SECOND DÉCRET
« Le président de l'Assemblée nationale, etc.
« Vu l'article 32 de la Constitution,
« Vu l'article 112 du décret réglementaire, etc.
a Ordonne à tout général, à tout commandant de corps ou de dé- « tachement, tant de l'armée que de la garde nationale, stationnés dans « la première division militaire, d'obéir aux ordres du général M.... « chargé de garantir la sûreté de l'Assemblée nationale.
■ Fait au palais de l'Assemblée nationale, le.... »
Tels sont les deux décrets trouvés chez un questeur. Le
qui ,
€ Quant au décret qui devait être communiqué aux chefs des ff divisions et des brigades, il en avait été déjà fait cinq amplia- V. tions. Elles sont entre les mains de l'autorité.
t Est-il c!a"r qu'on se tenait prêt pour l'événement ? On n'at- « tendait que le jour du vote. Bien que l'Assemblée nationale c eût à sa disposition un assez grand nombre d'employés, on ne « s'en fiait pas à l'activité des nombreux expédilionnaires. On € avait voulu que tout fût réglé, copié et timbré d'avance. Il • n'eût resté qu'à remplir les noms et les dates laissées en blanc. e Les décrets eussent été ainsi notifiés à qui de droit en un clini d'oeil. N'y a-t-il pas là tous les apprêts d'un coup de main? »
Ces pièces, le lecteur l'a sans doute déjà remarqué, n'établissent rien de plus que des précautions prises par l'Assenibiée nationale pour le cas où l'on attenterait à sa sûreté.
Mais, il y a mieux; elles n'ont aucun rapport avec la proposition des questeurs. La lettre suivante adressée par le géne'ral Bedeau à M. de Morny en fournit une preuve irréfutable. Nous disons irréfutable, parce que nous ne pensons pas qu'il se trouve en France une personne honorable pour contester la véracité d'un fait personnel attesté par feu le général Bedeau.
Voici cette lettre :
« Monsieur,
« J'apprends qu'on a trouvé chez M. Baze des pièces revêtues « du cachet de la présidence de l'Assemblée nationale, et ayant a: pour objet de requérir les troupes, en confùrmité de l'are ticle32 de la Constitution et de l'article 112 de notre règlement.
« Ces pièces ont été établies par mon ordre, le 14 octobre der- « nier, époque à laquelle j'étais investi des pouvoirs de l'Assem- « blëe, en l'absence de M. Dupin.
a M. Baze, questeur, subordonné au Président, n'a été que le « dépositaire de ces pièces.
« J'étais alors très-décidé à faire usage de mon droit constitu- « tionnel, et à remplir mes devoirs pour garantir l'Assemblée, « si, comme j'avais trop justement lieu de le craindre, ou essayait a. contre elle ce qui plus tard a été accompli.
<r J'ai l'honneur, Monsieur le -Ministre, de vous saluer.
« Signé : Bedeau.
« Fort de Ham, 19 décembre 1851. »
Ni le Constilutio7incl, ni le Moniteur, ni nul autre journal français, ne publièrent cette rectification.
Il demeure donc, pensons-nous, surabondamment établi pour le lecteur que les récits de « complots parlementaires » contre le Président de la République ne reposent pas même sur l'ombre d'une preuve, et qu'ils manquent absolument de vraisemblance. Nous n'y insisterons pas davantage.
Il paraît naturel de penser qu'après le rejet de la proposition des questeurs, le public diit considérer toute éventualité de Coup d'État comme désormais écartée, s'il ne se produisait pas de nouveaux motifs de conflit. Ce fut en effet l'impression générale. Il était évident que le pouvoir exécutif n'avait rien à redouter de la législature. Jamais plus éclatant témoignage d'impuissance n'avait été fourni par une Assemblée parlementaire. En ne considérant que la situation respective des deux pouvoirs rivaux, on ne pouvait trouver le moindre prétexte à une agression violente au Président contre l'Assemblée nationale ; on ne pouvait pas supposer non
plus, qu'après l'issue de l'effort du 17 novembre, la droite songeât à reprendre l'initiative du conflit.
