CHAPITRE V
DÉPARTEMENTS DU MIDI PttéxiÊÉthesûanAsxB -^ nÈuxst^t ^ oita>
Lm ptrtîB «I prMnM dmiis U Midi. -^ OratB lwfireitt«tit d'bpiUiAtt
— Les sociétés secrètes. — Serment d'affiliation. — Troubks d'Est*» gèl (Pyrénôea-OrientaleB). — La ville de Béziers. — Délibération chei M« Peret» -* ttéunion au tiinetiérb VieUx. ^ SotilèTâtkieiit. — Im délégttls du peaple* -^ L» sous-pt^ Gollet-ile^greC. -^ Gterisai coUoqae. -— Arrivée du peuple. -— Ck>mbat. — Victoire de raatoritè^
— Assassinat de MM. Vemhes et Bernard Maory. » Troublas de Pesébas. — Gapestan^. «^ Insurrection de ce bourg. -^ CdUision. — La Jacquerie de VHérault. — < La ville de BédaHeux. ^ Début de l'iiH surrection. — Occupation de la Mairie. — La gendarmerie gardée à vuoé — Le marécbal-des-logis Léotard tue Cabrol. — SoalèTement furieux. -* Intrépide défense des gendarmes. — Le feu à la caserne. •— Le gendarme Flacon. — Le gendarme Sellère au milieu dn peuple.
— Mort d'Eugène Ck>mbes. — Fuite des gendarmes. — Bruguière tu6.
— La maison Mical. -^ Dévouement de Rose Mical. — Lamm massacré. — Le gendarme Gircq et Malaterre. — Mort du maréchal-deslogis. — Bédarieux entre les mains des insurgés. — Rétablissement de Tordre. — Insurrection près de Nîmes. — Tentative sur Uiès.
— Pacification.
De Perpignan h Toulon, et de Marseille à Lyon, dans le Midi proprement dit, l'état des esprits et l'attitude des partis différaient sensiblement de ce qu'il3 étaient dans le reste de la France.
En exceptant les départements dauphinois, auxquels leurs vieilles traditions révolutionnaires faisaient une situation èi part, da^s toute cette contrée, il n'y avait que deux ennemis en présence, deux
ennemie Venant de loin : le parti lègitiit)iste-cléricai et le parti révolutionnaire, *
De 1789 à 1816, leur lutté avait élé une alternative d'épouvantables réactions. Frappé le dernier, — et avec quelle fureiir ! — • le parti révolutionnaire semblait aVoit oublié ses trop excusables t^ancunes, dahs les paisibles années qui s'écoulèrent de 1835 à I8i8. Mais les haines sommeillent dans ces pays-là, elles ne s'éteignent pas. Elles s'étaient réveillées, ardentes et terriblcB, dès 1849.
L'expédition de Rome, la réaction cléricale qui suivit, le ministère ("alloux, Fattitude de la ma|orité de l'Assemblée législative, exaltèrent au jplus haut degré les espérances des royalistes. Ils se crurent à la veille de l'avènement de Henri V. Leur jactance, leurs folles menaces, jointes h des persécutions journalières, poussèrent jusqu^au paroxysme la colère du parti révolutionnaire.
Le Midi semblait revenu à ses plus mauvais Jours. La guerre était ardente, acharnée des- deux côtés, avec plus d'exaltation en Provence, plus de violence en Languedoc. Dans ces tragiques cités de NîméS, d'Ûzès, d'Avignon, d'Orange, de Béziers, etc., le fanatisme religieux envenimait les luttes de la politique.
Un seul changement s'était opéré depuis 181S, dans ces contrées, mais celui-lh immense^
Ouvriers et paysans, loyalistes en 1815, mèitie eu 1830, blancs, fils de blancs, comme ils disaient avee fierté, étaient passés en immense majorité au parti îévolutionhaire. Malheureusement pout certains d'en-
tre eux, si le fanatisme aivait changé d'objet, c'était encore du fanatisme.
Plus d'un, parmi les fils des verdets de 1815, poursuivaient le bourgeois, le prêtre, l'aristocrate, d'une haine aussi aveugle que celle dont leurs pères avaient poursuivi les jacobins et les buonapartistes. Ajoutons cependant» car les faits le démontrent, que ce n'était 1& que l'exception. Si la masse était plus ardente, plus violente dans ses menaces, elle n*étail pas, au fond, moins honnête et moins loyale que dans le reste de la France.
La société secrète des Montagnards couvrait toute cette partie de la France. Le complot de Lyon en avait révélé l'existence, et tout portait à croire que Tancien constituant Gent avait été l'organisateur de cette redoutable société. On sait qu'elle avait été formée dans le but spécial de résister à un Coup d'État, prévu dès 1850.
Il serait encore difficile de pouvoir donner des détails précis sur la manière dont elle s'était formée. Une chose est positive, c'est que la condamnation de Gent et de ses coaccusés n'en arrêta nullement les progrès. Eut-elle, depuis cette époque, une direction supérieure réelle et obéieî On ne saurait l'affirmer. Il semble que vers la fin de 1851, elle se fût décentralisée, pour ainsi dire, et devenue départementale. Les difiérences notables dansTorganisation, la hiérarchie, la formule du serment qu'on remarque entre divers points, confirment cette manière de voir.
Dans beaucoup de lieux, la société se cachait sous la forme d'association de secours mutuels. Le prétexte
d'affiliation auprès des paysans ignorants était la plupart du temps celui-là. La conquête du droit au travail, formule que chacun interprétait à. sa guise» a joué un grand rôle dans Tarrondissement de Béziers.
Les débats des procès jugés par le Conseil de guerre de Montpellier ont révélé quelques détails qui ne manquent pas d'intérêt.
Le groupe primitif était la décurie, composée de dix affiliés, nommant un décurion. Dix décurions nommaient un centurion et un sous-centurion. D'ordinaire, les centurions correspondaient directement avec un Comité directeur institué dans chaque petite ville.
Les affiliés versaient une faible cotisation mensuelle qui servait à distribuer des secours, et aussi & soutenir les publications démocratiques, èi payer les amendes, secourir les condamnés politiques, etc.
Lorsque le simple sociétaire de la société de secours mutuels paraissait assez bien endoctriné pour devenir Montagnard, on l'instruisait de ses obligations : défendre la République, se munir d'armes et de munitions, obéir aux chefs, s'armer ou voter sur leur ordre, garder le secret, etc. Puis, la réception se faisait avec un cérémonial emprunté aux anciennes sociétés secrètes et tout à fait approprié à l'esprit religieux, à l'imagination vive, k l'attrait du mystérieux qui caractérise ces populations.
Le néophyte, les yeux bandés, répondait à quelques questions du chef, puis étendait la main sur une arme quelconque. Le diedogue suivant s'établissait.
— Tu jures de défendre la République,, démocratique et sociale!
— Je le jure par le Christ,
— Tu jures de ne jamais révéler le^ fiecrets de la société et de punir de mort les traîtres?
— Je le jure par le Christ*
— Tu jures de prendre les armesi ?^ù premier signal de tes chefs, de quitter père, mère, femme et enfan^s^ pour voler & la défense de la liberté?
— Je le jure trois fois par le Christ.
Le chef alors lui débandait les yeux, lui donnait l'accolade fraternelle et le proclamait Montagnard.
Dans les Cévennes, le cérémonial était plus simple. Le néophyte, les yeux bandés, étendait la main sur un sabre et disait :
— Parce fer, symbole de l'honneur, je jure d'armer mon bras contre toutes les tyrannies politiques et religieuses.
Le chef lui étendait les mains sur la tête, disant :
— Je te bfiptise enfant de la Montagne.
Des rapports officiels, sans doute exagères, évaluaient à soixante mille le nombre des affiliés dans le département de l'Hérault (1).
