‹ Paris en décembre, 1851Chapitre 9 sur 44 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

La matinée du 3 décembre. — Premières résistances parlementaires.— Protestation chez M. Odilon Barrot. — La réunion Daru. — Entrée de quelques représentants dans la salle des séances de l'Assemblée nationale. — Leur expulsion. — Conduite de M. Dnpin. — Réunion à la mairie du X® arrondissement. — Compte rendu complet de la séance de l'Assemblée nationale constituée en ce lieu. — Les représentants arrêtés et conduits & la caserne du quai d'Orsay. — Tentative de protestation des journalistes. — Arrêt de la Haute Cour de justice. — Conduite des représentants de la gauche. -- Réunions diverses. — Le Comité de résistance. — Décision prise d'engager la lutte armée. — Agitation dans la soirée du 2.

Le Président de l'Assemblée nationale ,'Dupin, dormait encore lorsque le colonel Espinasse déjà maître du palais surveillait l'arrestation des questeurs. Comme nous l'avons déjà dit, Louis-Napoléon et ses confidents, appréciant à sa juste mesure l'énergie de M. Dupin, ne s'étaient pas inquiétés de lui. M. Granier de Cassagnac nous apprend (1) que le colonel Espinasse vint en personne informer M. Dupin, « en termes fort courtois, » de ce qui se passait. M. Dupin eut le courage, — toujours d'après M. Granier de Cassagnac, — de faire convoquer immédiatement, à domicile, les représentants ses collègues.

Dès huit heures du matin un certain nombre de membres de la gauche, parmi lesquels MM. Michel (de

(1) Histoiro de la chute de Louis-PhiUppe, etc.^ par Granier de Cassagxiac, 2« volume, page 409.

Bourges), Pierre Lefranc, Versigny, Dupont (de Bussac), Théodore Bac, etc., s'étaient réunis chez leur collègue, M. Yvan, l'un des secrétaires de TAssemblée. Ils étaient unanimement d'avis qu'il fallait tenter tous les moyens de résistance. MM. Bac et Yvan furent chargés de s'informer de ce que comptaient faire les membres de la majorité. Ils se rendirent successivement chez M. Benoît d'Azy, l'un des vice-présidents, chez M. Léon Faucher et en dernier lieu chez M. Odilon Barrot.

Ces démarches n'aboutirent à aucun résultat précis. M. Benoit d'Âzy parut médiocrement disposé à agir; M. Léon Faucher, ministre du Président de la République, quelques semaines auparavant, était atterré ; il disait avec Tetccent du désespoir : « Les projets que j'ai « tant combattus se sont donc réalisés ! Allez rejoindre « vos amis, je vais rejoindre les miens; il faut tenter

< de faire ce qui sera possible dans l'intérêt com-

< mun. » M. Odilon Barrot était absent; mais M°^® Odilon Barrot, qui reçut les représentants républicains, leur communiqua une protestation déjà signée par plusieurs de leurs collègues. Cetteprotestation avait été rédigée, peu auparavant, dans une réunion chez M. Odilon Barrot, par un certain nombre de représentants de la droite. En voici la teneur :

« Vu rarticle 68 de la Constitution,

« Considérant que, violant ses serments et la Constitution, « Louis-Napoléon Bonaparte a dissous l'Assemblée et employé « la force publique pour consommer cet attentat,

« Les membres de TÀssemblée soussignés, après avoir constaté « la violence qui est apportée, par les ordres du Président, à la

« réunion légale de TÀssemblée et Tarrestation de son bureau et « de plusieurs de ses membres;

« Déclarent que Tarticle 68 de la Constitution trace à chaque « citoyen le devoir qu'il a à remplir;

« En conséquence, le Président est déclaré déchu de ses o fonctions ;

<« La Haute Cour de justice est convoquée. Défense est faite à « tout citoyen d'obéir aux ordres du pouvoir déchu, sous peine « de complicité ;

« Les Conseils généraux sont convoqués et se réuniront imméff diatement; ils nommeront une commission dans leur sein, <f chargée de pourvoir à Tadminlstration du département et de n correspondre avec TAssemblée dans le lieu qu'elle aura choisi « pour se réunir;

« Tout i^eceveur général, ou percepteur, ou détenteur quel- « conque de deniers publics qui se dessaisirait des fonds qui <t sont dans ses caisses sur un autre ordre que celui émané du « pouvoir régulier constitué par l'Assemblée, sera responsable « sur sa propre fortune et, au besoin, puni des peines de la <f complicité.

a Fait et arrrèté le 2 décembre 4851.

