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LE PRÉFET DE POLICE AUX HABITANTS DE PARIS

Habitants de Paris!

Le Président de la République, par une courageuse initiative, vient de déjouer les machinations des partis et de mettre un terme aux angoisses du pays.

C'est au nom du peuple, dans son intérêt et pour le maintien de la République que l'événement s'est accompli.

C'est au jugement du peuple que Louis-Napoléon Bonaparte soumet sa conduite.

La grandeur de l'acte vous fait assez comprendre avec quel calme imposant et solennel doit se manifester le libre exercice de la souveraineté populaire.

Aujourd'hui donc, comme hier, que Tordre soit notre drapeau; que tous les bons citoyens, animés comme moi de l'amour de la patrie, me prêtent leur concours avec une inébranlable résolution.

Habitants de Paris, Ayez confiance dans celui que six millions de suffrages ont élevé à la première magistrature du pays. Lorsqu'il appelle le peuple entier à exprimer sa volonté, des factieux seuls pourraient vouloir y mettre obstacle.

Toute tentative de désordre sera donc promptement et inflexiblement réprimée.

Paris, le 2 décembre 4851.

♦ Lb ^éfet de police.

De Maupas.

Si nous ne nous étions pas interdit tout jugement, toute appréciation de l'acte du 2 décembre, nous nous arrêterions longuement sur ces proclamations et décrets.

Mais comme nous avons circonscrit notre tâche dans

les limites restreintes d'une simple narration, nos commentaires se borneront à faire ressortir ce qui, danSj ces proclamations, a exercé un effet immédiat, en quelque sorte matériel, sur la marche des événements que nous avons encore à retracer.

Le lecteur aura sans doute été frappé de ces traits saillants :

1^ La loi du 31 mai est abrogée ; le suflrage universel est rétabli;

2® L'acte du 2 décembre n'est motivé que par les complots de la majorité royaliste; il est dirigé contre les hommes qui ont déjà perdu deux monarchies et qui veulent renverser la République;

3® Le Président n'a qu'un but ; maintenir la République, et sauver le pays en faisant appel à la souveraineté du peuple.

La proclamation aux soldats a seule un caractère différent. La pensée impérialiste s'y fait jour, mais extrêmement voilée.

Ces observations sont essentielles à noter si l'on veut comprendre les événements subséquents.

Quelle fut l'impression produite sur la population parisienne par la lecture des proclamations et par la nouvelle des événements de la nuit?

Ici, les témoignages abondent. Bien que venant des sources les plus diverses, des approbateurs comme des adversaires du Coup d'État, ils concordent d'une manière remarquable.

Il est certain que, dès le 4)remier moment, l'acte du Président fut envisagé très-différemment par le peuple et par la bourgeoisie.

La plupart des ouvriers ne virent dans le Coup d'État et dans les proclamations que les points que nous avons fait ressortir : le rétablissement du suffrage universel, la chute de la majorité royaliste et le maintien de la République. Le sentiment de la légalité violée les toucha peu. Il y eut sans doute de nombreuses exceptions; mais nous notons l'impression dominante.

Traités en ennemis par la majorité de TÂssemblée législative; dépouillés par milliers de leur droit de suffrage; habitués à voir leurs idées, leurs aspirations, — leurs utopies si l'on veut, — conspuées h la tribune par les chefs parlementaires de la droite; persuadés en outre que la majorité coiQplotait une restauration monarchique, les ouvriers demeurèrent indifférents gn voyant l'ancienne majorité chassée par le Président. Nourrissant d'ailleurs, depuis Juin, de profondes rancunes contre la bourgeoisie qui s'était montrée impitoyable contre eux, ils ne jugèrent pas devoir se préoccuper outre mesure de ce qui leur parut, au premier abord, une simple querelle entre Louis- Napoléon et les classes moyennes. On peut dire que la première impression des masses populaires se résuma dans ce propos, réel ou apocryphe, attribué au représentant Lagrange : « — C'est bien joué ! »

Le peuple, du reste, ne connut dans la matinée que l'arrestation* de Thiers, de Changarnier, de Lamorîcière, de Cavaignac, de ceux qu'il considérait comme des ennemis. Ce n'est que beaucoup plus tard que les faubourgs apprirent que le Pouvoir exécutif frappait

les républicains avancés bien plus rlgaureusement encore que les parlementaires royalistes.

Ces premières impressions populaires se modifièrent dans une large mesure dès le lendemain ; toutefois, jusqu'au dernier jour, -^ nous voulons dire jusqu'au 5 décembre, — elles restèrent prépondérantes.