Il est vrai que la société n'avait plus de secret que le nom. L'autorité y avait des agents dans tous les lieux importants. Il semble même que vers la fin de 1851, l'anarchie se glissât dans l'organisation. Sauf
(1) Voir pour ces détails les pièces des procès jugée en Conseil de giierr« à Montpelliir. {GiueUe de* tribmau» d«ft Bioii d'avril, mai «t juin 1852.)
dans le département des Basses-Alpes, la direction n'était pas vigoureuse, et chaque groupe agissait pour son propre compte. L'eiçtrême diffusion de la société rendait cela inévitable. Toutefois, telle qu'elle était, cette société des Montagnards était une formidable machine de guerre pour 1852, qu'il s'agit du vote ou du combat.
Après ces quelques détails^ indispensables pour comprendre les événements du Midi, nous allons aborder le récit de ces curieui^ épisodes de3 journées de décembre.
he dépwtement des Pyrénées^Orientales, que l'influence d'Arago avait rattaché dès longtemps h la cause démocratique, ressentit une émotion profonde, mais qui ne se traduisit nulle part en résistance armée.
A Perpignan, le préfet, Pougeard^Dwlimbert, et le ipaire, Auguste Lloubes, donnèrent leur adhésion aux décrets du Président de la République- H n'en fut pas de même de tous les foQctionnc^ires, I^'iagéaieur ^n chef des ponts et chaussées. Gammés, et l'ingénieur ordinaire, Gartène, furent suspendus do leurs fonctions pour refus d'adhésion (1)«
Le jeudi 4, un rassemblement considérable se formr. sur la place de la Loge. Le maire, le préfbt et le général prirent conjointeE^ent des mesures de répression. Un déploiement de troupes eut lieu. La foule ne paraissant pas disposée à céder sans contrainte, l'infanterie chargea ostensiblement ses araiea devant le
^0 JounmZ des Pyrénées^OrlenUUes
peuple, et Ton fit les sommations. Le rassemblement se dissipa sans effusion de sang.
Le bourg d'Estagel, à quelque distance de Perpignan, fut le théâtre d'une vive agitation. Patrie d'Arago, Estagel partageait les opinions du grand homme auquel il avait donné le jour. Le Conseil municipal s'était réuni et avait protesté, au nom delà loi, contre les décrets du 2 décembre. Le dimanche?, le préfet apprit que des rassemblements avaient parcouru les rues de la petite ville au chant de te MarstU- UUse.
M. Pougeard-Dulîmbert partit aussitôt de Perpignan avec quelques compagnies du 20® de ligne et des hussards, et arriva bientôt à Estagel.
Une douzaine de personnes furent arrêtées et placées sur des charrettes pour être transférées à Perpignan. A l'issue de la ville, la route s'engage dans un terrain fort accidenté; des groupes nombreux s'y montrèrent, poussant le cri de vive la République! vive la Constitution! Un coup de feu fut, dit-on, tiré sur la troupe. Celle-ci fit une décharge, deux hommes furent tués et quelques autres blessés. M. Pougeard- Dulimbert fit aussitôt rentrer la colonne en ville. Ordre fut donné aux habitants de fermer toutes les fenêtres, et menace faîte de fusiller quiconque paraîtrait armé ou serait surpris porteur d'armes cachées.
Les rues se vidèrent en un instant, et le préfet reprit sa marche qui ne fut plus inquiétée (1).
(1) Journal des Pyrénées-Orientales. Nous avona adopté le récit de ce
Une vive agitation se produisit également à Collioure, à Elne, à Argelès, k Prades, mais elle se calma d'elle-même et sans avoir jamais eu un caractère însiirrectionnel.
La répression n'en fut pas moins très-rigoureuse. Le nombre des arrestations fut très-considévable, celui des déportations énorme. On parla beaucoup de l'arrestation d'une dame Battle, dont le mari était en fuite, et qui avait été arrêtée» disait-on, pour avoir refusé de révéler la retraite de son époux. Cependant le « parti de l'ordre » dans les Pyrénées- Orientales était tellement certain d'avoir échappé à de graves dangers, qu'une épée d'honneur fut décerïiée à M. le préfet Pougeard-Dulimbert, par souscription publique, comme un hommage à l'énergie, déployée par lui contre les anarchistes. Le choix de la récompense paraîtra sans doute un peu bizai^re au lecteur, car l'affaire d'Estagel ne fut pas précisément une bataille (1).
Le département de l'Aude, voisin de celui des Pyrénées-Orientales, éprouva sur quelques points une très-vive agitation, mais qui ne se manifesta par aucun fait notable.
Il n'en est pas de même du département de l'Hérault. Nous avons déjà dit combien y était puissante l'orga-
journal, mais nons devons ajouter que les habitants d'Estagel ont toujours prétendu qu'aucun coup de feu n'était parti de leur côté.
(1) S'il faut en croire certaines rumeurs, la souscription pour flpée d'honneur de M. Pougeard-Dulimbert n'aurait été rien moins que spontanée. On aurait usé de singuliers moyens pour trouver des souscripteurs.
xrâçtion des sociétés seorètes. La résistance ne pouvait manquer d'essayer de se produire.
À Montpellier, Topinion était peu favorable au Coup d'Ëtat> puisque Montpellier fut la seule des yilles importantes oU le vote du 20 décembre ait donné un résultat négatif. Cependant, la présence d'une garnison nombreuse et l'arrestation des hommes les plus influents du parti démocratique* y maintinrent le calme matériel. Dès le 3 décembre, en effet, MM. Digeon père et fils> Oscar Geryais» Auriol, Lisbonne, Atger, Guiter, Bousder-Joly, etc., étaient i^rrêtés au Jeu de Paume et conduits èi la Maison d'arrêt. La tranquillité de Montpellier influa beaucoup sur celle de Tarrondissement.
La ville de Béziers, chef-lieu d'un arrondissement important, avait une société de secours mutuels, sous laquelle se cachaient les centuries de Montagnards. Elle était présidée par un riche négociant, M. Péret. C'était un homme d'un âge assez avancé et qui avait été maire de Béziers en 1848. Il avait déployé une rare énergie pour le maintien de l'ordre, au moment de la dissolution des ateliers nationaux de Béziers. et sa conduite, dans ces difficiles circonstances, lui avait mérité la reconnaissance des hommes de bien de tous les partis (1).
L'ardeur de la lutte entre le parti légitimiste et le parti révolutiopnaire avait pris h Béziers un caractère de violence des plus menaçants. Un sinistre événement allait révéler quels dangers recelaient l'igno-
(1) M. Péret est mort en «'évadant de Cajreune.
i^Qco 9( le fMatism«i révolutionnaîTa de c^rta^oas fractions du peuple.
Gomme M^ Péret, la plupart des hommes influents du parti démocratique étaient des gens de cœur qui ne eberchaient que le triomphe de leurs convictions politiques, et qui, au 4 décembre, ne s'armaient que pour la défense de la loi. Mais seraient-ils a^sez forts pqup arrêter les forcenés, qui s'étaient glissés parmi eux?
C'est le â décembre que M* Collet-Meygret, souspi^f^t de Béziers, reçut de son collègue de Narbonne communication de la dépêche télégraphique annonçant la dissolution de l'Assemblée nationale. U la communiqua aussitôt au maire de Béziers, M. Lognos. Ils la firent afficher en y donnant tous deux leur adhésion.
Une agitation extraordinaire se produisit à la lecture de cette pièce. M. Péret a raconté plus tard qu'il sortait du bureau des contributions indirectes lorsqu'il aperçut les groupes qui lisaient. Il s'approcha, et quand il en eut pris connaissance, il se sentit saisi d'une profonde émotion.
Engagé comme il l'était, il ne pouvait reculer, et il frémissait à l'idée d'assumer la lourde responsabilité du commencement de la lutte.
En rentrant chess lui, il trouva sa maison àé\h pleine de centurions des sociétés secrètes venant chercher le mot d!ordre.
