L'EsTOiLB, l. I, p. 373; de Tbou, t. VH!, p
voyait son frère le duc d* Anjou sur le point d'acquérir deux couronnes; celle des Pays-Bas, que les ambassadeurs des Provinces-Unies vinrent lui offrir le 19 septembre 1580 au château de Plessis-lez-Tours, et celle d'Angleterre par le mariage projeté avec Elisabeth. Henri III n'était plus rien: il n'avait pas même conclu lui-même la paix de Fleix avec le roi de Navarre (26 nov. 1580); il la devait à son frère et à Catherine. Au début de l'année 1581, que faisait ce pauvre roi? L'Estoile le dit : « Au commencement de janvier 1581, le roy, de Blois revint à Paris et laissa les roines à Chenonceau, et le Conseil privé et d'Estat à Blois, et, après s'être donné du bon temps en nopces et festins, le 18*^ du mois, s'en alla au chasteau de Sainct-Germain-en-Laie, commencer une diette, qu'il tint et continua jusqu'au commencement du mois de mars ensuivant. » Mais le 5 mars la diète est finie et les fêtes recommencent. Henri lîl, habillé en masque et suivi de ses mignons , la Valette, d'O et les autres, fête joyeusement la mi-carême, « rôdant par toute la Ville de Paris et par les maisons où il sçavoit y avoir bonne compagnie ». On pouvait rire : Marc Miron, le premier médecin du roi, et son hôte ce soir-là, l'avait reconnu « sain et allègre ». La bonne compagnie suivait l'exemple du prince. Le 8 mars on pendit pour crime de faux un notaire du Chfttelet, le sieur Herbin; le 9 mars on amenait à la Conciergerie le seigneur de Saint-Léger, inculpé d'avoir fait arracher du lit où il reposait près de sa femme le sieur Coingnet de Pontchartrain , puis de l'avoir attaché à un poteau et fustigé, en pleine halle de Montfort-l'Amaury. Crime de Pontchartrain : il avait refusé d'épouser la fille de Saint-Léger. Mais ce dernier était gentilhomme de Monsieur. Le Parlement l'acquitta. Tout, jusqu'au duel, devient déloyal. M. de Liverdot allant se battre avec le marquis de Migneley, fils de M. de Piennes, fait cacher dans le sable une épée sur le lieu du combat.
^ I,iverdot qui est tué par le marquis, mais le valet du
^^ • f répée cachée et assassine par derrière le vain-
^^^ \f du Voâi conseiller au Parlement de Paris, pour
queu . i ' t^ ^ xnaîtresse repentante, la dame Boulanger,
^^ ^ j\.n nrocureur au Châtelet, la fait saisir par quelfemme a un p" , . , .„ J 4 1 . A A
ffians qui lui tailladent les joues en présence du
^ ' Pur le crédit de l'auteur de cette lâcheté barbare,.
SLtLSC fut évoquée au Parlement de Rouen, qui renvoya
., yg^ absous, moyennant 2000 écus de dommages-
. .^^^ig et 2000 écus donnés aux juges. La mère de
u du Voix crut devoir aller remercier Henri III, qui dit :
( ffe me remerciez pas, mais la mauvaise justice qui est
en mon royaume *. »
Comment, au surplus, eùl-il été sévère pour les crimes d'autrui, ce roi qui semblait prendre à tâche de braver Topinion et gaspillait les ressources de la France avec une véritable folie? Pour suffire aux fêtes extravagantes de la cour et aux prodigaUtés maladives du monarque,, il fallait sans cesse augmenter les charges qui pesaient sur le peuple. C'était tous les jours un nouvel édit fiscal dft à la fertile imagination des financiers italiens. En un seul jour, le 4 juillet 1581, le roi fait enregistrer neuf édits bursaux, ordonnant la création de nouveaux offices *. D'une
1. Un autre conseiller au Parlement, Jean Poisie, fut arrêté au mois d'août 1581, pour concussion et falsification d*arr6ts. On traîna l'affaire. En 1582, le comte de Châteauvilain, Ludovic A4jaceto, Italien de Florence que Catherine avait fait nommer fermier général de la douane de France, pour se venger d'un sieur Bertrand Pulveret, qui, dans une première rencontre, lui avait cependant laissé la vie, l'attaqua un jour avec une douzaine d'Italiens et le laissa pour mort sur le pavé. Il en fut quitte pour deux mille écus de dommages-intéréte, Pulveret s'étant rétabli. Toutes ces faiblesse» déconsidéraient la justice et donnèrent lieu au sizain qui suit :
Chasteauvilain, Poisie et le VoU Seront jugés tous d'une voix Par un arrêt aussi léger Que fat celui de Saiot-Lég«r :
Car le malheur est tel en France Que tout se juge par finance.
