LE PBBFBT DB POLICE AU OÉNBRAL MAGNAN
" « 2 décembre au soir.
« Les sections socialistes commenceront à six heures du soir. «I Les principaux quartiers sont, pour les barricades, faubourgs «r du Temple, Marceau, Saint-Antoine, barrière du Trône. Les (c sections sont convoquées pour dix heures; à dix heures qua- « rante-ciuq minutes, chacun sera à son poste.
« Les munitions sont des bombes portatives à la main. Le a 44e serait avec eux; trois cents hommes le suivent en criant : n Vive la Républiqw soeiaU^ et pas de prétendant !
a Ils ont l'intention de faire sonner le tocsin : dans plusieurs « églises, on fait couper les cordes.
« La nuit sera très-grave et décisive. On a le projet de se « porter sur la Préfecture de police. Tenez du canon à ma dis- « position, je vous le demanderai quand il le faudra.
« P. S. Vos troupes manquent de vivres sur plusieurs points; € c'est souvent par le manque de bien-être que les troupes sont « disposées à faiblir (la brigade du général Forey).
c On veut sonner le tocsin : j'ai donné Tordre de faire occu* « per les clochers (1). »
Rien de tout cela n'avait Tombre d'un fondement.
\\) Dépdché publiée par le docteur Véron dans ses Mémoires d'un bimrgeois de Paris. Toutes celles que nous citerons ultérieurement émanant soit du préfet de police, soit du ministre de l'intérieur, sont empruntées au même ouvrage. Leur authenticité n'a été l'objet d'aucune contestation.
Les dépébhes d6 M. de Morny au môme général Magnan sont autrement significatives. M. dé Momy dirigeait jusqu'aux opérations militaires. Voici trois d^écheS) qui nous paraissent dignes d'intérêt :
LE MlNISTaB DB L'INTBRIBUR AU 6BNBRÀL EN CHEF.
« Paris, le 2 décembre 1851.
« Les patrouilles de la nuit ne sont pas bonnes. Elles sont peu nombreuses, facilement entourées. Il vaudrait mieux ne pas Toir de troupes du tout ou en voir davantage. Gela les fatigue inutilement.
€ Je maintiens avec entêtement mon système : la police seule pour épier les projets; la troupe pour agir violemment si ces projets s'exécutent. Mais de grosses patrouilles n'empêchent jamais rien; elles rendent seulement l'usage des troupes moins efficace le lendemain.
« Signé : Morny. »
LE MnasTBB DB L'iNTÉBIBVB AU eÉNÉBAL BN CHEF
« Paris, le 3 décembre Ifôl.
« De la Préfecture, on me mande que quelques troupes trop faibles sont cernées. Gomment fait-on cette faute, au lieu de laisser les insurgés s'engager tout à fait et des barricades sérieuses se former, pour ensuite écraser Fennemi et le détruiret Prenez garde d'user la troupe à des escarmouches et de ne ravoir plus à l'heure décisive.
« Signé : Mornt. »
LE MINISTRE DE l'INTÉBIBUB AU GENERAL MAGNAN.
« Paris, le 3 décembre 1851.
« Je vous répète que le plan des émeutiers est de fatiguer les
troupes pour en avoir bon marché le troisième Jour. C'est ainsi qu'on a eu 27, 28, 29 juillet, 22, 23, 24 février. N'ayons pas 2, 3 et 4 décembre avec la même fin. Il faut ne pas exposer les troupes, les faire entrer et loger dans les maisons. Avec peu de troupes, à cbaque angle de rué, aux fenêtres, on tient tout un quartier en respect. J'ai rencontré bien des petites patrouille» inutiles. La troupe sera sur les dents. En la faisant coucber chez des particuliers, elle se repose et elle intimide tout le quartier. On me parait suivre les vieux eriaments. Les vivres sont indignement servis - on pille des vivres.
« Je vous livre ces réflexions, il n'y a qvCatèe une obtieidUm wMèft^ «» oenuml «m qiÊarUw et le frenaii^ par famine^ ou en fan^kkêwUpar la terreur^ quftm fera la gwrre de viUe.
a Signé : Morny. o
Le lecteur n'a pas oublié qu'un certain nombre de représentants, réunis chez Frédéric Gournet, s'étaient donné rendez-vous au faubourg Saint-Antoine.
Avant de retracer cet épisode des journées de décembre* rendu célèbre par la mort du représentant Baudin, il convient de dire à quelles sources sont puisées les informations d'après lesquelles nous rédigeons notre récit. C'est d'autant plus nécessaire» que jusqu'à présent, aucune relation véridique de cet événement n'a été publiée en France*
Les bistoriographes, apologistes du Coup d'État, se sont bornés à reproduire la version des journaux du temps, sans se donner la peine de contrôler ces récits, improvisés sur des « on dit, » et sans même prendre le soin de rectifier certains points contredits par d'autres détails, publiés plus tard dans ces mêmes journaux.
Nous avons pu obtenir communication d'un récit
des faits dU faubourg Saint-Antoine, rédigé par un homme dont le nom seul fait autorité, M. Schœlcher, témoin et acteur de ces événements. Le caractère bien connu de M. Scbœlcher, Testime que professent pour lui ses ennemis politiques eux-mêmes, justifient amplement le prix que nous attachons à son témoignage.
Nous avons d'ailleurs sérieusement contrôlé sa narration ; nous avons consulté d'autres témoins oculaires que nous pourrions nommer au besoin, et qui nous ont confirmé l'exactitude scrupuleuse des détails donnés par M* Schœlcher.
Un peu avant huit heures du matin, quelques représentants du peuple remontaient à pied la grande rue du Fauboug-Saint-Antoine, se dirigeant vers la salle Roysin, où le rendez-vous avait été fixé.
