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Opinion du Gers du 92 décembre

à soixante personnes se tenait au café Pech, lieu de réunion ordinaire des démocrates. Aucun des chefs influents du parti n'y avait manqué. On résolut, sans attendre aucun mot d'ordre d'Auch, de s'emparer immédiatement des autorités, et l'exécution fut fixée au lendemain matin K

Il parait que le sous-préfet fut mal renseiené sur le résultat de cette délibération, car le soulèvement le surprit à Timproviste. Le jeudi madn, dès sept heures, le tocsin sonnait à l'éo-lise ôt deux tambours parcouraient les rues en battant la générale.

Cet açpel ne produisit d'abord que peu d'effet. Les chefs durent payer de leur personne.

Trois avocats, MM. Boussès , Pascau et Passama, un négociant, M. B. Lasserre, se trouvèrent seuls en armes sur la place. Leur premier soin fut de s'emparer de la :\Iairie. Cet édifice , aujourd'hui démoli , occupait le centre de la place. Il se composait d'un étage élevé sur quatre arceaux formant un hangar ouvert. Ils entrèrent sans obstacle; la Mairie était vide. A peine étaient-ils redescendus que le maire de Mirande, M. Buroi, se présenta accompagné du commissaire de police, Dupuy, et du secrétaire de la Mairie, Boubée. Couché en joue par B. Lasserre, le maire se retira ainsi que le commissaire de police ^.

Cependant le bruit du tocsin et de la générale avEit fait accourir auprès du sous-préfet quelques-uns de ses amis, résolus de partager ses dangers dans ce moment critique. Entre autres se trouvaient MIM. Devèze, adjoint, et Labadens, secrétaire de la Sous-Préfecture.

Une première bande d'insurgés ne tarda pas à s'y présenter. Elle était d^u nombreuse et composée en partie de trèsjeunes gens. Un jeune homme à la mise élégante, à la tournure distinguée, la conduisait. C'était M. Eugène Terrail.

Il frappa à la porte de la Sous-Préfecture. Le sous-préfet, ceint de son écharpe , parut. Quelques personnes se tenaient derrière lui.

Voici le sens , sinon le texte exact, des paroles qui furent échangées :

« Au nom du peuple, je vous somme de vous joindre à nous pour défen Jre la Constitution, dit Terrail.

1. Mémorial des Pyrénées du 10 décembre; Opinion du Ge^s du 22.

2. L'exactitude de ces détails, sur le début de l'insurrection mirandaise, nous a été confirmée par M. Boussès.

— Je n'ai pas de sommation à recevoir de vous , vous êtes en rébellion, et mon devoir est de réprimer l'émeute, répondit le sous-préfet.

— Bien ! vous vous rendez complice du Président ; je vous arrête, au nom du peuple ; suivez-moi à la Mairie! » s'écria Terrail en le saisissant par son écharpe.

Il n'avait pas achevé ces paroles qu'un coup de pistolet, tiré par un fanatique, se faisait entendre, et M. Grabias s'affaissait entre les bras des citoyens qui l'accompagnaient*.

M. Terrail se retourna indigné, demandant qui avait fait feu. Un grand désordre se fit dans le groupe d'insurgés fbrt grossi en cet instant. Les citoyens qui soutenaient le sous-préfet l'entraînèrent à l'intérieur en refermant vivement la porte derrière eux. La blessure de M. Grabias était heureusement fort légère. Une seule chevrotine l'avait atteint dans le cou. Quelques minutes après, le docteur Siam entra à la Sous- Préfecture, et donna les premiers soins à M. Grabias.

Cependant on entendait au dehors le bruit de la foule qui était devenue nombreuse. Toute résistance était inutile. Il fallut que chacun s'occupât de pourvoir à sa siàreté. Le souspréfet trouva asile dans une maison voisine. Le propriétaire le fît réfugier dans une cachette oii Ton pouvait croire qu'il serait difficilement découvert.

Pendant ce temps, un faux bruit du plus fâcheux caractère euflammait la foule de colère. Lorsque Terrail s'était retourné vers les insurgés, demandant qui venait de faire feu, plusieurs avaient répondu qu'aucun d'eux n'avait tiré, que c'était le sous-préfet lui-même qui avait tiré le coup de

fùstolet sur lui, Terrail. Malgré les dénégations de celui-ci, e bruit s'en était répandu en un clin d'œil, et l'on peut juger de l'effet produit sur une foule exaltée et peu sympathique au sous-préfet*.

Bientôt une croisée enfoncée donna passage au peuple qui se précipita dans l'intérieur de la Sous-Préfecture. Il est à remarquer que tous ces hommes, qui se seraient peut-être portés aux derniers excès sur la personne du sous-préfet, respectèrent ce qui lui appartenait. Dans cette invasion tumultueuse rien ne fut dérobé. M. Boussès, entré des pre-

1. M. Cantaloup, vétérinaire, a été condamné à mort, contumace, par le Conseil de guerre de Bayonne comme auteur de cette tentative de meurtre. (Voir à ce sujet la note D à l'appendice.)

