PYRÉNÉES-ORIENTALES — HÉRAULT — GARD
Les partis en présence dans le Midi. — Grave revirement d'opinion. — Les sociétés secrètes. — Serment d'affiliation. — Troubles d'Estagel (Pyrénées-Orientales). — La ville de Béziers. — Délibération chez M." ''eret. — Réunion au cimetière Vieux. — Soulèvement. — Les délégués du peuple. — Le sous-préfet Collet- Meygret — Curieux colloque. — Anivée du peuple. — Coubat. — Victoire de l'autorité. — Assassinat de MM. Vernhes et Bernard Maury. — Troubles de Pezénas.
— Capestang. — Insurrection de ce bourg. — Collision. — La Jacquerie de l'Hérault. — La ville de Bédarieux. — Début de linsurrection. — Occupation de la Mairie. — La gendarmerie gardée à%'ue.
— Le maréchal des Icgis Léotard tue Cabrol. — Soulèvement furieux.
— Intrépide défense des gendarmes. — Le feu à la caserne. — Le gendarme Flacon. — Le gendarme Sellère au milieu du peuple. — Mort d'Eugène Combes. — Fuite des gendarmes. — Bruguière tué. — La maison Mical. — Dévouement de Rcse Mical. — Lamm massacré.
■ — Le gendarme Circq et Malaterre. — Mort du maréchal des logis.
— Bédarieux entre les mains des insurgés. — Rétablissement de l'ordre. — Insurrection près de Tsimes. — Tentative sur Uzès. — Pacification.
De Perpignan à Toulon, et de Marseille à Lyon, dans le Midi proprement dit, l'état des esprits et l'attitude des partis différaient sensiblement de ce qu'ils étaient dans le reste de la France.
En exceptant les départements dauphinois, auxquels leurs vieilles traditions révolutionnaires faisaient une situation à part, dans toute cette contrée, il n'y avait que deux ennemis en présence, deux ennemis venant de loin : le parti légitimiste-clérical et le parti révolutionnaire.
De 1789 à 1816, leur lutte avait été une alternative d'épouvantables réactions. Frappé le dernier, — et avec quelle fureur! — le parti révolutionnaire semblait avoir oublié ses trop excusables rancunes, dans les paisibles années qui s'é-
coulèrent de 1835 à 1848. Mais les haines sommeillent dans ces pays-là, elles ne s'éteignent pas. Elles s'étaient réveillées, ardentes et terribles, dès 1849,
L'expédition de Rome, la réaction cléricale qui suivit, le ministère Falloiîx, l'attitude de la majorité de l'Assemblée législative, exaltèrent au plus haut degré les espérances des royalistes, lisse crurent à la veille de i' avènement de Henri V. Leur jactance, leurs folles menaces, jointes à des persécusions journalières, poussèrent jusqu'au paroxysme la colère du parti révolutionnaire.
Le Midi semblait revenu à ses plus mauvais jours. La guerre était ardente, acharnée des deux côtés, avec plus d'exaltation en Provence, plus de violence en Languedoc. Dans ces tragiques cités de Mîmes, d'Uzès, d'Avignon. d'Orange, de Béziers, etc., le fanatisme religieux envenimait les luttes de la politique.
Un seul changement s'était opéré depuis 1815, daRS ces contrées, mais celui-là immense.
Ouvriers et paysans, royalistes en 1815, même en 1830, blancs, fils de blancs, comme ils disaient avec fierté, étaient passés en immense majorité au parti révolutionnaire. Malheureusement pour certains d'entre eux, si le fanatisme avait changé d'objet, c'était encore du fanatisme.
Plus d'un , parmi les fils des verdets de 1815, poursuivaient le bourgeois, le prêtre, l'aristocrate, d'une hainp aussi aveugle que celle dont leurs pères avaient poursuivi les jacobins et les bue napar listes. Ajoutons cependant, car les faits le démontrent, que ce n'était là que l'exception. Si la masse était plus ardente, plus violente dans sesmenaces, elle n'était pas, au fond, moins honnête et moins loyale que dans le reste de la France.
La société secrète des Montagnards couvrait toute cette partie de la France. Le complot de Lyon en avait révélé l'existence, et tout portait à croire que l'ancien constituant Grent avait été l'organisateur de cette redoutable société. On sait qu'elle avait été iormée dans le but spécial de résister à un Coup d'État, prévu dès 1850.