Après une délibération presque publique, et qui dura longtemps, on décida la résistance armée. Tous les affiliés furent convoqués pour le lendemain matin. On devait sommer le sous-préfet de protester contrôle
Goup d'État ou de se démettre de ses fonctions, et, en cas de refus, appuyer la sommation les armes à la main.
Les billets de convocation furent adressés à tous les centurions. On en trouva, plus tard, plusieurs exemplaires. Ils étaient signés de Péret, Goutelou, Marme, Sallèles, Redon, etc. On devait se réunir au cimetière Vieux, sur la route de Bédarieux.
L'autorité était fort mal renseignée sur ce qui se passait. Les débats du Conseil de guerre ont révélé de Qurieux détails. Les nombreux agents que le sous* préfet et la municipalité entretenaient dans les sociétés secrètes jouaient souvent double jeu. Ils envoyaient ou faisaient des rapports insignifiants, pour toucher leur salaire, et espionnaient Tautorité pour le compte du Comité directeur des Montagnards.
Le commissaire de police, Mestre, qui déployait contre le parti révolutionnaire une ardeur extrême et disait souvent : « qu'ils se montrent une bonne fois pour en finir (1)! » M. Mestre, malgré tout son zèle, n'avait pu organiser une vraie surveillance. — - « J'avais un excellent agent, disait-il dans sa déposition; Péret me l'enleva en lui donnant trois cents francs d'augmentation ; depuis lors, il m'espionna pour le compte des démagogues. »
Ni commissaire de police, ni chefs militaires, ni sous-préfet, ni maire ne furent prévenus d'une prise d'armes qui était le secret de quatre mille personnes. La sécurité des autorités fut telle que, selon l'observa-
(1) Déposition de M. Sabatier, eecrétaire de la Mairie, au procès des insmrgës de Bézien, devant le Conseil de guerre de Montpellier. azette des T ribunaux, flvril et mai t8S2.)
tion du président du Conseil de guerre, si les insurgés n'eussent eu la naïveté d'envoyer leurs délégués h Tavance, les autorités étaient comme prises au piège.
La garnison de Béziers était assez considérable : un fort bataillon d'infanterie, deux pièces de canon et deux escadrons de hussards. Mais, comme nous l'avons dit, le 4 au matin, l'autorité sans méfiance se réveilla au bruit de l'insurrection.
De minuit à six heures du matin, tous les villages des environs de Béziers se levèrent en masse. Les décurions allaient avenir leurs hommes, et tous ensemble se groupaient sans bruit sur quelque point du village. Ni tambour ni tocsin qui pussent porter l'alarme. Les paysans se réunissaient en silence et prenaient silenpieux le chemin de Béziers. Dans la ville, même caractère. Les hommes sortaient isolément ou par petits groupes, sans bruit, sans désordre et se glissaient à la hâte vers le cimetière Vieux.
A six heures, le jour commençant à poindre, la foule était déjà grande, bien près de trois mille hommes, sans compter ceux qui arrivaient encore. On remarquait quelques vêtements bourgeois au milieu de la foule des blouses et des vestes.
Les hommes les plus influents semblaient être, après Péret, Redon, ancien condamné politique ; Goutelou, Marme, Sallèles, artisans ou petits commerçants; le tonnelier Jean- Jean, très-influent dans la classe ouvrière ; un jeune honime ardent et enthousiaste, Salvan; Cœurdacier, tailleur de pierres de la Lorraine, devenu, à force de travail et d'intelligence, entrepreneur capable et estimé, vrai démocrate,
{)rét à se ftiire tuer pour &a cause ; Farret» cordonnier, homme d'intelligence et de courage, qui, apprenant que Ton allait se battre* avait pris un fusil pour marcher au premier rang.
La police n'y manquait pas* poUr marcher avec rinsurrectioUi sauf à la trahir; si le vent tournait. On remarquait surtout un douteux personnage» tan bourgeois, nommé Brassous, ancien centurion des Montagnards, soupçonné de trahison par eux^ et qui était là, peut-être^ pour tirer profit dé son double r61e(l).
La sommation au sous-préfel avait été écrite à Tavance. On en donna lecture au peuple qi^ rapproura.
Cette sommation était ainsi congue t
« Au nom du peuple français,
« Le Président de la République ayant iriolé la fjonstittiilon, le peui^le rentre dans fies droits. En conséquenbe, Vos fonctions doivent eesëer. En (Qualité de délégués du peutile, aotts nnons vous remplaeen
« Délibéré en place publique, le 4 décembre 1851.
« LE PBVPLB. »
Les citoyens Redon et J^ujoU désignés pour être délégués du peuple, partirent munis de cette pièce, et se dirigèrent aussitôt vers la Sous-Préfecture.
Les républicains étaient pleins de confiance dans le succès. Des intelligences entretenues avec plusieurs des militaires de la garnison leur faisaient croire que la troupe ferait cause commune' avec eux. Aussi fie préparèrent-ils aucun plan d'attaque. Les vieilles rues
(1) Braasous, jugé en Conseil de gueire aveè téfet et àtlt^» fle ^"^ pas trop défendu d*avoif nmdn qttelqaes se^vioéÉ à la p6\Ut»
de Béziers, tortueuses et étroites, barricadées et occupées par plusieurs milliers d'hommes armés, auraient bloqué la garnison dans un réseau infrdnchissahle. Les insurgés crurent tant de plrécautlûns superflues. Leur excessive confiance fit leut* déi^astre.
Le maire et le commissaire de police, avertis pat là rumeur publique, venaient d'arriver à la Sous-Préfecture au moment où les deux délégués du peuple s'y présentèrent.
Ils entrèrent sans difficultés, et fiihent remettre la sommation au sous-préfet. M. GoUet-^Meygret é, luimême, raconté la scène qui suivit (1).
Il crut que la pièce provenait de quelque saisie de police ; il sortit de son cabinet et se trouva en face des délégués du peuple.
— Qui êtes-vous? Que voulez-vous? leur dit le èous* préfet.
• — Nous sommes les délégués du peuple, répondit Redon; il faut résigner, k l'instant même» vos pouvoirs entre nos mains et vous retirer.
— Je tiens mes pouvoirs d'un gouvertiemôfit régulier, répliqua M. CoUet-Meygret, d'une voix ferme et calme, et je ne les céderai pas à une dépulation de l'émeute.
-r- Vous compter sur vos soldats, reprit Redon. £h bien ! ils ne feront pas feu. Ils savent comme nous que la Constitution est violée, que le peuple est rentré
(1) Cette conYersatton est empruntée an Moniteur du%é décembre iSSi. La déposition de M. CoUet-Meygret au Conseil de guerre Ta pleine ment confirmée. C*eet dire que nous laissons k celui-ci la responsabilité d'un récit qu'il ne ndtts à pas été possible de contrôler.
dans ses droits. Toute résistance est d'ailleurs impossible. Nous sommes en nombre; plus de dix mille hommes se lèvent et sont prêts à marcher.
— N'auraîs-je que deux hommes avec moi, répondit le sous-préfet, que je n'hésiterais pas à me faire tuer avec eux. Je m'adresse à votre conscience. A ma place, agiriez-vous autrement?
Redon ému resta quelques instants silencieux. Puis, reprenant la parole :
^Monsieur, le peuple va se présenter. Mais avant, je veux vous dire une chose : vous êtes un homme d'honneur que nous estimons tous, et dans un moment, je voudrais pouvoir mettre mon corps entre une balle et vous (1).
Les délégués sortirent et revinrent au cimetière Vieux.
Les insurgés, informés de la réponse de M. CoUet- Meygret, se mirent en marche au chant de la Marseillaise. Ils formaient une longue et épaisse colonne.
L'autorité militaire avait à peine eu le temps d'expédier un piquet de cent hommes, commandés par le capitaine Lehongre. Ce piquet venait d'arriver devant la Sous-Préfecture.