« Signé : Odilon Barrot, Chambolle, de Tocqueville, « Gustave de Beaumont, Dufaurc, Etienne, a Mispoulet, Oscar Lafayette, Lanjuinais, « Hippolyte Passy, Piscatory, de Broglie, Du- « vergier de Hauranne, de Corcelles, d'Hes- « pel, de Luppé, de Sèze, Guiilier de la « Touche, Vaudoré,. Chaper, Sainte-Beuve,* « Bocher, de Laboulie, Vitet, de.Montigny, « de Montebello, Thuriot de la Rosière, Ma- « thieu de la Redorte,. Victor Lefranc, Ben- « jamin Delessert, etc# »

Chez M. Daru, vice-président de l'Assemblée nationale, se tenait peu après une réunion beaucoup plus nombreuse. La maison habitée par M. Daru/ rue de

Lille, était peu distante du palais de TÂssemblée. Les représentauis qui s'y trouvaient réunis décidèrent qu'ils se rendraient à TAssemblée nationale. La plupart, sinon tous, appartenaient h la droite. Ils arrivèrent, vers dix heures, place de Bourgogne. Le 42* de ligne, commandé par H. Espinasse, occupait toujours les abords du palais. Les soldats croisèrent la baïonnette contre les représentants. Ceux-ci insistèrent. M. le vice-président Daru fut violemment repoussé ; M. Moulin, Tun des secrétaires de l'Assemblée, reçut une contusion à la tète ; M. de Larcy fut légèrement blessé d*un coup de baïonnette à la cuisse; M. de Talhouët eut son habit percé. Les représentants se retirèrent et revinrent à Thôtelde M. Daru.

Pendant ce temps, ou plutôt, un peu auparavant, — - les heures précises sont difficiles b constater, — un certain nombre de représentants, profitant d'une consigne mal comprise, avaient réussi à entrer par la petite porte de la présidence, rue de l'Université, et à s)introduire dans la salle des séances de l'Assemblée nationale. Ils étaient trente ou quarante, parmi lesquels un certain nombre de républicains. Un décret de déchéance avait été rédigé et signé, lorsque H. de Morny, averti de leur présence, donna l'ordre de faire évacuer le palais. Le président Dupin n'avait pas encore paru.

Le colonel Espinasse chargea M. Saucerotte, commandant de la gendarmerie mobile, d'exécuter l'ordre, de H. de Morny. Cet officier se présenta dans la salle des séances, par le couloir de droite, suivi d'un détachement de soldats.

A la vue de la forcer armée, les représentants protestent^ avec véhémenee; M'. Mbnet interpelle le commaïuifaM Saueerotte : « Vbus ne pouvez ignorer « que cette eneeinte est exclusivement réservée « aax« àéM^raiioAs de TAssemblée nationale, que « niu) c<w*ps armé n'a le droit d'y pénétrer qu'en « vertu d'une réquisition du président de rAssemblée . a — J'ai un ordre formel de mes chefe, répond Vot- « fieier. Je vous somme de vous retirer. — Un pareil a ordre eet un eriœe, répH^e M. Monet; en Texé- « culant, T0(U$ vous rende» complice d'un attentat setf vèrement puni par le Code pénal. » M. Monet lit alors à la troupe l'aTticle 88 de te Constftation.

Le commandant Saucerottje n'en tient compte et fait avancer ses soldats. Les représentants poussent les eris de : Ftvt te République ftwt la C0n$titutf(m ! et ne: sont traînés hors de te salle qu'après avoir été arrachés violemment de leurs Mnos. Le général Leydet, représentant rôpablkain, vieillard de soixante-quinze ans, montra dans cetie triste circonstance une énergie morsile qui avait survéau II rafFaiUissement de ses forces physiques.

Sur ces entrefaîlee*, deux représentants, MM*. Canet et Favreau étaient allés chercher le président Dapin ; ils l'avaient littéralement poussé jusque vers l'enceinte des séances. Ils étaient dans la salle, dite de Casimîr Périer, au moment où les soldats y pénétraient refoulant et entraînant les trente ou quarante' représentants, expulsés de la salle des séanàes. M. Dupin s'arrêta, ou on le fit arrêter. Le représentant Dtesmousseaux 'de Givré lui passa son écharpe. M. Dupin balbutia

qaelqueiiiiiots k toi Iroupe sur te respect dû h la Gods-

LleffieH produit pat» ses pafoleé est pour ainsi dire photogrif^Ué dmis^oa miA brutal d'un soldat bTun de amoataaradesv moi oiMèndNEi e« rapporté par le représentant BriUiek* i « — Çk-, c'est pour la farce! »