11 serait encore difficile de pouvoir donner des détails précis sur la manière dont elle s'était formée. Une chose est positive, c'est que la condamnation de Gent et de ses coaceusés n'en arrêta nullement les progrès. Eut-elle, depuis cette époque, une direction supérieure réelle et obéie? On ne saurait l'affirmer. Il semble que vers la fin de 1851, elle se
fût décentralisée, pour ainsi dire, et devenue départementale. Les différences notables dans l'organisation, la hiérarchie, la formule du serment qu'on remarque entre divers points, confirment cette manière de voir.
Dans beaucoup de lieux, la société se cachait sous la forme d'association de secours mutuels. Le prétexte d'affiliation auprès des paysans ignorants était la plupart du temps celuilà. La conquête du droit au travail, formule que chacun interprétait à sa guise, a joué un grand rôle dans l'arrondissement de Béziers.
Les débats des procès jugés par le Conseil de guerre de Montpellier ont révélé quelques détaiils qui ne manquent pas d'intérêt.
Le groupe primitif était la décurie, composée de dix affilié? nommant un décurion. Dix décurions nommaient un centurion et un sous-centurion. D'ordinaire, les centurions correspondaient directement avec un Comité directeur institué dans chaque petite ville.
Les affihés versaient une faible cotisation mensuelle qu servait à distribuer des secours, et à soutenir les publications démocratiques, à payer les amendes, secourir les condamnés politiques, etc.
Lorsque le simple sociétaire de la société de secours mutuels paraissait asssez bien endoctriné pour d venir Montagnard, on l'instruisait de ses obligations : défendre la République, se munir d'armes et de munitions, obéir aux chefs, s'armer ou voter sur leur ordre, garder le secret, etc. Puis, la réception se faisait avec un cérémonial emprunté aux anciennes sociétés secrètes et tout à fait approprié à l'esprit religieux, à l'imagination vive, à l'attrait du mystérieux qui caractérise ces populations.
Le néophyte, les yeux bandés répondait, à quelques questions du chef, puis étendait la main sur une arme quelconque. Le diaiogue suivant s'établissait.
« Tu jures de défendre la République, démocratique et sociale?
— Je le jure par le Christ.
— Tu jures de ne jamais révéler les secrets de la société et de punir de mort les traîtres?
— Je le jure par le Christ.
— Tu jures de prendre les armes au premier signal de tes chefs, de quitter père, mère, femme et enfants, pour voler à la défense de la liberté?
— Je le jure trois fois par le Christ. »
Le chef alors lui débandait les yeux, lui donnait l'accolade fratercelle et le proclarcait Montagnard.
Dans les Gévennes, le cérémonial était plus simple. Le néophyte, les yeux bandés, étendait sa main sur un sabre et disait :
« Par ce fer, symbole de l'honneur, je jure d'armer mon bras contre toutes tyrannies politiques et religieuses. »
Le chef lui étendait les mains sur la tête, disant :
<t Je te baptise enfant de la Montagne. »
Des rapports officiels, sans doute exagérés, évaluaient à soixante mille le nombre des affiliés dans le déparlement de rHérault\
Il est vrai que la .«société n'avait plus de secret que le nom. L'autorité y avait des agents dans tous les lieux importants. Il semble même que vers la fin de 1851, l'anarchie se glissât dans l'organisation. Sauf dans le département des Basses- Alpes, la direction n'était pas vigoureuse, et chaque groupe agissait pour son propre compte. L'extrême diffusion de la société rendait cela inévitable. Toutefois, telle qu'elle était, cette société des Montagnards était une formidable machine de guerre pour 1852, qu'il s'agît du vote ou du combat.
Après ces quelques détails, indispensables pour comprendre les événements du Midi, nous allons aborder le récit de ces curieux épisodes des jourcées de décembre.
Le département des Pyrénées- Orientales, que l'influence d'Arago avait rattaché dès longtemps à la cause démocratique, ressentit une émotion profonde, mais qui ne se traduisit nulle part en résistance armée.
A Perpignan, le préfet, Pougeard-Dulimbert, et le maire, Auguste Lloubes, donnèrent leur adhésion aux décrets du Président de la République. Il n'en fut pas de même de tous les fonctionnaires. L'ingénieur en chef des ponts et chaussées. Gammés, et l'ingénieur ordinaire, Gartène, furent suspendus de leurs fonctions pour refus d'adhésion^.
Le jeudi 4, un rassemblement considérable se forma sur la place de la Loge. Le maire, le préfet et le général prirent conjointement des mesures de répression. Un déploiement de troupes eut lieu. La foule ne paraissant pas disposée à cé-
1. Voir pour ces détails les pièces des procès jugés en Conseil de guerre à Montpellier. {Gazette des Tribunaux des mois d'avril , mai et juin 1852.)