LE PEUPLE
Les citoyens Rédoa et Pujol, désignés pour être délégués du peuple, partirent munis de cette pièce, et se dirigèrent aussitôt vers la Sous-Préfecture.
Les républicains étaient pleins de confiance dans le succès. Des inielligences entretenues avec plusieurs des militaires de la garnison leur faisaient croire que la troupe ferait cause commune avec eux. Aussi ne préparèrent ils aucun plan d'attaque. Les vieilles rues de Béziers, tortueuses et étroites, barricadées et occupées par plusieurs milliers d'hommes armés, auraient bloqué la garnison dans un réseau infranchissable. Les insurgés crurent tant de précautions superflues. Leur excessive confiance fit leur désastre.
Le rûaireet le commissaire de police, avertis par la rumeur publique, venaient d'arriver à la Sous-Préfecture au moment où les deux délégués du peuple s'y présentèrent.
Ils entrèrent sans difficultés, et firent remettre la sommation au sous-préfet, M. GoUet-Meygret a, lui-même, raconté la scène qui suivit^.
Il crut que la pièce provenait de quelque saisie de police ; il sortit de son cabinet et se trouva en face des délégués du peuple.
« Qui êtes-vous î Que voulez-vous? leur ait ie sous-oréfet,
1. Crassous, jugé en Conseil de guerre avec Péret et autres, ne s'est pas trop détendu d'avoir rendu quelques services à la police.
2. Cette conversation est empruntée au Moniteur du 24 décembre 1851. La déposition de M. CoUet-Meygret au Conseil de guerre Ta pleinement confirmée. C'est dire que nous laissons à celui-ci la responsabilité d'un récit qu'il ne nous a pas été possible de contrôler.
— Nous sommes les délégués du peuple, répondit Redon; il faut résigner, à l'instant même, vos pouvoirs entre nos mains et vous retirer.
— Je tiens mes pouvoirs d'un gouvernement régulier, répliqua M. Collet-Meygret, d'une voix ferme et calme, et je ne les céderai pas à une députation de l'émeute.
— Vous comptez sur vos soldais, reprit Redon. JEh bien! ils ne feront pas feu. Ils savent comme nous que la Constitution estviolée, que le peuple est rentré dans ses droits. Toute résistance est d'ailleurs impossible. Nous sommes en nombre ; plus de dix mille hommes se lèvent et sont prêts à marcher.
— N'aurais-je que deux hommes avec moi, répondit le sous-préfet, , que je n'hésiterais pas à me faire tuer avec eux. Je m'adresse à votre conscience. A ma place, agiriez-vous autrement? »
Redon ému resta quelques instants silencieux. Puis, reprenant la parole :
« Monsieur, le peuple va se présenter. Mais avant, je veux vous dire une chose : vous êtes un homme d'honneur que nous estimons tous, et dans un moment je voudrais pouvoir mettre mon corps entre une ba]le et vous^»
Les délégués sortirent et revinrent au cimetière Vieux.
Les insurgés, informés de la réponse de M. GoUet-Meygret, se mirent en marche au chant de la Marseillaise. Ils formaient une longue et épaisse colonne.
L'autorité militaire avait à peine eu le temps d'expédier un piquet de cent hommes, commandés par le capitaine Lehongre. Ce piquet venait d'arriver devant la Sous-Préfecture.
Au devant se trouve une petite place irrégulière. Le mur et la grille de la Sous-Préfecture forment un des côtés; de l'autre est la vieille cathédrale ; en face, des maisons ; de l'autre côté, un carrefour, une petite place avec une fontaine.
Le capitaine Lehongre avait disposé ses soldats en deux sections : la première, en bataille le long du mur de la Sous- Préfecture, l'autre perpendiculairement, appuyée à la cathédrale.
Les insurgés débouchèrent par le carrefour, pleins de confiance, les chûfs en tête. Ils tenaient leurs fusils, la crosse en l'air et criaient : Vive la ligne ! vivent nos frères ! vive "la République !
J . Ceci, nous le répétons, est la version de M. Collet-Meygret.
Le détachement, composé de jeunes soldats, était singulièrement ému de ce spectacle.
Les insurgés continuèrent d'avancer, couvrant la petite place, s'approcbant de plus en plus des soldats, les engageant par leurs cris, leurs gestes à se ranger du côté du peuple.
Le sous-préfet, le commissaire de police, le capitaine Lehongre parcouraient les rangs, exhortaient leurs hommes, les raffermissaient.
Les insurgés avançaient toujours. Les soldats refoulés contre les murailles, livrés à une perplexité sans égale^, n'allaient plus pouvoir faire usage de leurs armes.
