GILLES DESCHAMPS, L'ABBÉ DU MONT-SAINT-MICHEL , L'ÉVÊQUE DU PUY
La théologie, qui a régné en maîtresse absolue pendant le xiif siècle, exerce encore dans l'âge suivant une très-grande influence sur les intelligences; aux ouvrages qu'elle a déjà produits s'ajoutent incessamment ceux qu'inspire l'étude des mômes matières et l'adoption d'une méthode identique. A Paris surtout, où la Sorbonne, les écoles de Décrets, les monastères et les nombreux collèges de la montagne Sainte-Geneviève abritent un personnel nombreux, actif et savant, on voit se multiplier, pendant la période dont nous nous
occupons, les commentaires sur le Maître des sentences, les apostilles sur l'Ecriture sainte, les gloses sur les Décrétales, les traités de controverse et de dévotion, et ces amplifications scolastiques sur un sujet quelconque, que l'on a appelées depuis questions quodlibétiques. En temps ordinaire, ce mouvement était considérable ; mais, dans les grandes occasions, où le ban et l'arrière-ban de l'Eglise de France étaient convoqués pour connaître de quelques points de doctrine ou trancher quelque différend disciplinaire, il le devenait bien davantage ; les théologiens et les canonistes étrangers affluaient, et les docteurs parisiens avaient souvent à lutter contre les rudes jouteurs que leur envoyait la province. Alors la ville entière prenait part aux discussions que soulevaient ces doctes assemblées ; les talents ensevelis dans l'ombre des cloîtres se faisaient jour, et les réputations nouvelles, une fois établies à Paris, étaient bientôt acceptées par toute la chrétienté.
C'est à une circonstance de ce genre que se reportent les souvenirs de Guillebert de .Metz. Sur les instances de l'Université, toujours très-désireuse de mettre un terme au schisme qui désolait l'Eglise, Charles VI convoqua l'assemblée générale du clergé de France pour la Saint-Martin d'hiver de l'an 1606. Les prélats, les abbés et les députés des chapitres se rendirent en foule à Paris, et cette réunion, qui coïncidait précisément avec l'arrivée de notre auteur, paraît avoir fait une grande impression sur son esprit. Les trois docteurs qu'il cite figurent au premier rang parmi les Pères de ce concile provincial, et le renom de science qu'ils ont conservé prouve que le libraire du duc de Bourgogne ne s'est point trompé dans ses appréciations.
Gilles Deschamps, que Guillebert de Metz qualifie de «souverain docteur en théologie,» et à qui le chroniqueur Juvénal des Ursins donne un titre à peu près identique, puisqu'il l'appelle «un solemnel docteur en théologie,» paraît avoir été mieux connu par Du Boullay et les auteurs du Gnllia christiana que par les rédacteurs de la Nouvelle biographie générale. Ces derniers le disent fils du poëte Eustache Deschamps, lui font suivre les cours de la rue du Fouarre et l'envoient à l'université d'Orléans pour prendre sa licence in utroque jure ; de plus, ils inclinent à croire qu'il n'a «point occupé de postes éminents dans la hiérarchie «ecclésiastique.» L'historien de l'Université dit expressément, au contraire, qu'il fit ses études au collège de Navarre, et devint l'un des plus célèbres docteurs de cette maison sous le rectorat du fameux Pierre d'Àilly. Les auteurs du Gallia christiana ajoutent qu'il eut pour père Robert Des Champs, seigneur de Tourville et maire de Rouen, et pour mère Thomasse de Maudétour. Nommé chanoine de Rouen en 1 38o et principal du collège de Navarre en 1389, 1)U^S confesseur du il mt envoyé une première fois à la cour d'Avignon pour essayer de ramener l'unité dans l'Eglise; mais cette démarche fut sans résultat, puisque nous le voyons chargé, en 1895, de reprendre la négociation avec plusieurs personnages éminents, tels que les ducs de Berri, de Bourgogne et d'Orléans. Choisi pour porter la parole dans le consistoire, il le fit, dit-on, avec une grande énergie, et le pape lui-même crut devoir répondre au théologien de Paris. Après une mission analogue près de l'empereur Wenceslas IV, il fut nommé grand aumônier du Roi, puis administrateur du diocèse de Senlis pendant la vacance du siège, et enfin évéque de Coutances. Cette dernière nomination eut lieu peu de temps après la tenue du concile national de 1/106, auquel Gilles Deschamps dut certainement assister, à côté de Pierre d'Ailly, évêque de Cambrai, son
