‹ Paris en décembre, 1851Chapitre 11 sur 44 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Matinée da 3 décembre. — Le nouveau ministère et la Commission consultative. — Xettre de M. Léon Faucher. — Attitude de M. de Morny. — Dépêches de M. da Momy au général Magnan. — Ëvtaement âm faubourg Saint-Antoine. — La première barricade. — Mort héroïque du représentant Baudin. — Agitation considérable dans Taprès-midi du 3. — ProclamationB et appels aux armes. — Arrêté du préfet de police? — Proclamation du ministre de la guerre. — Le combat s'engage sur plusieurs points. — Attitude de la population dans la soirée du 3. — Le mouvement grandit.— Plan d'opérations militaires adopté par le gouvernement.

Le 3 décembre, Paris sembla tardif au réveil. Le temps était sombre et pluvieux. Les boutiques s'ouvraient lentemeat. La circulation était rare.

Les troupes reprirent bientôt leurs positions de la veille.

La première divison de l'armée de Paris, commandée par le général Carrelet, ayant sous ses ordres les généraux de brigade de Cotte, Ganrobert, de Bourgon, Dulac et Reybell, occupait les abords des Tuileries et du palais de TËlysée. Cette division comprenait six régiments d'infanterie de ligne, un régiment d'infanterie légère, un bataillon de chasseurs à pied, deux bataillons de gendarmerie mobile, trois batteries d'artillerie, deux régiments de lanciers et quelques déta- * chements de génie. La cavalerie de réserve, deux régiments de carabiniers, deux de cuirassiers et un de dragons se tenait derrière l'infanterie, vers le haut des Champs-Elysées. Elle était commandée par les généraux Rorte, Tartas et d'AUonville.

Ces forces diverses s'élevaient à plus de vingt mille hommes, de toutes armes.

La deuxième division, commandée par le général Renault et les généraux de brigade Sauboul, Forey, fiipert, occupait les quartiers situés sur la rive gauche de la Seine. Cette division comprenait sept régiments d'infanterie de ligne, deux bataillons de chasseurs à pied, trois batteries d'artillerie et des détachements de génie, formant un effectif d'environ dix-sept mille hommes.

^a troisième division avait pour chefs le général Levasseur et les généraux de brigade Herbillou, Marulaz et de Courtigis. La troupe comprenait six régiments d'infanterie de ligne, deux régiments d'infanterie légère, un bataillon de chasseurs k pied, dé l'artillerie et du génie. .C'était une force de plus de dix-huit mille hommes. Cette division occupait l'Hôtel-de-Ville et les quartiers environnants jusqu'à Vinceunes. La brigade de Marulaz se tenait sur la place de la Bastille; la brigade de Courtigis, en partie k la barrière du Trône, en partie à Vincennes. •

Telles étaient, indépendamment de la garde municipale, de la police et des troupes qu'on pouvait appeler des garnisons voisines, les forces qu'allaient braver les quelques poignées de républicains résolus à engager la lutte armée.

C'est dans cette matinée du 3 décembre que fut définitivement constitué le nouveau ministère de Louis- Napoléon. En voici la composition : de Morny, ministre de l'intérieur; de Saint-Arnaud, ministre de la guerre; Fould, ministre des finances; de Turgot, mi-

nistre des affaires étrangères; Rouher, ministre de la justice; Ducos, ministre de la marine et des colonies ; Fortoul> ministre de l'instruction publique; Magne, ministre des travaux publics; Lefèvre-Duruflé^ ministre de l'agriculture et du commerce.

Le même jour fut publié, dans le MoniteuVy la liste des membres d'une commission dite consultative, instituée par le Président de la République,

Cette liste contenait les noms de certains membres de la fraction conservatrice de TÂssemblée, qui avaient soutenu la politique de TÉlysée jusqu'au 3 décembAre, mais qu'on n'avait pas jugé à propos de consulter avant de les nommer membres de cette commission. De là, plusieurs refus qui produisirent une certaine sensation.

M. Léon Faucher, Pancien ministre de l'intérieur, était du nombre. Il adressai sur-le-champ, la lettre suivante à Louis-Napoléon (1) :

MoDsieur le Président, « C'est avec un étonnement douloureux que je vois mon nom « figurer parmi ceux des membres d^une commission consulta- « tive que vous venez d'instituer. Je ne pensais pas vous avoir « donné le droit de me faire cette injure : les services que je « vous ai rendus en croyant les rendre au pays m'autorisaient « peut-être à attendre de vous une autre reconnaissance. Mon « caractère, en tous cas, méritait plus de respect. Vous savez « que, dans une carrière déjà longue, je n'ai pas plus démenti i « mes principes de liberté que mon dévouement à l'ordre. Je « n'ai jamais participé ni directement ni indirectement à la

(1) Cette lettre a déjà été i>ttbUée en France, notamment par M.Mayer dans 8on Histoire du S décembre^ page 197. Notre texte concorde parfaitemnte avec celui qu*il ilonne.

c violatioa des lois, et pour' décliner le mandat qae vous me (c conférez sans mon aven, je n*ai qu'à me rappeler celui que «( j'ai reçu du peuple, que je conserve. »

a LÉON Faucher. »

