ORDRE
Investi du commandement des forces républicaines de Far-* rondissement de Marmande, j'invite tous les citoyens à s'armer dans chaque commune pour protéger Tordre et la loi.
La Constitution doit être la loi des lois, jusqu'à ce que le peuple en ait décidé autrement dans sa souveraineté.
Chaque commune, après s'être organisée pour sa défense intérieure» enverra de suite à Marmande, chef-lieu de l'ârrondlssemeot, tous les citoyens disponibles.
Le eammandani des gardes nationales ,
de Vammdissement, 'î
Pbyronni.
Marmande, le 5 décembre 1851.
De nombreuses colonnes de paysans affluèrent en ville toute la journée.
La compagnie d'artillerie de la garde nationale fut convoquée et chargée de confectionner des cartouches
et des boites à mitraille. STarmande possédait deux pièces d'artillerie de campagne qu'il était £^ile de mettre en état de service. Peyronnî s'ooeupa avec aotivîlé ée^ l'armement de la ville. Lft get-tée nationale fut, plusieurs fois, appelée aux armes et manœuvi'a sous ses ordres avec un ensemble remarquable.
La journée du vendredi et celle du samedi se passèrent ainsi. Nul excès d'aucun genre ne fut commis. L'énergie de Peyronni et, sans doute, plus encore, l'honnêteté du peuple» contribuèrent à cet heureux résultat.
On ne peut s'empêcher de reconnaître que les modernes girondins de Marmande montrèrent» dans ces circonstances, une modération • et une haine des excès fort honorables et tout k fait dignes de leurs ancêtres politiques. Mais il faut avouer qu'ils furent comme eux de pauvres révolutionnaires.
Ils ne virent pas que leurs mesures de défense de la Constitution, leurs préparatifs belliqueux, leur luxe de fusils, canons, boites à mitraille, pour^ se borner à parader dans les rues de Marmande, touchaient presque au ridicule.
Ou l'on se tait, ou l'on s'insurge tout de bon, dit la logique révolutionnaire.
L'instinct du peuple ne s'y trompait pas. Dès le vendredi soir, on parlait déjà de trahison dans les groupes du parti avancé. On disait hautement qu'on ne comprenait pas^ pourquoi Peyfonni ne marchait pas sur Bordeaux ou sur Âgen.
On a vu au commencement de ce chapitre quelle était la situation de Bordeaux en ce moment. Lesoud*
préfet de Hannfinde armé pour demander du seeours n*avait pd obtenir un seul détacbement. Le général ne trouvait pas ses forces suffisantes contre un mouvement sérieux dans la ville. L'arrivée de Peyronnî dans la journée on kt soirée du 6 avec quatre nlîlle hommes» dont beaueoup très -bien armés et deuipièeer de canon, eût peut-être acquis Bordeaux b la cause républicaine.
Les chefs de l'insurrection de Mietrmande fie mé^ Ment pas avoir soupoonné cek, P«yrorftti ^est Vivement défenthf au Conseil de guette d'avoir jamais eu la pensée de marcher sur Bordeaux^ On peut parfaitement Fen croire sur parole. Tout entief h s6i§ répu^ gnancés ponr les démocrates avancés et aux cr aimes que lui inspiraient, bien à tort, les dispositions dli peuple, son unique souci fiit le maintien de l'ordre. Il ne voyait partout que pillards, ce qui est d'autant plus caractéristique qu'aucun des témoins entendus ati procès n'a rapporté la moindre tentative m l&momdte menace d'excès de ce genre. Du reste, ancien officier' de l'armée régulière, M. Peyronni avait, consme tous les militaires, peu de confiance dans le ôourage sans uniforme. Des émissaires venu^ de La Réole, Laùgon, etc., le pressaient de marcher en avant. Il se récria contre un semblable projet.
Le samedi, il congédia les paysans venus de tous lès points de l'arrondissement. Le peuple et les démocrates avancés étaient furieux. La faiblesse de cet homme personnellement si brave les sui'prenait et les indignait. Il couvait là un orage contre Peyronni quef la première occasion allait faire édater.