Au devant se trouve une petite place irrégulière. Le mur et la grille de la Sous-Préfecture forment un des côtés; de l'autre est la vieille cathédrale; en face, des maisons; de l'autre côté, un carrefour, une petite place avec une fontaine.
(I) Ceci, nous le répétons, est la version de M. CoUet-Meygret.
Le capitaine Lehongre avait disposé ses soldats en deux sections : la première, en bataille le long du mur de la Sous-Préfecture, l'autre ^perpendiculairement, appuyée à la cathédrale.
Les insurgés débouchèrent par le carrefour, pleins de confiance, les chefs en tête. Ils tenaient leurs fusils, la crosse en Tair et criaient : Vive la ligne ! vivent nos frères! vive la République!
Le détachement, composé de jeunes soldats, était singulièrement ému de ce spectacle.
' Les insurgés continuèrent d'avancer, couvrant la petite placée s'approchant de plus en plus des soldats, les engageant par leur cris, leurs gestes, à se ranger du côté du peuple.
Le sous-préfet, le commissaire de police, le capitaine Lehongre, parcouraient les rangs, exhortaient leurs hommes, les raffermissaient.
Les insurgés avançaient ^toujours. Les soldats refoulés contre les murailles, livrés à une perplexité sans égale, n'allaient plus pouvoir faire usage de leurs armes.
— Commandez un feu de peloton, ou nous sommes perdus! dit le commissaire de police au capitaine Lehongre.
Celui-ci fit faire deux pas en arrière et cria : Joue! feu!
L'empire de la discipline l'emporta sur l'émotion. Les soldats abaissèrent leurs armes; la déchaVge éclata, foudroyante (1).
(1) On a dit, dans la plupart des récits, que les soldats n'avûent £ût
Près de sçHx^t^dix homme3 taii4>&r>^R|t m^ ou b]L6ss(§s. C'étai^pt Lb9 plus éflergMjues 4e la polgnae populiaire.* |ean*/ean ^t^ii tué. GiO&urd^ier était blessé, Farret était tombé h côté de lui.
li effet de (Bette décharge {^i terrible, L^ foule frappée d'ime sorte de terreur panique, reflux dans Ips rues vpîsiIl^s au qiilieu d'un affreux désordre.
Cependant les plu<3 braves se raHièreiit et revIor^Qt ^ le charge groupés dans le carrefour autour de la fontaine. Une vive fusillade s'exigagej^. Elle dura w)e demi-beur^ et coCita quelques ^omn^es à la trpupe.
Bon nombre d'autres républicains, songeant trop tard aux barricades, dépavaiept ibes rues. Le polonel de Montfort accourut ayec le reste d^ la garnison. Les insurgés pris en flaup se dispersèrent. La cavalerie balaya au galop les rues non encore barricadées^ Une heure après, tout était fini.
En ce moment venait de se passer une épouvantable scène d'assassinat. Pendant que les yrais républicains tombaient devant la Sous-Préfeptuf e, dps misérables assassinaient place Saint-Félix.
Un avocat, appartenant h l'opinion jrépublfcaîne, M. Bernard Maury, allait au collège acpompagné de son beau-père, M. Vernhes, greffier du tribunal; M. Bernard Tj/Lmry allait chercher son enfant.
fen que pour riposter à une décharge de quelques insurgés ; ceux^, de leur côt6, ont cru que des coups de âisil avaient ètô tirée d'une maison Toisine par des Intimistes voulant amener ainsi la collision. La déposition du capitaine Lehongre contredit ces deux allégations. <c Quand j'ai commandé le feu, je n*avais entendu encore aucun coup de fusil, » a dit cet officier au Conseil de guerre. (Voir kl Gazette de$ Tribunaux d'avril ISS'^, prqcès des accusés de Béziers.)
Au moment ob il arrivait sur la^lace Saint^Félix, une affreuse clameur s^éleva du in\\\é^. 4'l4A ^i^oyge 4p traînards de rinsurrection.
Aot^ssou-lo! 4pît9sou'tfil §'éçri#f^t . i^ furij^piads. M. Bernard Maury est couç^ ei( îq^Q} i} ]èv% les bras^pn s'écr|an| ; Maisje suis 4^9 v/Hi^^l }# 4uis républicain ! Les forcenés n'écoutent fie^, jîs foat feu sur lui. }| tpmbe percé de ^^Ibi^. \in mi$érable, le vieux (!;a4elarâ^ s'approche ^ ffe^fl^iieti)!;, pu dire Me plusieurs témpins, et lui tifjS un j^ri^i^^i* ço^pb bout portjtnt (1),
Au mi§rpe îps^nt^ M. Yef nljte^ est es^j^Uî. Un coup de £^p$ ouvre SQp crftne, m Q<Hip à» feurcbe lui laboure les reins, il essuie dix coups de fusil.
L'arrivée dee hu^s^rds mit ûu à ceite seèae de barbarie.
M. B^raard Maui^ wceomba, le lendemain^ b ses bl^ssur08; M. Vernhes ae rétablit après une longue et douloureuse oudadie.
Les assassins, du moiûs ceux qu'on a connus, appartenaient à la portion la plus ignorante et la plus pauvre du peuple de Béziors. Aucun n'avait de mobile personnel de haine pour ses victimes.
Cet odieux assassinat ne contribua pas médiocrement h pacifier Béziers. La masse du peuple fut atterrée, et rentra désespérée d'avoir donné l'occasjion d'un semblable forfait.
I) Quatre d^ accises dfi ce Ofifoià oi^t ét^ c^Ddas^i^s à naxi; Oeot ont été exécutés à Béziers, Laurent dit Choomac et Cadelarif .
Cependant, tout danger n'était pas passé pour l'autorité. L'insurrection, maîtresse de toutes les campagnes, entourait Béziers d'un cercle menaçant. La ville était, pour ainsi dire, bloquée, et cette situation se prolongea jusqu'au lundi. •
Pezénas, Servian, Florensac, Vias, Bessan, Capestang, Marseillan, étaient en pleine insurrection, sans compter une foule de villages. L'autorité se contenta provisoirement de veiller à la sûreté du chef-lieu.
L'insurrection avait éclaté dans ces campagnes avec une unanimité formidable. Remarquons ce fait caractéristique. Dans cette Jacquerie, les paysans ne commirent aucun excès. Ni pillage, ni meurtre ne souillèrent les villages.
L'assassinat de Béziers ne fut pas leur œuvre et n'eut pas d'imitateurs.
On a souvent dépeint les paysans marchant sur cette ville, munis de sacs de cuir pour emporter le butin. Le fait des sacs est exact, mais l'accusation ridicule. Quiconque a mis les pieds dans le bas Languedoc a dû le remarquer, le paysan de ce pays ne va nulle part, en voyage, au travail, aux champs, au marché, sans le sac de cuir en bandoulière, semblable à l'havre-sac de chasse; à plus forte raison devait-il le porter, alors qu'il lui servait de cartouchière.
Plus nous avançons dans ce récit, plus la légende 4e la Jacquerie de décembre s'évanouit.
La petite et assez célèbre ville de Pezénas fut gravement troublée. La bourgeoisie y était fort légitimiste et le peuple tout affilié à la Montagne. Dès le 3, l'agitation y fut extrême. Le village de Gaux menaçant de
s'insurger, la gendarmerie y arrêta huit hommes qui furent conduits h Pezénas.
Le lendemain, les ouvriers de la ville, renforcés de plusieurs centaines de paysans, se portèrent en armes sur la place de la Mairie. Le maire avait convoqué les gardes nationaux légitimistes; une centaine s'étaient rendus à l'appel et gardaient la Mairie conjointement avec une compagnie du 12® de ligne, capitaine Ghambert.
Quelques citoyens délégués par le peuple se présentèrent à la Mairie, et imposèrent, comme conditions de tranquillité, la délivrance des prisonniers, la consignation de la troupe et de la gendarmerie dans leurs casernes et le renvoi des gardes nationaux armés.