Le docteur Yéron s'occupe fort, dans ses Mémoirti, de cette t^ommission consultative, qull appelle « la

< liste des candidats au pouvoir, aux places, auxhon*

< neurs. » — a Le nombre de ces dévoués et de ces « courageux du lendemain grossit de jour en jour, « ajoute le docteur, en raison des certitudes crois* « santés d'une complète victoire du prince Louis-Na* « poléon. Quelques-uns, après ayoir sollicité la veille ff l'honneur d*étre inscrits sur cette liste, écrivaient le « lendemain au ministre pour que leur nom en fût « rayé, puis demandaient qu'il y fflit rétabli, suivant « les nouvelles et les agitations de la journée (1). »

Plus d'un personnage officiel' se sera sans doute reconnu dans cette esquisse; nous devons dire néanmoins qu'aucune des personnes dont les lettres de refus ont étépublt^e^, ne s'est, depuis lors, ralliée au nouveau régime.

La liste définitive des memhres acceptants de la Commission consultative ne ftat arrêtée que vers le 15 décembre. On n'y trouve guère de noms parlementaires, de quelque notoriété, autres que ceux de MM. de Montalembert, Baroche et Billault.

Malgré le succès des mesures de la veille, bien que toute la journée du 2 se fût écoulée sans que le Coup

(i) Mémoires d'im bourgeois éù Paris, par le doetenr «JL. Véroo. ome VI, page iS6.

d'État eût rencontré de résistance matérielle, on doutait fortement du suceës définitif, non-seulement dans la population parisienne, mais parmi même les partisans haut placés du Président.

Presque personne, sauf les chefs supérieurs de Tarmée, n*avalt fait acte d'adhésion ouverte au Coup d'État.

Le palais de TÉlysée avait reçu la veille si peu de visiteurs que Louis-Napoléon et ses premiers confidents semblaient rester isolés.

Le centre du gouvernement, îl est vrai, ft*étaît pas à l'Elysée. Il était au ministère de l'intérieur, dans le cabinet de M. de Morny. Tout le monde a entendu parler du sang-froid^ de la résolution, de la présence d'esprit déployés par M. de Morny dans ces circonstances ; nous croyons cependant qu'on n*a peut-être pas encore suffisamment apprécié la prépondérance de son rôle. Nous ne craignons pas de nous tromper en disant que l'acte du 2 décembre a bien été décrété par Louis-Napoléon, mais qu'il a été exécuté par M. de Morny.

 mesure que les détails intimes de ce qui se passait, dans ces journées, h l'Elysée et dans les ministères, seront mieux connus, on verra ressortir de plus en plus ce que nous avançons, touchant cette part immense qui revient à M. de Morny, dans le succès du Coup d'État.

Le docteur Véron, qui avait vu M. de Morny k l'œuvre pendant les moments critiques, a laissé quelques révélations précieuses. Il est regrettable seule-

ment que le docteur ait craint de pousser trop loin ses indiscrétions.

« C'est là aussi (au ministère de l'intérieur), dit-iU qu'arritf vaient les mauvaises nouvelles. Le bruit se répandit d'abord « que le général Gastellaneet la garnison de Lyon ne reconnais- « saient pas le Coup d'État. Un nouveau train venant de Lyon <t démentit heureusement ce faux bruit. Je me rendais matin et « soir au ministère de l'intérieur, eUj'y fus témoin de plus d'une « scène dont le récit serait une indiscrétion. Plus d'une physio- (r nomie pâlissait, s'allongeait à la moindre alerte. Plus d'un « personnage murmurait entre ses dents : — Partout s'élèvent

<t des barricades c'est toujours comme ça que ça commence.

« Vous verrez que ça finira comme au 24 février! — D'autres « interrogeaient avec une fébrile anxiété les allants et venants : « — Le peuple est-il pour nous? Que disent les faubourgs? « Peut-on compter sur l'armée? — M. de Momy, je dois le « dire ici pour rendre hommage à la vérité, M. de Momy, et a quelques amis résolus qui l'entouraient, rassuraient tous ces « irembleurs, qui se tenaient assez volontiers dans le voisinage « des portes de sortie (1). »'

Le préfet de police, M. de Maupas, était loin d'avoir conservé le même sang-froid que M. de Morny. Celui-ci fut obligé d'intervenir, plus d'une fois, pour rectifier les idées de M. de Maupas, quelque peu troublées par les difficultés de la situation. Les dépêches, échangées entre le ministère de l'intérieur et la Préfecture de police, qui ont été publiées par le docteur Véron, bien qu'évidemment incomplètes, fournisssent de fort curieux indices à cet égard.

M. de Maupas ne semble pas non plus avoir été

(i) Mémoires d'un bourgeois de Paris, par le docteur L. Véron, 6» volume, pages 187 et 188.

heureux dans le choix des informations que lui apportaient ses agents. La dépêche suivante, qu*ii adressait au général Magnan^pour l'informer des plans de résistance des républicains, en fournit un assez intéressant exemple :

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