2. C'est ce que dit l'Estoile, t. II, p. il. De Thou, de son côté, t. VIII,.
commune voix, le président déclara qu'il s'opposait à Tenregistremcnt, et le premier président dit tout haut que « selon la loy du roy, qui est son absolue puissance , les édits pouYoient passer; mais que, selon la loy du royaume, qui es toit la raison et Téquité, ils ne pouvoient ni ne debvoient estre publiés ». Néanmoins, le roi ordonna qu'il serait passé outre et fit publier les édits par le chancelier de Birague. Il avait besoin d'argent pour marier ses mignons.
Dans cette marée montante de mesures fiscales, il est bon d'en signaler quelques-uns qui ont spécialement trait au régime municipal. Tels sont l'édit du 20 mai (enregistré le 4 juillet), instituant un bureau de douanes dans chaque ville du royaume; Tédit de création d'un bureau du contrôle des actes extra-judiciaires en chaque siège royal (mai 1581, enreg. du 4 juillet) i; l'édit du 18 juillet, établissant pour six ans un impôt de vingt sous sur chaque muid de vin à son entrée dans les villes ', et la déclaration du 20 juillet, portant que les prévôt des marchands et échevins de la Ville de Paris prendront le droit ancien de cinq sous par muid de vin entrant h Paris, sur les vingt sous fixés par l'édit précédent '.
p. 550, rapporte que « le roi vint au Parlement le 13 juillet et qu'il y fit enregistrer en un seul jour vingt-sept édits bursaux, par Tun desquels il créoit vingt nouvelles charges de conseillers ». Voir aussi Isahbbrt, t. XIV, p. 493, et FoMTAicoN, 1,12. Ces nouveaux sièges de conseillers étaient institués sous prétexte que le roi allait envoyer en Guyenne et en Auvergne plusieurs présidents et conseillers du parlement de Paris, pour y calmer les troubles, ce qui rendait plus lourde la tAche des magistrats demeurés dans la capitale..
1. Cet édit est le premier essai d'organisation de l'administration de Tenregistrement.
2. Fo.iTARON. Les Édicta et ordonnancée des rois de France, Édit de 1611, t. H, p. 1124. L'édit du 18 juillet, en ce qui touche la Ville de Paris, défend d'introduire le vin par d'autres portes que celles de Saint- Jacques, Saint- Germai n-des-Prés, Saint-Honoré, Saint-Denis et Saint-Antoine.
3. La déclaration dit formellement que le prélèvement des cinq>ols tournois au profit de la Ville a pour but « de continuer les rentes constituées sur ledit ayde et subside ». Cet impôt avait été créé pour six ans par déclaration du 22 septembre 1561 ; il avait été prorogé par déclarations d'avril 1568 et 8 juillet 1515.
On peut croire que Tingénieuse méthode inventée par les Italiens pour faire rendre aux offices tout ce qu'ils pouvaient donner fut appliquée aux offices municipaux. Certes, il eût été téméraire, même pour le roi, de toucher aux cadres essentiels de la municipalité : le nombre des échevins, des conseillers de Ville était incommutable ; mais on pouvait peut-être impunément créer, moyennant finances, de nouvelles charges d'officiers subalternes. C'est ce que Henri III essaya. Un édit de novembre 1581 institua 30 visiteurs, « vendeurs de bois, charbon et foing ». Aussitôt, dans une assemblée du grand Bureau, tenue le 5 décembre, la Ville décida de s'opposer devant le Parlement à la vérification de l'édit. Le texte de l'opposition, qui nous a été conservé par les Registres de la Ville, est assez instructif. Il débute pompeusement en rappelant les attributions distinctes des différents magistrats qui se partagent l'administration de Paris : le Parlement, le prévôt de Paris, le prévôt des marchands *. Puis la Ville passe à l'examen de l'édit lui-même, qu'elle ne craint pas de comparer à un faux écu •; et, après avoir rappelé les principaux traits de l'organisation existante, ce qui est précieux pour l'histoire municipale ', le document dont il s'agit arrive à la conclu-
1. tt En ceste Ville de Paris, capitalte de ce royaulme, sont eslablix trois sortes de magistrats et juges politiques : les premiers et souverains, vous, messeigneurs, desquelz deux aultres prennent leur aucthorité, splendeur et lumière, les prévost de Paris et offlciers du siège; les prévost des marchans et eschevins de ceste ville, lesquels avecq le plus grand soing et dilligence et bonne vollunté font vivre et exécuter les ccditz et ordonnances de voz arrestz. » Rbg. H, 1788, fol. 280.
