Ibid,, P
Le roi avait autorisé Villeroy à offrir au vainqueur des Barricades le titre de connétable. Catherine conseilla de ne lui donner que celui de généralissime. Elle savait par Schomberg qu'il s'en contenterait. Après bien des pourparlers, les chefs de la Ligue firent remettre au roi le dernier mot de leurs revendications. Elles différaient peu des Articles de Nancy. Les princes demandaient, en résumé, que le roi reconnût la Sainte-Union, lui laissât pendant six années la jouissance des villes de sûreté, fît publier et observer en France les décisions du concile du Trente, ordonnât la vente des biens des protestants et mît sur pied deux armées, dont Tune agirait en Poitou, sous les ordres du duc de Guise, et Tautre en Dauphiné, sous les ordres du duc de Mayenne.
Telle était, en substance, cette fameuse requête dea princes catholiques dont il est si souvent question dans les lettres de la municipalité parisienne et que Villeroy porta au roi le i5 juin. Mais, en dehors de cette requête des princes, à laquelle se joignit THôtel de Ville de Paris, les meneurs parisiens adressèrent au roi, sous le titre de remontrances, une série d'articles supplémentaires dont ils demandaient la ratification '. Voici le résumé de ces articles : Le prévôt des marchands et les échevins seront investis du soin d'assurer la police de la Ville, ce qui ne constituera qu'un retour aux coutumes anciennes et mettra Paris sur le même pied que beaucoup d'autres villes moins importantes, comme Toulouse, Bordeaux, Amiens, Châlons; M. d*0 ne sera jamais gouverneur de Paris ; la Bastille sera remise à la garde du prévôt des marchands ou bien elle sera rasée, si Sa Majesté le préfère; défense sera faite aux gens de guerre de se loger à moins de douze lieues de Paris, et, s'ils enfreignent cette prohibition, le prévôt des
i. Mém, de Severs, l. I, p. 133. Ces remontrances portent la date du 5 juillet, et chaque article est suivi de la réponse du roi.
marchands et les échevins pourront << leur faire courre sus » ; le prévôt Rapin sera destitué % et sa charge sera donnée à un catholique non suspect; le roi nommera un chevalier du guet sur une liste de trois candidats dressée par la Ville; le roi ne détournera plus les deniers des recottes générales, grenier à sel, ou du clergé, affectés au payement des rentes sur l'Hôtel de Ville ; les lettres d'anoblissement données par le roi en 1577 aux prévôts des marchands et aux échevins seront vérifiées en Parlement « fors et excepté pour le regard dos derniers prévost des marchands et quatre échevins qui, par la voix commune, ont esté démis de leurs charges ». S. M. révoquera les survivances consenties sur la demande de certains conseillers de Ville ou quartiniers et, advenant leurs démissions ou leurs décès, il y sera pourvu par voie d'élection. En outre, sans attendre la démission ou la mort des quartiniers en charge et autres officiers municipaux, on en élira d'autres selon les formes accoutumées, et leur mandat ne sera valable que pour deux ou trois ans; les élus ne seront rééligibles qu'après un intervalle de quatre ou six ans, et ils devront être nos h Paris.
« Afin que les quartiers de la ville puissent estre remarquez et signalez par autres marques que des noms des-
1. Il s'agit ici du poète co-auteur de la. Ménippée. Voici ce que dit l'Estoile à ce sujet : « M. Aappin, prévôt de l'hostcl, fut chassé en ce temps (11 juillet) de Paris, pour estre fidelle serviteur du roy, et despouillé de son estât, duquel la Ligue investit un larron nommé La Morliére ». On devine bien que le poète illustré par la puce de Mlle Dearoches se vengea de la Ligue par des vers que TEstoile nous a conservés. Leur •accent est celui de la douleur et de la misère. Le pauvre Rapin avait une femme et neuf enfants.
Qao fugiam extorrii», sine munere privas el exapes, Conjuge cam châra pignoribtiâque novem 7
Voici la réponse du roi aux Parisiens qui demandaient sa destitution <t attendu que ses déportemens Tont rendu très odieux & tous les liabitans <le la ville ». Henri III ne montra jamais moins de dignité : • Pour le regard dudit Rapin, Sa Majesté, voulant s'en servir ailleurs, luy comman- •dera de résigner ladite charge à personne capable et fidelle & son service ».
