‹ Paris et la Ligue sous le Règne de Henri IIIChapitre 46 sur 314 · Keg. h, 1787, f · texte numérisé non relu

Keg. h, 1787, f

dictz sieurs y aasislans et ayant par M. Pinart, secrétaire d'Estat ». Jamais plus ferme langage n'avait été tenu devant un roi de France ; et le document dont les registres de la Ville nous ont conservé la teneur mérite de fixer Tattention de Thistoire, car on peut sans exagération le considérer comme la préface de la Ligue *.

Les représentants de Paris débutent par assurer le roi « que les dites remontrances ne procèdent d'aucun instinct et mouvement de désobéissance ou refroidissement de bonne volunté, ains seuUement de grand zelle et désir très affectionné qu'ilz ont à la conservation et manutention de Fhonneur de Dieu et de vostre Estât ». Mais ce n'est là qu'une précaution oratoire qui n'empêche nullement la Ville de dire au roi les vérités les plus dures. « Vostre pauvre peuple a esté tellement pillé, vexé et saccagé sans aucune relasche ny moien de respirer, depuis l'année 1S60 jusques à présent, qu'il ne luy reste que la voix cassée et débille pour vous déclairer et exprimer le mieulx qu*il luy sera possible ses oppressions et grandes calamitez.... » Depuis quinze ans, les citoyens de Paris ont. donné à la monarchie 36 millions de livres et le clergé 60 millions , « somme suffisante non seulement pour conserver l'Estat de Vostre Majesté, mais aussy avec terreur de l'ancien nom français vous rendre redoubté et formidable à tous autres princes, potentatz et nations ». Mais la monarchie n'a pas su tirer parti de l'argent de la France. « Au contraire, de grant et puissant que vostre rovaume estoit en ladicte année MVLX, il a esté constrainct

1. Voir CuuDB Hatto^, t. II, p. 828; la Popelinièbe» t. II, f' 293; de Tuou, t. VII, p. 296-298, sur le travail de la commission municipale. En voici le litre : « Remontrances très humbles de la Ville de Paris et des bourgeois et citoyens d'icelle au roy, leur souverain seigneur. » Il existe un tirage à part des remontrances. Rouen, 1576, 16 p., petit in-8*. La bibliothèque Carnavalet possède aussi une belle copie manuscrite de la môme harangue dont l'écriture est bien du temps. Voy. aussi Catalogue de la BibL NaL, Lb »♦, n- 128 et 129, t. I, p. 297.

passer par les mains des forces étrangères qui en ont tiré, succé et emporté le plus beau et le plus précieux avec une «strème despence, oultre la substance de vostre pauvre peuple, laquelle y a esté entièrement consommée, et la perte indicible des plus grands et espérimentez cappitaines, tellement que Ton peult véritablement dire que vostre dict royaume est à présent destitué d'hommes et espuisé de deniers, qui sont les vrais nerfz d'un estât monarchie. » Cette situation de la France est d'autant plus lamentable <ju'elle contraste avec celle des pays voisins qui jouissent de la paix et de l'abondance. A coup sûr, les Parisiens n'ont pas ménagé les sacrifices ; mais ni l'or, ni l'argent n'ont pu rendre au royaume son ancienne prospérité. D'où vient donc cette série de calamités qui éprouve les citoyens de Paris, alors « qu'ilz n'ont jamais failli ny manqué d'un «eulpoinlt de leur debvoir »? Ah ! c'est que le ciel veut leur témoigner sa colère. L'idée théologique apparaît ; la France corrompue par ses maîtres. Qui doit expier? On n'a pas encore nommé le coupable ; on n'insiste pas encore sur la •cause de la colère de Dieu. Mais chacun la devine. Mettre «n relief les effets, et puis faire toucher du doigt la décomposition de toutes les institutions officielles, voilà ce que les futurs ligueurs se proposent. « La guerre que nous souffrons vient du ciel et n'est autre chose que Tire de Dieu qui se manifeste. La cause de laquelle n'est sy occulte ne tant secrette qu'elle ne soit apparemment remarquée -en la corruption universelle de tous les estatz et ordres de vostre dict royaume. »