« Commandez un feu de peloton, où nous sommes perdus! » dit le commissaire de police au capitaine Lehongre.
Celui-ci fît faire deux pas en arrière et cria : Joue ! feu !
L'empire de la discipline l'emporta sur l'émotion. L?s soldats abaissèrent leurs armes; la décharge éclata, foudroyante*.
Près de soixante-dix hommes tombèrent morts ou blessés. C'étaient les plus énergiques de la colonne populaire. Jean- Jean était tué. Cœurdacier était blessé, Farret était tombé à côté de lui.
L'effet de cette décharge fut terrible. La foule, frappée d'une sorte de terreur pani:jue, reflua dans les rues voisines au milieu d'un affreux désordre.
Cependant les plus braves se rallièrent et revinrent à la charge groupés dans le carrefour autour de la fontaine. Une vive fusillade s'engagea. Elle dura une demi-heure et coû^a quelques hommes à la troupe.
Bon nombre d'autres républicains, songeant trop fard ans barricades, dépavaient les rues. Le colonel de Montforl accourut avec le reste de la garnison. Les insurgés pris er flanc se dispersèrent. La cavalerie balaya au galop les rues non encore barricadées. Une heure après, tout était fini.
En ce moment venait de se passer une épo.ivantable scène
1 . On a dit, dans la plupart des récits, que les soldats n'avaient fait feu que pour riposter à une décharge de quelques insurgés; ceux-ci, de leur côté, ont cru que des coups de fusil avaient été tirés d'une maison voisine pardes légitimistes, voulant amener ainsi la collision. La déposition du capiaine Lehongre contredit ces deux allégations. • Quand j'ai commandé le feu, je n'avais entendu encore aucun coup de fusil, «a dit cet officier au Conseil de guerre. (Voir la Gazf.ie des Tribunaut d'avril 18â2, procès des a$cusés de Bésiers.)
d'assassinat. Pendant que les vrais républicains tombaient devant la Sous-Préfecture, des misérables assassinaient place Saint-Félix.
Un avocat, appartenant à Topinion républicaine, M. Bernard Maury, allait au collège accompagné de son beau-père, M. Vernhes, greffier du tribunal; M. Bernard Maury allait chercher son enfant.
Au moment oii il arrivait sur la place Saint- Félix, une affreuse clameur s'éleva du milieu d'un groupe de traînards de l'insurrection.
Aoussûu-lol A oussou-lo !&' écrient ces furibonds. M. Bernard Maury est couché en joue; il lève les bras en s'écriant : Mais je suis des vôtres! je suis républicain! Les forcenés n'écoutent rien, ils font feu sur lui. Il tombe percé de balles. Un misérable, le vieux Gadelard, s'approche, tremblant, au dire de plusieurs témoins, et lui tire un dernier coup à bout portant*.
Au mpme instant, M. Yernhes est assailli. Un coup de faux ouvre son crâne, un coup de fourche lui laboure les reins, il essuie dix coups de fusil.
L'arrivée des hussards mit fin à cette scène de barbarie.
M. Bernard Maury succomba, le lendemain, à ses blessures; M. Vernhes se rétablit après une longue et douloureuse maladie.
Les assassins, du moins ceux qu'on a connus, appartenaient à la portion la plus ignorante et la plus pauvre du peuple de Béziers. Aucun n'avait de mobile personnel de haiae pour ses victimes.
Cet odieux assassinat ne contribua pas médiocrement à pacifier Béziers. La masse du peuple fut atterrée, et rentra désespérée d'avoir donné l'occasiou d'un semblable forfait.
Cependant, tout danger n'était pas passé pour l'autorilé. L'insurrection, maîtresse de toutes les campagnes, entourait Béziers d'un cercle menaçant. La ville était, pour ainsi dire, bloquée, et ce'te situation se prolongea jusqu'au lundi.
Pezénas, Servian, Florensac, Vias, Bess^n, Capestang, Marseiliaa étaient en pleins insurrection, sans compter une foule de villages. L'autorité se contenta provisoirement de veiller à la sûreté du chef-lieu.
1. O'iatre des accusés de ce crime ont été condamnés à mort. Deux ont été exécutés à Béziers, Laurent dit Choumac et Gadelard. — Nous prions expressément le lecteur de lire la note G, de l'Appendice, note que nous ajoutons à l'édition populaire.
L'insurrec'.ion avait éclaté dans css campagnes avec une unanimité formidable. Remarquons ce fait caractéristique. Dans cette Jacquerie, les paysans ne commirent aucun excès. Ni pillage, ni meurtre ne souillèrent les villages.
L'assassinat de Béziers ne fut pas leur œuvre et n'eut pas d'imitateurs.