La bourgeoisie libérale, au contraire, se sentit directement atteinte par le Coup d'État. Aussi; peut-on dire, qu'à l'exception de la portion ultra-conservatrice, la classe moyenne à Paris se prononça contre le Président.

Surprise d'abord, stupéfaite; décontenancée par le succès extraordinaire des mesures de la nuit, la bourgeoisie ne tarda cependant pas à se re .c^ttre et à s^agiter.

Un historiographe du Coup d'État auquel nous aurons à faire d'assez nombreux emprunts, M. le capitaine Mauduit, dans son livre intitulé ; Révolution militaire du 2 décembre, raconte avec une naïveté, qui est la garantie de sa sincérité, l'impression que lui produisirent dans cette première journée le langage et l'attitude de la bourgeoisie. M. Mauduit parcourait les boulevards :

« Je me promenais, dit-il, en serpentant, au milieu de cette « foule de bonne compagnie, étudiant son esprit, ses intentions, « et ses vœux. Ses sentiments étaient évidemment hostiles au « Président et à Tarmée; je le déplorais, car là se trouvaient un c grand nombre de personnes pour qui Tuniforme doit toujours « avoir un caractère sacré fiextuelj, quelle que soit répreuve à c laquelle soît soumis Thomme qui le porte l.«. L'esprit de parti « ne devrait jamais aller jusqu'à méconnaître la vertu du devoir

« militaire Mais, hélasl de nos jours, quelle verjtu est à Fabri

€ de la haine politique (1)? »

Là où les ouvriers n'avaient vu que le rétablissement du suffrage universel, les républicains de la classe moyenne virent clairement la dictature militaire, la suspension indéfinie de toutes les libertés et la restauration de l'Empire à bref délai. Cependant comme il n'entre pas dans les habitudes de la bourgeoisie parisienne de lutter h forcé ouvorte, tant que la population ouvrière n'a pas donné le signal de la résistance matérielle, les colères de la classe moyenne s'exhalèrent en protestations verbales, en cris de vive la Constitution! vive la République/ genre de résistance peu redoutable pour qui dispose de soixante mille baïonnettes dévouées. On sait qu'il avait été pris des mesures pour que le rappel de la garde nationale ne pût être battu. Elles atteignirent parfaitement leur but. La garde nationale, qui aurait cependant pu se réunir spontanément, ne se montra nulle part. Il faut ajouter aussi que la bourgeoisie parisienne, frappée de l'isolement apparent de Louis-Napoléon, — aucun homme marquant dans la politique, aucun général distingué ne lui ayant donné son concours, — ne croyait pas au succès du Coup d'Ëtat.Le souvenir du dénouement des précédentes entreprises de Louis-Napoléon, à Strasbourg et k Boulogne, hantait tellement les esprits, qu'on s'attendait naïvement à voir survenir tout k coup quelque officier supérieur, — comme le colonel Talan-

(t) Révolution miUUJtirô du 2 décmbrCf par le capitaine H. Mauduit, page 149.

dier dans la caserne de Fincmat à Strasbourg, — qui rappelât les troupes à l'obéissance au pouvoir légal, rAssemblée nationale, et qui mit brusquement un terme à ce que beaucoup de gens persistaient à regar<der comme une échauffourée ridicule.

Mais il n'est pas nécessaire d'inBister plus longuemetit sur ces impressions diverses de la population parisienne. Le récit des faits subséquents les fera ressortir amplement.

Les journaux républicains auraient eu sans doute le pouvoir de modifier les premiers sentiments de la population ouvrière. Des mesures avaient été prises pour les réduire au silence. Dès huit heures du matin, les imprimeries de tous les journaux républicains étaient occupées par la force armée, ainsi que celles d'un grand nombre de feuilles conservatrices.

Ia National, le Siècle^ la République, la Révolution, V Avènement du peuple, dont l'influence était le plus redoutée, ne purent publier un seul numéro.

La parole resta uniquement au Constitutionnel et à la Patrie, feuilles qui poussaient depuis longtemps au Coup d'État et à la restauration de TEmpire.

Pendant ces premières heures de la matinée où la population surprise, agitée d'impressions si diverses, s'attroupait autour des affiches, les commentait, recueillait avidement les nouvelles de la nuit, des incidents qui méritent d'être racontés en détail se passaient au palais de l'Assemblée nationale et un peu après, k la mairie du X® arrondissement.

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