Les ouvriers du faubourg stationnaient en groupes nombreux sur le devant de leurs portes, s'entretenant des événements de la veille.
Les représentants leur adressèrent sans grand succès de vives exhortations :
« Quoi ! disaient-ils, vous ne faites rien ? Qu'atten- « dez-vou s? Est-ce donc l'Empire que vous voulez? » « — Non, non, répondaient la plupart des ouvriers. (( Mais, pourquoi nous battre? On nous rend le suf- 4c fVage universel!... Et puis, que pourrions-nous « faire ? On nous a désarmés depuis juin; il n'y a pas « un fusil dans tout le faubourg. »>
Quelques-uns, mais en petit nombre, promettaient d'agir.
Un incident peu connu vint, sur ces entrefaites,
glacer le peu de dispositions au combat que les représentants républicains rencontraient dans le faubourg.
Neuf ou dix omnibus, chargés de représentants arrêtés, la veille, à la mairie du X^ arrondissement, passèrent, sous l'escorte de quelques lanciers. On transférait oes prisonniers de la' caserne du quai d'Orsay à Vincennes. — « Ce sont des représentants qu'on em- « mène ! crièrent quelques voix : délivrons-les ! » — - On sait combien sont subits les entraînements des foules populaires. Un mouvement se fit dans les groupes. Quelques hommes intrépides s'élancèrent. Le premier omnibus fut arrêté. Le représentant Malardier et Frédéric Goumet étaient au nombre de ceux qui s^étaient jetés à la tête des chevaux. Aussitôt, ils virent se pencher aux portières des représentants, — c'étaient certainement des membres de la droite, — qui, la tête effarée, supplièrent le peuple de ne pas les délivrer.
La foule indignée fit selon leur désir.
« — Vous voyez bien qu'il n'y a rien à faire avec ces gens-là! » dit à Goumet l'un des hommes du peuple, qui s'était jeté avec le plus d'ardeur à la tête des chevaux (1).
Get incident extraordinaire au premier abord, — oh voit rarement des prisonniers s'opposer à ce qu'on les délivre, — ne surprendra pas le lecteur, qui se sou- • vient des cris poussés la veille à la mairie du X" ar-
(1) M. Schœkher, qni n*était pas en ce moment sur les lieux, tenait ces dëtuls de Frédéric Coumet. Hi nous ont été confirmés par M. Malardier^ l'un de» acteurs de la scène»
IS
rondissement : « A Mazas! Qu'on nous emmène tous à Mazas! »
Vers huit heures et demie, un certain nombre de républicains, déterminés à donner le signal de la résistance, parmi lesquels quinze ou seize représentants du peuple, se trouvaient réunis à la salle Roysin. Au nombre des représentants on comptait MM. Bandin, Bourzat, Brillier, Bruckner, Gharamaule, Dulac» Ësquiros, de Flotte, Madier de M<mtjau, Maigne, Malardier, Schœlcher, etc. On nomme, parmi les citoyens qui s'étaient joints à eux, MM. Jules Bastide, Alphonse Brives, Charles Broquet, Xavier Durrieu, Frédéric Goumet, Kesler» Lejeune (de la Sarthe), Amable Lemaltre, Maillard, Ruin, Léon Watripon, et d'autres encore.
Il y avait eu, paratt-il, un malentendu sur l'heure fixée. Quelques-uns parmi ceux qui avaient promis de venir arrivèrent trop tard.
Quoi qu'il en soit, vers neuf heures» les représentants et leurs amis, en tout une quarantaine de personnes, sortirent de la salle Roysin. Les représentants avaient mis leurs éeharpes. Us se présentèrent dans la grande rue du Faubourg-Saint- Antoine , criant : « Aux armes! aux barricades 1 vive la République! c vive la Constitution! »
En quelques instants, une centaine d'ouvriers s'étaient joints k eux. La masse cependant demeurait inactive, sinon indifférente.
Le rassemblement s'arrêta au coin des rues Cotte et Sainte-Marguerite. On se mit en devoir de construire une barricade, sans même se demander si la position
était bieB choisie. Une grosse charrette, deux petites voitures, im omnibus, qui passaient» furent successb' vement arrôtéSt dételés et renversés* Il n'y eut pas d'autres matériaux employés, pas un pavé.
En quelques minutes, la firéle barricade était cens* traite. Elle ne barrait pas même entièrement la grande rue du faubourg, fort large en cet endroit. Ceux qui la construisaient étaient encore sans armes.
Le souvenir de cette première barricade de dé^ cembre, qui devait être arrosée du sang du représen-r tant Baudia, est denieuré parmi les plus douloureux, . mais en môme temps parmi les plus fiers souvenirs du parti républicain.
Les hommes qui la dressaient ne songeaient nulle*ment b engager une lutte qui eût quelques chances de succès iouaédiat. Au milieu d'une population froide, sans armes, sans abri sérieux, pris entre deux masses de troupes, ^- plusieurs milliers de soldats campés aux deux extrémités du faubourg, — ils n'avaient et ne pouvaient avoir qu'un seul but : se dévouer, faire appel aux soldats, leur montrer les représentants du peuple, se faire tuer, s'il le fallait, pour que le sang versé suscitât des combattants.
Ce qu'il y avait de vraiment noble dans cette action, — quelque jugement que l'on porte sur les idées politiques qui l'inspiraient, — a commandé le respect dé plusieurs parmi les plus acharnés ennemis du parti républicain (1).
(1) On lit dans TouYiage, déjà cHé de M. de Gassagnae, ^ T<diiiii«, ]age 416 s « Q«e pouvaient faire lea âévauemenU îaoîés et rares de « qaelqaea dépofis montagnards, comme Baudis, de FAin, ^ui s'ètiait
Vf.