Les dépêches télégraphiques annonçant la répression de la résistance à Paris étaient bien parvenues jusqu'à Marmande, mais on n'avait pas voulu y ajouter foi. Le dimanche, arrivèrent des journaux et des lettres ne laissant aucun doute k ce sujet. La Commission apprit également dans Ja soirée que le général, comptant désormais sur la tranquillité de Bordeaux, détachait contre Marmande un bataillon d'infanterie, un escadron de cavalerie et deux canons.
L*infanterie remontait la Garonne en bateau à vapeur, la cavalerie et Tartillerie arrivaient par terre.
La Commission fut atterrée de ces nouvelles ; Peyronni plus que tout autre. Il insista pour qu'on les cachât au peuple : « Si ces furieux Tavaientsu, disait-il plus tard au Conseil de guerre, ils auraient barricadé la ville et se seraient défendus à outrance. »
M. Peyronni avait une répugnance singulière pour les barricades.
Des ouvriers en avaient commencé une sur le pont de la Garonne.
— Cela me fit voir k quel sorte de gens j'avais affaire ! dit-il aussi, plus tard.
La Commission, après avoir décidé qu'elle cacherait les nouvelles au peuple et ferait en sorte de ne pas résister, se sépara et alla se coucher.
De semblables choses restent rarement secrètes. Le bruit de la marche des trdupes et des mauvaises nouvelles reçues se répandit en ville. Le peuple, déjk irrité contre ses chefs, ne peut se contenir. C'est une véritable explosion de fureur. La foule réunie sur la place s'agite avec violence.
— Nous voulons nous battre! Où sont les chefs! crie-t-on de tous côtés.
. Les chefs dormaient, il était deux heures aprèsminuit.
— Peyronni est un lâche ! c'est un traître ! disent les uns.
— Non, c'est un brave ! Il marchera ! répliquent d'autres.
Un rassemblement exalté court à la maison de M. Vergnes. Celui-ci s'éveille au bruit des clameurs, ainsi que Peyronni, qui était couché chez lui. L'un et l'autre se lèvent, et le peuple les entraine à la Mairie.
Peyronni veut parler; on l'écoute. Il essaie de faire comprendre l'inutilité de la résistance. Une explosion de cris de colère et d'injures couvre sa voix.
— Vous êtes un lâche ! Nous voulons nous battre ! Vous nous avez excités et vous nous abandonnez !
Un petit jeune homme qui se faisait remarquer par son exaltation dirige un pistolet sur la poitrine de Peyronni en lui criant :
— Tu marcheras, ou tu es mort ! (1).
' Peyronni sentait son sang de vieux soldat bouillonner dans ses veines. Il prend tout à coup sa résolution. Il parait sur le perron de la Mairie ;
(i) — Mais enfin, quel était donc ce petit diable? demandait le pré- ^ sident du Conseil de guerre à plusieurs témoins déposant de cette scène.
— Je n'en sais rien, Monsieur, je ne connaissais personne parmi toui^ ces furieux, répondait le malheureux Peyronni.
(Voir, pour tous ces détails, le procès Peyronni dans la Gazette des Tribunaux du 15 janvier 1853 et numéros suivants.)
— iOO —
— Vous voulez vous battre, eh bien I soit, nous nous battrons, dit-il. Aux armes!
La foule applaudit avec ftjreur et se disperse en criant aux armes! Le tocsin sonne, les tambours battent la générale. En moins d'un quart d'heure, plus de huit cents hommes armés se forment en colonne sur la place. Peyronni monte à cheval, il. met le sabre à la main, commande et semble avoir retrouvé tout son ascendant. Vergues, Goyneau, Mouran, prennent chacun un fusil et se placent dans les rangs du peuple. Peyronni donne le signal. 'Toute la masse s'ébranle sur la route de Bordeaux, chantant la Marseillaiêe aveo un formidable ensemble.
M. Peyronni était très-probablement de bonne foi lorsqu'il avait dit ; « Eh bien! soit, nous nou^ battrons! » De semblables mouvements ne se calculent guère. Mais le naturel revipt bieptôt. Une fois hors d9 la ville, il se dit que c'était un excellent résultat d'avoir entraîné hors de Marmande cette population exaltée, et il n'eut plus d'autre souci que d'éviter iciettQ rencontre qu'il était censé allé chercher. Au lieii de continuer de marcher sur la grande route de Bord(:.wx, il fit prendve h sa colonne la traverse d^ Sainte- Bazeille. Il comptait ainsi éviter la tronpe. Mai^Timpla^ cable hasard lui réservait une surprise cruelle. M* le sous-préfet Pelline, venant de La Réole en avantgarde, avait pris la même traverse avec huit ou dix brigades de gendarmerie k cheval.
