L'EsTOiLB, t. ni, p
marchands ne put débiter en recevant le roi à Bourg~la~ Reine, mais qu'il récita le lendemain matin à huit heures, en allant au lever du roi, on se demande si Texagératioii des louanges n'avait pas un caractère ironique. « Sire, dit le chef de la municipalité S vous veistes hier, à votre arrivée on vostre ville capitalle, très grande multitude de peuple, et dehors et dedans, plains de joye et liesse, qui tesmoignoient par les acclamations et applaudissemens de toute sorte de gens le grand contentement qu'ilz avoient, aians cet honneur de contempler vostre royalle majesté, après avoir entendu la bonne nouvelle de vos grandes, glorieuses et admirables victoires, pour lesquelles nous avons rendu grâces solennelles à Dieu pour la troisième fois en l'église Notre-Dame. » N'était-ce pas se moquer d'un prince qui, pendant sa campagne de la Loire, n'avait, pour ainsi dire, pas tiré l'épée du fourreau, que de vanter ses « grandes, glorieuses et admirables victoires » et de l'assurer qu'il venait de rendre « à jamais son nom immortel à la postérité ». Ce qui rend la supposition très plausible, c'est qu'après avoir appelé à son aide tous les écrivains de l'antiquité pour célébrer le nouveau héros, le prévôt des marchands emprunte une dernière citation à Plutarque pour soutenir cette thèse « qu'il y a plus d'avantaige, de bien et de profiict pour le repos du pays à se deffaire ainsy des ennemis, à quelque prix que ce feust, et en purger la province par moienSy que d'en venir au combat, qui est ordinairement hasardeux ' ». On ne pouvait reprocher plus nettement au roi d'avoir reculé devant la fortune des armes et d'avoir acheté une victoire diplomatique. Le prévôt, faisant ensuite allusion au sauf-conduit donné aux reitres pour évacuer le territoire français, ajoute « qu'on ne peut imaginer chose plus grande, ny plus sagement, prudem-
\ . FiuBioi n'a pas reproduit ce passage des Registres. 2. Rio. h, 1789, ^ 97.
ment ci plus à propos conduicte ^ ». Enfin, alors que tout le inonde savait le roi impuissant ou la reine incapable de lui donner des héritiers, il y avait peut-être une singulière cruauté à souhaiter à Henri UI « lignée masculine pour succéder à sa couronne, au bien, repos et conservation de son Estât ».
De fait, ce roi vainqueur, ce héros en Thonneur duquel on chantait des Te Deum, était bafoué et insulté par tout le monde, et spécialement par les ligueurs, qui ne lui pardonnaient pas d'avoir laissé perdre l'occasion d'exterminer les reîtres allemands '. La Sorbonne se distinguait par l'àpreté de son opposition. Trente ou quarante docteurs en théologie avaient tenu, le 16 décembre, une assemblée secrète où, sur un cas de conscience proposé à plaish*, il avait été décidé « qu'on pouvoit oster le gouvernement aux princes qu'on ne trouvoit pas tels qu'il falloit, comme l'administration à un tuteur devenu suspect ». Boucher, curé de Saint-Benoit, « prêchait publiquement en l'église Sainl-Barthélemy que le roy vouloit empescher les prédicateurs de dire la vérité, et, à cet effet, qu'il avoit fait mourir maistre Burlat, théologal d'Orléans, ce qu'il imprima si fort en l'esprit de ses auditeurs qu'ils le croyèrent fermement et le rapportèrent par toute la ville pour chose très véritable' ». Le 30 décembre 1S87, le roi manda au Louvre
1. Encore un amer sarcasme I Une foule de libelles, au moment même où le prévôt des marchands prononçait ces paroles, insultaient le roi et le duc d*Èperuon, qui avait négocié Tarrangement accordé aux reitres. Un de ces libelles, que les colporteurs criaient dans tout Paris, avait pour litre : « Grands faicts alarmes du duc d'Espemon contre V armée des hérétiques ». Et sur chaque page on lisait ce mot unique en gros caractères : Rnsif. Yoy. de Thou, t. X, p. 63.
2. Le duc de Guise, par contre, ne respectait nullement la convention faite avec Tarmée allemande, et, dès qu'elle eut franchi la frontière pour entrer en Savoie, il ne se fit pas faute d'attaquer en détail les détachements ennemis; le marquis du Pontet Mandelot agirent de même dans la Bresse, ce qui fit dire à Chicot « qu'il n'y avait alouette de Beausse qui ne coustast aux huguenots un reislre armé et à cheval » ; car les alliés ne revirent pas tous leur pays.