Jamais certainement construction de barrieaile n'a* vait présenté un aussi extraordinaire spectacle. On voyait là, soldats d*une même foi politique, une centaine d'hommes que les hasards de la naissance ou les . accidents de la vie avaient placés à tons les degrés de ! ce que Von nomme Téchelle sociale. Les ouvriers, artisans et petits patrons formaient le plus grand nombre, comme toujours. Mais, mêlés à eux, dans ce faible groupe, véritable résumé de la démocratie française, on comptait :
Deux hommes qui avaient rempli les plus hautes charges de TËtat, un ancien ministre des affaires étrangères, M. Jules Bastide ; un ancien sous-secrétaire d'État au ministère de la marine et des colonies, M. Schœlcher; un excellent écrivain, au talent duquel les travaux de Texil ont ajouté un nouvel éclat, M. Alphonse Esquiros; des journalistes de mérite, MM. Xavier Durrîeu, Kesler, Watrîpon; un officier distingué deTarmée de terre, le capitaine Bruckner; deux anciens lieutenants de vaisseau de la marine nationale, MM. de Flotte et Gournet; un médecin, M. Bau- 'din; des avocats de talent, MM. Madier de Montjau, Brillier, Bourzat, etc.
Les diverses nuances du parti républicain y étaient aussi représentées. Â côté des socialistes, des montagnards, des « rouges, » comme on disait alors, on pouvait voir,— et ce n'était pas le moins énergique, — un
a lait tuer la veille, et comme Gaston Dnssoubs, de la Vienne, qui se fera i<c tuer le lendemain? Aucun espoir sérieux de vaincre, ou môme de i« rèùàU^, avec leurs propres ressources, ne restait donc, etc. »
des membres les plus modérés de la gauche, M. Gharamaule (de l'Hérault)*
La barricade était déjà faite, lorsqu'on s'occupa de chercher des armes. Le rassemblement possédait en tout trois fusils qu'on venait d'enlever à des soldats passant isolément.
On se dirigea, les représentants en tête, vers le corps-de-garde situé au milieu du faubourg, près de la rue deMontreuil; il était occupé par nne dizaine de soldats, sous les ordres d'un sous-officier ; ils se laissèrent désarmer sans trop de résistance. Là, quelqu'un indiqua le poste du Harché-Noir comme pouvant fournir encore quelques fusils. Les soldats y furent désarmés de même, sans accident.
On revint h la barricade.
Les représentants Alphonse Esquiros, Madier de Montjau et quelques autres se séparèrent alors du groupe principal, dans le but d'aller, eu compagnie de quelques amis, essayer de barrer le faubourg dans la direction de la barrière du Trône, afin que la première barricade ne pût être prise à revers parles troupes stationnées du côté de l'avenue de Vincennes.
Quelques instants après, — il était environ neuf heures et demie, — trois compagnies du 19® de ligne, détachées de la brigade Marulaz, qui occupait la place de la Bastille, remontèrent lentement la rue du Faubourg-Saint-Antoine. Elles étaient dirigées par le chef de bataillon Pujol ; la compagnie de tête était commandée par le capitaine Petit. Dès qu'elles furent à portée de la barricade, quelques-uns des citoyens qui s'étaient joints aux représentants se retirèrent, consi-
dérant la résistance comme un acte de folie, tu l'état d'imperfection de la barricade et le défaut d'armes> vingt'deux fusils pour une centaine d'hommes.
' Les représentants montèrent sur les voitures ren» versées, et s'adressant à ceux qui étaient demeurés» M. Schœlcher dit : « Amis, pas un coup de fusil avant « que la ligne n'ait ouvert le feu* Nous allons à elle; « si elle tire, la première décharge sera pour nous ; si « elle nous tue, vous nous vengerez. Mais jusque-là, « pas un coup de fusil. »
Huit représentants étaient debout sur la barricade : Baudin, Brillier, Bruckner, de Flotte, Dulac, Maigne, Malardier et Schœlcher. Ils firent signe aux soldats de s'arrêter; le capitaine Petit répondit par un geste négatif. Sept des représentants descendirent alors, et marchèrent vers la troupe. Ils étaient sans armes, en écharpes, sur une seule ligne. Les soldats s'arrétëreitf instinctivement. M. Schœlcher prit la parole : « Nous <c sommes représentants du peuple, s*écria-t-il; au « nom de la Constitution, nous réclamons votre con* a cours pour faire respecter la loi du pays* Venez k « nous, ce sera votre gloire. > — « Taisez-vous, ré- « pondit le capitaine, je ne veux pas vous entendre ; « j'obéis à mes chefs; j'ai des ordres; retirez-vous ou « je fais tirer. » — Vous pouvez nous tuer ; nous ne « reculerons pas. Vive la République! vive la Gons- <c titution! répondirent d'une seule voix les sept repréff sentants. » L'officier fit apprêter les armes et cornmanda : « en avant ! » Plusieurs des représentants, croyant la dernière heure venue, mirent le chapeau k la main, comme pour saluer la mort, en poussant un
nouveau cri de : « vive la République ! » Mais roflScîer ne commanda pas le feu. Neuf rangs de soldats passèrent successivement, marchant vers la barricade, et se détournèrent des représentants, sans les frapper. Ceux-ci continuaient & les adjurer de se joindre à eux.