2. Ce faux bruit s'est si bien répandu que beaucoup de gens le racontent encore ainsi dans le pays, et de très-bonne foi.

miers, voyant l'exaltation du peuple, craignit non pas le pillage, mais une scène de dévastation. Il crut urgent d'improviser une autorité. C'était un homme très-énergique. Il se proclama ?ous-préfet. Reconnu, séance tenante, et acclamé par le peuple, il commença à donner des ordres avec le plus grand sang-froid, et commanda l'évacuation de la Sous-Préfecture. La foule qui, même en temps de révolution, aime à se sentir commandée, obéit. Un corps de garde fut placé à l'entrée.

Les rues voisines étaient encombrées d'hommes armés. On fouillait minutieusement les maisons, cherchant le souspréfet. Celle où il avait trouvé asile avait été plusieurs fois visitée sans qu'on eût découvert sa retraite. La foule s'impatientait, s'irritait de cette recherche infructueuse. Des cris peu rassurants se faisaient entendre, lorsqu'une immense clameur retentit, M. Grabias était pris.

Un charpentier, le sieur L..., dit T..., avait fini par découvrir la cachette du sous-préfet. L..., quoique très-chaud démocrate, n'était pas un méchant homme. Il rassura le sous-préfet et lui conseilla de crier : Vive la Constitution. M. Grabias, assure-t-on, parut k la lucarne du grenier et s'exécuta.

La situation était critique. On peut tout craindre dans les moments d'exaltation de la fouie. Un crime allait, peut-être, être commis; les chefs du mouvement comprirent qu'il était de leur devoir de protéger, à tout prix, la vie du sous-préfet. Plusieurs d'entre eux se placèrent à la porte de la maison pour le recevoir à sa sortie. Ils le roirent au milieu d'eux, et se dirigèrent vers la Maison d'arrêt. La foule poussait des cris de mort. M. Passama jeune menaça de tuer le premier qui porterait la main sur M. Grabias. On avança lentement et non sans peine. De l'aveu de tous les témoins de cette scène, la sous-préfet montrait une fermeté rare. Il regardait en face les plus furieux et répondait hautement k leurs interpellations. Cependant, la voix de ses défenseurs parvint à se faire entendre ; la foule se calnaa un peu et l'on arriva sans violences à la porte de la prison.

Lk, un nouvel incident faillit devenir fimeste. Le geôlier refusa d'ouvrir. La foule s'irrita. Les cris de mort retentirent de nouveau. M. Boussès fit placer le sous-préfet, qui était de fort petite taille, à l'angle de la porte et le couvrit de son corps. Le geôlier épouvanté se décida enfin k ouvrir. On entra ; le sous-préfet était sauvé. Il fut installé dans une des

chambres de la prison ; le médecin vint de nouveau le visiter, et son domestique fut admis à lui donner ses soins.

Quant au geôlier qui avait refusé d'ouvrir, M. Boussès le destitua et le fit incarcérer sur-le-champ.

Quelques instants après, M. Dasîe, juge d'instruction, M. Chevert, procureur de la République, et M. Laurent, substitut, furent arrêtés et allèrent partager la captivité du sous-préfet.

Maîtres de la ville, les républicains songèrent à s'organiser.. M. Boussès s'étant nommé sous-préfet , M. Passama fut installé maire. On nomma également un commandant de place et un commissaire de police.

Un ordre, signé Boussès, et conçu à peu près en ces termes, fut envoyé dans les campagnes :

c Au nom du peuple souverain, le sous-préfet provisoire de Mirande ordonne aux habitants de la commune de N..., de se lever en masse et de se rendre à Mirande, pour y défendre la République et la Constitution. ;■)

Gomme on craignait l'arrivée de quelque détachement de la garnison d'Auch, des barricades furent élevées à toutes les issues de la ville, une entre autres au pont de laBaïse.

La précaution n'était pas superflue. Dans l'après-midi, un détachement de hussards fut aperçu sur la route d'Auch. Le juge de paix de Mirande, M. Comte, l'accompagnait. Le cri aux armes ! fit accourir une foule assez nombreuse aux barricades. B. Lasserre avec un détachement d'msurgés occupa celle du pont de la Baïse, pendant que M. Pascau se plaçait, avec une autre bande, un peu au-dessus, à un gué de la rivière.

L'officier qui commandait la troupe s'avança pour parlementer. Lasserre franchit la barricade et s'avança de son côté. L'officier déclara que son unique mission était la protection de l'ordre et la défense de la R'^publique, Lasserre répondit fièrement que l'on n'avait besoin de personne, à Mirande, pour protéger l'un et défendre l'autre*.

L'officier qui ne pouvait, d'ailleurs, songer à enlever des barricades avec un demi-escadron de cavalerie, resta quelques instants en observation, battit en retraite et revmt à Auch.

