‹ Paris et ses historiens aux XIVe et XVe siècles;Chapitre 121 sur 221 · U1ST · texte numérisé non relu

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pour les intelligences; mais notre âge doit quelque reconnaissance à ceux qui ont tâché d'en sortir, ou qui, du moins, ont ménagé à des esprits plus fermes les moyens d'en briser les portes. Jean de Jandun est l'un de ces précurseurs dans le domaine des idées, et nous rivons cherché à faire ressortir la part d'initiative qui lui revient. Son écrit révèle en théologie, en philosophie, en politique, des tendances d'une extrême hardiesse; à ne le considérer qu'au point de vue littéraire, il constitue un progrès réel dans le genre descriptif. Jusque-là, en effet, on s'était tenu dans de vagues généralités qui ne disaient rien ni aux yeux ni à l'esprit; Jean de Jandun commence à peindre, et son Tableau de Paris est encore reconnaissable après cinq siècles et demi. Raoul de Presles fait un pas de plus ; la langue lui parait assez formée pour qu'il se hasarde à lui confier sa pensée; de plus, il connaît l'histoire du pays et les antiquités de la capitale ; les vieux chroniqueurs lui sont familiers; l'état ancien de Paris n'a pas de secrets pour lui, et son modeste commentaire est aujourd'hui le point de départ des études topographiques Quant à Guillebert de Metz, son livre est surtout un résumé et un témoignage : il a compilé, il a vu, il se souvient, et c'est dans ses souvenirs surtout que se trouve le chapitre abrégé d'histoire littéraire dont ses éditeurs cherchent à donner aujourd'hui les développements.

lie modeste « transcripvain 35 ne nous a pas parlé de la langue, alors en voie de formation : mais il nous a laissé son texte, dont les variantes, surtout dans la partie empruntée à Raoul de Presles, fournissent de curieux éléments de comparaison. Le familier de Charles V est plus parisien; son langage est le pur dialecte de l'Ile-de-France : Guillebert de Metz, au contraire, est un provincial; il a des locutions wallonnes et une prononciation qu'il emprunte à la Picardie. L'un représente le français de la ville et de la cour; l'autre le patois des provinces du nord et de l'est, qui entrera, pour une certaine proportion, dans cette langue d'oil, où se résument toutes les influences de la France littéraire. Ce n'est point à dire que le français ait beaucoup gagné depuis le moment où les religieux de Saint-Denis l'ont substitué au latin pour la rédaction des Grandes Chroniques; il a moins de pureté peutêtre, à cause du mélange des races et de cet entre-croisement d'Anglais, de Flamands, de Rourguignons, d'Armagnacs qui remplissent tout un siècle et parlent tous à la manière de leur pays. Mais il en sera de l'élaboration de notre idiome comme de la formation de notre nationalité : chaque province y apportera son contingent, et Paris aura la part prépondérante.

Si l'on cherchait maintenant, d'après les seules indications de notre auteur, quels ont été, pendant la période qu'il décrit, les genres littéraires les plus cultivés, on éprouverait d'abord quelque embarras. Guillebert de Metz a vu fleurir à Paris des théologiens et des philosophes, des juristes et des médecins, des chirurgiens et des astrologues, des prédicateurs et des r clercs de plaisant rethorique , » enfin des traducteurs, des poètes, des ménestrels et des stranscrip vains. » On y composait, dit-il, « toute manière de doctrines et •• traitiés; » de telle sorte que, malgré les scènes tumultueuses dont Paris était le théâtre , les genres les plus divers y seraient restés en honneur. Sans contredire absolument un témoi-

(1) Les savants qui se sont occupés du vieua taire de Raoul de Presles comme Tune des prin- Paris, et en particulier M. Adolphe Berly, qui en a cipales sources de la topographie parisienne antéfait une étude approfondie, considèrent le commen- rieurement an \\' siècle.

gnage contemporain dont nous avons plus d'une fois, dans le cours de ce travail, affirmé la valeur, il est permis de faire observer avec MM. Le Clerc et Paulin Paris, que les travaux littéraires de ce temps sont surtout des traductions et des imitations. Jean Golein et Nicolas Oresme ouvrent la voie; Raoul de Presles, Christine de Pisan et Laurent de Premier-Fait y entrent après eux; on translate pour les rois, pour les princes, pour les grands seigneurs, pour les riches bourgeois, et ces translations alimentent l'industrie éminemment parisienne des écrivains et des enlumineurs. On imite pour plaire au plus grand nombre; on habille l'antiquité classique à la mode du moyen âge, et, par un adroit compromis, on amène les admirateurs d'Amadis de Gaule ou du Roman de la Rose à goûter Virgilius et Aristoteles, grands clercs du temps passé. C'est par voie de translation que procèdent Jean Corbechon, Jacques Bauchans, Pierre Bercheure, Simon de Hesdin, Evrart de Conty, Guillaume de Tignonville, Henry de Gauchy, Philippe de Vilry, Jean Lefevre, Denis Soulechat, etc. etc. traducteurs émérites de cette époque; tandis qu'à côté d'eux l'esprit d'imitation produit les Romans de Troyes, de Thèbes et d'Eneas, le Pèlerinage de fa Toison d'or, Othéa ou la déesse Prudence, le Roman d'Alexandre, et autres arrangements destinés à faire accepter, par les lecteurs de la bibliothèque bleue, Homère et Stace, Virgile et Valerius Flaccus, Cicéron , Sénèque et Quinte-Curce. Cette grande école de traduction, qui siège à Paris, prépare, par une initiation graduelle, les esprits, encore indécis entre l'avenir et le passé, à la pleine connaissance de l'antiquité classique.