dits quarteniers, qu'il plaise à Sa Majesté trouver bon qut» les quartiers soient nommez ou par les Églises principales ou par les places communes qui sont en iceux, sans que floresnavant ils puissent porter les noms desdits quarteniers *. » Les colonels, capitaines, lieutenants et enseignes qui ne seraient pas élus selon les formes seront destitués et remplacés par les suffrages des bourgeois de chaque dizaine pour les capitaines et officiers subalternes, et par les suffrages des capitaines et lieutenants pour les colonels. Les interdictions de prêcher faites à certains prédicateurs seront levées. Nul hérétique ne sera admis à remplir les charges publiques de la Ville. « Justice sera promptement faicte tant de ceux qui sont h présent es prisons que des autres qui y seront amenez cy-après. »
Le roi accueillit toutes ces sommations, malgré l'insolence de la forme où elles étaient présentées, avec une» patience et une faiblesse étonnantes. Il céda sur presque tous les points; promit de combler les fossés de la Bastille, du côté de Paris; d'interdire aux protestants l'accès des
1. En marge de cet article, le roi écrivit acco9x((f, et il tint sa promesse, car nous trouvons dans les Registres de la Ville, f> 185, U, 1789, le document ci-dessous :
État des noms desguelz le roi veult que les seize quartiers de la ville de Paris soient doresnavant nommez. Le quartier que Ton soaloit appeler de Carrel se nommera doresnavant de Saincte-Genefiesve; celuy de Huot se nommera 5ainc^5tft;rm; celuy de Guerrier, de Nostre-Dame: celuy de Danès, du Saint-Esprit; céiuy de Goix, de Saint-Jehan ; celuy de ChoiWy, de Saint- Gen^ais; celuy de Parfaict, de Saint- Anthoine ; celuy de Charpentier, du Temple; celuy de Vassenr, de Saint-Marlin ; celuy de Beausse, le Sépulchre; celuy de Bourlon, Saint-Jacques de VHospital; celuy de Gambier, de Saint-Eustache; celuy de Canaye, de Saint-Honoré ; celuy de Parlan, de Saint- Germain de VAuxerrois; celuy de Duranlel, Saint-Jacques de la Boucherie: celuy de Bourgeois, des Sainctz-Innocentz. Faict à Chartres le 1" jour d*aou8t 1588. Signé Henry; et plus bas de Neufvillb.
Ce document est important, puisqu'il constitue l'abolition d'une coutume introduite par les quartiniers. Seulement il a servi de texte à des appréciations inexactes; c'est ainsi que Leroux de Lincv (Hist. de VHôtel de Ville de Paris, p. 198) attribue à Henri III l'initiative de cette réforme, alor? que le texte des remontrances des Parisiens que nous analysons prouve que le roi ne fit qu'obéir aune sommation. C'est ici l'occasion de rappeler que Paris comptait seize quartiers depuis 1383, sous Charles VI. Auparavant, il n'en comprenait que huit, et quatre avant Philippe-Auguste.
GUISfi ET PARIS APRÈS LES BARRICADES 407
charges publiques ; de nommer une commission pour statuer sur la question de la police de la ville ; d'éloigner les gens de guerre de la capitale, dans un rayon de douze lieues; de ne plus saisir les deniers affectés au payement des rentes ; de réduire le nombre des conseillers de Ville au chiffre de 24 ; de révoquer les survivances, de rendre électives les charges de quartiniers, de colonels, capitaines et lieutenants... Il exprima seulement le désir de laisser les quartiniers en charge exercer leurs fonctions pendant deux ou trois ans, dans le cas où une assemblée de Ville déciderait de rendre les quartiniers temporels; et la volonté de maintenir les colonels, capitaines et lieutenants en charge *.
C'est à Rouen, le 5 juillet, que le roi avait donné ses réponses aux requêtes des Parisiens *. C'est aussi à Rouen, et quelques jours plus tard, qu'il signa TEdit sur l'union de ses sujets catholiques ou, pour parler clairement, sa capitulation devant la Ligue \ Dans un onctueux préambule, Henri III dissitnule son profond dépit sous un flot d'épanchements mystiques. A l'en croire, s'il traite avec ceux qui l'ont humilié et chassé de sa capitale, c'est uniquement pour obéir à des scrupules de conscience. « Remettant devant nos yeux ce à quoi le devoir d'un bon roi très chrétien et premier fils de l'Église nous oblige, avons
1. Nous avons vu plus haut, p. 392, que la Ville n'avait tenu aucun compte de la volonté du roi et avait coraplètenaent renouvelé les cadres des colonels, capitaines et lieutenants, ainsi que ceux des quartiniers.
2. Les Mém. de Nevers, p. 741, donnent, à la suite des remontrances des Parisiens, une décision du Conseil du roi, signée par Catherine le 14 juillet, qui contient « ce qui a esté depuis advisé sur aucuns articles des susdites remonstrances ». Geitherine nomme une commision, où figurent le prévôt des marchands, Tun des échevins et quatre notables, pour o adviser... de tout ce qui concernera le fait et Tordre de la police de la ville ».