Cependant, quelques soldats, plus impatients que les autres, repoussèrent les représentants, les menaçant de leurs baïonnettes. Un fourrier coucha en joue M. Bruckner, mais, sur un mot calme et digne du représentant, il releva son fusil et le déchargea en Tair. Au même instant, un soldat lançait un coup de baïonnette à M. Schœlcher, — pour l'éloigner plutôt que pour le percer, a dit M. Schœlcher lui-même. — Malheureusement, l'un des républicains qui étaient demeurés sur la barricade crut, sans doute, que les soldats frappaient réellement les représentants. Il abaissa son arme et 6t feu. Un militaire tomba mortellement frappé. La tête de la colonne, qui n'était plus qu'à trois ou quatre pas de la barricade, répondit par une décharge générale.
Le représentant Baudin, qui était demeuré debout sur Tune des voitures, et qui continuait de haranguer les soldats, tomba foudroyé. Trois balles lui avaient fracassé le crâne.
Un jeune homme du peuple qui se tenait a côté de Baudin, un fusil à la main, tomba en même temps frappé à mort. On n'a pu savoir le nom de cet ouvrier intrépide dont le sang se mêla à celui du représentant!
Un incident avait attristé les derniers moments de Baudin.
Quelques minutes avant Tarrivée des troupes, il faisait appel à un groupe d'ouvriers. L'un d'eux lui dit:
K — Est-ce que vous croyez que nous voulons nous « faire tuer pour vous conserver vos vingt^cinq francs € par jour!
« — Demeurez là encore un instant, mon ami»
< répliqua Baudin, avec un sourire amer, et vous
< allez voir comment on meurt pour vingt-cinq « francs! »
Le cadavre du représentant fut relevé par les sol* dats et porté à la Morgue. Le jeune ouvrier qui était tombé à côté de Baudin, et qui vivait encore, fut re* levé par Tun des républicains présents, M. Ruin, qui le transporta, au péril de sa vie, dans une maison des environs.
La troupe n'avait fait qu'une seule décharge. Elle franchit la barricade et s'engagea dans les rues Cotte et Sainte-Marguerite, à la suite des citoyens qui s'é» loignaient forcément devant elle.
Tous ces incidents s'étaient passés en beaucoup moins de temps qu'il n'en faut pour les raconter.
Les sept représentants qui s'étaient avancés au de* vaut des soldats étaient demeurés seuls au milieu de la rue. Ils n'avaient pas vu tomber leur collègue.
Quelques ouvriers se rapprochèrent bientôt; ils portèrent ensemble à Thôpital Sainte-Marguerite le corps du jeune soldat du 19*, qui était demeuré gisant sur la chaussée.
Ce pieux devoir accompli, les représentants se se* parèrent en deux groupes. MM. Schœlcher, Dulac,
Malardier et Brillier continuèrent & parcourir le fau» bourg en appelant le peuple aux armes. Un bataillon approchait avec des canons. Des ouvriers entraînèrent les représentants dans une cour dont on referma les portes. La troupe passée, ils reprirent leur marche, accompagnés de M. Sartin, qui venait de les rejoindre. Ils parcoururent la rue de Gharonne, ralliant quelques hommes autour d'eux. Au carrefour Basfroid, cinq ou six ouvriers dépavaient pour commencer une barricade. Néanmoins, la voix des représentants trouva peu d'échos. — < On nous saluait des portes et des « fenêtres, a dit H. Schœlcher, on agitait les cas-, « quettes et les chapeaux, on répétait avec nous : < Vive la République! mais rien de plus. Il fallut « bien nous avouer que le peuple ne voulait pas re- « muer; son parti était pris, d
Après une heure environ de vaines tentatives, les représentants quittèrent le faubourg Saint-Antoine pour aller rejoindre leurs amis dans d'autres quartiers de Paris, où la résistance s'essayait avec plus de. succès.
Le bruit des événements qui venaient de se passer rue du Faubourg-Saint-Antoine s'était répandu rapidement dans la ville entière, grossi comme toujours par la rumeur publique. La nouvelle du représentant Baudin, tué en donnant le signal de la résistance, produisait dans les quartiers éloignés du théâtre de l'action une impression bien plus profonde que dans le faubourg Saint-Antoine. A partir de ce {noment, l'agitation grandit et acquit bientôt des proportions considérables. Des rassemblements se formaient
de toutes parts et prenaient d^heure en heure, dans les quartiers du centre surtout, une attitude plus menaçante. Entre les boulevards, la rue du Temple, la rue Saint-Denis et les quais> dans ce fouillis» inextricable en ce temps-lh, de rues populeuses, étroites, tortueuses, éminemment favorables à la guerre de barricades, on commençait à rencontrer des groupes armés, rares encore^ mais pleins d^audace; on affichait ouvertement dans ces quartiers les proclamations, les appels aux armes de la gauche. Des barricades commencèrent h s'élever rue Saint-Denis, rue Aumaire, rue Grenéta, rue Transnonain, rue Bourg-VAbbé, rue Beaubourg, etc.
Toutefois, c'étaient surtout des tentatives individuelles, improvisées sans plan général, sans entente, entre les divers groupes.
Ceux des représentants républicains qui poussaient à la résistance et se montraient dans les rassemblements n'étaient pas d'accord sur l'opportunité de la lutte h force ouverte. Tandis que plusieurs, — ceux qui étaient allés au faubourg Saint-Antoine et d'autres encore, parmi lesquels l'illustre poète Victor Hugo, — étaient d'avis qu'il importait de commencer sur le champ des barricades et de résister h coups de fusil; d'autres pensaient qu'il valait mieux temporiser encore, attendre que le peuple parût mieux disposé, etc. De Ih, mille avis contraires qui se croisaient dans les rassemblements et paralysaient souvent la bonne volonté des plus résolus. Le bruit s'était répandu qu'un comité de résistance, composé de représentants républicains, était constitué. Beaucoup passèrent de Ion-
gues keares h la recherche de ce comité, qu*il était d'autant plus difficile de rejoindre que ses membres agissaient pour la plupart individuellement dans des quartiers divers.