On a souvent dépeint les paysans marchant sur cette ville, munis de sac de cuir pour emporter le buiin. Le fait des sacs est exact, mais l'accusation ridicule. Quiconque a mis les pieds dans le bas Languedoc a dû le remarquer, le paysan de ce pays ne vanuUe part, en vcyage, au travail, aux champs, au marché, sans le sac de cuir en bandoulière, semblable à l'havre-sac de chasse ; à plus forte raison devait-il le porter, alors qu'il lui servait de cartouchière.
Plus nous avançons dans ce récit, plus la légende de la Jacquerie de décembre s'évanouit.
La petite et assez célèbre ville de Pézenas fut gravement troublée. La bourgeoisie y était fort légitimiste et le peuple tout affilié à la Montagne. Dès le 3, l'agitation y fut extrême. Le village de Caux menaçant de s'insurger, la gendarmerie y arrêta huit hommes qui furent conduits à Pézenas.
Le lendemain, les ouvriers de la ville, renforcés de plusieurs centaines de paysans, se portèrent en armes sur la place de la' Mairie. Le maire avait convoqué les gardes nationaux légiumistes: une centaine s'étaient rendus à l'appel et gardaient la Mairie conjointement avec une compagnie du 12* de ligne, capitaine Ghambert.
Quelques citoyens délégués par le peuple^ se présentèrent à la Mairie, et imposèrent, comme conditions de tranquillité, la délivrance des prisonniers, la consignation de la troupe et de la gendarmerie dans leurs casernes et le renvoi des gardes nationaux armés.
Le maire el le juge de paix, M. de Saint-Christol, acceptèrent presque toutes ces propositions. L'or Ire se rétablit aussitôt. Quelques jours après, des renforts de troupes arrivèrent, et cette fois l'autorité fit faire de nouvelles et beaucoup plus nombreuses arrestations.
C'est pendant cette journée du 4 qu'un citoyen du « parti de l'ordre, » M. Billière, fut assailli pendant qu'il se rendait en armes à la Mairie. Il fut désarmé, insulté et assez rudement maltraité, mais non blessé grièyement et encore moins assassiné, comme on s'empressa de le publier.
Ir PROVINCE. 7
Capestang, chef-lieu de canton, au sud de Béziers, fut le théâtre d'événements assez graves.
Un citoyen d'un certain âge, honnête et fort intelligent, nommé Maxime Chambert, et deux jeunes gens, André Raux et Jean Pech, dit Grimai, y formaient le Comité directeur des Montagnards. Ils avaient affilié à peu près toute la population ouvrière du pays. Le bourg renfermait bon nombre de légitimistes, presque tous riches propriétaires. La latte politique y était fort vive. Des manifestations menaçantes avaient eu lieu à plusieurs reprises. Toutefois, si l'on en juge par l'événement, il y avait de part et d'autre, à Capestang, plus de forfanterie et de bravades que de haine bien envenimée.
C'est là qu'un perruquier montagnard avait fait graver en légende autour de son plat à barbe : Citoyens, préparez-vous pour 1852 ! Au moment même on le barbier savonnait leur menton, les affiliés avaient ainsi sous leurs yeux le îjelliqueux avertissement. On ne dit pas si le même engin servait pour les clients légitimistes* .
Le 3, au soir, le mot d'ordre d'insurrection arriva de Béziers, et fut aussitôt transmis au Comité. Chambert fit décider qu'on n'irait pas à Béziers, qu'on se bornerait à une insurrection locale.
Le jeudi, tous les affiliés se réunirent hors du bourg et y rentrèrent bientôt armés et nombreux. Le maire, M. Saisset, essaya de s'opposer à leur entrée à la Mairie ; il ne put y réussir. Le brigadier de gendarmerie Duval, qui était en ce moment à la Mairie, en sortit par les derrières et courut à la caserne faire monter ses gendarmes à cheval, pour marcher contre les insurgés. A peine fut-il arrivé sur la place, que le peuple le coucha enjoué. Le maire s'interposa pour éviter une collision. Le brigadier allait cédera ses instances, lorsqu'un insurgé fit feu ; quinze ou vingt autres l'imitèrent. Le gendarme Cassan fut assez grièvement blessé ; le brigadier et les autres furent légèrement atteints de quelques grains de plomb. Ils s'empr^sèrent de rentrer à la caserne, où ils ne furent, du reste, l'objet d'aucune insulte.
La petite ville resta six jours à la discrétion des républicains. Ils montèrent la garde et veillèrent au bon ordre pendant tout ce cemps, si bien qu'il ne se produisit pas le
1. Ce plat à barbe figurait parmi les pièces de conviction au procès des insurgés de Capestang devant le Conseil de guerre de MontpelJi- r.
moindre excès. Tous les témoignages entendus dans le procès des insurgés de Gapestaog sont unanimes sur ce point.