3. Mim. de la Ligue, t. II, p. 368. Le Père Lelong, dans sa Bibl, de la France, reproduit Tintitulé de l'édit dans les termes suivants : « Édit du Roi sur Tunion de ses sujets catholiques, avec les articles accordés au nom de Sa Majesté entre la Reine sa mère, d'une part; le cardinal de Bourbon, le duc de Guise et autres qui ont suivi ledit parti, d'autre part. Du 21 juillet, in-S», Tours, 1588. »
résolu (loules autres considérations postposées) de pourvoir, tant qu'il plaît à Dieu qu'il soit au pouvoir des hommes, à ce que, de notre vivant, il soit établi au fait de notre religion catholique, apostolique et romaine, un bon et assuré repos; et lorsqu'il plaira à Dieu disposer de nos jours pour nous appeler à sa foi, nous puissions nous représenter devant sa sainte face, portant on notre conscience que nous n'avons rien obmis de ce, où Tesprit humain s'est pu étendre, pour obvier, qu'après notre décès il n'advienne en celui notre roïaume changement ou altération au fait de la religion. « Après cette explication édifiante, le roi renouvelle solennellement le serment, prêté par lui lors de son sacre, d'extirper du royaume « tous schismes et hérésies, condamnés par les saints conciles, et principalement par celui de Trente, sans faire jamais aucune paix ou trêve avec les hérétiques, ni aucun édit en leur faveur ». Il exhorte ses sujets à l'aider dans cette œuvre pie et leur ordonne, pour le cas où il mourrait sans enfants, « de ne recevoir à être roi, prêter obéissance à prince quelconque qui soit hérétique ou fauteur d'hérésie ». Il promet de ne pourvoir d'aucune charge ou office ceux qui ne justifieraient pas de leur catholicisme par l'attestation de l'évêque ou de ses vicaires « avec la déposition de dix témoins, personnages .qualifiés et non suspects ». Par une contradiction bizarre, qui caractérise admirablement la fausse situation du monarque, il enjoint à tous les sujets « qui se sont ci-devant déclarés associés ensemble contre les hérétiques » de jurer w de se défendre et conserver les uns les autres sous son autorité et commandement », ce qui est bien permettre et légitimer la Ligue; puis, dans un autre article, il veut que les mêmes sujets « jurent de se départir de toutes unions, pratiques, intelligences , ligues et associations contraires à la présente union et à la personne et autorité royale ». Une amnistie
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générale était enfin accordée par Tédît à tous les méfaits passés des ligueurs, sans excepter « ce qui est advenu et s'est passé les douze et treizième du mois de mai ».
Cet édit fut enregistré au parlement de Rouen le 19 juillet, et, deux jours après, au parlement do Paris. II était complété par des articles secrets, beaucoup plus importants que les dispositions de Tédit lui-même, qui ne consistaient guère que dans des phrases creuses *. Cette convention portait, en substance, que le roi confirmait le traité passé à Nemours le 7 juillet 1388; qu'il lèverait deux armées pour opérer contre les hérétiques, Tune en Poitou, dont le roi désignerait le chef, l'autre en Dauphiné, sous le commandement de Mayennes que le concile de Trente serait publié au plus tôt, sous réserve des droits de la couronne et des libertés de TEglise gallicane, lesquels seraient définis par une assemblée spéciale ; que les places de sûreté accordées aux princes par le traité de Nemours ne seront pas rendues à S. M. avant l'expiration d'un délai de six ans; que Valence serait remise au sieur de Oessan, chassé de cette place par La Valette; que M. de Belloy rentrerait en possession du Crotoy ; que le gouvernement de Boulogne serait enlevé à M. do Bernay, ce lieutenant du duc d'Épernon qui s'était si bien défendu contre le <luc d'Aumale. Les articles secrets disaient encore qu'il serait procédé incessanmicntà la vente des biens appartenant aux hérétiques; que le roi entretiendrait à ses frais les régiments de Saint-Paul et de Sacremore, et les garnisons de Toul, Verdun, Marsal et Metz; que les compagnies de cavalerie légère levées par les princes seraient
1. Voy. dans les Mém, deNevers^ 1. 1, p. 723, le texte complet des articles secrets. En Toici Tintitulé : u Articles accordez au nom du roy, entre la •reine sa mère, d'une part, monseigneur le cardinal de Bourbon et monsieur le duc de Guise, tant pour eux que pour les autres princes, prélats, seigneurs gentilhommes, villes, communaustez et autres qui ont suivix leur party, d'autre part; la reine présente. » De Thou en donne une fldèlc analyse, t. X, p. 325.
traitées sur le même pied que les autres troupes du roi.