Chose étrange ! dans cette diatribe contre l'oligarchie des gouvernants, l'Église a sa grosse part d'invectives; mais ce qu'on attaque, c'est l'Église de cour et l'état-major des prélats. On sent que pour le peuple parisien le haut clergé a perdu son prestige ; le règne des moines va s'ouvrir. Quant à l'Église, la simonie y règne publiquement. « Les

bénéfices ecclésiastiques sont tenuz et possédez par femmes et gentilzhommes mariez, lesquelz emploient le revenu à leur proffict particulier... » Les évêques, les curés ne résident pas sur leurs bénéfices et évéchés. « Contre l'institution et bonnes coutumes des anciens bénéfices, » ils n'exercent aucune charité envers les pauvres ; « et sont les ecclésiastiques si desbordez en luxe, avarice et autres vices que le scandai en est publicq ». La robe du magistrat n'est pas plus respectée que la robe du prêtre. D'après les délégués de Paris, la magistrature française mérite tous les mépris, à cause du principe de la vénalité des offices. « Pour ceste cause, noz voisins, qui ne savent que c'est de manier tel trafficq, s'en moquent et nous ont en grande abhomination. » De la vénalité « est proceddé la multiplicité et nombre effréné desdictz officiers, de laquelle vostre royaume peut dire, comme Adrien l'empereur en mourant , que la multitude des médecins l'avoit tué ». Tous ces magistrats sont incapables ou malhonnêtes. Les uns « prennent leur façon et instruction aux despens de vostre pauvre peuple et de la réputation de vostre estât ; les autres sont pauvres et par là induictz et comme conlrainctz à choses mauvaises et malhonnestes... » Aux yeux des Parisiens, l'armée n'est qu'une tourbe de pillards et de brigands. La gendarmerie * est remplie « de personnes de vil estât » qui se livrent à mille exactions et « forcements de filles et femmes, cruaultez plus que brutalles et barbaresques ». Les gens de guerre se permettent de lever des tailles sans l'autorisation du roi, « lesquelles pilleries et rançonnemens sont pratiquées non seulement par vostre dicte gendarmerie , mais aussy par aucuns de

l. Au xvi*' siècle, on entendait par ce mot de gendarmerie les troupes de nationalité française, par opposition aux contingents étrangers. Souvent on appliquait le mot de gendarmerie aux compagnies d'ordonnance du roi, de la reine et des princes.

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vostre corps par lesquelz les femmes de voz subjectz et maisons de pauvres laboureurs sont ordinairement deîîtruictes et pillées ». L'administration financière est « de même façon conduicte. Les dons immenses, mal et inégalement distribuez et en temps si calamiteux, jusques à revenir, en Tannée 1572, à 2 millions 700 000 livres, moitié de laquelle somme est composée d'offices nouvellement errigez à la charge et fouUe du peuple qui en a paie et porté les gaiges en Tannée 1573. Reviennent lesdictz dons à 2 millions 44 000 livres; Tannée 1574 à la somme de 547 800 livres, et en Tannée présente, depuis six mois, 955 000 livres, la pluspart desquelz dons ont esté reffusez par vostre Chambre des comptes et commandez par Yostre Majesté infinies fois et depuis passez par jussions et très exprès commandemens ; sans comprendre les pensions données, revenantes à la sonmie de 200 000 livres, qui sont aultant de rentes sur voz finances, à la grande diminution d'icelles et augmentation de la nécessité et conséquemment à la charge et fouUe de vostre pauvre peuple, qui est réduit à toute pauvreté et impuissance. » D'après les délégués de la capitale, il y a dans Paris pénurie de toutes choses et arrêt absolu des transactions. Les fermes d'impôts sont données à des étrangers et les rentes de la Ville assignées sur ces fermes ne peuvent plus être payées, au grand mépris de la foi publique. Quant aux biens ruraux des Parisiens, ils sont pillés et détruits par la licence effrénée de la gendarmerie du roi. L'usure, « cause très fréquente et ordinaire des troubles et séditions », fait des progrès effrayants. Comme leçon et comme satire de sa conduite méprisable, la commission municipale croit devoir rappeler au souverain les belles paroles que « ce bon roy sainct Loys *, » étendu