Aussi, dans les jours qui suivirent le rejet de la proposition des questeurs, les bruits de Coup d'État, si accrédités la semaine précédente, tombèrent complètement, ou du moins cessèrent de trouver créance.
On ne prêta plus cju'une attention distraite aux travaux législatifs de la dernière semaine de novembre. Ils n'étaient cependant pas sans intérêt. La loi du 31 mai avait failli être abrogée indirectement, et cette fois, sans intervention du pouvoir exécutif. Un amendement à la loi communale réduisant le domicile électoral de trois années à un an ne fut rejeté qu'à la majorité d'une voix.
Il devenait de plus en plus évident qu'une nouvelle proposition de rétablissement du suffrage universel réunirait la majorité des voix. Cette proposition aurait été formulée souîi peu ainsi qu'une nouvelle proposition de réviser la Constitu tion. Il y a lieu de croire que la gauche eût voté la révision si la droite votait le rétablissement du suffrage universel, et la force des choses semblait entraîner cette double solution aux difficultés du moment.
Le dénoûment légal de la crise paraissait assuré.
L'Assemblée toutefois se disposait à examiner un projet de loi, transmis par le Conseil d'Etat, concernant la responsabilité du Président de la République et des agents du pouvoir exécutif. Un amendement de M. Pradié y avait intrt>duit une affirmation très-nette du droit de réquisition directe, dénié par les ministres dans la discussion du 17 novembre.
Mais ces divers projets n'étaient pas encore sortis de la phase préparatoire; ils n'étaient pas même formulés d'une façon précise, sauf le dernier, lorsque le Coup d'État éclata, au moment même où l'on avait cessé d'y croire.
Nos lecteurs ont vu, par les déclarations mêmes des écrivains bonapartistes, que le projet de Coup d'État, conçu de longue date, soigneusement préparé depuis plusieurs mois, arrêté définitivement dès le commencement du mois de novembre, — il y a même de fortes raisons de penser que cette date pourrait être reculée jusqu'au moment de l'entrée de M. de Saint-Arnaud au ministère de la guerre et de M. de Maupas à la Préfecture de police, — était arrivé à un point complet d'élaboration dès le 17 novembre. Les incidents par lementaires ne pouvaient plus désormais exercer qu'une in-
fluence secondaire sur l'événement : en avancer ou en retarder l'explosion de quelques jours.
Le moment est venu de dire quel était le plan d'exécution conçu par le Président et quelles personnes avaient contribué à le préparer.
M. Granier de Cassagnac, dans sou Récit complet et authentique j p. 4, a dit :
« Trois hommes furent les confidents de sa pensée : M. de « Saint-Arnaud, ministre de la guerre; M. de Momy, repré- « sentant du peuple, et M. de Maupas, préfet de police. Louis- (t Napoléon leur fit connaître les dangers immenses qui mena- « calent la société, et que chaque jour aggravait; il leur exposa « les desseins qu'il avait formés pour les conjurer, et leur dea manda leur concours; tous trois le promirent : M. de Morny, « pour toute la responsabilité politique à encourir, comme mi- « nistre de l'intérieur; M. de Saint-Arnaud, pour les opérations « militaires; M. de Maupas, pour l'action de la pohce. »
Ces détails sont à peu près exacts, mais fort incomplets.
C'est une chose bien connue de nos jours que les premiers confidents de Louis-Napok'on furent, dès le commencement de 1851, pour ne pas remonter plus haut, MM. de Morny, de Persigny et le commandant Fleury, l'un des aides de camp du Président de la République. Le Coup d'État et la restauration de l'Empire n'ont pas eu de plus ardents promoteurs.
On assure même que l'influence de ces trois personnages n'aurait pas été sans action sur les résolutions définitives de Louis-Napoléon.
Nous regrettons que la législation existante nous condamne à ne donner que quelques sèches indications biographiques sur des hommes qui ont joué un rôle important dans celte phase si grave de notre histoire.