Cependant, bien que beaucoup de républicains se soient plaints de ce que, dans cette journée du 3, l'inaction des uns, les contre-ordres des autres aient compromis le succès de la résistance, il est incontestable que le mouvement grandit singulièrement dans l'après-midi de ce jour, et que la physionomie de Paris devint de plus en plus sombre.
Dans les quartiers riches, vers le boulevard des Ita* liens, c'étaient les mêmes manifestations bruyantes que la veille, encore plus accentuées. Quelques charges de cavalerie furent exécutées pour dissiper les attroupements; il n'y eut cependant pas d'effusion de sang, ce jour-là, dans ces quartiers.
. Sur la rive gauche de la Seine, l'agitation avait gagné le faubourg Saint-Marceau, où s'était rendu le représentant de Flotte, après la mort de Baudin.
A Belleville, le représentant Madier de Montjau et M. Jules Bastide réussissaient à déterminer un commencement de résistance. Des barricades furent commencées. Un appel aux armes, dont le texte a été conservé, fut imprimé et placardé en assez grand nombre d'exemplaires. Il était ainsi conçu :
AUX armes!
« La République, attacpDiée par celui qui lui avait juré fidélité, « doit ae défendre et punir les traîtres.
« À la voix de ses représentants fidèles, le faubourg Saint- « Antoine s'est levé et combat.
« Les départements n'attendent qu*un signal, et il est donné. « Debout tous ceux qui veulent vivre et mourir libres I
« Pour U Comité de rénêtanee de la Montagne, « Le représentant du peuple délégué^
« Â. Madier-Montjait. »
L'arrêt de la Haute Cour de justice était également imprimé et distribué par milliers d'exemplaires, surtout dans les quartiers riches. Dans les rues avoisinant le carré Saint-Martin, on s'attroupait autour d'un appel i l'armée, audacieusement affiché par quelques jeunes gens. Cette pièce n'est pas signée; mais on y reconnaîtra aisément le style de Victor Hugo, par qui elle a été effectivement rédigée.
A l'armbb!
« Soldats!
« Un homme vient de briser la Constitution. • •
« Tournez vos yeux vers la vraie fonction de Tarmée française. Protéger la patrie, propager la révolution, délivrer le peuple, soutenir les nationalités, aCTranchir le continent, briser
les chaînes partout, défendre partout le droit, voilà votre rôle parmi les années de TEurope. Vous êtes dignes des granda champs de bataille.
<c Rentrez en vous-mêmes, réfléchissez, reconnaîssez-vous, rclevez-vous, songez à vos généraux arrêtés,
«t Soldats, si vous êtes la grande armée, respectez la grande nation.
« Nous, citoyens; nous, représentants du peuple et vos repré* sentants; nous, vos amis, vos frères; nous qui sommes la loi et le droit; nous qui nous dressons devant vous en vous tendant
les bras et que vous frappez « . savez-
vous ce qui nous désespère? Ce n*est pas notre sang qui coule, c*est de voir. • .
a Si vous persistiez, savez-vous ce que Thistoire dirait de vous? Elle dirait :
« Soldais français, cessez de prêter main-forte. ... * « Paris, 3 décembre 4851 (!)• »
(1) Nous avions cra pouvoir donner ifi ixtema cette pièce révola-
Un groupe très-actif, ayant de nombreuses relations avec la population ouvrière, s'était organisé dans la journée, et poussait ardemment à la résistance. C'étaient surtout MM. Jules Leroux, représentant du peuple. Desmoulins, typographe, Gustave Naquet, réfugié politique à Londres, qui vewit d'arriver au risque d'être reconnu à la frontière, Boquet, Nétré et quelques délégués des corporationà ouvrières. C'est à ce groupe qu'est due la rédaction d'une pièce fort remarquable, qui fut affichée dans la soirée. . .
M. Mayer, qui l'a reproduite dans son ouvrage, dît qu'elle fut répandue à profusion. En voici le texte:
Ame TRAVAIUBUIJI.
< Citoyens et comptgnoDs,
« Le pacte social est brisé ^ *
« Une majorité royaliste, de concert arec Lottis-Napoléon, a violé ia Constitution, le 3i mai 1850.
« Malgré la grandeur de cet outrage, nau8 attendions, ptar en obtenir l'édatante réparation, Félection générade de 1892.
« Mais hier, celui qui fut le président de la République a effacé cette date solennelle.
<c Sous prétexte de restituer an peuple un droit que nul ne peut lui ra>ir, U yeut, en réalité, le placer sous une dictature militaire* • •
tionnaiire, ft (itre dd document historiqne. Pltisieurs proclamations ausBÎ violentes d^expressions ont pu être reproduites, en ]^ahce/siui8 inconvénients. Toutefois, un scrupule nous saisit, au dernier moment> «t souf rai^klaçQBS i$g des points les passages larop accentués.
c Citoyens, nous ne serons pas dapes de cette ruse grossière.
a Comment pourrions-nous croire à la sincérité et au désintéressement de Louis-Napoléon?
« II parle de maintenir la République et U jette en prison les républicains*
« Il promet le rétablissement dn suffrage uniTersel, et il vient de former un conseil consultatif des hommes qui l'ont mutilé.
« Il parle de son respect pour Tindépendance des opinions, et il suspend les journaux, il envahit les imprimeries, il disperse les réunions populaires.
« Il appelle le peuple à une élection, et il le place sous Tétat de siège : il rêve on ne sait quel escamotage perfide qui mettrait l'électeur sous la surveillance d'une police stipendiée par lui.
« Il fait plus« il exerce une pression sur nos frères de Tannée, et viole la conscience humaine en les forçant de voter pour lui, sous Tœil de leurs officiers, en quarante-huit heures.