Mais le plaisir de commercer avec les écrivains d'autrefois est réservé aux princes, aux grands seigneurs et à quelques riches bourgeois qui peuvent se donner le luxe d'un traducteur à leurs gages; c'est morceau de rois et de délicats. Au-dessous de ces rares privilégiés s'étend une classe moyenne considérable qui n'en est pas encore arrivée à goûter les Grecs et les Romains, mais qui prend un vif intérêt aux choses du temps présent, parce qu'elle les voit et les touche. C'est pour elle que les chroniqueurs racontent les faits et gestes des princes, que les topographes d'alors composent leurs Dits et leurs Crieries, que Raoul de Presles et Guillebert de Metz décrivent le Paris de leur temps et résument les anciens récits. Enfin au dernier degré de l'échelle sociale sont placées les masses populaires complètement illettrées, et n'ayant pour ressource intellectuelle que les prédications et les harangues de la rue, ainsi que les manifestations extérieures de l'art. Voir et entendre, c'est là toute leur éducation littéraire : voir ce que les artistes traduisent à leurs yeux, entendre ce que leur disent les trouvères ou les harangueurs populaires, et ce que leur prêche l'Eglise, à qui seule appartenait alors le libre exercice de la parole. C'est pour cette multitude sans nom qu'on a peint la Danse Macabre, qu'on a sculpté le Dit des Trois Morts et des Trois Vifs, qu'on a « engigneusement entaillé» les figures de l'Ancien et du Nouveau Testament à Notre-Dame; c'est pour elle que déclament Charles le Mauvais et Jean sans Peur; pour elle que les ménestrels «cantent de geste» et font entendre leurs refrains satiriques; pour elle que prêchent frère Richard, frère Jacques Legrand, Eustache de Pavilly, Jean Gerson et «le maistre des Mathurins. »

Il semble qu'il y ait peu de place pour le gai savoir dans des temps si calamiteux; cependant Guillebert de Metz nous apprend qu'on jouait «chancons sur la siphonie et tra- Rgedies;» il ajoute qu'on voyait à Paris, comme à la cour du bon roi René, un «prince f damours qui tenoit avec lui musiciens et galans, qui toutes manières de chancons, ba-

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«Jades, rondeaux, virelais et autres dictiés amoureux savoient faire et chanter.» Mais ces troubadours devaient se trouver un peu dépaysés sous le ciel brumeux de l'Ile-de-France, et leur faible voix avait peine à se faire entendre au milieu des cris de guerre. Ils furent, d'ailleurs, sans action sur la foule, car ils représentaient la chevalerie et les cours d'amour, c'est-à-dire le passé, au moment même où la poésie d'avenir allait se personnifier dans Villon, le chantre de la rue, et dans Blanchet, le père de la comédie moderne.

La poésie de château ne sera pas seule à disparaître : un autre art , un métier si l'on veut, métier de luxe, comme celui des jongleurs, jette alors son dernier et son plus vif éclat. En moins d'un siècle les écrivains et les enlumineurs auront fait place à l'imprimerie : les rois et les princes se donneront un imprimeur breveté, comme ils avaient autrefois un calligraphe et un miniaturiste à leurs gages; l'art «descripre et tailler plumes,» si prisé par Guillebert de Metz, ne sera plus qu'une recette à l'usage des greffiers. Nous assistons donc à la dernière phase de cette profession éminemment littéraire, qui, après avoir commencé à l'ombre des cloîtres et tenu boutique dans les rues de Paris sous la tutelle jalouse de l'Université, a eu ses dignitaires dans toutes les cours de l'Europe, et a peuplé de ses plus modestes représentants les échoppes de Saint-Jacques-la-Boucherie ou les galetas du cimetière des Innocents.