Le maire et le juge de paix, M. de Saint-Chrislol, acceptèrent presque toutes ces propositions. L'ordre ,se rétablit aussitôt. Quelques jours après, des renforts de troupes arrivèrent, et cette fois l'autorité fit faire de nouvelles et beaucoup plus nombreuses arrestations.
C'est pendant cette journée du 4 qu'un citoyen du « parti de Tordre, > M. Billière, fut assailli pendant qu'il se rendait en armes à la Mairie. Il fut désarmé, insulté et assez rudement maltraité, mais non blessé grièvement et encore moins assassiné, comme on s'em« pressa de le publier.
Gapestang, chef-lieu de canton, au sud de Béziers, fut le théâtre d'événements assez graves.
Un citoyen d'un certain ftge, honnête et fort intelligent, nommé Maxime Ghambert, et deux jeunes gens, André Baux et Jean Pech, dit Grimai, y formaient le
CoiHité directeur des Montagnards.' Ils avaient aÉIiS à peu près toute la population ouvrière du pays. Le bourg renfermait bon nombre de légitimistes, presque toQs riches pro|)riétaires. La lutte politique y était fort vive, bes ibanifestatiotls menaçantes avaient eu lieu à plusieurs reprises. Toutefois, si Ton en juge par l'ÔVénemetit, il y avdit de part et d'autre, à Gapestang, plus dé forfanterie et de bravades que de haine bien envenimée.
C'est Ib qu'un perruquier montagnard avait fait graver en légende autour de sod plat b bai^be : Citoyens, prépdtèz-voûs pour 1852! Au momeùt méine où lé barbier sàVondait leur menton, lés affiliés ïvàiènt ainsi sous leurs yeux le belliqueux avertissement. On lie dit pas si le même engin servait pour lès clients légitimistes (i).
Le 3, aô soir, lé mot d'ordre d'insiil*rection âMvà de Béziérs, et fut aussitôt transmis au Gomité. Ghàmbert fit décldët* qu'on n'irait pas à Bééiers, qu'on se bornerait à une insurrection locale.
Lé jeudi, tous les affiliés se réunirent bofs du bourg et y rentrèrent bientôt armés et nombreux. Le itiake^ M. Saisset^ essaya de s'opposer à leiit entrée à la Mairie; II ne put y réussir; h& brigadier de gendarmerie DUVàh qui était en ée iQdiiient b là Mairie, en sortit par les derrières et courut b là oaserlie faire môtitér ses geâdai'més b eheval, pour tnarcher contre les insurgés. A peine fut-il arrivé sur là plàee^ que le peuple le coucha en jbue. Le maire s'interposa pour
(1) Ce plat à barbe figurait parmi ïee pièces de conviction an procès des tnsiif g6« dé GàiMBtang devant le Cdnsëil de gaerre de Moni^te'.
éviter «ne 6olli8io&. Le brigadier ailait eéder à ses instances, lorsqu'un insurgé fit feu; quinze ou vingt autres l'imitèrent. Le gendarme Gassan fut assez grièvement blessé; le brigadier et les autres furent légèrement atteints de quelques ^rainsile plomb. Ils s'empressèrent de rentrer à la caserne, où ils ne furent, du reste, l'objet d'aucune insulte.
La petite ville resta six jours h la discrétion des républicains. Ds montèrent la garde et veillèrent au bon ordre pendant tout ce temps, si bien qu'il ne se produisit pas le moindre excès, tous les témoignages entendus dans le procès des insurgés de C!apestang sont unanimes sur ee point.
Ceci n'empêcha pas quelqu'un d'écrire à Paris que les insurgés, maîtres de Gapestang, s^étaient portés sur les maisons des principaux légitimistes, avaient assassiné les propriétaires et pillé leurs demeures. Lé grave Moniteur lui-même enregistra la nouvelle, qui servit, avec tant d'autres aussi véridiques, â grossir là légende de la Jacquerie de 18S1.
Le 10 décembre au matin une colonne mobile, forfé de deux cents hommes d'infanterie et de cinquante chevaux, se présenta devant Gapestang. Arrive au pont de Trezille, le colonel de Montfôrt, qui commandait, divisa sa troupe en detix détachements, qlii cernèrent le bourg à la faveur du brouillard. Les habitants no firent aucune résistance. Ouetques-ùns, qui essayaient de fuir vers la campagne, furent poursuivi^ à cobpâ de fusil. Le citoyen Raucoul fut tué et deux autres blessés (1).
(1) Voir, pour touB ces détails, le procès des insurgés de Gapestang
Plus tard, le Conseil de guerre et la Commission mixte firent leur œuvre. La malheureuse bourgade fut décimée par les déportations.
Quelques mouvements à Saint-Chinian, à Clermontl'Hérault et sur quelques points de l'arrondissement de Lodève, n'eurent pas de suite et se calmèrent promptement.
La ville de Bédarieux, au contraire, était appelée à partager la sinistre renommée de Clamecy.
Un procès solennel qui a jugé trente accusés et n'a pas tenu moins de vingt-cinq audiences, nous a permis d'étudier dans tous ses détails cette triste et dramatique affaire.
Simple chef-lieu de canton de l'arrondissement de Béziers, Bédarieux n'en était pas moins une ville de dix mille habitants, et la plus industrielle du pays. Des filatures et de nombreuses fabriques de draps y entretenaient une population ouvrière considérable. Cependant les ouvriers de Bédarieux, gens du pays pour la plupart, étaient plutôt paysans que citadins. La récréation* favorite d'un bon nombre consistait à aller, le dimanche, braconner dans la montagne.
Les sociétés secrètes avaient englobé toute cette population. Un grand propriétaire,M.6élugou, membre du Conseil général, avait été le propagateur principal, sinon des sociétés secrètes, du moins des idées démocratiques. L'horloger Bonnal, plus directement mêlé au peuple, était l'homme le plus influent de Bédarieux.
devant le Conseil de guerre de Montpellier. {Gaxette des Tribunaux de mai et juin 1882.)
Le maire, M. Vernazobres, était du « parti de Tordre, » comme la grande majorité des fabricants. Il avait fait des démarches pour obtenir une garnison, mais il n'avait pu réussir par suite du défaut de concours de ses collègues, qui craignaient de se signaler aux ressentiments de leurs ouvriers.
Au 2 décembre, la force publique n'était représentée que par le commissaire de police et six gendarmes. Le maréchal-des-logis LéoiaYd, qui les commandait, était un vigoureux soldat. Malheureusement sa position, l'obligeant de se mêler depuis trois ans aux luttes de la politique, il était plus d'une fois sorti des limites de la modération. Son aversion décidée pour le parti démocratique, jointe aux persécutions dont il avait été l'instrument pendant les deux dernières années de réaction, le désignaient aux haines de la population ouvrière. Il en était de même, et h un plus haut degré, dti commissaire de police Nougaret. Toujours désigné sous le surnom grotesque de la Ficelle, il était l'objet de ressentiments furieux expliqués, sinon justifiés, par son caractère et par la violence qu'il avait déployée en diverses circonstances.
Les procès-verbaux pour braconnages, très-fréquents à Bédarieux, amenaient sans cesse de nouveaux conflits entre la gendarmerie et les ouvriers. Le gendarme Lamm surtout était en haine "«ux braconniers. Son caractère qui était, selon l'expression du commis • , saire de police, plus résolu, plus militaire que celui des autres gendarmes, lui avait fait des ennemis (1).
(1) Déposition de M. Nougaret an Conseil de guerre.
Là dôaveUe deé décrets du St décembre {)arvitit à fiédarieat le metcredî soir. Malgré l'émotîdii produite, la ville resta calme. On attendait le mot d'ordref de Béziers. Un nommé Bompayre s'y rendit aussitôt en cabriolet; il vit M. Péret dans la nuit, et retînt à Bédarieux avec le signal convenu pour Tinsùrrection.