Ceci n'empêcha pas quelqu'un d'écrire à Paris que les insurgés, maîtres de Gapestang, s'étaient portés sur les maisons des principaux légitimistes, avaient assassiné les propriétaires et pillé leurs demeures. Le grave Moniteur lui-même enredstra la nouvelle, qui servit, avec tant d'autres aussi véridiques, à grossir la légende de la Jacquerie de 1851.
Le 10 décembre au matin une colonne mobile, forte de deux cents hommes d'infanterie et de cinquante chevaux, se présenta devant Gapestang. Arrivé au pont de Trezille, le colonel de Montfort, qui commandait, divisa sa troupe en deux détachements, qui cernèrent le bourg à la faveur du brouillard. Ses habitants ne firent aucune résistance. Quelques-uns, qui essayaient de fuir vers la campagne , furent poursuivis à coups de fusil. Le citoyen Raucoul fut tué et deux autres blessé*.
Plus tard, le Gonseil de guerre et la Commission mixte firent leur œuvre. La malheureuse bourgade fut décimée par les déportations.
Quelques mouvements à Saint- Chinian, à Clermont-l'Hérault et sur quelques points de l'arrondissement de Lodève, n'eurent pas de suite et se calmèrent promptement.
La ville de Bédarieux, au contraire, était appelée à partager la sinistre renommée de Glamecy.
Un procès solennel qui a jugé trente accusés et n'a pas tenu moins de vingt-cinq audiences, nous a permis d'étudier dans tous ses détails cette triste et dramatique affaire.
Simple chef-lieu de canton de l'arrondissement de Béziers, Bédarieux n'en était pas moins une ville dedix mille habitants, et la plus industrielle du pays. Des filatures et de nombreuses fabriques de draps y entretenaient une population ouvrière considérable. Cependant les ouvriers de Bédarieux, gens du pays pour la plupart, étaient plutôt paysans que citadins. La récréa! ion favorite d'un bon nombre consistait à aller, le dimanche, braconner dans la montagne.
Les sociétés secrètes avaient englobé toute cette population. Un grand propriétaire, M. Bélugou, membre du Conseil
1. Voir, pour tous ces détails, le procès des insurgés de Gapestang devant le Conseil de guerre de Montpellier {Gazette des Tribunaux de mai et juin 1852).
général, avait été le propagateur principal, sinon des sociétés secrètes, du moins des idéss démocraticjnes. L'horloger Bonnal, plus directement mêlé au peuple, était l'homme le plus influent de Bédarieux.
Le maire M. Vernazobres, était du « parti de l'ordre, » comme la grande majorité des fabricants. Il avait fait des démarches pour obtenir une garnison, mais il n'avait pu réussir par suite du défaut de concours de ses collègues, qui craignaient de se signaler aux ressentiments de leurs ouvriers.
A.U 2 décembre, la force publique n'était représentée que par le commissaire de police et six gendarmes. Le maréchal des logis Léotard, qui les commandait, était un vigoureux soldat. Malheureusement sa position l'obligeant de se mêler depuis trois ans aux luttes de la politique, il était plus d'une fois sorti des limites de la modération. Son aversion décidée pour le parti démocratique, jointe aux persécutions dont il avait été l'instrument pendant les deux dernières années de réaction, le désignaient aux haines de Ja population ouvrière. Il en était de même, et à un plus haut degré, du commissaire de police Nougaret. Toujours désigné sous le surnom grotesque de la Ficelle, il était l'objet de ressentiments furieux expliqués, sinon justifiés, par son caractère et par la violence quïl avait déployée en diverses circonstances.
Les procès-verbaux pour braconnage, tiès-frequents à Bédarieux, amenaient sans cesse de nouveaux conflits entre la gendarmerie et les ouvriers. Le gendarme Lamm surtout était en haine aux braconniers. Son caractère qui était, selon l'expression da commissaire de police, plus résolu, plus militaire que celui des autres gendarmes, lui avait fait des ennemis ^
La nouvelle des décrets du 2 décembre parvint à Bédarieux le mercredi soir. Malgré l'émotion produite, la ville resta calme. On attendait le mot d'ordre de Béziers. Un nommé Bompayre s'y rendit aussitôt en cabriolet; il vit M. Péret dans la nuit, et revint à Bédarieux avec le sigual convenu pour l'insurrection.
Les ateliers furent aussitôt déserts; une foule nombreuse se réunit au café Villebrun, et l'on y décida que le peuple se rendrait à la Mairie, déposerait le maire et nommerait une Commission municipale pour diriger la résistance.