M. de Morny était né en 1811. Le Dictionnaire des Con^ temporains se tait sur sa famille ; il se contente de dire qu'il fut élevé par la comtesse de Souza.Il avait servi quelque temps dan? l'armée d'Afrique, sous la monarchie de Juillet. Officier démissionnaire, il s'était occupé d'industrie ; puis il était en- ^' Iré à la Chambre des députés, comme candidat ministériel, | M. Guizot étant président du Conseil. [
En 1851, M. de Morny était plus connu comme homme du 1 monde et comme spéculateur à la Bourse que comme homme [ politique. Bien qu'il fût déjà réputé pour son entente dans [ l'art de lancer des affaires industrielles et de faire fructifier
les valeurs nommées « action?, b il passait ponr n'avoir qu'hue fortune médiocre.
Il était spirituel, aimable, fascinateur, audacieux, sceptique , merveilleusement organisé pour briller dans la société moderne, sous une monarchie quasi-absolue, et assez fortement trempé pour prendre une part décisive aux luttes nécessaires pour rédification d'une telle monarchie.
Il était intimement lié avec le Président de la République. Dès 1849, il disait à un personnage qui, depuis, a souvent répété ce propos : « Tout ceci finira par un Coup d'État, et c'est moi qui le ferai. Quand vous me verrez arriver au ministère, vous pourrez dire : « C'est maintenant. » Et de fait, il entra au ministère dans la nuit du 1" au 2 décembre, quelques heures avant l'exécution.
M. de Persigny était entré dans l'armée sous la Restauration et avait atteint le grade de sous-officier. Il quitta le s'^rvice en 1831. C'est à partir de cette date que, selon le Diction^ naire des Contemporains^ il commença à quitter son nom de Fialin pour prendre celui de Persigoy, nom qui, se^on le même ouvrage, avait appartenu jadis à sa famille, mais que son père n'avait jamais porté. Peu après, M. de Persigny s'atiacha sans réserve à la fortune des Bonaparte. M. Belmontet a raconté récemment au Corps législatif comment il recommanda le jeune ex-sous- officier, Fialin de Persigny, aujourd'hui duc, sénateur et membre du Conseil privé, à la reine Hortense, mère de Louis -Napoléon. M. de Persigny prit une part active aux entreprises de Strasbourg et de Boulogne.
Il figura devant la Cour des pairs au procès qui suivit cette dernière affaire et fut condamné sous le nom de Fialin dit de Persigny.
Délivré par la révolution du 24 février, il organisa la propagande napoléonienne.
^Ses vieilles convictions impériali.çtes ne paraissent avoir fléchi qu'un instant. Il posa sa candidature à l'Assemblée constituante et adressa aux électeurs de la Loire, le 18 mai 1848, une circulaire électorale dont voici quelques passages :
« Quant à mes opinions, je vais vous les exposer avec franc chise. Hier, je croyais sincèrement qu'entre des habitudes « monarchiques de huit siècles et la forme républicaine , but « natur'4 de tous les perfectionnements politiques, il fallait suivre t une phase intermédiaire; et je pensais que le sang de Napoléon
« inoculé aux veines de la France pouvait mieux que tout autre « la préparer au régime des libertés publiques, mais, après les t grands événements qui viennent de s'accomplir, la République c régulièrement constituée pourra compter sur mon dévouement c le plus absolu.
« Je serai donc loyalement et franchement républicain..., etc.
« Signé: Fulin-Persigny. »
Mais cette ferveur républicaine dura peu, et, en somme, M. de Persigny peut réclamer le privilège de se dire l'un des plus anciens et des plus persévérants amis de l'Empire.
Il a pris à l'exécution du Coup d'État une part moins apparente que celle de plusieurs autres acteurs de cet événement, mais cette part fut sérieuse; il avait d'ailleurs amplement travaillé à en préparer la réussite.
Le commandant Fleury, — aujourd'hui général, sénateur, aide de camp de l'Empereur, etc., — paraît avoir joué, dans le drame du 2 décembre, un rôle beaucoup plus important que les contemporains ne l'ont généralement pensé.