Les ateliers furent aussitôt déserts; une foule nombreuse se i'éunit au café Vîllebrun, et l'on y décida que le peuple se rendrait à la Mairie, déposerait le maire et nommerait une Commission municipale potir dirigea là Résistance.
Le iùaîre Vernazobres venait de recevoir la nouvelle du rétablissement de Tordre h Béziers. Il se rendit à la Mairie et y convoqua tous les fabricants qu'il supposait disposés à résister à une insurrection. Il en vint une trentaine, mais bien peu résolus. « <^ Les intentions des ouvriers ne sont peut-être pas aussi mauvaises qu'on le croit, disaient les uns. — Quand ils auront occupé la Mairie, ils se calmeront, disaient les autres. » — Lé commisaire et les gendarmes paraissaient seuls résolus (1). '
Vers quatre heures du soir, la colonne populaire parut en bon ordre et sans armes. Bonnal, Gaut, Bonnafous, les frères Combes, Rabaut, Malaierre, Lignon, etc., petits tourgeois ou ouvriers influents, semblaient diriger la manifestation.
Le maire, sommé de se démettre de ses fonctions, répondit par un refus catégorique, et déclara qu'il ne céderait qu'à la force. Le jpeuple ayant fait mine d'en-
(i) D^poaÂUon ûd M. VérinizofMs liu Con^! de Çtl6rfe.
vahir la Mairie, les gendarmes armèrent leurs carabinés et menacèrent de faire ieu.
Les chefs^ du rassemblement se concertèrent quelques instants^ {)uis la foule se sépara eh criant : Aux armés !
Le maire qui avait voulu seulement qu'il fût constaté qu'il cédait à la force, enjoignit aux gendal^mes dé retourner à leur caserne et de se tenir prêts k partir pour demander des secours à Béziers et à Lodève. il se retira aussitôt après lui-même, ainsi que le commissaire de police. Ce dernier, toutefois, entra chez l'horloger Èonnal qui était fort estimé même de seà ennemis politiques, et il l'engagea à user de son influence pour empêcher une insurrection dont il essaya de lui démontrer Finutilîté. Il ne put rien obtenir, et, sachant combien sa personne était menacée^ il quitta immédiatement la ville (l).
Le peiiple revint bientôt eu armes et prit posëessiôh de la Mairie.
Une Commission municipale fut nommée par âôclà^ màtion. Elle se composait de MM. Bélugoit^ Bonnàl et Caux.
M. BelugoU étant absent en ce moment, Boilnài é^installa h la Mairie et fit les fonctions du tliairë. tl exigea que le secrétaire Thérori restât éh fonctions, voulant, disait-il, que tout marchât comme k Torâlhairé. .Sa plus grande préoccupation semblait devoir être le maintien de l'ordre, et il y serait pf obâblétaéht {)ârVénu^ sans ùnè pi'ôV<)càtiôn insensée dû màréchdl-
(1) Déposition de M. Mougaret.
des-logis Léotard» provocation qui entraîna d'affireux malheurs que M* Bonnal ne pouvait pp6voir ni prévenir.
Vers les sept heures du soir, quelques sentinelles avaient été placées dans la rue du faubourg nommé le Barris, où se trouvait la caserne de gendarmerie. Il paraît que ces sentinelles avaient reçu Tordre, trèsnaturel dans la circonstance, de veiller & ce que les gendarmes ne quittassent pas leur caserne. La circulation n'avait cependant pas été interdite sur la grande route ; quelques groupes s'y montraient, et les débats ont prouvé qu'il n'existait en ce moment aucun projet d*attaque contre la gendarmerie.
Le maréchal-des-logis Léotard achevait d'écrire trois dépêches que les gendarmes Gircq et Lamm devaient aller porter. Ceux-ci donnaient à manger h leurs chevaux. Un peu avant sept heures, le domesti- 'que du maire vinC porter au maréchal-des-logis une. dépêche que son maître le priait de joindre aux siennes.
Le maréchal-des-logis la prit, et dit au gendarme Bruguière de descendre pour accompagner le domestique. Le gendarme alla jusque dans la rue et rentra précipitamment en annonçant qu'un insurgé l'avait couché en joue. C'était probliblement Tune des sentinelles (1).
Le maréchal-des-logis se lève furieux. Il éia^t, sans doute, dans un de ces moments de surexcitation où Vhomme n*a plus le libre exercice de ses facultés
(1) Déposition du gendurme Flacon.
mentales. La folie seule peut expliquer sa conduite. Il saisit ses armes et crie aux gendarmes de prendre leurs carabines. Il descend accompagné de Bruguiëre qui partageait sa fureur. Ils sortent : il n'y avait que peu de monde dans la rue. Un tout jeune homme passait. Bruguière l'ajuste et fait feu. Le malheureux» frappé d'une balte, chancelle en criant : « Au secours! mes amis, au secours! — Bruguière court à lui, le
saisit rudement. — Tu es blessé, c , lui dit-il, tu es
blessé. >> Une jeune femme sort d'une maison voisine et entraine chez elle le malheureux jeune homme (1).
, Presque simultanément, le maréchal-des-logis couchait enjoué un vieillard de soixante-dix ans, nommé Gabror(Etienne), et le tuait raide d'un coup de carabine.
Gabrol était-il armé? — Le juge de paix Bonnes, chargé de la première instruction, déclare que non. Gabrol, dit-il, dans son rapport, était inoffensif et venait d'acheter deux sous de fromage.
(1) Voici la déposition de cette femme :
Marie Raymond, femme Serait fileuse. — Je fermai à demi les velets et j*aperçu8 but la grande route un jeune homme qui passait. Un coup de fusil partit de la gendarmerie, puis un second qui Tatteignit. Le gendarme Bruguière sortit pour Taborder, et, le colletant, il lui dit : « Tu es blessé, cochon, tu es blessé ! » Le jeune homme criait : « Mes amis, à mon secours ! d — Je m*avançai malgré les coups de feu, et je fis rentrer ce jeune homme à la maison.
M. le Président. — Vous n*aviez pas dit dans Tinstruction que Bruguière se fût servi de Texpression cochon.
Le témoin, ^ H a bien dit ainsi : « Tu es blessé, cochon!
(Extrait de la Gazette des Tribunaux. Voir la collection du mois do juin 1852, procès deBédarieux),
li^e prient du GoBs^il d^ gWBrre d^lapo, d^ «pu fiàté, qu# ri]i»tructioQ ^ démpntré que CabFol (^t armé fl'MQ fusil. Toutefois» on a'a jfiipaiis 4H qu'il eût .^Ujcunement provoqué le ^aré^I^aUd^^-logiB.
Léotard et Qruguière, pomprenant irpp tftpd quelle semit la conséquence de ce début, que Ton aurait le droit d^ qualifier de ijbouble meurtre, rentrent en fermant sol/dement }^, por^. r- » Hf ontons au premier, dit le iQiaréçhal-des-logie, Sfi 4éfendons-m>us. Dans cette positipo, tant que qpus aurons des cartpucheé, nous pouvons bri^ver tout Qédarieux. ^
Il faut renoncer à peindre Texplosion de fureur qui ébranla la ville, lorsque le brui( de ce que nous venons de raconter se fut répandu. Tous les témoins s'acj^^ordent sur ce^ effraya^ tableav*
Une foule exaspérée se rua vers la caserne, en criaAt: Yengei^njce! mort sm assassins! mort à ces brigands! Les femmes, smrtout^ étaiepi furieuses. Leurs cris, leurs injures» leurs menaces, pxaltaient la colère des hommes jusqu'à lar^ge.