compagnon de voyage à Avignon, en i38y. Entre Benoît XIII (Pierre de Luna) et Innocent VII (Corne de Meliorali), c'est-à-dire entre Avignon et Rome, les docteurs de Paris hésitèrent. L'Université repoussait Benoît comme anti-pape ; ce sentiment était défendu par le cordelier Picrre-aux-Bœufs, le fameux Jean Petit, un autre théologien nommé Plaou, et l'abbé du Monl-Saint-Michel, Pierre Le Roy, dont nous parlerons plus loin. L'opinion contraire, à laquelle adhéraient Simon de Cramaut, patriarche d'Alexandrie, Du Breuil, archevêque de Toulouse, Guillaume Fillastre, doyen de l'église de Reims, Pierre d' Ai 1 1 y et Gilles Deschamps, proposait de maintenir provisoirement l'obédience à Benoît XIII, et demandait la convocation d'un concile général. Après bien des tergiversations, ce concile se réunit à Pise, en i 4oo, et Gilles Deschamps y assista; toutefois le schisme qu'on se proposait d'éteindre ne lit que s'accroître par la nomination d'un troisième pape (Alexandre V), lequel eut, après un an de pontificat, Jean XXIII pour successeur. Gilles Deschamps fut fort bien traité par l'un et par l'autre; le dernier alla même jusqu'à lui offrir la pourpre romaine: mais la légitimité de cette nomination eut été probablement fort contestée par les Pères du concile de Constance et le pape Martin V, si le nouveau cardinal n'était pas mort avant sa prise de possession. Jean XXIII, en effet, emprisonné par ordre du concile, dut résigner ses fonctions, et la plupart de ses actes furent considérés comme entachés de nullité.
Gilles Deschamps, décédé le 5 ou le i5 mars 1 4i 3 (vieux style), fut inhumé dans la cathédrale de Rouen , derrière le chœur et dans la chapelle de la Vierge. Son tombeau, la statue qui le surmontait et l'inscription qu'on y lisait furent détruits, en grande partie dans l'année i562. Du Boullay et les auteurs du Gallia christiana nous ont conservé l'épi— taphe dont voici le texte: «In hac sepultura jacet bonae memoriaj quondam, eminentissimaa '•scientiae nobilis vir, magister /Egidius de Campis, de Rotomago oriundus, sacrœ theologiac reximius professor, episcopus Conslantiensis , ac sacrosanctae Romana? ecclesiae presbyter cardinalis Constantiensis nuncupalus, qui obiitanno Domini î 6 1 3 , die i5, alias 5 martis, r.qua die (undatus est suus obitus, et in hac ecclesia celebratur. »
L'abbé du Mont-Saint-Michel, qui se montra, dans l'assemblée de i/io6, opposé au L'abb<s sentiment de Gilles Deschamps, était cependant son diocésain d'origine, car il était ne MonUSaiut-Micbel. près de Coutances, dans la paroisse d'Orval ; mais ses fonctions abbatiales l'exemptaient de la juridiction de l'ordinaire. Pierre Le Roy, c'est le nom de ce savant religieux, fut le restaurateur de la discipline et des belles-lettres dans l'antique abbaye normande ; il y fonda une bibliothèque, eut soin de faire transcrire les Chartres et les registres du monastère, et composa lui-même un cartulaire. Pour inspirer à ses moines le goût des lettres, il. se fit le professeur des plus âgés, auxquels il donna mission d'instruire les plus jeunes. Enfin il restaura ou reconstruisit la plus grande partie de celte forteresse célèbre, à demi séparée du continent, et que les chroniqueurs latins désignent toujours sous le nom de Sanctt Michaehs in periculo maris.