M; Granier de Gassagnac ajoute que, s'adressant au véHAralUe général Leydet, qui haranguait les soldats awqe «réhémence, M^ Dupia aurait dit :

« -^ de n'est pas vous, général, qui pouvez ignorer « oq méconnaître le respect dû h la consigne d'un c seddai; ces troupes ont un chef, adressons-nous à ff lui. » — H. de Gassagnae ne dit pas ce que répliqua Icviem républicain, et cette omission est réellement fâoheùse; car, si M. Dupin tint ce propos, le général Leydeti dut le rappeler au sentiment de sa dignité de président de l^Assemblée -nationale, dans des termes qv'on aimerait à connaître.

Mais ce qui est bien connu, c*est la dernière parole prononcée dans cette mémorable circonstance par le pMsident Oupin, Vun des successeurs de Boissy d'Anglas. Apostrophé durement par les représentants qui hti »oprMhaient sa pusillltnimité, M. Dupin répondit : tf If o«6 avons le <Iroit, c'est évident; mais ces messieurs ont la force. Il n'y a qu'à nous en aller. » Et, ce disant, il tourna Ibs* talons.

•La trbtfpe tfaveSt pÉ»- ordre d'arrêter les rcprésentantS'. On se botnat les chasser dtt palais. Sur la place Aiflkourgégne, quelques-uns des expulsés, MM. Fayolle, T#Wltapd-Lai0risse, PauHn^Dnrrieu , trouvèrent les n^MUenlants Arbey, Toupet des Vignes, général Ra-

doult-Lafosse entre les mains des soldats qu'ils venaient d'essayer de haranguer. Ils protestèrent contre cette arrestation. Le colonel Gardarens de Boisse, du 6^ de ligne, ordonna de les saisir eux-mêmes. Ils furent arrêtés et conduits prisonniers au ministère des affaires étrangères, où les rejoignirent bientôt, prisonniers aussi. MM. Eugène Sue, Benoit (du Rhône) et Ghanay.

Ceux des représentants chassés du palais de TAssemblée qui étaient restés libres, apprirent bientôt que leurs collègues réunis chez M. Daru se proposaient de se rendre b la mairie du X® arrondissement, pour s'y constituer régulièrement en Assemblée nationale» Ils se dirigèrent de ce côté.

Une dizaine de représentants républicains se rendirent chez M. Grémieux, dont la maison était proche. A peine y étaient-ils arrivés qu'un fort détachement de police, soutenu par des troupes, cernait la maison et les arrêtait tous. Gonduits prisonniers entre deux . rangées de baïonnettes, ces représentants faillirent être délivrés à la hauteur du Pont-Neuf. Quelques citoyens reconnurent M. Grémieux; on s*attroupa au* tour de l'escorte; le représentant républicain, Malardier (de la Nièvre), que le hasard avait amené sur ce point, passa son écharpe, et excita le peuple à délivrer les prisonniers.

Si le chef de l'escorte n'avait pris quelques mesures énergiques qui continrent la foule désarmée, il n*eût certainement pas conduit plus loin ses prisonniers.

GependHnt, les représentants afiSuaient à la mairie du X* arrondissement. Cet édifice, aujourd'hui dé* moli, était situé sur la rive gauche de la Seine, rue de

Orenelle-Saint-Germain, près du carrefour de la Ci'oîx- Rouge. Tous les membres de la réuaiou D iru s'y trouvaient. Ils y furent rejoints par la plupart de ceux qui s'étaient trouvés, le matin, chez M. Odilon Barrot et par beaucoup d'autres représentants, venus isolément. Vers onze heures du matin, près de trois cents membres étaient réunis. La plupart appartenaient à la droite; on y comptait cependant un certain nombre de républicains.

La salle ob Ton se réunit formait un carré long, à Textrémité duquel était une table, qui en occupait toute la largeur. C'est à cette table que s'installa le bureau. Un nombre assez considérable do citoyens, dont quelques gardes nationaux en uniforme, s'étaient groupés au fond de la salle, manifestant l'intention de se mettre à la disposition de l'Assemblée. Â onze heures du matin elle se constitua.

Le compte rendu de cette dernière et si intéressante séance a été rédigé par les soins de deux des sténographes ordinaires de TAssemblée nationale. Ce compte rendu a déjà été publié plusieurs fois en France, notamment par M. Mayer {Bistoire du 2 décembre), quelques semaines après l'événement. Il en existe deux versions, ne différant d'ailleurs que par quelques détails insignifiants. Nous allons donner celle qui nous a paru la plus complète :

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