‹ Paris en décembre 1851Chapitre 63 sur 97 · M. Dehol est mort en exil · texte numérisé non relu

M. Dehol est mort en exil

vendredi matin, 5 décembre, ils tinrent une espèce de conseil de guerre, et y délibérèrent une marche sur Auch. La nouvelle des événements de la veille leur avait enlevé toute illusion sur l'attitude de l'autorité. Il s'agissait donc d'une attaque de vive force. La tâche n'était pas facile. Les milliers de paysans accourus à Ivlirande étaient assez mal armés et tout à fait sans organisation. Il fallait donc leur donner des chefs, les organiser militairement, les armer d'une façon passable. Rien de tout cela n'était impossible. Mais il n'y avait parmi les chefs du mouvement aucun homme ayant desconnaissances militaires, ni même l'mstinct militaire qui souvent y supplée. Aucun de ces hommes , individuellement fort braves, ne se sentait capable de diriger ces milliers de paysans et de les conduire au combat.

Ils voulurent cependant tenter quelque chose. B. Lasserre partit pour Auch avec six cents hommes assez bien armés. M. Boussès devait, selon les circonstances, suivre avec le gros de l'msurrection.

Les insurgés de Masseube descendaient, à la même heure, la vallée du Gers, se dirigeant aussi vers le chef-lieu.

Le préfet, averti de leur approche, avait fait prendre des mesures de défense vigoureuses. Le régiment était monté à cheval et occupait les principales avenues. Le succès de la veille au soir avait relevé le moral du parti réactionnaire. Au moment critique, il y avait eu cinquante gardes nationaux volontaires à la Mairie, ce jour-là il y en eut cinq cents.

B. Lasserre arrjva avec ses Mirandais jusqu'à Roches, à une lieue d'Auch. Trévenu par un ami des dispositions prises pour le recevoir, il battit en retraite et rentra à Mirande.

Les insurgés de Masseube arrivaient sur le soir à Pavie, tout près d'Auch, et rebroussaient chemin pour les mêmes motifs.

Le lendemain au soir, l'arrivée de Toulouse d'une colonne de chasseurs à pied et d'artilleurs avec deux pièces de canon vint rassurer complètement l'autorité.

Dans la journée du samedi, les nouvelles défavorables à l'insurrection qui arrivaient de tous côtés, et surtout le bruit, exact du reste, de la marche d'une colonne amenant de l'artillerie de Toulouse, et d'une autre arrivant de Pau par Tarbes pour prendre Mirande à revers, jetèrent le découragement dans cette ville. Le contingent de Marciac, fort de plus de huit cents hommes, repartit dans la journée. D'autres l'imitèrent.

Un dernier conseil fat tenu pendant la nuit. Les propositions les plus diverses se firent jour. Les uns voulaient résister à outrance ; la plupart combattaient ce projet. Une lettre venue d'Auch avait informé les chefs de l'insurrecliou du désastre de la République à Paris. M. Boussès proposa aux plus compromis de quiUer la ville en armes et de gagner ainsi la froctière d'Espagne. Après de longrues discussions, on s'arrêta à une résolution qui ne manquait ni de caractère ni de dignité.

MM. Boussès, Paseau, Passama et B. Lasserre résolurent d'assumer sur leur tête toute la responsabilité de la résistance armée; de ne pas fuir; de demander des juges, un tribunal régulier, pour répondre de leurs actes. Ils espéraient ainsi protéger la foule de ceux qui n'avaient agi qu'à leur instigation et à leur exemple. Ces trop confiants et trop loyaux républicains avaient compté sans les cooimissions mixtes.

A minuit, ils annoncèrent au peuple leur résolution. Ils firent démolir les barricades et mettre en liberté toutes les personnes incarcérées. Le lendemain, ils allèrent se constituer prisonniers ^

Ce même jour une colonne d'infanterie, artillerie et cavalerie, fit son entrée dans Mirande, réinstalla les autorités et opéra bon nombre d'arrestations.

Beaucoup de citoyens prirent la fuite; quelques-uns rodèrent encore, les armes à la main, autour de la ville. Des coups de feu furent tirés souvent sur les patrouilles pendant les premières nuits ; mais les colonnes mobiles en désarmant le pays et en opérant des milliers d'arrestations ne tardèrent pas à rétablir l'ordre matériel.

L'arrondissement de Condom avait eu aussi son insurrection que nous ^lons raconter rapidement.