En 1851, le commandant Fleury était considéré comme un officier distingué, d'une énergie et d'une audace à toute épreuve. Il appartenait à une famille aisée de la petite bourgeoisie parisienne. Après une première jeunesse fort orageuse, dit-on, il avait débuté dans la carrière militaire, comme engagé volontaire. Son avancement avait été rapide.
Homme de plaisir, sportsman émérite, connaissant à fond tout ce qui concerne les chevaux, il avait dû, paraît-il, à cette dernière qualité, d'être attaché à l'état-major du Président de la République.
On a vu plus haut qu'il avait été chargé, dès les premiers mois de 1851, de trouver dans l'armée des officiers supérieurs disposés à s'associer à la fortune de Louis-Napoléon et à le seconder dans ses projets.
C'est le commandant Fleury, qui, assure-t-on, mit en rapport avec le Président de la République le général de brigade Le Roy de Saint-Arnaud.
Cet officier avait eu une carrière très-accidentée.
Pour diverses raisons, nous serons très-sobre de détails à ce sujet.
Il était général de brigade en 1848, et se trouva à Paris le 2'4 février. Il commandait les forces qui gardaient la Préfecture de police. M. Garnier-Pagès , dans sa consciencieuse Histoire de la Révolution de 1848, raconte que M. de Saint- Arnaud a été accusé par les soldats de la garde municipale
de n'avoir pas conserve toute sa présence d'esprit, dans le moment difficile qui suivit la reddition au peuple de la Préfecture de police. Quoi qu'il en soit, le général qui avait failli être massacré par une foule furieuse et n'avait dû son salut qu'au dévouement de quelques citoyens, qui l'arrachèrent du milieu du peuple et le conduisirent près de M. Garnier-Pagès que l'on venait de proclamer maire de Paris, le général de Saint-Arnaud, disons-nous, avait conservé le plus amer souvenir et la plus violente rancune de l'humiliation que lui avaient fait subir les Parisiens.
On a vu, dans le précédent chapitre, comment, au dire de divers écrivains bonapartistes, la guerre de Kabylie fut entreprise pour mettre en relief le général de Saint-Arnaud, et comment les journaux officieux de la Présidence furent invités à célébrer les exploits que le général devait accomnlir, le tout de façon à ce que son élévation au ministère de la guerre ne semblât pas une mesure par trop anormale.
Nous tenons cependant de bonne source que la nominalioû da M. Saint-Arnaud à ce ministère fut considérée par le général Cavaignac, qui l'avait beaucoup connu en Afrique, comme un indice certain qu'il se préparait quelque Coup d'État militaire contre l'Assemblée nationale. L'honorable général s'expliqua très-ouvertement devant ses amis politiques sur les raisons qui l'amenaient à une telle appréciation
Le général Cavaignac ne se trompait pas. M. de Saint- Arnaud fut même le seul des ministres du 27 octobre qui ait été initié aux projets du Président.
M. de Maupas, préfet de police, dont le concours avait une importance capitale pour le Président, ne paraît avoir été mis dans la confidence des projets de Louis-Xapoléon que peu avant son entrée à la Préfecture.
Il ne nous est pas possible de donner des détails précis à ce sujet. Mais ce qui paraît certain, c'est que lorsque M. de Maupas remplaça M. Garlier à la Préfe.ture de police, il n'ignorait pas à quelle œuvre il était appelé à donner son concours.
Un autre personnage, le général Maguan, commandant en chef de l'armée de Paris, depuis le 15 juillet 1851, doit encore être compté parmi les confidenîs et les préparateurs du Coup d'État.
M. Magnan avait été officier sous le premier Empire. Colonel en 1831, il avait été autorisé à passer dans l'armée belge, où il servit quelques années. En 1840, il était rentré dans l'armée française avec le grade de général.
Par une bizarre coïncidence, il avait figuré comme témoin à charge dans le procès de Louis-Napoléon après l'affaire de Boulogne.
Sa déposition est au Moniteur du 1" octobre 1840. Elle est trop curieuse pour que nous n'en citions pas quelques extraits.