2. a Cet ecdict, messieurs, n'a fauite de beau prétexte et belle coalleur ressemblant aulcunement à ung faulx escu, lequel a apparence aucunement
^ d'estre bon à Toeil ; mais quant il est question de sonder avec le burin et à la touche, sHl est bon, Ton trouve la falcité; aussy quand Ton vient considérer de près et esplucher par vives raisons cest ecdict, l'apparence qu'il y avoit de quelque bien s'esvanouyt. » {Ibid,)
3. Nous avons déjà fait ailleurs allusion (voy. Hisi, munie,, p. 39) aux officiers subalternes qui prêtaient leur concours à la municipalité parisienne : juréfr-mesureurs de bûches, sel, charbon, de grains ou autres denrées, jaugeurs de vin et courtiers de vin^ de sel, de chevaux. Dès la seconde moitié du xm« siècle, le nombre de ces officiers était déterminé. La grande
sion suivante : « La Cour [c'est-à-dire le Parlement) comme clairvoyant, peult juger que cest ecdict n'est nulment nécessaire.... le meilleur doncques seroit laisser les choses comme elles sont. » En effet, les marchands payent actuellement des droits exorbitants sur les denrées « pro-
f)rdonnance de février 1415, « portant règlement sur la juridiction du prévôt des marchands et establisseraent de plusieurs ofDces pour la police des ports et marchés de la même Ville » (Ohd. des rois de France, t. X, p. 257), précise les attributions de tous les auxiliaires de la Ville, notamment celles des « compteurs et moleurs de bâches, mesareurs et porteurs de charbon, etc. » Aux termes de Tord, de 1415 (art. 228), il y avait déjà quarante jures-compteurs et mouleurs de bûches et douze mesureurs de charbon. Ce sont précisément les chiffres que donne la protestation de la Ville en 1581 ; on comprend dès lors le mécontentement provoqué par Timprudence de Henri III qui touchait si légèrement à des institutions plus que séculaires. Ajoutons qu'il y avait là pour la Ville un grand intérêt financier, car, aux termes des vieilles ordonnances, elle touchait la moitié des amendes, tandis que le nouvel édit attribuait cette moitié • au vendeur dénonciateur des abbuz ». Voici le texte de la protestation municipale, en ce qui touche Thistorique des emplois relatifs à la vente du bois, du charbon et du foin :
« Premièrement, de nécessité n'y a aucune de créer ces trente visiteurs, vendeurs de boys, charbon et foing, d'aultant que pour Tordre qui est estably en la vente de ces denrées, il y a nombre d^officiers, et plus que suffisant, qui ont ceste charge, assçavoir quarante visiteurs, jurez-mousleurs, compteurs de bois, qui visittent, mouUent et comptent, font les rapports, par devant lesdicts prévost des marchans et eschevins, des arrivages, aussi tostquelesbasteaux sont à port; et s*en faict un registre au bureau de FHostel de la Ville, de la main de l'un des eschevins, apportant un eschantillon de la marchandise arrivée, et, selon qu'elle est bonne et loyalle et suivant ^ordonnance et au pris porté par icelle, est permis de vendre ou bien diminuer du pris, et avant que l'exposer en vente, si c'est du boys subject à estre mouUé, il est aussi tost faict; sy c'est du boys de traverse, comme ccluy qui arrive à TEscolle, il suffit le compter. Pour la Visitation du charbon, sont establiz douze mesureurs qui font pareil rapport, qui est registre, et selon qu'ilz tiennent leur marchandise loyalle, la déclarent pour y estre pourveu sur le champ sans aucune remise et connivence. Pour la pollice du foing, sont ordonnez douze jurez visiteurs et compteurs de foing qui visittent s'il est de tarre et du prix qu'il est porté par les ordonnances, en font leur rapport par devant le prévost de Paris, et sont contrôliez par les commissaires au Chastelet de Paris, outre les deux con* trolleurs établiz naguères par le roy, à la fouile et charge du peuple, sans qu'il luy en soit de mieux. Lesdictz jurez, mousieurs de boys, mesureurs de charbon, sont contrôliez par les eschevins qui vont ordinairement sur les portz, ung controlleur, sergens et commissaires des quaiz, tellement que, s'il y a contravention par le marchant vendeur, à plus qu'il ne se, peult l'ordonnance ou qu'il y ait connivence des jurez mousieurs ou intelligence avecq le marchant, ou bien exaction de gaigne deniers et chartiers, il y est sans délais, à la première dénonciation, pourveu... » Rbg. H, 1788| fol. 280.
près à Tusage de rhomme ' ; il ne reste rien plus qui ne soit chargé au double du passé ».