1. Db Thou (t. VII, p. 298) rapporte que « les avis de saint Louis & son fils avaient été tirés des archives de la couronne, où étaient en dépôt ces monuments respectables de Tantiquité ». Le registre de la Ville nous

sur le lit de mort, avait adressées à son fils. « Aye le cueur piteux et charitable aux pauvres gens et les conforte et aide de tes biens. Faictz garder les bonnes loix et coustumes de ton royaume ; ne prends point tailles ny aides de les subjectz, si urgente nécessité et évidente utilité ne te le faict faire, et pour juste cause, non pas volontairement, car si tu faictz aultremenl, tu ne seras pas réputé pour roy, mais tu seras réputé pour tiran. Garde, sur toutes choses, que aie sages conseillers et d'aage meur... S'il y en a aucun risteux, garde que incontinent tu les envoyé hors de ta maison... » Les remontrances poursuivaient en montrant à Henri III, dans la sombre perspective de l'éternité vengeresse, la justice du roi des rois qui tôt ou tard châtie les mauvais princes. « Comme vous avez la domination sur vostre peuple, aussy est Dieu vostre supérieur et dominateur auquel devez rendre compte de vostre charge. »

Et Torateur de la Ville terminait son réquisitoire par ces paroles audacieuses qui durent retentir comme une menace et une déclaration de guerre aux oreilles du dernier des Valois : « Scavez trop mieulx, sire, que le prince qui lève et exige de son peuple plus qu'il ne doilt, alliene et perd la voluncté de ses subjectz de laquelle deppend Tobbéissance qu'on luy donne. »

Jamais François I" ou Charles IX, avec leur tempérament fougueux et violent, n'auraient supporté un pareil langage. Les mignons ' de Tentourage étaient indignés,

donne les paroles mêmes du saint roi, ce qui vaut mieux qu'une analyse, fiU-elle rédigée par un historien aussi précis que de Thou.

1. C'est avec raison que Michblbt (Histoire de France, t. X, p. 52) fait remarquer que la plupart des mignons étaient tout autre chose que des efféminés. Epernon, Joyeuse, du Guast, etc., ont maintes fois donné des preuves d'une bravoure peu commune. D'Aubigné, si sévère pour Henri UI et pour 868 favoris, dit bien :

Le péché de Sodome et le sanglant inceste

Sont reproches joyeux de nos impures cours.

U i^oute encore que « les mignons muguets se parent et font braves de clincant et d'or traict »; mais nulle part il ne met en doute leur courage et leur énergie.

et René de Villequier, interrompant l'orateur, lui demanda comment il osait être assez hardi pour perdre le respect du à S. M. *. C'est alors que le porte-parole des Parisiens s'arrêta et remit le texte écrit des remontrances. Henri III, sans perdre son sang-froid, fit signe à Villequier de se taire et prit lui-même la peine de répliquer au réquisitoire municipal. Avec cette grâce insinuante qui, dans une situation secondaire, eût fait de lui un diplomate consommé ou un avocat de mérite, le roi dit « qu'il avoit les dictes remontrances pour bien agréables, et que, quant Dieu luy donnera le moien de pourveoir à tout ce qui est contenu en icelles, il montrera qu'il a la volunté de le faire et de se montrer bon, tousjours bon roy * ». En définitive, il maintint sans réduction sa demande de subsides « pour la nécessité de ses affaires », c'est-à-dire pour se procurer les moyens de chasser les reîtres allemands. La Ville finit d'ailleurs par se soumettre aux injonctions royales, et, dans l'assemblée générale du 20 décembre 1575, se résigna à payer la solde de 2000 Suisses pendant quatre mois '.