Au milieu de toutes ces occupations, Pierre Le Roy avait trouvé le temps d'enseigner à Paris le droit canonique, et les fameuses écoles du Clos-Bruneau gardaient encore, au temps de Guillebert de Metz, le souvenir de son éloquente parole. La nature de son enseignement, qui avait pour base le texte des Décrétales, l'amena forcément à prendre parti dans le grand différend qui désolait l'Eglise; et l'Université, dont il était la lumière, lui
confia plusieurs missions relatives à l'extinction du schisme. Charles VI, ou plutôt ceux qui gouvernaient en son nom, n'avaient pas moins d'estime pour le savant canoniste; aussi fut-il appelé à la cour, à la suite du voyage que le Roi fit au Mont-Saint-Michel, et employé à diverses négociations, tant en Angleterre qu'en Italie, en Hongrie et en Espagne. Il jouissait, en cette qualité, d'un traitement annuel de mille francs d'or que l'argentier du Roi, Alexandre le Boursier, reçut l'ordre de lui payer, à dater de l'année 1898.
Trois ans auparavant, l'abbé du Mont-Saint-Michel avait reçu du Roi et de l'Université la mission de se rendre dans la Grande-Bretagne, afin d'implorer le secours du monarque anglais pour ramener l'unité dans l'Eglise. Le mémoire qu'il était chargé de présenter, et dont la rédaction lui avait été confiée comme au plus capable, n'occupe pas moins de vingt pages in-folio dans le recueil de Du Boullay; c'est à la fois une dissertation scolastique très-serrée et un sermon des plus touchants sur les maux de l'Eglise. L'orateur débute par ce texte : Da nobis, Domine, auxilium de tribulattone; il décrit ensuite le triste état de la Chrétienté, rappelle les graves devoirs qui incombent à la Papauté, et se prononce contre les quatre moyens indiqués jusque-là comme devant mettre un terme au schisme. Ces quatre moyens étaient : un compromis entre les prétendants; des remontrances à celui des deux qu'on regardait comme le moins fondé en droit, la réunion d'un concile, et enfin la guerre. 11 faut dire, à la louange de l'orateur, qu'il écarte résolument cette ultima ralio, en rappelant que Pierre a reçu du Christ lui-même l'ordre de remettre l'épée au fourreau Henri IV, roi d'Angleterre, fut fort embarrassé , dit Du Boullay, après la lecture de ce long factum; pour gagner du temps, il répondit qu'il allait soumettre la question aux universités du royaume , et se borna à écrire une courte lettre aux docteurs de Paris.
Malgré l'insuccès de cette ambassade, Pierre Le Roy fut envoyé, en i3qq, à Avignon et en Espagne; mais il n'obtint rien ni de Benoît XIII, ni de Ferdinand Ier. Nous le retrouvons encore à l'Assemblée générale de 1606, discutant avec un incontestable talent sur les droits des papes et des conciles, mais n'obtenant en définitive aucune espèce de résultat. L'opinion à laquelle il adhérait était favorable à ce qu'on appelait alors «la soustraction,» c'est-à-dire le refus d'obédience. Benoît XIII et Innocent VII auraient été déclarés sans aucun pouvoir dans l'Eglise, en attendant la décision du concile général. La réunion tant désirée eut enfin lieu à Pise, en 1/100, et le cordelier Philaret de Candia, ancien professeur de théologie dans l'Université de Paris, fut élu Pape sous le nom d'Alaxandre V. Pierre Le Roy, son ancien collègue, aida puissamment à cette élection : aussi fut-il, comme Gilles Deschamps, comblé des faveurs du nouveau pontife. Jean XXIII, qui succéda, au bout d'une année, à l'élu du concile de Pise, montra les mêmes sentiments envers l'abbé du Mont-Saint-Michel, et le garda près de sa personne. Mort à Bologne en xkio ou i/ni, le docteur parisien, qui s'était fait en Italie la même réputation qu'au Clos- Bruneau, fut enterré au couvent des Dominicains, et la commune renommée lui décerna, disent les auteurs du G allia christiana, les titres de notabilis prœlatus et de ckricns optimus. Pour Pierre Le Roy, comme pour Gilles Deschamps, Guillebert de Metz n'a été que l'interprète de l'opinion publique : tous les contemporains sont d'accord sur le mérite de ces deux personnages, dont il a consigné les noms dans son livre.