« Il est prêt, dit-il, à se démettre du pouvoir, et il contracte un emprunt de vingt-dnq millions, engageant l'avenir sous le rapport des impôts, qui atteignent indirectement la subsistance du pauvre.
« Mensonge, hypocrisie, parjure, telle est la politique de cet usurpateur.
« Citoyens et compagnons, Louis-Napoléon s'est mis hors la loi. La majorité de l'Assemblée, cette majorité qui a porté la main sur le suffrage universel, est dissoute.
« Seule, la minorité garde une autorité légitime. Rallionsnous autour de cette minorité. Tolons à la délivrance des républicains prisonniers ; réunissons au milieu de nous lés représentants fidèles au suffrage universel; faisons-leur un rempart de nos poitrines; que nos délégués viennent grossir leurs ran^, et forment avec eux le noyau de la nouvelle Assemblée nationalel
« Alors, réunis au nom de la Constitution, sous rinspiration
de notre dogme fondamental : Liberté, Fraternité, Égalité, à l'ombre da drapeau populaire, nous aurons facilement raison du nouveau César et de ses prétoriens I
« Ja Comité central des corporations. »
« Les républicains proscrits reyiennent dans nos murs seconder l'effort populaire. •
Deux dépêches de M. de Maupas à M. de Morny, datées de Taprës-midi du 3, montreront maintenant comment le préfet de police appréciait de son côté la situation :
a 3 décembre, 4 heures.
« Yoici le mot d'ordre que les délégués envoient à l'instant même à toutes les sections : « Tout le monde au faubourg Saint-Antoine et à celui du Temple pour ce soir ! Ledru-RoUin, Caussidière, Mazzini, seront à Paris demain matin, à six heures au plus tard. Ne nous faisons pas d'illusions : c'eçt la grande lutte de 18S2 que nous avons à combattre en décembre 1851. »
« On m'assure que le prince de Joinville débarque à Cherbourg, que se» frères chercheront à pénétrer en France par d'autres points. Cherbourg est donc essentiel à surveiller. Je vais, pour ma part, yeiiler aux abords de Paris.
« Madier de Montjau est tué, Schœlcher gravement Messe. Nous trouverons chez nos ennemis, quand ils seront remis de leur premier échec, la résolution du désespoir.
« Des barricades à l'Ëcole-de-Médecine. Le Moniteur demande instamment de l'ouvrage.
« Les représentants de la rue des Pyramides cherchent à renouveler aujourd'hui leur séance d'hier. Je ne les crois pas hostiles, néanmoins je désirerais avoir votre avis sur le parti à prendre.
c Le Préfet de police ^ « De Matjpas. »
c p. s. La Térité sur la situatioa. Le sentiment des masses est l'élément le plus sûr de sages et bonnes résolutions ; c'est en même temps pour le préfet de police le devoir le plus impérieux. Je dois donc dire que je ne crois peu que les sympathies populaires soient avec nous. Nous ne trouvons d* enthousiasme nulle part : ceux qui nous approuvent sont tièdes; ceux qui nous combattent sont d'un acharnement inexprimable. Le bon côté de la médaille dont je viens de vous donner le revers, c'est que sur tous les points, chefs et soldats, la troupe paraît décidée à agir avec intrépidité : elle Ta prouvé ce matin. C'est là qu'est notre force et notre salut. Pour ma part, quelque pessimiste que je paraisse être, je crois fermement au succès... b
LÉ PRÉFBT DE POUGB AU MINISTRE DE L'INTÉBIBUE
ce Paris, le 3 décembre 18M, 4 heures i/A
« On commence des barricades dans la rue Rambuteau, à la hauteur des rues Saint^Denis et Saint-Martin ; des voitures ont été arrêtées.
« On affirme que Madier de Montjau n'est pas tué et qu'il est dans les groupes. Le cri « aux armes I » est poussé au coin de la rue Grenéta. Le point de rassemblement général est en ce moment le quartier Saint-Martin. Il parait certain qu'une troupe choisie dans les hommes d'action est convoquée en armes vers cinq heures, au carré Saint-Martin, et que les meneurs de cette troupe ont annoncé qu'il serait question de se porter sur la Présidence. On prétend aussi que les patriotes rouennais arrivent, et que Ledru-Rollin est dans les faubourgs.
« Pour le préfet de police, en ce moment au conseil des
ministres.
c Le Commissaire du gouvernement délégué, »
Vers trois heures, les afficheurs de la Préfecture de police placardaient les deux proclamations suivantes, qui suffiraient à elles seules pour faire apprécier l'état réel de Paris en ce moment.
La première est de M. de Maupas :
« Nous, préfet de police, etc. •
« Arrêtons ce qui suit :
« Art. 1". — Tout rassemblement est rigoureusement interdît. II sera immédiatement dissipé par la force.
« Art. 2. — Tout cri séditieux, toute lecture en public, tout affichage décrit politique n'émanant pas d'une autorité régulièrement constituée, sont également interdits.
« Art. 3. — Les agents de la force publique veilleront à l'exécution du présent arrêté.
« Fait à la Préfecture de police, le 3 décembre 4851.
« Le Préfet de poUee^
« De Maupas.
<c Vu et approuvé :
« Le Minisire de Vintérieury
or De Mornt. »
La deuxième proclamation émanait du ministre de la guerre, M. de Saint-Arnaud :
ce Habitants de Paris !
« Les ennemis de Tordre et de la société ont engagé la lutte. Ce n*est pas contre le gouvernement, contre l'élu de la nation qu'ils combattant, mais ils veulent le pillage et la destruction.
« Que les bons citoyens s'unissent au nom de la société et des familles menacées.