Le général Magnan commandait à Lille au moment où Louis-Napoléon préparait son débarquement à Boulogne. Un ami du Prince, M. Mésonan, qui était lié avec le général Magnan, s'était chargé de sonder les dispositions de celui-ci. Le général raconta devant la Cour des pairs une première visite qu'il avait reçue de M. Mésonan et continua en ces termes :
« Le lendemain, 17 juin, le commandant Mésonan, que je 0 croyais parti, entre dans mon cabinet, annoncé comme toujours f par mon aide de camp. Je lui dis : c Commandant, je vous 0 croyais parti. — Non, mon général, je ne suis pas parti. J'ai c une lettre à vous remettre. — Une lettre pour moi, et de qui? (c — Lisez, mon général. » Je le fais asseoir, je prends la lettre; « mais au moment de l'ouvrir, je m'aperçus que la suscription c portait : A Mons'eur le commandant Mésonan. Je lui dis : « Mais, « mon cher commandant, c'est pour vous, ce n'est pas pour moi. c — Lisez, mon général ! » J'ouvre la lettre et je lis :
« Mon cher commandant, il est de la plus grande Décessité que vous « voyiez de suite le général en question; vous savez que c'est un homme «d'exécution et sur qui on peut compter; vous savez aussi que c'est « un homme que j'ai noté pour être un jour maréchal de France. Vous a lui offrirez ÎOO 000 francs de ma part, et vous lui demanderaz chez a quel banquier ou chez quel notaire il veut que je lui fasse compter « 300 000 francs, dans le cas où il perdrait son commandement. »
« Je restai stupéfait, je fus comme anéanti, je ne trouvais en ce < moment aucune parole à dire ! L'homme que j'avais reçu chez « moi, que j'estimais et dont je croyais être estimé, me remettait c cette lettre à brûle-pourpoint sans m'avoir jamais parlé du a Prince Napoléon, sans que, dans ma conduite ou dans mesdis- « cours, rien ait pu donner ouverture à une pareille communia cation !
« Cependant, l'indignation que je ressentais se calma; je pria ï la lettre en tremblant, et je dis : c Commandant! à moi, àmoi c une pareille lettre ! je croyais vous avoir inspiré plus d'estime, c Jamais je n'ai trahi mes serments, jamais je ne les trahirai, a Mais vous êtes fou, commandant; mon attachement, mon res- „ pect pour la mémoire de l'Empereur ne me feront jamais trahir mes serments au Roi. » Je remis la lettre au commandant jcn lui disant que c'était un parti ridicule et perdu. Le comman-
« dant était interdit, pâle, inquiet. Malgré mon irritation, j'en « eus pitié. Je l'avoue, mon devoir, je ne l'ai pas fait, c'était « d'envoyer au ministre de la guerre cette lettre doEt on abuse « aujourd'hui pour me faire passer pour un dénonciateur. »
Malgré cet étrange précédent dans les relations du général Magnan et de Louis-Napoléon, le général n'en était pas moins, en 1851, complètement disposé à seconder le Président de la République dans son entreprise contre l'Assemblée nationale.
C'est lui qui se chargea de faire pressentir aux généraux placés sous ses ordres l'imminence des événements. La chose est racontée ainsi qu'il suit par M. Belouino, dans le livre déjà cité, p. 59 :
« Quelque temps avant la séance du 17 novembre, le général e Magnan avait réuni dans son salon tous ses officiers généraux. « Messieurs, leur avait-il dit, il peut se faire que d'ici à peu de c temps votre général eu chef juge à propos de s'associer à une « déter-Tiination de la plus haute importance. Vous obéirez pas- Œ sivement à ses ordres. Toute voire vie, vous avez pratiqué et « compris le devoir militaire de cette façon-là
« Mais quoi qu'il arrive, ma responsabilité vous couvrira. Vous e ne recevrez pas un ordre qui ne soit écrit et signé de moi. Par c conséquent, en cas d'insuccès, quel que soit le gouvernement a qui vous demande compte de vos actes, vous n'aurez qu'àmon- « trer, pour vous garantir, ces ordres que vous aurez reçus. »
M. Granier de Gassagnac raconte une scène analogue , la même sans doute qu'il place au 26 novembre. Vingt et un généraux, dit-il, auraient été réunis dans le salon de leur commandant en chef, et informés par Inique l'Éla du peuple ferait peut-être un prochain appel à la souveraineté de la nation et au dévouement da l'armée. Le général Reybell, parlant au nom de ses collègues, aurait répondu à cette confidence en affirmant que le concours enthousiaste de l'armée était acquis à Louis -Napoléon.