Et, en face de ce déplorable système d'impôts qui arrête et paralyse toutes les transastions, la Ville de Paris esquisse tout un programme qui repose sur les doctrines économiques dont il est d'usage de faire honneur au xvin® siècle : « Le meilleur ordre que Ton peult garder en ceste Ville , c'est donner une telle liberté au marchant que franchement il amène en ceste ville, affin que, soubz ceste liberté et franchise, Ton ait abondance, et de ceste abondance vienne la vente depris ' comme de la nécessité et pénurie procedde toute cherté. »
Le produit de toutes ces mesures fiscales reçut un emploi digne de Henri, qu'on a qualifié justement de « type accompli du roi dissipateur ' ». Ce qui eût suffi à la solde de plusieurs armées servit à donner un éclat royal aux noces de Joyeuse et de la Valette, les deux mignons préférés. Joyeuse, créé duc et pair le 7 septembre, épousa, le 24 suivant, Marguerite de Lorraine, sœur de la reine. La cérémonie eut lieu à Saint-Germain l'Auxerrois avec un faste inouï, qui constrastait, de Thou le remarque, avec la misère du peuple. Après la cérémonie du mariage, il y eut une interminable succession de festins, carrousels, tournois, mascarades, joutes, concerts, bals. L'Estoilc évalue la dépense que fit le roi à 1,200,000 écus d'or, près de 11 millions de notre monnaie. Il donna à chacun des époux 300,000 écus d'or. La Valette fut l'objet de prodigalités
i. Henri III n'ayait pas contribué dans une faible mesure à Ténorme extension des impôts indirects. G*est ainsi qu'en février 1577 il avait établi les droits spécifiques à Texportation connus sous le nom de traite domaniale (FoNTANON, t. II, p. 527). Ils grevaient surtout les céréales, les légumes, les vins, etc. En mai 1581, on doubla presque tous les tarifs des traites foraines (droits perçus à la frontière). Voy. Clasaobran, Hist, de l'impôt, t. II, p. 233.
2. Depris, synonyme de maigre, bas. Voy. Lacurxb de Sauvt-Palatb, t. V, p. 75.
3. Clahagbran, Hist. de l'impôt en France, t. II, p. 186 (Paris, 1868).
semblables : on le fiança à une autre sœur de la reine, la princesse Christine, qui n'était pas nubile. Aussi le mariage fut-il ajourné, mais non le payement de la dot. En outre, le roi acheta au roi de Navarre le domaine d'Ëpemon, près de Chartres, et Térigea en duché-pairie pour la Valette (édit du 27 nov.). Le seigneur d*0 fut un peu jaloux : on l'envoya faire un petit voyage en Normandie. Pour suivre l'exemple du roi, tous les grands personnages donnèrent des fêtes splendides à Paris, en l'honneur de Joyeuse. Entre tous, le cardinal de Bourbon se signala par ses profusions. Il donna, le 10 octobre, un festin colossal à l'abbaye de Saint-Germain des Prés et promena les invités dans un jardin artificiel, garni de fleurs et de fruits comme au cœur de l'été. Sur la Seine, le cardinal avait organisé une fête nautique, avec monstres marins, feu d'artifice et navire de triomphe pour le roi. Cinquante mille Parisiens entassés sur la rivière contemplaient ce spectacle extraordinaire, qui, du reste, ne donna pas ce qu'il promettait, car les monstres marins, « tritons, balènes, serenes, saumons, dauphins, tortues et jusques au nombre de vingt-quatre, en aucuns desquels estoient portés, à couvert au ventre desdits monstres, les trompettes, clairons, hautbois, violons, cornets et autres musiciens d'excellence, mesmes quelques tireurs de feux articiels », furent dans l'impossibilité de se mouvoir; mais le ballet de Circé, donné au Louvre par la reine (15 oct.), et les carrousels des jours suivants, réussirent beaucoup mieux. La féerie ne s'arrêta que quand le roi se déclara exténué, et l'Estoile conclut philosophiquement que s'il eût été las un peu plus tôt « il eust beaucoup espargné, et des deniers que pour y fournir il avoit levés sur le pauvre peuple, et de sa réputation envers les siens et les estrangers. Mais c'est l'ordinaire des princes de s'adviser sur le lard de leurs fautes *. »