‹ Paris et la Ligue sous le Règne de Henri IIIChapitre 150 sur 314 · T. ni, p · texte numérisé non relu

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Joyeuse avait bien fait de mourir. Il était depuis longtemps déjà remplacé dans la faveur du prince et dans la haine du peuple par Nogaret d'Épernon, qui venait dt* recevoir la plus riche dépouille du mort : le gouvernement de la Normandie. D'Épernon devient le point de mire des attaques et des imprécations de la Ligue. Accusé publiquement par le favori, en présence du roi, d'avoir entretenu un commerce criminel avec sa propre sœur, Pierre d'Espinac, archevêque de Lyon, avait pris violemment parti pour la Ligue et préludé à la guerre effective par une guerre de plume, en suscitant la publication de pamphlets incendiaires contre d'Êpernon *. De concert avec Boucher, le fanatique curé de Saint-Benoît, d'Espinac traduisit V Histoire tragique de Gavei^ston^ favori d'Edouard II d'Angleterre, que les seigneurs firent exécuter on 1302. On mit en tête de cette traduction do Thistorien anglais Walsingham une lettre-préface qui en faisait l'application directe à d'Epernon et le menaçait de mort. Avec une ingéniosité de jésuite, l'auteur trouvait dans Noguaret l'anagramme de Gaver- .ston, et, comme il y avait une S de trop, il donnait h celte lettre de supplément l'interprétation suivante : « Cette S est proche du T; or le T est un simulacre de la potence; rS qui y touche figure donc le cordeau que vous trahie;^ après vous. )) Le libelliste ligueur parlait aussi dans le langage des dieux et donnait à Henri III le conseil de mettre d'Épernon à sa place :

Tout ce que nous pouvons pour vostre Majesté Est vous donner conseiJ, en bonne conscience,

\. Voy. sur ce point Ch. Labittb, Les Prédicateurs de la LiguCj p. 30. M. Labitte dit que M. de Sismondi (Hist. des Français) a eu tort d'attribuer VHistoire de Gaverston au seul d'Espinac. Mais pour attribuer le Gaverston à Boucher, M. Labitte ne s'appuie que sur un passage de la Chronologie novenaire, qui se borne à dire : « Le bruit estoit que c'estoit du curé de Saint-Benoli ». De Tbou affirme d'une façon précise que c'est d'Esplnac qui publia le Gaverston, à la suite de sa violente discussion avec d'Ëpemoa en présence du roi, t. X, p. 239.

Qae votre favory vous faciez roi de France, Et soyez son ami; tel qu'il vous a esté...

D'Épernon répliqua par un Anti-Gaverston, dédié à Henri de Vaudémont (le duc de Guise). D'Espinac y était accusé d'inceste avec sa sœur, d'hérésie et de honteux excès. Quant à Thistoire, plus ou moins authentique, du favori d'Edouard II, on lui trouvait de frappantes analogies avec celle du duc de Guise, en signalant cette aggravation que la mort de Gaverston avait rendu le calme à l'Angleterre, tandis que quatre monarques français avaient déjà subi le joug des princes lorrains.

Tout Paris se passionnait pour ces tournois littéraires, et Henri III lui-même s'amusait à faire publier un pamphlet intitulé Bibliothèque de Mademoiselle de Monlpensier. Cependant les circonstances devenaient de plus en plus critiques. Ce n'était plus le temps des paroles. Le 9 mars, une nouvelle sinistre s'était répandue à Paris. On y apprenait que « messire Henri de Bourbon, prince de Condé, étoit décédé en la ville de Saint-Jean- d'Angeli, le samedi 5*^ de ce mois et second jour de sa maladie, aiant esté empoisonné, selon le bruit commun, par un page, à la suscitation de la demoiselle de la Trémouille, sa femme ^ » . Cette catastrophe imprévue, qui privait les huguenots d'un de leurs chefs les plus énergiques, souleva dans les rangs ligueurs des transports d'allégresse. Le peuple de Paris,

1. L'EsTOiLB, t. lU, p. 130. On peut consulter le rapport des médecins de Catherine, Bonteuaps, Pallet, Poget, et des chirurgiens Pierre Mesnard el Cholard, qui firent Tautopsie le 6 mars. Mém. de la Ligue, t. W, p. 304. Ils concluent nettement à Tempoisonnement. On arrêta et on exécuta Jean- Ancelin Brillaud, domestique du prince, et, sur Tordre du roi de Navarre, une information fut commencée contre la princesse de Condé, Charlotte- Catherine de la Trémouille, qui était alors enceinte. Elle accoucha, le i«r septembre 15S8 et dans sa prison, d*un prince qui continua. la race des Condé. Le roi de Navarre refusa de dessaisir ses commissaires du soin de suivre la procédure, et le Parlement de Paris évoqua vainement l'affaire. C'est par ce motif qu'en 1595 on cassa l'arrêt du Conseil du roi de Navarre comme ayant été rendu par des juges incompétents.