3. Traité des causes et des raisons de la prise d* armes faite en janvier t589,—
le Parlement et la faculté de théologie , et , prenant la parole, commença par reprocher amèrement aux docteurs de la Sorbonne Topposilion violente qu'ils faisaient à sa personne et à son autorité, ainsi que le caractère séditieux de leurs prédications. Il leur dit qu'ils étaient malheureux et damnés pour deux motifs, le premier pour avoir calomnié leur prince dans la chaire chrétienne, le second pour avoir dit la messe sans s'être confessés de ce crime. Tout en dédaignant la résolution du 16, dont la Sorbonne n'avait peut-être pas compris toute la gravité « parce que c'estoit après déjeuner », le roi rappela aux prédicateurs qu'il pourrait fort bien se débarrasser d'eux suivant le procédé de Sixte V, qui avait envoyé aux galères quelques cordolicrs au langage intempérant. Certes, les théologiens de Paris avaient mérité un traitement plus rigoureux encore, mais le roi voulait bien encore tout oublier et tout pardonner; seulement il ordonnait au Parlement, présenta l'audience, de faire justice exemplaire, si l'on commettait de nouveaux attentats contre la personne royale. Quant à Boucher, curé de Saint-Benoit, il fut pris personnellement à partie dans cette même circonstance. Henri III lui dit que son oncle, Jean Poisle, ancien conseiller à la cour, avait été un méchant homme, mais que lui Boucher valait encore moins ; qu'en effet il avait eu l'impudence d'assurer en pleine chaire que le roi avait fait mettre dans un sac et jeter à l'eau Burlat, le théologal d'Orléans, bien que ledit Burlat « fusl tous les jours avec lui et ses compagnons, beuvant, mangeant et ergottant comme de coustume * ». La seule puni-
Par le duc de Ncvers. Arcm. cur., t. XIU, p. 173. Celle pièce, imprimée en 1590 à vingt-cinq ou trente eiemplaires, a été aussi reproduite au t. II des Mém, de Nevers, édit de 1665, in-K
1. Telle est, du moins, la version de l'Estoile, t. III, p. 80; le duc de Ne vers {dans Vouvrage cité) présente le dialogue du roi avec Boucher d'une manière un peu différente.» Sa Migesté envoya quérir plusieurs docteurs et prédicateurs de la Sorbonne, et entre autres ledit Boucher, auquel il demanda pourquoy il avoit presché qu*il avoit fait mourir ledit théologal,
lion infligée à Boucher fut rinterdiction de paraître en chaire jusqu'à nouvel ordre.
Cette excessive clémence d'un roi envers la Sorbonne qui le menaçait d'une déposition prochaine et envers Boucher, qui le traitait d'assassin, démontre la profonde impuissance de Henri III et met dans tout son jour la faute considérable qu'il avait commise en fermant aux protestants le passage de la Loire et en ruinant le parti du roi de Navarre au profit du duc de Guise, dont la journée d'Auneau avait fait l'idole de Paris et le véritable maître du pays. Le pape venait d'envoyer au duc une magnifique épée, et le duc de Parme, au nom de son maître, lui adressait ce compliment « qu'entre tous les princes de l'Europe, il n'appartenoit qu'à Henri de Lorraine à porter les armes et à estre chef de guerre * ». Henri III essaya en vain de prendre une revanche jcontre la Ligue et son chef en accablant d'honneurs le duc d'Épernon. Il était déjà colonel général d'infanterie française et gouverneur de Provence, de Boulogne et de Metz; on le nomma amiral de France, et, le il janvier 1588, le premier président de Harlay l'installa au siège de la Table de marbre. Un peu plus tard, le roi donna à son favori le gouvepnement de la Normandie,
lequel respondit qu'on le luy avoit ainsi asseuré. Le roy ]uy dlt:« L*avezvous veu morl? — Non, sire, respondit ledit Boucher, mais il m'a esté affirmé pour chose très véritable. » — Lors le roy luy répliqua : a Pourquoy voulezvoua croire plustost le mal que le bien, et prescher en la chaire de vérité une menterie si évidente? » Et incontinent fit représenter ledit théologal se portant fort bien, car il l'avoit retenu au chasteau d'Amboise quelque temps en une chambre, mais fort bien traitté. Ce qui estonna bien fort ledit Boucher et beaucoup d'autres... » Mais il est possible que le duc de Nevers ait confondu la prétendue incarcération de Burlat en 1587 avec celle qu'il eut à subir & Amboise, en 1589. On lit dans les Rechefvhes sur Orléans, de Lottin (t. 0, p. 93), sous la date du 17 avril 4589 : n Hugues Burlat, théologal pénitencier et curé de Sainte-Catherine, furieux ligueur, avant publié des libelles injurieux contre le roi Henri III, est enlevé d'Orléans et conduit & Amboise. » Voir aussi, sur l'audience du 30 décembre, Félibu», t. II, p. 1165. Cil. Labtttb, De la démocratie chez les prédic. de la Ligue, p. 34.