1. D'après le récit de Thistorien de Thou, il y a lieu de croire que l'orateur municipal avait commencé à réciter par cœur le texte des remontrances, et qu'il n'en présenta au roi le texte manuscrit qu'après avoir été interrompu par Villequier; \es registres de la Ville disent catégoriquement, comme on l'a vu plus haut, que Pioart, secrétaire d'État, donna lecture des remontrances au Conseil du roi.

2. Registre H, 1787, f« 254. Il est intéressant de mettre en regard de la version des registres la version donnée par de Thou. Suivant le consciencieux historien, le roi dit « qu'il ne s'agissait pas de chercher des délais et de faire parade hors de saison de son attachement pour sa liberté et ses privilèges; que le péril présent regardoit également TÉtat et les particuliers, et qu'on ne pou voit trop tôt le prévenir; que cependant il ne négligeroit pas pour cela le danger dont toujours la France étoit menacée : et qu'il y avoit encore des sujets affectionnés à leur prince et à la patrie qui l'aideroient à soutenir le poids de la guerre ». Le duc de Nevers et Charles d'Hallewin de Pienne prêtèrent en effet à Henri 111 des sommes considérables pour faire face aux besoins du trésor.

3. Reg. h, 1787, f* 256. D'après l'Estoilb (t. I, p. 96), l'assemblée générale de l'Hôtel de Ville vota u qu'on ottroieroit au roy sa demande et que la Ville de Paris fourniroit les deux tiers de la somme par lui requise pour lesdits quatre mois, rcvenans lesdits deux tiers à trente et trois mille quatre cens livres par mois, et que le surplus seroit départi sur les villes circonvoisines enclavées en la généralité dudit lieu ». Michelet s^est

L'assistance de la Ville de Paris était bien nécessaire au roi pour conjurer les périls de la guerre civile et de l'invasion étrangère. Tandis qu'à l'Ouest le duc d'Alençon négociait avec les protestants de La Rochelle par l'intermédiaire d'Antoine de Silly, sieur de Rochepot, et en tirait quelque argent et de bonnes assurances, le prince de Condé et Jean-Casimir se disposaient h conduire à travers la France leurs bandes d'aventuriers allemands et suisses. Ils avaient réuni 18 000 hommes et une vingtaine de canons, et, comme disent les registres, se tenaient près de Verdun « en délibération de passer la rivière de la Moselle ». A Paris, on prit des mesures de défense, car tout le monde comprenait, malgré les efforts de Catherine pour rétablir la paix entre ses deux fils, que la trêve n'était pas une garantie bien sérieuse contre la reprise des hostilités, et que « les gouverneurs des villes et places tant roiaux que autres, ne demandoient que plaie et bosse, comme les barbiers ». L'Estoile et les registres de la Ville peuvent donner une idée complète des préparatifs militaires qui furent ordonnés par le roi. Le prévôt des marchands enjoignit ^ux habitants, « chacun selon son pouvoir, de faire provision de picqz, pelles, hoyaulx et louchetz qu'ilz tiendront tout pretz en leurs maisons pour servir ceste ville, quand l'occasion s'en pourra présenter * ». M. de Biron, grand maître de l'artillerie, vint à l'Hôtel de Ville et prit de concert avec le Bureau les dispositions nécessaires*. On mit des garnisons au ch&teau de Vincennes, aux ponts de Saint-Cloud, à Saint-Denis ' et à Montmartre. Du côté de l'Université, on

irompé en disant trop brièvement : « Paris rcrusa nettement de payer un «ou. » T. X, p. 56. — Paris fit des remontrances, mais il paya.

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