Une fusillade terrible est dirigée sur les fenêtres de la gendarmerie pendant qv'op essj^îe d'ébranler la porte. L#s gepdaifrmes ne sopgen^ pas .^ fixir. (Ces six hommes se .dé|)dadeQt avee l'énergie du désespoir, ils ripostent de leurs fenêtres et tirent sans relâche. Un j^we homme 4^ Piédarieux, Philibert Uarpppnié, reçoit eix bleesures. L'exaspération du peuple redouble. Les e£Ebrts pour enfoncer la porte, sont vains. Un cri s'élève : Le feu ! il faut y ipeltre le feu ! — Une foule d'ouvriers se précipite chez des boulangers voisins ; lis emportent une masse de fagots et courent les
entasser conjtre la pprjte dp h caserpe» BfBi|tôt la flamme })riU9i et 1^ Uxe\xT ^ugeàtre de ^^le^^die vient écl^ir^r .cette scèpe sinistre.
Les gendarmes pfotég4« p«r les murs épUent fusquerlà sans bjl^ej^ur^s. Le p^ariée^al-^jes-logis prie la femme de l'un d'eux, IfiF^ Flwsp», de regarder p^r m^ fenêtre s'il ne vient pas d'assaillants de ce côté. ]^j^ paiivre feinis^p fait ^ue)qui&s pas; une balle qu| vient 4e frapper contre }a ^s^w^l^ r|ceK^ et li^i traverae le crftne. Son mari court à elle; il la relève, }^ place 3up ^n Ji); et retourné iaïut &w (l)r
(Cependant la flamme gagnait; la fumée suffoquait les gendarmes; les munitions eommençaientii s'épuir ser ^t la porte cédait aous les coups des assaUlwts.
f— El n'y a plus mi^yen de résister; fjoiisofis la paix, dit LéûCavd. Flaeoa, paraisses, et dites que nous mus rendons.
' flacon parait ; il essaie de parler : A mortl à mort ! erie la foule, et ii essuie plus de vingt coups de fusil, n recule blessé, puis essaie de reparaître à une autre croisée et reçoit une nouvelle blessure. Il veut alors sortir avec ses enfants. Impossible : la foule les fepousse.
La femme du gendarme Sellère sort alors avec quelques enfants de ses compagnes. Ils crient grâce ! pour eux et pour les gendarmes.
— Sortez, vous autres, répondent les ouvriers, mais pas de grâce popr les hommes!
(i) Déposition de M. Flacon au Conseil de guerre.
! La femme Sellëre sort alors avec les enfants (1)* i Malgré les cris de fureur de la foule, le gendarme Sellëre essaie de suivre sa femme. Vingt fusils étaient déjà braqués sur sa poitrine, lorsqu'un homme de haute taille, Tun des chefs du mouvement, un républicain convaincu, Eugène Combes, se jette devant les fusils.
— Je croyais que c'était Circq ou Flacon, dit-il au gendarme ; c'est égal, je ferai pour vous ce que j'aurais fait pour eux.
Il lui fait un rempart de son corps et le conduit en sûreté. Sellëre lui dit alors : Si vous pouviez sauver mon cheval. — Le généreux jeune homme s'élance vers récurie, prend le cheval du gendarme, monte dessus et sort pour le lui ramener. Il était au milieu de la cour, lorsqu'une balle le frappe au cœur. Il tombe foudroyé.
Cependant les gendarmes, Circq, Lamm, Flacon et Bruguiëres, s'étaient jetés, dans une cour qui n'est séparée que par un mur de celle de la maison Contezat. Le temps pressait : la porte de la cour vacillait sous les coups de hache.
Circq attache une corde à une poutre au-dessus du puits, et la rejette de l'autre côté du mur qu'il s'agissait de franchir. Lamm saisit une échelle et l'applique contre la muraille. Il importait de ne pas stationner
(1) Déposition de la femme SeUère. * Une foule de journaux ont raconté qu'un enfant^ de gendarme aurait été saisi par les insurgés et rejeté dans les flammes où il aurait péri. C'est une indigne calomnie. Les femmes ni les enfants n'ont pas même été menacés. Voir la preuve aux débats du Conseil de guerre de Montpellier. (Affaire de Bédarieuz.)
sur le mur, les insurgés pouvant en apercevoir le faite. Cîrcq passe le premier sans accident. Lamm vient après : une balle l'atteint.
— Ah ! mon Dieu ! je suis mort! s'écrie-t-il.
Circq le rassure et l'aide à descendre. La blessure n'était pas grave. Flacon passe à son tour, Bruguière allait monter; la porte vole en éclats, le gendarme est reconnu; une déchargé éclate et il tombe, le crâne fracassé par urre balle (1).
Léotard n'avait pas suivi ses camarades ; il se tenait caché dans la chambre de Bruguière.
Cependant l'incendie gagnait et devenait menaçant. On courut chercher les pompes, on organisa les secours, etla majeure partie des ouvriers ne songèrent plus qu'à travailler pour éteindre le feu. Bon nombre d'entre eux parcoururent la caserne et aidèrent les malheureuses femmes des gendarmes à sauver leur mobilier. Un ou deux furieux injurièrent ces pauvres femmes, mais la masse les protégea.
Dans cette nuit terrible, où plus de mille individus parcoururent la caserne, un seul vol fut commis. Nous dirons plus loin comment et par qui. Les bijoux de yime Lamm étaient restés en évidence, un insurgé les prît et les lui remit fidèlement le lendemain (2).
Pendant que la foule travaillait aux pompes, une trentaine d'hommes altérés de vengeance cherchaient les gendarmes en poussant des cris de mort. C'étaient, surtout, des braconniers récidivistes, d'anciens cons-
(i) Dépositions de Circq et de Flacon.
(2) Déposition de M"» Lamm au Conseil de guerre.
drits réfractdires, des psltentà dé citOyenâ iùéâ ou blessés.
La corde attachée par Gireq lëiir indiqua la direction qu'ils avaient prise. Ils fouillètrent la maison Contezat, et, n'y trouvant personne, iis ëntrdrént dans la maison Mical qui touehe à oelle-Id^
Les gendarmes y étaient. Us avaient trouvé asile dans une honnête et généreuse fdmille d'artisans, qui n'hésitèrent devant aucun dafager t)OUf accomplir be devoir d'humanité.
Charles Mical les avait aidés & franchir le tnur de la maison Gontezat» et, de concert avec ses frères, il s'empressait pour leur trouver un asile. Pierre Roquairol, le gendre de Mioal, fit cacher Flacon sous le lit où lui-même était couché avec sa femme et ses enfants^
Rose, la sœur de Mical, essaya de sauver Lamm. Laissons parler cette noble fille ;
a Monsieur Lamm vint à moi et me dit t Mon enfont, « je suis blessé h mort. Il était tout ensanglanté. T[ a m'embrassa comme pour implorer ma pitié, mais il <( n'en avait pas besoin. Je le fis entrer dans ma « chambre que je fermai à elé) je le fis mettre dans « mon lit. Je voyais bien qiiece pauvre militaire oou- « rait les plus grands dangers; j'entendais les cris « des insurgés qui venaient d'enlrer et qui poussaient (c dès cris de mort. On menaçait de mettre le feu à la « maison, si les gendarmes et le commissaire de « police, qu'on disait cachés dans la maison, ne se «( trouvaient pas.
« Je dois le dire, j'eus même l'idée, polir le sauver.
<c de me coucher avec lui dans mon lit. (Le témoin < verse d'abondantes larmes). Je l'aurais fait si je <( il'avtliÀ pas craint le scandale de fiied pdr ents. »
Le ïnalheureUîe Lamm be se crût pai ëù sûreté dans là chambre de Rose Mical ; il en solrtlt pouf aller se cacher dans la cave derrière des tonneaux. Gircq était au grehief k fbin dans la trappe à fourrage.
Une vihgtaine dlnstirgés entrent tout à coup dans la cave. Lamm est découvert. On le saisit. Le cafetier Halaterre ordonne de l'attacher avec une corde. Peutêtre voulait-il Ife sauver en remmenant prisonnier à la Mairie. On le garrotte. Mais la plupart des ouvriers qui l'entourent poussent des cris dé m&rt.
— Que voulez-vous faire de moîî s'écrie Lamm d'une voix déchirante.
