Faucon, sieur de Ris, président au Graud Conseil
d'accord à Tinstant, et chacun d'eux nomiîla une délégation de six membres pour aller trouver le roi *. Mais les députés ne purent arriver jusqu'au prince. M. de Marie leur barra le passage, en disant « que le roi ne les pouvoit ouïr et que, si Ton vouloit parler aussi pour le cardinal de Guise, il étoit mort ». La délégation insista en vain, et M. de Marie lui enjoignit de se retirer.
On n'était plus au temps où les Ëtats se croyaient tout permis et envoyaient au roi des sommations, plus ou moins respectueuses; la crainte de provoquer la mort du prévôt des marchands et de ses collègues étouffait maintenant toute velléité de résistance. Cependant le tiers n'alla pas jusqu'à ratifier le coup d'État sanglant qui venait de se produire. Le 28 décembre, le procureur général au Parlement, Jacques de la Guesle, et le sieur d'Espesses, avocat du roi, s'étaient présentés dans la salle des délibérations, pour inviter le tiers à insérer au cahier général « quelques articles concernant le crime de lèse-majesté, à ce que, ceux-ci étant connus, l'on prît garde à ne pas se méprendre et tomber en semblable faute ». Dans l'assemblée du lendemain matin, le tiers refusa net l'insertion de ces articles, « d'aultant que ledit cahier ne comprenoit que les plaintes et doléances du peuple ». Henri III eut beau donner aux députés l'ordre formel d'insérer les articles, en invoquant cet argument que la plupart d'entre eux avaient déjà figuré au cahier général des derniers Etats de Blois; il eut beau employer la séduction et la menace, le tiers état, après avoir pris l'avis du clergé et de la noblesse, décida, dans la séance du 3 janvier i589, « que les articles du crime de lèse-majesté ne seroient insérés au cahier général, mais que l'on se ti endroit aux
1. C^est rindication donnée par Bernard. Toutefois le procès-verbal du tiers état porte que la délégation du tiers se composait seulement de quatre personnes, à savoir MM. de La Fosse, Martin, Descaffort, Liberge.
ordonnances et cousiumes des provinces faites pour la punition dudit crime ». Il refusa aussi d'entrer en conférence avec MM. du Conseil du roi sur le fait des finances et sur les cahiers, bien que le roi eût réclamé le 31 décembre l'envoi de quatre ou six députés, par l'intermédiaire d^une grande ambassade où figuraient le cardinal de Vendôme, le cardinal de Gondy, le maréchal de Retz, le garde des sceaux et MM. de Rambouillet, d'O, de Ris et de Petremol. Bernard avait répondu à tous ces hauts personnages en déclarant qu'il ne devait pas y avoir d'intermédiaires entre le roi et les Etats généraux; et quant aux subsides que demandait la cour, il était difficile de traiter la question en l'absence des hommes les plus compétents. C'était une allusion audacieuse à La Chapelle- Marteau et au président de Neuilly. D'ailleurs, l'orateur du tiers demanda formellement à la délégation royale « d'intercéder vers Sa Majesté pour ses confrères détenus et arrêtés et faire en sorte qu'ils fussent conservés et remis en liberté, tant en leurs personnes qu'en leur renommée ». On ne fit que rire de l'éloquence emphatique du cardinal de Vendôme, qui avait pris pour texte de sa harangue Hannibal ad portas.
Tout se préparait pour le départ, et les députés, dès le 29 décembre, avaient alloué au concierge de la salle une gratification de 44 écus et une autre de 20 écus pour le salaire du greffier et de ses aides. Le 4 janvier, tout le tiers état alla prendre le clergé à l'église des Jacobins, puis présenter au roi le cahier général, dont la minute était signée par les présidents des douze provinces. L'archevêque de Bourges parla pour le clergé, M. de Brissac pour la noblesse et Bernard pour le tiers état. A lire le discours de Brissac, il serait difficile de reconnaître l'un des acteurs les plus fougueux de la journée des Barricades, l'ami intime du duc de Guise, celui que le roi avait fait arrêter
eu même temps que les députés parisiens et n'avait relâclié qu'à grand'peine. Rien de plus incolore et de plus plat que sa harangue. Celle de l'orateur du tiers état fut, au contraire, pleine d'énergie et de force. Elle traçait un sombre tableau du royaume de France et dénonçait formellement les concussionnaires. <( Il est temps, dit-il au roi, de con^primer l'éponge trop remplie. Le secours sera prompt et facile, parce que les deniers ne sont hors du royaume, ni en Allemagne ou à la banque de Venise : ils sont aux cofires de quelques particuliers qui, abusant de vos grâces et faveurs, se sont enrichis et élevés successivement. » Il pria le roi, au nom du tiers état, de lui permettre de se séparer et déclara en terminant « que ses collègues lui avoient donné charge expresse de supplier S. M. qu*en continuant sa clémence et bonté ordinaires, il lui plaise mettre en liberté ses confrères détenus et arrêtés, et les rendre à la compagnie du tiers état entiers de leurs personnes et réputation ». Fort embarrassé, le roi essaya une justification timide de l'assassinat du duc de Guise, disant « que quelques choses étoient avenues ces jours passés à son regret, mais que, contre son naturel, il avoit esté forcé de ce faire et qu'il n'y avoit aucun de ses sujets hors de passion qui, mettant la main à la conscience, ne dit que ce qui a été .fait l'a été justement, et qu'il ne pouvait faire autrement ». Il fallait bien répondre enfin aux prières des députés tendant à l'élargissement de La Chapelle-Marteau et de ses collègues. Henri III s'en tira par cette déclaration vague : « Quant aux prisonniers, je ne puis, pour le présent, accorder vos requêtes, mais je ferai toujours paraître ma bonne clémence. » C'était, du moins, la vie sauve pour les captifs.