A l'issue du bourg de Sainte-Bazeille, Je citoyen Séré-Lanauae, qui marchait en tête avec iôfi éQl9i^
reurs marmaadais^ se replia vivement en annonçant l'approche de la cavalerie.
Une colHsion était inévitable. Le petit escadron s'avançait au grand trot. Peyronnî fit masser ses hommes des deux c&tés du chemin et sur le chemin même.
Yoici comment il a lui-même raconté ce qu suivit (1):
a J'entendais lacai^alerie sans la voir, à cause du brouillard. Je criai : Qui vive! Un fem de pelotojd, dont -une ]i)aUe traversa ma casquette, fût la seule réponse. Je xne retournai vers mes iiOTBines et je criai : Feu! J'étais enroué; on ne m'entendit pas. Les taiûbours battirent la charge. Je tirai mes deux coups 49 pistolet, «t j*agitai mon sabre en erîaot :Vesa\ tirez donc t C'est alors que la fusillade s'engagea. Quand le nuage de fumée se fut dissipé, j'aperçus que ce que j'avais pris pour tout ua escadron n'était qu'un détachement de gendarmes qui fuyaient devant nous. •
he sou^préfet et le tieutenwt Flayelle ont af&raé q^ie la |;eadArm^ie n'avait pas «oiommencé le ttUs Quoi qu'il en soit, la fusillade des gardes naiioawc répuUicdûs aVait eu un effst ierrible.
Le lieutenant, 1^ fl(iarécbal-des4!^is€ardette et sept à huit gendarmes étaient* blessés. Les chevaux dêft autres se cabraient ^ emportaiwt leurs eavi^lÂorsjur la route de La Biéole.
Le lieutenant, resté k ck^sl mal^ M bldisure, eut beaucoup de peine k rallier une dizaine de ses gendarmes avec lesquels il gagna le bord de la Garonne.
(i) Interrogatoire de Peyronai au Conseil de guerre de Bordeanx. Gazette des Tribunaux du i3 janvier et numôros suiyants.
Les Marmandais étaientsatîsfaits, ils avaient brûlé quelques cartouches. Peyronni s'empressa de leur faire prendre la route de Gastelnau qui conduit dans Tintérieur des terres.
Une heure après, l'infanterie qui arrivait en bateau à vapeur, débarquait non loin de Sainte-Bazeille et occupait le bourg. Les Marmandais était déjà loin.
Une odieuse scène venait d'attrister cet endroit. Après le départ de la colonne marmandaise, le maréchal-des-logis Gardette était resté sur la route étendu sans mouvement. Deux ou trois traînards de Marmande, parmi lesquels un fou ou idiot nommé Planazet, avaient frappé le malheureux militaire à coups de sabre. L'idiot lui avait porté plusieurs coups de broche. Gardette avait fait le mort pour échapper à ces misérables. Quelques braves gens accoururent et le portèrent à la Mairie de Saint-Bazeille. L'idiot était resté stupidement debout à côté de Gardette, sa broche à la main. Le maréchal-des-logis a survécu à ses blessures. Cet incident, grossi, amplifié et défiguré convenablement, ^ servi b transformer les gardes nationaux de Marmande en une hideuse bande de Jacques.
La troupe se porta aussitôt sur Marmande. Assez mal renseignée par les gens du pays, elle s'attendait à une vive résistance. On tourna la ville pour éviter les canons que Ton croyait braqués sur l'avenue de Bordeaux, et l'on entra par la route de Tonneins. La ville, désertée par la majeure partie de sa population valide, était dans le calme le plus complet.
Cependant la troupe de Peyronni arriva dans la
.journée à Gastelnau, déjh tort diminuée par les désertions. Trois ou quatre cents hommes y campèrent dans la nuit du 8 au 9, et achevèrent de se dissoudre le lendemain.
L'ordre matériel ne tarda pas b se rétablir dans ce département' si agité. L'état de siège avait déjà été proclamé. Il y fut appliqué dans toute sa rigueur.
Le mercredi, le chef de bataillon Bourrely, nommé commandant de l'état de siège, faisait afficher la pièce suivante :