« Restez calmes, habitants de Paris I Pas de curieux inutiles dans les rues; ils gênent les mouvements des braves soldats qui f ous protègent de leurs baïonnettes. '
« Pour moi, vous me trouverez toujours inébranlable dans la , volonté de vous défendre et de maintenir l'ordre.
« Le ministre de la guerre, •t Vu la loi sur l'état de siège, « Arrête :
« Toui individu pris construifiant ou défendant une barricade, ou les armes à la main, SERA FUSILLÉ.
« Le général de division^ ministre de la guerre, « De Saint- Arnaud. »
L*arrété de M* de Saint- Arnaud était sans exemple dans l'histoire de nos troables civils depuis le com^ mencement de ce siècle.
Mous ne youlons pas dire pour cela qu'on n'eût jamais fusillé de prisonniers dans les guerres de rue. On nous répondrait en évoquant les souvenirs d'avril 1834, sous Louis-Philippe, et de juin 1848, sous la République, Mais les exécutions de prisonniers désarmés avaient toujours été, dans ces lamentables circonstances, des actes spontanés de colère, de représailles, de cruauté, si l'on veut, commis par des soldats ou des gardes nationaux exaspérés, enivrés par les fureurs de la lutte«Ge qu'0J3» n'avait jamais vu, c'était un ministre delà guerre décrétant a l'avance, publiquement, ouvertement, la condammation à mort et l'exécution, sans autre forme de procès que la fusidlade, de tout indimdu pris comiruisani ou défendant une barricade^ ou les^ ormes à la maiM.
Quant à la loi sur l'état de siège, visée dans l'arrêté de M, de Saint-Arnaud, il est k peine besoin de dire qu'elle ne contenait et n'a jamais contenu aucune prescription de cette espèce.
Au reste, ces proclamations si menaçantes, loin de ralentir le mouvement, contribuèrent peut-être à lui. donner une impulsion plus vive.
Ce qui est incontestable, c'est que ces placards furent apposés vers trois heures^ et qu'à quatre heures
les coups de fusil commençaient à s'échanger dans les rues où nous avons signalé la construction des barricades.
Un témoin oculaire, très-digne de foi, nous a rapporté une curieuse remarque qu*il eut occasion de faire dans la matinée du lendemain au sujet de Tefifet produit par ces proclamations.
L'arrêté de M. de Saint-Arnaud était placardé sur certains points où s'élevaient des barricades, et les républicains, qui prenaient part à leur construction, n'avaient pas même pris la peine d'arracher ces affiches.
Ils pouvaient lire, — et ils lisaient, — collé sur le mur où ils appuyaient leur barricade, l'arrêté qui les menaçait de mort et d'exécution sommaire, s'ils avaient le malheur d'être pris !
A quatre heures et demie, le général Herbillon partit de la place de l'Hôtel-de-Ville à là tête d'une colonne composée d'un bataillon de chasseurs à pied et deux bataillons de ligne avec une pièce de canon. Il se porta par les rues du Temple et de Rambuteau jusqu'à la pointe Sainte-Eustache en fouillant les rues voisines par des détachements. Les barricades furent enlevées partout sans résistance sérieuse. Les citoyens qui les avaient construites avaient instinctivement adopté pour tactique de harceler la troupe^, en défendant à peine les barricades, mais en les réoccupant derrière elle, fatiguant ainsi les soldats par des alertes conti- ■ nuelles. !
Jusqu'à neuf heures du soir, ce fut dans tous ces r quartiers une série d'escarmouches dont quelques- i unes ne laissèrent pas que d'être assez vives. Une bar-
ricade fut énergiquement défendue, rue Aumaire; une autre également, près de l'Imprimerie nationale; les gendarmes mobiles enlevèrent cette dernière. Vers neuf heures du soir, un rassemblement armé quiparatt avoir été assez nombreux, plus de cent hommes, avait réoccupé les barricades des rues Grenéta, Transnonain et Beaubourg. Un vrai combat s'engagea sur ce point. Le colonel Ghapuis avait attaqué les barricades, . de front, avec un bataillon du 3® de ligne. Il rencontrait une très-vive résistance, lorsqu'un bataillon du 6® léger, commandant Boulatîgny, déboucha sur les derrières des défenseurs des barricades et les mit entre deux feux. Un certain nombre tombèrent en combattant, soixante ou quatre-vingts furent pris, et plusieurs de ceux-là fusillés sur-le-champ (1).
Pendant que les coups de feu retentissaient dans ces quartiers du centre du vieux Paris, les représentants républicains libres continuaient à se réunir et à se concerter. Le Comité de résistance avait rendu plusieurs décrets provisoires qu'il réussit à faire imprimer. L'un de ces décrets décernait à Baudin les honneurs du Panthéon ; un autre convoquait les électeurs pour nommer une Assemblée souveraine, etc. ,
A cinq heures du soir, une réunion assez nombreuse eut lieu chez M. Landrin. On y remarquait indépendamment de plusieurs des représentants que nous avons déjà nommés, MM. Garnier-Pagès et Marie, anciens membres du Gouvernement provisoire, M. J. Basil) Le général Magnan le dit dans son rapport officiel: « Tous les obstacles (de la rue Beaubourg) furent enlevés au pas d« JL course, et ceux qui les défendaient paués par les armes. )>
tide, MM. Emile de Girardia «t Napc^léon Bonaparte (aujjOEiird'hui le prince Napoléon), cousin du Président.
