicule amas de codes, € mais le fort rempart hérissé de baïonnettes et d'artillerie qu'on « appelle l'armée..,. Quel qu'il soit, le rôle du chef est simple. ( Prendre d'une main ferme la dictature absolue, et se substituer c à tous les textes qui nous ont gouvernés depuis soixante ans c (pages 60 à 94, passim). »
Aujourd'hui que dix-sept années nous séparent de ce temps de passions, nous avons peine à comprendre les terreurs soulevées par l'approche des élections de 1852. Il nous paraît insensé que l'éventualité de voir se transformer en majorité cette minorité républicaine dont les principaux chefs se nommaient Michel (de Bourges), Charras , Cavaignac, Jules Favre, Crémieux, Victor Hugo, Quinet, Marc-Dufraisse, e\ jamai? pu paraître une catastrophe qu'il fallût éviter par le sabre et le canon.
C'est un fait cependant, un fait incontestable et sans lequel lesévénementssubséquentsdemeureraient incompréhensibles.
Un mois ne s'était pas écoulé depuis la prorogation de l'Assemblée nationale, que des bruits de Coup d'Etat se répandaient avec insistance. Cette fois, la rumeur ne manquait pas de fondement.
Il paraît que la mission du commandant Fleury en Afrique avait pleinement réussi. Le Président de la République pou-
vait compter sur le concours des généraux de l'armée de Paris. Elle avait déjà pour commandant en chef le général Magnan, qui devait prendre une part si active au 2 décembre. L'un aes écrivains bonapartistes que nous avons déjà cixés, M. Belouino, a donné, au sujet de ce Coup d'État qui faillit être exécuté pendant les vacances parlementaires, des détails fort circonstanciés :
« Tout était donc prêt du côté de l'armée, dit M. Belouino, c pour les éventualités d'un Coup d'État. Il fut sur le point d'aa voir lieu, lors de la dernière prorogation de l'Assemblée. C'eût « été une faute, et une faute grave.
t La France ne voyait pas tncore assez clairement les com- <r plots parlementaires. Elle aurait pu croire que le prince agis- « sait dans un but d'intérêt personnel et d'ambition. Le préfet de 0 police d'alors y poussait fortement. Beaucoup de personnages « dévoués au prince agissaient de même. Ce furent M. de S dnt- « Arnaud et le général en chef Magnan, principalement, qui « firent abandonner ce projet, en faisant valoir les raisons qui « demandaient qu'on en ajournât l'exéculion.
t Le Président, ses ministres, quelques hauts fonctionnaires, « connaissaient les conspirateurs ; mais cela ne suffisait pas. Ea 0 dissolvant l'Assemblée en pleine paix, on se donnait les appa- « rences de l'illégalité. L'Assemblée pouvait se réunir dans une a ville de province, y rendre ses décrets, dresser pouvoir contre a pouvoir. Que serait -il advenu? La moindre conséquence eût « été une guerre civile acharnée. Le socialisme n'eût pas hésité « à prendre provisoirement la Constitution pour drapeau, et les « partis de l'Assemblée eussent accepté pour défenseurs les sol- « dats de la Jacquerie. Tels étaient les motifs puissants qu'in- « voquaient les adversaires du Coup d'État pendant la proroga- « tion. « L'Assemblée trahira bien assez ses complots, disait le « général Magnan, attendons qiCelle nous donne barre\ »
D'autres écrivains bonapartistes, notamment M. Mayer et le docteur Véron, ont placé, parmi les causes qui firent ajourner le Coup d'État, un désaccord survenu entre le Président de la République et le préfet de police, M. Carlier. C'est ce dernier, paraît-il, qui aurait élaboré et préparé, dans ses détails, le plan d'exécution — de concert avec l'auteur du Spectre rouge, Romieu, s'il faut en croire le docteur Véron; — mais il n'admettait pas que le rétablissement du suffrage universel rentrât parmi les mesures politiques à prendre dans le Coup d'État.