a Une chaleureuse acclamation, ajoute M. Granier de Gassac gnac, couvrit les paroles de M. le général Reybell. Toutes les ff mams s^; cherchèrent, et dès ce moment, on put dire avec c certitude que :a France allait sortir de l'abîme '. »
1. Voir V n stoire de la chute de Louis-Philippe, etc., par Graoïier de Cassagnac, 2' volume, pages 391, 392 ef393.
M. Granicr de Cassagcac dit encore (jue les vingt et un généraux s'engagèrent par serment à tenir secret ce qui venait de se passer eotie eux, et que ce secret fut si bien gardé que lui, M. de Gassagnac, serait le premier, après cinq ans «oulés, à faire connaître « l'existence et les résultats de eette réunion mémorable. » Il parait évident qu'ici M. de Gassagnac se trompe. La scène révélée par lui n'est autre que celle que M. Belouino racontait, quelques mois après le Coup d'État, lorsque les souvenirs étaient frais, scène qu'il pl:çait, sans doute avec raison, à une soirée antérieure à la séance du 17 novembre. Quoi qu'il en soit, voici les noms de ces vingt et un généraux : MM. Magnan, Cornemuse, Hubert, Sallenave, Carrelet, Renault, Levasseur, de Cotte, deBourgon, Canrobert, Dulac, Sauboul, Forey, Ripert, Herbillon, Marulaz, de Gourtigis, Korte, Tartas, d'Allonville et Reibell.
Il paraît cependant que le général Magnan ne s'engagea pas dans l'entreprise assez avant pour qu'il ne lui fut plus possible de se dédire au besoin. « Il avait expressément demandé, (Ut M. Granier de Cassagnac (2* vol., page 408) de n'être prévenu qu'au moment de prendre les dispositions nécessaires et de monter à cheval. » Il n'agit, d'ailleurs, que muni d'ordres formels de son chef hiérarchique , le ministre de la guerre, ce qui, selon la théorie si fort en vogue en ce momer,t dans l'armée, mettait sa responsabilité à couvert et le garantissait en cas d'insuccès.
C'est ainsi que MM. de Morny, de Persigny, Fleury, Saint-Arnar.d, de Maupas et Magnan furent les premiers confidents de Louis-Napoléon et préparèrent avec lui ce Coup d'É'at célèbre qui devait renverser la Constitution républicaine de 1848 pour y substituer, à bref délai, la restauration de l'Empire et de la dynastie napoléonienne.
Une remarque *a été faite , qui ne saurait manquer de frapper un esprit observateur : c'est l'absence parmi les coopérateurs du Coup d'Él ,t de tout personnage qui eût conquis, a cette époque , quelque autorité dans le pays soit par son rôle politique, soit par une carrière militaire ou civile remplie avec distinction.
Les confidents de Louis-Napoléon furent des hommes relativement obscurs, de talents presque ignorés, ayant pour la plupart leur réputation et leur fortune à conquérir.
Le plan d'exécution du Coup d"État^ était fort simple et présenldit infiniment moins de difficultés qu'on ne s'est j^Iu aie dire, La centralisation plaçant toutes les forces organisées
dans les mains du Président, le dogme de l'obéissance passive garantissant le concours des subalternes si les chefs supérieurs étaient acquis, il suffisait d'avoir ces derniers. Or, c'était déjà fait de longue date.
Avec le concours du ministre de la guerre, du commandant en chef de l'armée et du préfet de police, le Président n'avait qu'à dire un mot pour devenir maître absolu de Paris, et avec Paris, de la France.