On s'y entretint des événements de la journée, de la conduite à tenir. M. Emile de Girardin proposa, diton, que tous les représentants demeurés libres se constituassent prisonniers et qu'on organisât une grève générale jusqu'à la chute du. Président, Une altercation fort vive s'éleva après cette proposition entre M. de <rirardia et Michel (de Bourges). Rien ne fut, semble-t-il, décidé dans cette réunion, sauf la rédaction d'une nouvelle proclamation, conçue dans des termes plus qu'énergiques, laquelle fut sigaée par tous les représentants présents, y compris celui qui est au-* jourd'hui le «prince Napoléon. C'est du 'moins ce que nous ont affirmé des personnes dignes de foi.
Dans une seconde réunion, chez M. Marie, il fut pris quelques résolutions. On y arrêta, paratt-il, de prendre une part active à la résistance armée, qui commençait h devenir sérieuse. D'ailleurs, les dispositions de la population semblaient tellement modifiées que l'espoir du succès, la confiance dans l'issue de la crise étaient revenus chez ceux mêmes qui étaient le plus affectés, la veille, de l'attitude :du peuple.
Tous les républicains, qui ont parcouru Paris dans la soirée du 3 décembre, affirment encore aujourd'hui que jamais mouvement révolutioimaire n'avait paru plus puissant, dans un premier jour de lutôe, que celui qui se prononçait en ce moment.
Les écrivains les plus enthousiastes du Coup d'Éta n'ont pas dissimulé que le 3, au soir, les rassemble-
ments qui se formaient et se reformaient, sur les bou* levards, depuis la Chaussée-d'Antin jusqu'au faubourg du Temple, et surtout dans les rues adjacentes, malgré les patrouilles et les charges de cavalerie, présentaient l'aspect sombre, menaçant, des foules parisiennes à la veille des grandes journées révolutionnaires. Les bruits de nouvelles fâcheuses pour Louis-Napoléon, — fausses nouvelles, la plupart du temps, — étaient accueillis avec avidité. Les rares personnes qui osaient, au milieu des groupes, exprimer des opinions favorables au Président étaient menacées, maltraitées même.
Les excitations des républicains qui parcouraient les rassemblements soulevaient, au contraire, des applaudissements et des acclamations. Un ancien constituant, iiM>rt aujourd'hui, qui écrivait quelque temps après l'événement, M. X. Durrieu, adit : « Sur mon honneur, je « déclare que, de sept heures à minuit (le 3 décembre), n tout mon espoir m'était revenu. Je croyais presque < la révolution assurée... J'ai assisté aux dernières « heures du règne de Louis-Philippe; j'étais mâle « de fort près aux événements qui ont amené sa « chute ; mais, en vérité, jamais je n'avais rencon- « tré.,. » Nous ne pouvons achever la citation textuelle; mais le sens en est que jamais M. Durrieu, même en février, n'avait vu une foule aussi bien disposée & la Révolution.
II n'est pas sans intérêt de transcrire maintenant un passage du livre de l'écrivain militaire, enthousiaste du 2 décembre, M. Mauduit, passage qui raconta un incident de cette soirée du 3. On verra que les impressiws ressenties par '^s deux hommes^ d'opi-
nions aussi diamétralement opposées , confirment la réalité des faits tels qu'ils nous apparaissent, c'est-àdire les dispositions hostiles au Coup d'État de la population dans la soirée du 3 décembre.
a Le 3 décembre, dit M. Mauduit, vers six heures et demie du « soii*, le colonel de Rochefort du 1" lanciers reçut l'ordre de <c partir, avec deux escadrons seulement, pour maintenir la « circulation sur les boulevards, depuis la rue de la Paix jusce qu'au boulevard du Temple; cette mission était d'autant plus « difQcile et délicate, qu'il lui avait été interdit de repousser par ff la force d'autres cris que ceux de : Vive la République démo- « cratique et sociale I
« Le colonel, pressentant ce qui allait arriver^ avait prévenu ff tout son détachement de n'avoir point à s'étonner de la foule « gu'il aurait à traverser et des cris poussés par elle; il prescrivit € à ses lanciers de rester calmes, impassibles, jusqu'au moment « où i] ordonnerait la charge, et, une fois l'affaire engagée, de « ne faire grâce à qui que ce fût.
ff A peine parvenu sur les boulevards, à la hauteur de la rue «de la Paix, il se trouva en présence d*un flot de population « immense, manifestant Vhostilité la plus marquée, sous le ff masqué du cri de : Vive la République III Ces cris convenus « étaient accompagnés de gestes menaçants.
« L'œil attentif et l'oreille tendue, pour ordonner la charge « au premier cri séditieux, le colonel continua à marcher ainsi ff au pas, poursuivi de hurlements affreux, jusqu'au boulevard « du Temple.
« Le colonel, ayant reçu l'ordre de charger tous les groupes « qu'il rencontrerait sur la chaussée, il se servit d'une ruse « de guerre, dont le résultat fut de châtier un certain nombre € de ces vociférateurs en paletots.
« Il masqua ses escadrons, pendant quelques instants, dans un € pli de terrain, près du Château- d'Eau, pour leur donner le « change et leur laisser croire qu'il était occupé du côté de la « Bastille; mais faisant brusquement demi-tour, sans être aperçu^ € et prescrivant aux trompettes et à l'avant-garde de rentrer
« dans les ran^, il se remit en marche au pas, jusqu'au mo-
« ment où il se trouva à l'endroit le plus épais de cette foule
« compacte et incalculable, avec l'intention de piquer tout ce qui
« s'opposerait à son passage.
« Les plus audacieux, enhardis peut-être par la démonstration
« pacifique de ces deux escadrons, se placèrent en avant du co-
« lonel et firent entendre les cris insultants de : Vive TAssem-
c blée nationale !ll A bas les traîtres! Reconnaissant à. ce cri
8 une provocation^ le colonel de Rochefort s'élance, comme un
« lion furieux, au milieu du groupe d'où elle était partie en
« frappant d'estoc, de taille et de lance. Il resta sur le carreau