‹ Paris et la Ligue sous le Règne de Henri IIIChapitre 231 sur 314 · Reo. db la ViLLB, H, 1789, fol · texte numérisé non relu

Reo. db la ViLLB, H, 1789, fol

Mais la Ville dul ajourner la réalisation de ses désirs, car les États firent opposition à Tadjudication de la gabelle^ afin d'ouvrir sur les concussions des partisans un débat approfondi . Henri III se montra profondément irrité de cette ingérence des députés dans Tadministration de ses finances, et il avait peut-être des raisons de craindre que la curiosité des réformateurs ne s'attaquât à de plus hauts personnages que le fermier de la gabelle.

Sans se soucier de cette mauvaise humeur du prince, les États l'excitèrent, une fois de plus, en proposant le renouvellement de l'édit d'Union et le serment solennel des députés. C'est le tiers qui prit l'initiative de cette mise en demeure dans la séance du 14 octobre ^ On décida de faire des démarches immédiates auprès des deux autres ordres pour inviter le roi à jurer de nouveau l'édit. Henri III, informé de cette décision du tiers état, la prit en fort mauvaise part, estimant que « c'étoit révo- (juer en doute la fermeté de son serment ». Il eût bien préféré qu'on s'occupât « de faire fonds de quatre à cinq cent mille écus pour l'entretènement des armées ». Dans cette circonstance, le clergé et la noblesse firent cause commune avec le tiers état, et c'est au nom des trois ordres que l'èvêque d'Embrun adressa un discours au roi pour le décider à renouveler son serment à l'ouverture des États. Irrité d'une pareille insistance, Henri opposa d'abord un refus formel et fit observer que son premier serment était bon et franc. Il répéta que le forcer à renouveler ce serment, t)*était « douter de sa foi et intégrité ». Mais les États ne cédèrent pas et allèrent même jusqu'à faire prévoir oûe demande de licenciement pour le cas où l'on ne tiendrait pas compte de leurs vœux. Dès le lendemain 15 octobre,

1. M. Picot, dans son Hist, des États généraux, t. UI, p. 95, altribue à l'ordre du clergé l'idée première de faire jurer de nouveau Védit d'Union w. roi. Mais le procès-Terbal de la 28* séance du tiers état parait bien formel.

le roi déclara aux délégués des trois ordres que, tout en trouvant la requête qu'on lui adressait un peu étrange, il consentait à ce que Tédit « fût de nouveau juré en son trône de justice, en pleine assemblée et avec les plus grandes solennités que faire se pourrait ».

L'ouverture solennelle des États eut lieu le 16 octobre 1588 dans la grand' salle du château de Blois. Ce devait être un magnifique spectacle que celui de cet immense vaisseau, garni de riches tapisseries et de velours violet semé de fleurs de lis d'or S avec le miroitement de tous les costumes splendidcs des princes, des cardinaux, des seigneurs, des conseillers d'État, et l'encadrement imposant des dames de la cour qui garnissaient les galeries fermées de jalousies, au-dessus des hautes tribunes où s'étageait une foule éblouie. Entre le troisième. et le quatrième pilier, on avait dressé « un grand haut dais en forme d'échafiaut » pour le roi, les deux reines et les princes du sang, sorte de temple de la royauté française, qui se donnait à elle-même, par le déploiement de cet appareil orgueilleux, l'illusion d'un pouvoir presque divin, alors que la terre ne la respectait déjà plus. Entouré des capitaines des gardes et des deux cents gentilshonunes avec leurs haches ou becs de corbin, le roi portait un costume simple, « ses habits ordinaires », dit le journal de Bernard, avec le grand ordre du Saint-Esprit au cou; devant lui, deux massiers chacun une masse d'or à la main. Les bancs des secrétaires du roy, du conseil d'État de robe longue et de robe courte séparaient l'estrade royale des bancs du clergé et de la noblesse; ceux du clergé, au nombre de huit, se trouvaient à droite, ceux de la noblesse, au nombre de neuf, à gauche '. Quant aux

1. Voy. le Cérémonial français de Théodore Goderiot. Paris, 2 vol. in-fol., 1649, t. 11, p. 322.

2. Le clergé comptait 134 députés, dont I archevêques, 21 éTéque» et

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députés du tiers, la place qui leur était assignée montrait assez en quelle mince considération les tenait la Cour : « Tout cela estoit environné et clos de grandes et fortes barrières, hautes de trois pieds, ayant une seule ouverture vis-à-vis du roy, entre • les susdits trois et quatrième piliers, par laquelle entroient les députez. Et par dedans l'enclos de ces barrières et tout à Ceiitour, estoient les bancs des députez du peuple ^ » Un huissier les appela suivant un ordre déterminé et en commençant par les députés de la ville et prévôté de Paris ; puis les hérauts de Normandie, d'Alençon et de Valois, revêtus de leurs cottes d'armes de velours violet, allèrent les recevoir à l'entrée extérieure des barrières et les conduisirent un à un dans la salle où les hérauts de Bretagne les remettaient entre les mains des sieurs de Rhodes et de Marie, maîtres des cérémonies, qui leur assignaient une place, suivant la province dont ils étaient députés.