1. Ce sont, du moins, les paroles que lui attribue le Mémorial des Pyrénéen. Ce journal place la scène dans l'après-midi du 5. Nous sommes certain que c'était bien le 4.

Cet incident n'en contribua pas moins à augmenter la confiance des Mirandais.

Une collision eut malheureusement lieu dans cette journée à peu de dislance de la ville.

Deux brigades de gendarmerie qui se rendaient à Mirande, sur l'ordre reçu la veille, étaient arrivées non loin de la ville, lorsqu'elles rencontrèrent une bande de paysans qui arrivaient au son du tocsin des communes de Poiiy-le-Bon, Saint-Ghristau, etc. Un engagement eut lieu. Quelques gendarmes furent blessés, dont un assez grièvement ; les autres enveloppés par les paysans farent pris. Ceux-ci, glorieux et effarés de leur victoire, entrèrent à Mirande montés sur les chevaux des gendarmes et conduisant leurs prisonniers la corde au cou.

A la tombée de la nuit, la malle-poste qui avait été arrêtée à Fleurance, le fut de nouveau parle poste mirandais du pont de la Baïse. Elle portait encore le sous-préfet de Bayonne. Ce fonctionnaire essaya de faire aux Mirandais les représentations qui avaient si bien réussi à Fleurance. Il n'eut pas le même succès. L'un des chefs lui proposa brusquement silence , et le conduisit près du sous-préfet provisoire , M. Boussès. Celui-ci prit connaissance des papiers du voyageur, et, quand il se fut assuré de sa qualité, lui déclara qu'il était prisonnier. Il eut, toutefois, la courtoisie de consentir à ce qu'il restât consigné dans un hôtel.

La poudrière du département était depuis quelque temps dans un vieux château près de la ville. Un détachement alla s'en emparer. Les poudres furent transportées à la Mairie. Chaque msurgé voulait en avoir sa j;art, il y eut un peu de gaspillage. La fabrication des cartouches fut aussitôt organisée.

Pendant cette journée du 4, soit spontanément, soit sur mot d'ordre, l'insurrection éclata dans la majeure partie des campagnes de l'arrondissement.

A Masseube, chef-lieu de canton, au sud de Mirande, MM. Breuil et Laporte soulevèrent la population, s'emparèrent de la Mairie et des gendarmes. Le tocsin amena le contingent de tous les villages du canton, et une forte bande s'y organisa pour marcher sur Auch.

Toutes les communes des cantons de Mirande, Montesquieu, Miélan se levèrent en masse et se portèreat sur Mirande.

A Marciac, chef-lieu d'un canton limitrophe des Hautes-

Pyrénées^ l'insurrection éclata dans l'après-midi de la même journée. Le conseiller général du canton, M. Nabos, décoré de juillet, homme de cœur et républicain éprouvé, retenu au lit par une grave maladie, n'en contribua pas moins au mouvement ^ Le peuple armé se réunit sur la place. Un gendarme revenant de tournée fut entouré par la- foule et sommé de rendre ses armes. Le gendarme répondit:

« Si je rends mon sabre, je suis déshonoré; vous ne l'aurez qu'avec ma vie ! »

Ce peuple, qu'on a représenté comme animé par de si viles passions, applaudit aux paroles de ce brave homme et le respecta^.

Le lendemain, une nombreuse colonne se forma et partit pour Mirande, dirigée par l'ancien maire de Marciac, Soumabielle, et par M. Delsol, de Mirande ^

Toute la journée du jeudi et la matinée du vendredi, des bandes de paysans armés ne cessèrent d'arriver à Mirande. Le nombre des insurgés, d'après les relations officielles, atteignit six mille hommes.

Le caractère dominant de cette levée en masse de l'arrondissement de Mirande fut l'absence absolue de tout excès. Le coup de pistolet tiré sur le sous-préfet est un fait isolé. La petite ville de Mirande est demeurée trois jours au pouvoir de cette foule armée, et il ne s'est pas produit la moindre attaque contre les personnes ni contre les propriétés. La majeure partie de la bourgeoisie riche de Mirande, qui était très-hostile aux idées démocratiques, est restée livrée à la discrétion de ces Jacques si avides de pillage, de meurtre, ■de viol, au dire des apologistes du Coup d'Etat, et après le rétablissement de l'ordre, elle n'a pas trouvé de plaintes à formuler.

Les autorités insurrectionnelles avaient pris des mesures rigoureuses pour obtenir le maintien d'un ordre relatif. Des réquisitions de vivres furent faites, et les distributions avaient lieu très-régulièrement de manière à éviter tout prétexte à désordre.

Cependant, les chefs du mouvement sentaient que leur insurrection risquait fort de n'être qu'une vaine protestation, s'ils se bornaient à se barricader dans leur petite ville. Le

1. M. Nabos est mort à l'hôpital avant l'embarquement des déportés.

2. Ce fait est rapporté dans VAlmanach de la Gendarmerie pour 1853.

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