La tragi-comédie des États de Blois était terminée. Personne n'y avait rien gagné •: ni la Ligue, qui avait perdu ses deux puissants chefs, ni le roi, que son attentat
ROBIQUBT. 31
48â PARIS ET LA LIGUE
avait rendu odieux à la grande majorité de la nation. Le 14 janvier 1589, le lit de justice de clôture s'ouvrit à midi dans la grande salle du château. On entendit encore deux interminables harangues de l'archevêque de Bourges et du comte de Brissac, si bien que, c< la nuit approchant », Bernard dut remettre au lendemain le discours qui résumait « les plaintes et doléances du tiers état ». Il s'en acquitta fort bien, si Ton en croit son témoignage. Après quoi, le roi permit aux députés de prendre congé et fit lire les réponses préparées d'avance à certains articles des cahiers. Les députés du tiers se réunirent une dernière fois, le 17 janvier, à huit heures du matin. Louis Bourdin, député de Paris, remercia Bernard de ses courageux efforts, au nom de la députation de Paris et de l'Ile-de- France. Unis dans la même pensée douloureuse, les députés nommèrent encore une députation pour réclamer la mise en liberté du prévôt des marchands et des autres prisonniers, pour présenter au roi les articles omis ou altérés dans le cahier général et requérir la taxe des députés. Mais le roi n'avait garde de rendre ses otages. Bernard, qui avait accepté la mission « de porter le propos, quoiqu'il f&t périlleux d'en parler davantage », ne craignit pas cependant d'aborder Henri au sortir de la messe et de lui soumettre sa requête. Le roi « fit réponse qu'il y aviseroit et que c'étoit une affaire d'État où il vouloit penser de près ». Tristes et découragés, les députés rentrèrent dans la salle des délibérations et se firent leurs adieux, « avec beaucoup de regret des choses passées et appréhension des périls et troubles prochains; plusieurs avoient la larme à l'œil et disoient que leur séparation auguroit que la France s'en alloit séparée ».
En effet, il y avait de quoi pleurer sur la France. La guerre civile, l'anarchie, le fanatisme, tous les fléaux, tous les crimes semblaient se conjurer contre elle. Les
astrologues prédisaient que le monde allait s'abimer * . En frappant le duc de Guise, « le roi de Paris », Henri III avait cru décapiter la rébellion, et voilà qu'à un chef de grande race, non moins diplomate que général, la Ligue allait substituer le furieux élan des foules et la féroce énergie de moines sans scrupules. La vieille Catherine elle-même n'était plus là pour amortir les haines. Déjà malade, au moment des exécutions des 23 et 24 décembre, l'émotion de l'assassinat des Guises l'avait achevée (5 janvier 1589). Cette femme, qui avait gouverné la France sous quatre rois et dont les yeux impassibles étaient restés secs devant tant d'horreurs et tant de crimes, ne put supporter la sénile colère et les apostrophes indignées du cardinal de Bourbon, lui aussi prisonnier du roi. D^ailleurs qu'eût-elle pu faire, si elle avait survécu? Malgré les vraisemblances, le peuple, surtout celui de Paris, Taccusait « d'avoir donné consentement et occasion à la mort des deux princes lorrains. Et disoient les Seize que si on apportoit le corps à Paris, pour l'aller enterrer à Saint-Denis, au sépulcre magnifique que, de son vivant, elle avoit basti à elle et au feu roy Henri son mari, qu'ils le traîneroient à la voirie ou le jetteroient dans la rivière ". » Vivante, celle qu^hier encore on appelait la « Junon de la Cour » n'eût pas reçu de la capitale un meilleur accueil, et elle se serait vainement efforcée de réconcilier Paris et le roi...
Henri III avait dit : « Morte la bête, mort le venin », mais, conune dit Pasquier, la queue de labète était longue. Laissé sans argent par les États, qui, deux jours avant de se séparer, lui avaient intordit même d'aliéner les biens
1. Voy. Palma-Gatbt, Introil. à la chronoL novenaire, Pasquibr (livre XH], lettre VI) cite les vers de Nostre-Dame (dans ses centuries de 1553) :
Paris conjure un grand meurtre commettr*' : bloys lui fera sortir son plein effect.