<loai la préoccupation dominante était en ce moment de

gagner les indulgences accordées par le pape à l'occasion

-àa jubilé, vit dans l'empoisonnement d'un prince huguenot

-de trente-cinq ans, qui donnait à son parti et à la France

de magnifiques espérances, un arrêt de la Providence et fit

■des feux de joie. Seul, le duc de Guise, comme par un

pressentiment de sa destinée prochaine , accueillit avec

une mélancolie sincère la nouvelle de la mort du prince

«on ennemi *. Poussé par l'immense armée de la Ligue,

mis au pied du mur par Philippe II, qui, dans les premiers

jours d'avril, lui envoyait à Soissons l'Aragonais Moreo

pour lui promettre trois mille écus, six mille lansquenets

et douze cents lances, Guise ne pouvait plus se dispenser

d*agir. Il fallait obéir aux sommations des Parisiens et

venir se mettre à leur tête pour donner au Valois le suprême

assaut, ou bien perdre à jamais sa popularité ^ N'hésitant

plus, il arrêta ses dernières dispositions.

Depuis que Charles Hotmann, dit La Rocheblond, avait, sur la fin de 1584, jeté les bases de l'organisation de la

i, Voy. DB Tbou, t. X, p. 247.

2. Anquetil, au t. H de V Esprit de la Ligue (iroïs vol. m-12, Paris, 1167), indique exactement de quelle manière le duc de Guise a justifié par avance la vérité d'un axiome dont notre époque a trouvé la formule définitive. — Je suis leur chef y donc je dois les suivre : « Il est certain que le duc de Guise fut poussé plus vite qu'il ne le voulut d'abord.- Qu'on examine attentivement la marche du complot, on verra que les résolutions extrêmes partirent du Conseil de la Ligue. C'étoit une espèce de comité, formé presque fortuitement de gens ramassés de tous états, plus passionnés qu*éclairés : avocats, huissiers, procureurs, greffiers, magistrats; des curés trop zélés, un apostat du calvinisme, des banqueroutiers, des prédicateurs séditieux, un Bussi-Leclerc, ancien maître en fait d'armes; des marchands : Crucé, Louchard, La Chapelle-Marteau, et d'autres, de diverses professions... Une femme furieuse sonfDoit aussi à ces forcenés sa haine et ses désirs de vengeance. On ignore en quoi Henri III avoit offensé Catherine-Marie de Lorraine, sœur du duc de Guise et veuve du duc de Montpensier. Il est à présumer, par la vivacité que cette princesse mit dans ses ressentiments, qu'elle avoit à venger ses appas méprisés, peut-être des avantages négligés ou des intrigues galantes r&vélées, crimes qu'une femme ne pardonne jamais. Quoi qu'il en soit du motif, la veuve de Montpensier jura à Henri une haine irréconciliable et le poursuivit jusqu'au tombeau. Elle se trouve dans toutes les conjurations formées tant contre son Ëtat que contre sa personne. » T. II, p. 285.

Ligue, avec la collaboration de Prévost, curé de Saint-Sévorin, de Boucher, curé de Saint-Benoît, et de Mathieu de Launov, chanoine de Soissons *, les cadres de Tinsurrecliou s'étaient singulièrement élargis et perfectionnés. Comme ou Ta vu plus haut *, les quatre conjurés de la première heure avaient fait de nombreuses recrues, parmi lesquelles nous avons cité lavocat Louis d'Orléans, Jean Pelletier, curé de Saint-Jacques, Compans, marchand, Jean Guincestre^ bachelier en téologie, Bussy le Clerc, procureur au Parlement, le commissaire Louchart, le notaire la Morlière, le procureur Crucé ' et beaucoup d'autres fanatiques. La direction supérieure du parti avait été confiée à un conseil de neuf ou dix personnes, tant ecclésiastiques que laïques; mais Tautorité effective appartenait au Conseil des Six^ qui n'était qu'une délégation de l'autre, puisque les Six en faisaient tous partie. Les Six étaient chargés des mesures d'exécution dans les seize quartiers. Crucé devait s'occuper plus particulièrement des quartiers de l'Université, Saint-Jac-

i. Ce sont ces quatre personnages qu'on appela les quatre premiers piliers fie la Ligue, Voy. Remarques sur la Satyre Ménippée, Édit. de Ratisbonne, 1752, t. II, p. 148.

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