La nouvelle des événements de Paris y avait excité une fermentation qui se traduisit pendant deux jours, le mercredi et le jeudi, par des promenades tumultueuses, des chants révolutionnaires.

La Suus-Préfecture n'avait pas, en ce moment, de titulaire, et l'intérim en était fait par M. de Gampaigno. Le maire avait convoqué le Conseil municipal qui se déclara eii permanence. La majorité de ce Conseil tenait pour le « parti de l'ordre. » On cfinvoqua, à la Mairie, les gardes nationaux de cette opinion. Il en vint une vingtaine.

1. Voir les récits donnés par l'Opinion du Gers et le Mémorial des Pyrénées.

Pendant ce temps, les démocrates prenaient la résolution" de s'emparer de l'autorité. Une colonne de cinq à six cents hommes armés se forma, sons la direction de MM. Lamarque et Daulhième, avocats, Delair, professeur, etc. Ces messieurs firent sommer le Conseil municipal de céder la place, garantissant, du reste, le respect des personnes et des propriétés. Le Conseil se retira. A neuf heures et demie, les républicains débouchèrent en bon ordre sur la place de la Mairie, et s'emparèrent de l'Hôlel-de-Yille. Un procès-verbal constatant, en vertu dé l'article 63 de la Constitution, la déchéance d es aulori tés, fut rédigé et signé de vingt-cinq noms . Un citoyen fut délégué pour prendre possession de la Sous-Préfecture, ce qu'il,fit sans résistance. Pendant la nuit, des groupes armés s? présentèrent au domicile duprocureur de la République et de son su bstitut, avec mission de les arrê:er . Ces deux magistrats, prévenus à temps, s'étaient mis en lieu de sûreté.

La journée du lendemain se passa sans désordre. Aucun excès ne fut commis. Sur le soir, les insurgés, apprenant les événements de Paris ultérieurs au 2 décembre ainsi que ceux de la veille a Auch, résolurent de cesser leur essai de résistance. L"n nouveau procès-verbal constatant le fait fut rédigé, et tout rentra dans le calme.

Le département avait été mis en état de siège par décret du 8 décembre. Peu après, le général Dupleix était mis en disponibiliié et remplacé par le général de Géraudon. Un arrêté ordonna le désarmement général du pays : un trèsgrand nombre de mandais d'arrêt furent lancés contre les citoyens soupçonnés de participation aux troubles. Des colonnes mobiles parcoururent tous les points qui avaient pris part à l'insurrection. Gomme partout, désordres impitoyables étaient donnés aux chefs de colonne mobile. A Marciac, l'ancien maire Soumabielle, essayant de fuir par le toitde sa maison, fut abattu d'un coup de fusil Ml survécut à sa blessure et fut déportée

L'arrêié sur les receleurs, publié comme dans les autres départements en état de siège, produisit peu d'etiet, si nous en croyons l'article suivant du Mémorial des Pyrénées, que nous reproduisons textuellement, et que nous recommandons aux réflexions de nos lecteurs.

€ Les principaux chefs de l'insurrection sont en fuite ; mais on 1 . Mémorial des Pyrénées du 21 décembre 1851.

— gelés arrêtera tôt ou tard. Une chose digne de remarque, c'est qu'on n'a pas entendu dire que, malgré l'intimidation qu'exerce sur la population la présence de la force armée, aucun des fuyards ait été livré. Cette circonstance dénote un fond de perversité chez les habitants des campagnes. On ne peut insinuer qu'il y ait là lien de parti, ardeur politique. C'est plutôt le fanatisme du pillage et de la rapine qui domine tous ces cœurs abrutis \ La religion seule qui exerce un empire souverain sur les mœurs, pourra relever l'humanité de cet état de dégradation ; mais que de temps ne lui faudra-t-il pas encore ! ^.

« Signé, pour copie : Patrick O'Quin. ï

L'ordre se rétablit promptement dans le département du Gers.

Le vote du 20 décembre s'opéra dans le calme, et le résultat en fut on ne peut plus favorable aux décrets présidentiels. Les chiffres furent environ soixante mille oui et six mille non. *

Il faut dire aussi que le nombre des citoyens arrêtés dépassa deux mille, selon les plus faibles estimations. Le chiffre des républicains déportés, exilés ou internés fut énorme. On ne peut le préciser, les commissions mixtes ayant rendu leurs décisions sans publicité, dans l'ombre. Ce que nous pouvons affirmer, c'est que certaines communes furent comme dépeuplées, et que la persécution frappa indistinctement bourgeois et ouvriers, citadins et paysans.

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