Les principales mesures auxquelles on s'arrêta furent celles-ci :
1* Arrestation nocturne des représentants, surtout des généraux dont l'influence paraissait le plus redoutable. C'était la part de la tâche réservée au préfet de police et à ses agents ;
2» Occupation nocturne du palais de l'Assemblée ; distribution des troupes sur les points stratégiques de la capitale ;
3» Impression et publication des décrets et proclamations du Président; saisie de tous les journaux républicains ou parlementaires.
Il fut convenu que ces diverses opérations seraient accomplies de nuit. Gomme on était en hiver, on fixa le moment de l'exécution entre cinq heures et demie et six heures 8t demie du malin, l'heure où Paris sommeille.
Si ces opérations réussissaient, l'Assemblée, privée de ses membres les plus énergiques et les plus influents, dans l'impossibilité de se réunir au lieu de ses séances, ne pourrait tenter que de vaines protestations. Il y avait de bonnes raisons de supposer que le peuple ne bougerait pas; son mépris pour la mnjorité législative,' sa haine des royalistes, co;nbinés avec le rétablissement du suffrage universel, perniP.îtaient d*esp(?rer, sinon son approbation enthousiaste, du moias son abstention.
L'armée de Paris, comnosée de régiments soigneusemea choisis, commandés par des chefs sur lesquels le Pr.Uiden pouvait compter, était assez nombreuse pour faire face aux plus formidables résistances. Elle ne comprenait pas moins de soixante mille hommes, qai pouvaient en vingt rjuatro heure:- être renforcés par trente m'Me soldats des g.^rnisons voisines
Louis-Napoléon n'avait rien négligé pour préparcir les troupes à le seconder dins une entreprise que le con?ivirs '• l'armés rendait «eul possible.
p vr:3. 5
Des banquets avaient réuni au palais de l'Elysée des milliers d'officiers et de sous-officiers, à la table du Président.
Des allocutions, dont les commentaires de la caserne se chargeraient de dégager le véritable sens, avaient préparé les soldats à l'idée d'une révolution militaire. On leur répétait qu'ils avaient une revanche à prendre sur les Parisiens, la honte des « crosses en l'air » du 24 février à eEFacer ; on s'attachait à raviver en eux le culte des souvenirs du premier Empire et du nom de Napoléon, demeuré si puissant sur l'esprit des soldats ; on entretenait par des excitations continuelles cet « esprit militaire, » qui se traduit par le mépris du bourgeois, la haine de l'avocat, de l'homme de la discussion, le dédain de tout ce qui ne porte pas le sabre et n'obéit pas sans phrases.
On avait, semble-t-il, assez bien réussi.
Un admirateur enthousiaste du Coup d'État, M. Mayer, a donné sur les dispositions de l'armée quelques détails dignes d'intérêt :
< Ce n'est un mystère pour personne, dit M. Mayer, que de- < puis la révocation du général Changarnier, l'état-major de a l'armée dut être et fut effectivement transformé par l'admis- « sion successive de cette génération plus jeune, plus intrépide, « plus dévouée, pour qui et par qui fut exécutée l'immortelle c expédition de Kabylie, véritables cadets de la gloire, presque « tous en possession, à l'heure actuelle, de la succession de leurs s scrupuleux et constitutionnels a{nés. De ces cadets, le plus a illustre dut monter le plus haut eu grade, et c'est ainsi que 0 M. Leroy de Saint-Arnaud... fut appelé au commandement
c général de l'armée Nature ardente, droiture inflexible,
c M. de Saint-Arnaud professe, comme tout homme né soldat, le f nlus franc mépris pour les finesses de la politique et les cornc oinaisons du parlementarisme •.
« ....L'état-major ne comptait plus que des généraux décidés c à passer le Rubicon ou à mourir.
c ....Ce qui a fait la discipline de notre armée, et par consé- « quent sa gloire, c'est qu'en dépit de la civilisation, des joure naux et des livres, e'ie n a jamais eu des idées, mais des c instincts; elle aime ou elle hait, carrément, complètement, e jusqu'à la mort et jusqu'à la frénésie, mais sans calcul, sans « restrictions et surtout sans phrases. L'Empire l'a bien prouf vé*. »