Algies Notre auteur tient ce métier en haute estime, sans doute parce qu'il faisait lui-même

artisans parisiens partie de l'honorable corporation des «transcripvains; » mais il faut lui rendre cette justice, hy« etw'siècies. qu'il accorde également un souvenir aux «artificeux ouvriers» qu'il a connus, et aux « engi- «gneux mestiers» qu'il a vus fonctionner à Paris. On lui a reproché avec quelque raison ses admirations irréfléchies et les calculs exagérés qui semblent avoir été dans ses habitudes; c'est un défaut dont nous n'entendons point le justifier absolument. Que la critique moderne s'en tienne rigoureusement à la maxime d'Horace : Nil admirari; qu'elle soit amenée, par un travail de rapprochement minutieux, à déprécier, au profit d'une époque ou d'une contrée, ce qu'un autre temps et un autre pays ont trouvé merveilleux, c'est son privilège de dernière venue; mais Guillebert de Metz, qui ne pouvait comparer, et à qui les principes de notre esthétique étaient parfaitement inconnus, avait, lui aussi, le droit d'exprimer librement son enthousiasme. M. Renan a donc pu trouver l'art du xive siècle bien bourgeois, bien lourd, bien dépourvu d'idéal : il a écrit, sans rencontrer de contradicteurs, cette phrase qui a sa justesse : « L'art du xive siècle n'est au fond que celui du siècle précédent, « perfectionné dans le détail pour tout ce qui demande de la patience et de la pratique, «mais abaissé sous le rapport de l'inspiration générale et de l'originalité » Mais il a reconnu en même temps, comme V. Le Clerc l'avait fait pour les lettres, que, si cet âge n'a point su réaliser de progrès en élévation et en grandeur, il en a du moins accompli en étendue et en variété. «Des formes jusque-là négligées ont acquis de l'importance; des ^ classes sociales qui étaient restées presque étrangères au goût des belles choses ont cornet mencé à s'y intéresser, et l'art profane, jusque-là relégué à un rang secondaire, a pris « un essor remarquable (3). »

C'est précisément ce côté de l'art parisien que Guillebert de Metz semble avoir eu le dès-

(1) Voir, dans Guillebert de Metz, les notes relatives aux rues des Notaires et Ecrivains, de la Parcheminerie, etc. p. 176, 177, 211. — (3) Hist. Ultér. de la France, t. XXIV, p. &ok. — (l) Ibid.

sein de faire ressortir. Il parle bien un peu des objets curieux que renfermaient les palais et les églises; il dit quelques mots assez brefs sur les hôtels des princes et des grands seigneurs; mais il réserve toutes ses admirations pour les résidences bourgeoises, pour l'art bourgeois, pour tout ce qui se voyait alors dans les rues et dans les boutiques. Au siècle précédent il se'fûl borné à conduire son lecteur de Notre-Dame à la Sainte-Chapelle, ou de la rue du Fouarre au Clos-Bruneau, comme fait Jean de Jandun; mais Paris est devenu moins exclusivement religieux, moins pédant; la Ville grandit en importance, et elle offre aux visiteurs des attractions plus fortes que Y Université. C'est sur la rive droite, dans le quartier des Lombards et des riches marchands, qu'on polit «dymans de diverses formes,': qu'on «ouvre de laiton et de cuivre doré et argenté;» c'est dans la Cité qu'on tient des «rossignolz chantans en y ver. » Les enlumineurs restent seuls aux abords des écoles; mais ils tendent également à se séculariser, et sur les manuscrits des splendides bibliothèques laïques, auxquels ils travaillent, on voit plus souvent représentées «des scènes d'amour et «de guerre, des scènes bouffonnes ou grotesques, que les légendes des saints et les mystères «du christianisme.» Ce qui paraît avoir été le trait dislinctif de cet âge, dit M. Renan, c'est la formation d'un art profane, et le développement graduel du luxe descendant des palais et des châteaux dans les maisons privées, qu'il n'avait point encore embellies.

Avant de terminer ce court aperçu, nous voudrions résumer en quelques lignes l'histoire r&

littéraire et artistique des cinquante années qu'embrasse le récit de Guillebert de Metz. Elaboration de la langue par le mélange intime des dialectes; épuration graduelle du goût par les traductions et les imitations des auteurs classiques; formation de la science historique par cette série de chroniqueurs qui aboutit à Froissart, à Georges Chastelain et à Comines, en passant par Christine de Pisan; apprentissage de l'éloquence par les prédications en plein air et les harangues à la foule, aux jours des grandes émotions populaires: vulgarisation de la poésie, de la musique, du drame et des manifestations artistiques de tout genre, restées jusque-là plaisirs de rois et de grands seigneurs : tel paraît avoir été le caractère de cette époque, au moins dans les limites où s'est renfermé notre auteur. La vue générale que nous venons de présenter est fort incomplète, sans doute, mais elle permettra d'apprécier un peu moins vaguement le rôle qu'ont pu jouer, sur la scène du xivc et du xve siècle, les lettrés, les artistes et les artisans parisiens dont Guillebert de Metz nous a conservé les noms.

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