Quand tous eurent pris place, « le duc de Guise assis en sa chaire *, habillé d'un habit de satin blanc, la cappe retroussée à la bizarre, perçait de ses yeux toute l'épaisseur de l'assemblée pour reconnoistre et distinguer ses serviteurs, et d'un seul eslancement de sa veûe les fortifier en l'espérance de l'avancement de ses desseins, de sa fortune et de sa grandeur, et leur dire sans parler : Je vous voy y>. Il se leva, fit une grande révérence et, suivi des capitaines des gardes et des deux cents gentilshommes, alla chercher le roi. Henri fit son entrée, avec cette majesté qu'il savait prendre dans les grandes occasions, et tandis qu'il descen-

2 chefs d*ordre; la noblesse, 180 gentilshommes; et le tiers état, 191 députés, tous gens de justice ou de robe courte.

1. Cérémonial, d'après Matbibu, Hitt, de Henry le Grande livre VUI. Voy. aussi d^Aubiohé, Hisi, univ,, livre II, chap. ▼, p. 173.

2. La chaire du duc de Guise était « une chaire A bras non endossée, couverte de velours violet semé de fleurs de lys d'or ». Elle se trouvait devant le grand marchepied sur le grand dais royal. C'était la place du grand maître de France, Il tournait le dos au roi, u la face vers le peuple ».

dait le grand escalier qui aboutissait à Testrade royale, tous les députés se levèrent, tête nue, et les princes demeurèrent debout jusqu*à ce qu'on leur commandât de s'asseoir. . . Puis le roi prit la parole et prononça un discours fort long et fort étudié dont Taudace étonne encore aujourd'hui *.

Il débute par accorder quelques mots d*éloge à la reine « sa bonne mère... qui ne doit pas seulement avoir le nom de mère du roi, mais aussi de mère de l'État et du royaume », puis il explique le but qu'il s'est proposé en convoquant les Ëtats généraux ; c'est de « restaurer cette belle monarchie... de raffermir la légitime autorité du souverain, plutôt que de l'ébranler ou de la diminuer, ainsi qu'aucuns malavisés ou pleins de mauvaise volonté, déguisant la vérité, voudroient faire accroire... Je suis votre roi donné de Dieu et je suis le seul qui le puisse véritablement et légitimement dire; c'est pourquoi je ne veux être, en cette monarchie, que ce que j'y suis, n'y pouvant souhaiter aussi plus d'honneur et d'autorité. » Après l'apothéose de la royauté absolue vient le panégyrique personnel. Henri rappelle « les batailles qu'il a gagnées, cette grande armée de reistrès dont il a abattu la gloire », puis l'édit d'Union, son dévouement à la cause de la religion catholique; il fulmine contre l'hérésie, qui n'a pas de plus grand ennemi que lui : t( La juste crainte que vous auriez de tomber après ma mort sous la domination d'un roi hérétique, s'il advenoit (jue Dieu nous défortunàt tant que de ne pas me donner lignée, n'est pas plus en racine dans vos cœurs que dans le mien. » Après cette profession de foi, destinée à flatter la Ligue, il esquisse tout un programme de réformes et fait

1. D'AuBiONÉ. loc. cit., p. 175, qui donne une analyse intéressante des deux . premières séances des Êlats, attribue le discours du roi & la plume de du Perron, le futur cardinal : « Qui voudra voir tout le discours au long, il le trouvera aux œuvres diverses du cardinal du Perron, qui n*a pas voulu avoir fait ce présent & son maistre, sans se garder Tusufruict de la réputation, n

briller aux yeux des députés « la répression des blasphèmes et juremens qui sont si desplaisans à Dieu... la recherche et la punition de la simonie, la suppression de la vénalité et la diminution du nombre des offices. Il promet de no plus donner de survivances, de rendre la justice moins coûteuse, d'encourager les lettres, les arts, le commerce, « de retrancher du luxe et des superfluités et taxation des choses qui sont montées à un prix excessif ». Mais tout cela n'est que pour la forme. Les deux idées capitales do ce curieux discours se résument dans une demande d'argent et une menace contre la Ligue. « Il me fâche infiniment que je ne puisse maintenir ma dignité royale et les charges nécessaires du royaume sans argent... C'est un mal nécessaire; la guerre aussi ne se peut dignement faire sans finances ; et puisque nous sommes en quelque beau chemin pour extirper cette maudite hérésie , il sera besoin do grandes sommes de deniers pour y parvenir. » Quant aux menaces contre la Ligue, elles sont formulées avec une énergie singulière : « Aucuns grands de mon royaume ont fait telles ligues et associations, mais, témoignant ma bonté accoutumée, je veux bien mettre pour ce regard tout le passé sous le pied ; mais, comme je suis obligé et vous tous de conserver la dignité royale je déclare dès & présent pour l'avenir, après que la conclusion sera faite des loix que j'aurai arrêtées en mes États, atteints et convaincus de même crime de lèze-majesté, ceux de mes sujets qui ne s'en départiront et y tremperont sans mon aveu. » Pasquier * ajoute même que le roi se plaignit d'avoir été empêché d'exterminer complètement l'hérésie « par l'ambition démesurée de quelques-uns de ses sujets ». Enfin, dans une péroraison éloquente , Henri III conjura ses sujets « de s'unir et de se rallier autour de lui pour com-

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