— Mouâ Voulons te tuer, gros t , ré{(ondeni
plusieurs ouvriers.
— Je vous demande grâce.
— Nous en as-tu fait avec tes procès-verbaux? Tu nous as réduits k vingt âous par moiâ, disaient les uns. Il faut que tu y passes, il y a trop longtemps ^ue tu achètes des vignes avec notre argent, ajoutaient d'autres.
Lamm, désespéré, s*àdresse à l'un d'eux. C'était un ennemi personnel.
— Jacquéou, fais-moi grâce !
— Non.
Les Mical, éplorés, demandaient grâce aussi. Tout 60 qu'ils purent obtenir, c'est qu'on ne le tuerait pas sur place.
Ces forcenés sortirent et entraînèrent Lamm vers la cour.
Sur la porte, Tun d'eux le renversa d'un coup de poing sur la tête. Plusieurs firent feu sur lui. Deux balles le percèrent. Tune au sein droit, Tautre au crâne, traversant le cerveau. La mort fut instantanée (1).
Et retournant dans la maison, ces furieux recommencèrent il chercher Flacon et Gircq. Celui-ci, nous l'avons dit, était dans la trappe à fourrage. Il se soutenait difficilement, ses forces s'épuisaient, et sa situation devenait intolérable, lorsqu'il entendit une voix crier : '
— Descends, ou je te descends.
n ne bougea pas d'abord, croyant que ces paroles ne s'adressaient pas à lui ; mais bientôt, sentant le canon d'un fusil contre sa jambe gauche, il se laissa tomber.
Vingt fusils le couchèrent en joue. Le malheureux cria :
— Grâce, laissez-moi voir ma femme et mon enfant avant de me fusiller !
Il était perdu, lorsque Malaterre s'élança entre lui et les fusils braqués contre sa poitrine.
— Tu m'as rendu un service, lui dit-il; à mon tour.
(1) Cette terrible scène a été ainsi racontée par les Mical, par Circq et par M"« Lamm, qui entendait d'une maison voisine les meurtriers de son mari.
Quant aux blessures, nous suivons le rapport médical du médecin qui visita les cadavres dés le lendemain.
Puis se tournant vers les ouvriers :
— Vous me tuerez plutôt que de lui faire le moindre mal, dit-il d'un ton résolu.
Malaterre était influent. Les insurgés relevèrent leurs fusils, et Gircq fut conduit à la Mairie. Il était sauvé (1).
Flacon que Ton chercha encore quelques instants ne fut pas trouvé.
Plusieurs heures s'écoulèrent, pendant lesquelles la foule continuait de travailler aux pompes.
L'obscurité avait jusqu'alors dérobé le maréchaldes-logis aux recherches de ses ennemis.
Vers deux heures et demie du matin, un ouvrier nommé Salasc entra dans la chambre de Bruguière» une lumière à la main. Quelques hommes le suivaient. Léotard se voit perdu. Il bondit sur Salasc et le frappe violemment sur le bras pour éteindre la lumière. Un ouvrier, Prosper Michel, se jette sur le maréchal-deslogis. Ils luttent avec fureur dans l'obscurité. Léotard, homme robuste et dont le désespoir doublait les forces, terrasse Michel et lui serre le cou comme dans un étau. Mais les autres «l'entourent. La lumière est rallumée ; ils font feu à bout portant. Le maréchaides^logis tombe mort frappé de six balles (2).
Que se passa-t-il alors ?
(1) Déposition de Gircq an Conseil de gnerre. — Malaterre a été condamné à mort par contumace.
(2) Il y a en quelque incertitude pour savoir si llionmie qui lutta avec Léotard est Prosper Michel ou bien son frère Hercule. Le premier est désigné par le plus grand nombre de témoins.
Salasc a nié avoir porté la lumière; mais le fait parait certain.
On a raconté d'aflfreux détails : mutilations obscènes, outrages au cadavre, scènes d'horreur.
Voici ce qui parait incontestable.
Les coups de fusil avaient été tirés de si près sur le maréchal-des-logis C[ue le feu avait pris b ses habits. n n'y avait pas d'eau dans la chambre. Quelques-uns de ces hommes eurent la triste idée d'éteindre le feu en urinant dessus, et ils le firent.
Quant à la mutilation obscène pratiquée sur le eadavre, il y a doute. La docteur Touzain qui rexamina et qui fournit un rapport médical, dans lequel «haque blessure est minutieusement décrite, {l'en parle pfLS. Interrogé sur ce fait w Conseil de guerre» il 44lddrii n-^wir rien vu de semblable* D'un autre côté, le commissaire de police, Npugaret, qui fit exhumer le9 cadavres huit jours après, déclare avoir constaté 1» mutilation.
Tous les autres détails sont le récit d'un nommé Gazais, que nous allons faire connattre à nos lecteurs.
Une heure k peine après la mort de Léotard, Cbarle$ Mical, la frère de la généreuse Rose Hlcal, monta dans la caserne et entra dans la chambre de Bruguière, où était étendu le corps de la victime. Il vit un homme que son émotion l'empêcha d'abord de reconnaître. Cet homm^e tt&hevait de mettre un caleçon qu'il venait de voler.
— Veux-tu le voir? dit cet homme h Mical; regarde le êspatai (étendu d'une manière ignoble).
Et comme Mical remarquait le caleçon, il le coucha en joue avec la carabine du maréchal'des^logis, ca disant :
— Si tu dis un mot de ceci, }j9 te tue (1).
Ce mifiér^ble se nommait Gaaals dit le Caboùssut.
C'était un ouvrier de la plus détestable réputation. Il vendit le lendemain, a-t-on dit ^u prpcès, pour djx francs, à pn qoipmé Japqijes Séguy, divpf ^ oJijets provenant de la gendarmerie, et, le jour de son arrestation, il fut troMvé muni d'un pistolet de gendarme. Il s'était vanté, a-t?oii dit aussi au procès, d'avoir pris part au meurtre. — J'ai fait monhomine, aqrait-il dit à plusieurs personnes.
Cet bQpfme est a ppia près le seul qui ait 4.ésigQé les auteurs du meurtre de Liéotard et le seul qui ait raconté les seènes d'horreur qui auraient suivi. Ce triste personnage, le seul voleur de rinsurfectioi), peut-être assassin, certainement faux tén^oiri, fi^t arrêté et emprisonné pendant (jueli^ues jours, dénonça une multitude de ses camarades, fut mis en liberté, et obtint, non-seulement la plus complète impunité, mais jusqu'à un certain point les faveurs de TçKjlministr^tipi^.
Bieprenons nqtre récit . *
Cette nuit terrible s'acheva sans de nouveaux mi^l heurs; l'incendie s'éteignit, et, l'exaltation des esprits s'étant calmée, toute la population feutra consternée de la sanglante catastrophe.
Bonnal s'empressa de faire publier la proclamation suivante que Victor Caux lut, à haute voix, escorté de quelques hommes armés, sur les principaux poinjbs de la ville. Cette proclamation se trouve dans les pièces du procès de Bédarieux. /
(1) Voir à ce sujet la note E à l'appendice.
« Habitants de Bédarieuxl
« Des malheurs regrettables ont eu liea et ne peuvent être imputés qu'à ceux-là qui les ont provoqués par le meurtre de quelques citoyens.
« Les républicains gémissent d'un pareil désastre; mais ne craignez pas : une garde veille, et tout le monde doit être rassuré.
« Les personnes et les propriétés seront respectées.
« Mort a%uD voleurs!
« Citoyens,
« Soyez sans inquiétude; sous le gouvernement du peuple souverain chacun trouve la sauvegarde de tous les intérêts, de tous les droits, de toutes les libertés.
« Le peuple, sur qui reposent tous les pouvoirs, sera digne de sa responsabilité et de sa mission, et ses efforts feront qu'aucun autre accident ne se renouvellera.
« Citoyens, une ère, l'ère nouvelle commence.
« Vive la République!