Si toutes ces exigences devaient sembler intolérables à Torgueil du roi, les conditions relatives à Paris avaient quelque chose de plus amer encore et de plus humiliant pour le souveraip. Henri III s'engageait à confirmer dans leurs charges le prévôt des marchands, les échevins et tous les officiers municipaux et les capitaines de la milice qui tenaient leur nomination de la Ligue. Ils donneraient seulement leurs démissions pour la forme et seraient réinstitués par S. M. Tous les prisonniers faits de part et d*autre depuis le 12 mai seraient remis en liberté, et la Bastille ferait retour au roi ^ Rien ne pouvait être plus pénible au vaincu des Barricades que le maintien à THôtel de Ville de ceux qui avaient remplacé, grâce à Témeute, les magistrats légitimes. De Thou atteste qu'après la douleur qu'il éprouva en quittant Paris comme un fugitif, Henri n'en connut pas de plus vive que cette sorte de révo-
1. Voici le texte même des articles concernant Paris : « Ceux qui exercent a présent les charges de prévost des marchands et escheTîus de la Ville de Paris, remettront présentement lesdites charges es mains de sadite Majesté, laquelle, ayant esgard à la remonstrance qui luy a esté ' faite du besoin qu*a ladite Ville qu'ils continuent à servir en icelle, ordonnera qu'ils y soient réintégrez et maintenus, tant jusques à la Nostre-Dame d'aoust prochain venant que pour deux ans après. Quant à Brigard, qui a esté esleu en Testât et office de procureur du roy et de la Ville, il le remettra pareillement entre les mains de Sadite Majesté, laquelle ordonnera qu'il exercera jusqu'à la my-aoust 1590. Et cependant Perrot jouira des gages ordinaires que la Ville a accoustumé payer et des pensions qu'il a pieu au roy cy-devant accorder pour ledit office; et sera remboursé par celuy qui sera esleu pour exercer ledit office après ledit jour de myaoust 1590, de la somme de 40,000 livres, au cas qu*il plaise à Sa Majesté continuer audit nouveau esleu lesdites pensions. Et où Sa Majesté ne voudroit continuer lesdites pensions, sera ledit Perrot seulement remboursé de la somme de 3,000 livres. — Le chasleau de la Bastille sera remis entre les mains de Sa Majesté pour en disposer ainsi qu'il luy plaira. Sa Majesté fera eslection d'ung personnage & elle agréable et à ladite Ville, pour estre pourveu de Testât de chevalier du guet. Les magistrats, conseillers et autres officiers des corps des villes, ensemble les capitaines qui ont esté changez ès-villes de ce royaume, qui ont suivy le party desdits seigneurs princes, se démettront pareillement entre les mains de Sadite Majesté desdites charges; laquelle les y fera réintégrer promptement pour le bien et la tranquilité d'icelle. » Mém. de Nevei*s, t. I, p. 728.
lution municipale, parce qu'elle creusait un abîme entre les Parisiens et la couronne *. L'Estoile, de son côté, affirme — et on le croira sans peine — que « le roy tisfcc second édit de juillet pour la Ligue, autant contre son cœur que le premier, et le vid-on pleurer en le signant, regrettant, ce bon prince, son malheur , qui le contraignoit , pour asseurer sa personne, de bazarder son Estât ' ».
Il fallut encore que le pauvre roi ordonnât des réjouissances et des fêtes pour célébrer sa propre bumiliation! Après la publication de Tédit d'Union au parlement de Paris (21 juillet), il y eut un Te Deum solennel auquel assistèrent les grands corps de rÉtat et tout ce qui restait de la cour dans la capitale, car les royalistes fidèles entouraient le monarque à Rouen, où fut d'ailleurs célébré un autre Te Deum dans la cathédrale de cette ville. La municipalité parisienne ne manqua pas de donner le plus d'éclat possible aux cérémonies de conmiande dont le véritable but était la glorification d'une émeute victorieuse que le vaincu lui-même devait consacrer '. Un mandement du Bureau avait prescrit aux quartiniers de convoquer deux notables bourgeois de chaque quartier pour qu'ils se joignissent au corps de Ville et assistassent « bm Te Deum qui sera donné en l'Église de Paris pour l'unyon faicte par le roy avec ses subjectz catliolicques pour l'extirpation des hérésies * ». Ils se rendirent à la convocation et assistèrent en robes au Te Deum, Le lendemain, 22 juillet, « feste de la Magdeleine, le feu d'alégressc en fust fait en Grève, devant l'Hôtel de Ville ». Si Ton en croit certaines chroniques, la population parisienne aurait accueilli avec froideur
3. 11 y eut, le 17 août, une assemblée générale à l'Hôtel de Ville <* pour prêter le serment prescrit par Tédit d'Union -. La Ville adressa à ce sujet un mandement aux quartiniers. Reg. H, 1789, fo 190.