(l) Uistoria Universitatis Parisiensis, t. IV, p. 756 et seq.
Il est bien regrettable qu'il n'ait pas désigné plus clairement «levesque du Puy. « A-t-il L'évéque du Puy. voulu parler du fameux Pierre d'Ailly, le maître de Gerson, qui fut, en effet, nommé à cet évêclié, mais qui n'accepta que celui de Cambrai? En ce cas, le modeste «transcripvain» aurait encore été l'écbo de la commune renommée, car la réputation de savoir et d'éloquence de Pierre d'Ailly s'est perpétuée jusqu'à nos jours, malgré les réserves faites par la critique moderne. Mais la qualification dont il s'agit peut-elle être appliquée au célèbre ebancelier qui occupait le siège de Cambrai dès 1 397, et ne faut-il pas plutôt l'attribuer à Elie de Lestrange, prélat d'un grand talent, qui fut transféré de l'évêcbé de Saintes à celui du Puy, après le refus de Pierre d'Ailly? Quoique moins connu, Elie de Lestrange n'en a pas moins, de son vivant, joui d'un grand renom de science et de talent oratoire. L'estime qu'on avait de son caractère et de ses lumières le fit mander à Paris, avec les membres les plus distingués du clergé séculier et régulier de France, pour y traiter l'interminable question du retour à l'unité religieuse. Plus beureux que ses deux collègues, il vécut jusqu'à la réunion du concile de Constance, auquel il assista, et il put voir l'intronisation de Martin V. Il revint ensuite mourir dans son diocèse et fut enterré chez les Franciscains du Puy.
Les universitaire* et
Les trois hommes dont nous venons d'esquisser la biographie personnifient de la ma nière la plus complète le corps doctoral de Paris à l'époque où se place le récit de Guillebert leurinfluenee de Metz. Ces théologiens, que Jean de Jandun nous représente comme enseignant avec une gravité imperturbable in vico qiàcùssimo Sorbonœ, ces canonistes vénérables qui dissertaient si paisiblement sur les Décrets apud clausum Brunelli, sont devenus, par suite des déchirements de l'Eglise et de l'affaiblissement du pouvoir royal, une véritable puissance, la seule qui soit alors presque universellement incontestée. «Hors d'Avignon, dit V. Le "Clerc, les docteurs de Paris étaient écoutés partout, et là où ils ne parlaient point, circuf-laient en Europe, depuis l'année 1896, leurs lettres et leurs mémoires pour recueillir «des suffrages en faveur de la cession des deux anti-papes. S'ils échouèrent devant l'opi- « niâtreté de l'un et de l'autre, ils ne se rebutèrent pas, et, en faisant prévaloir, au bout «de trois ans, le parti hasardeux d'une neutralité complète, ils préparèrent, du moins, le « concile de Constance, où l'abdication fut imposée à trois papes, un nouveau pape élu «et le schisme terminé. D'où vient cet ascendant d'une simple compagnie de maîtres et de -disciples, qui, pendant si longtemps, délibère avec les Rois, dirige les Conciles, fournit « des négociateurs aux Papes et aux Princes, envoie elle-même des ambassadeurs aux nattions étrangères, et, dans le cours troublé de ses annales, atteint alors son plus haut « degré de puissance et d'autorité (])?»
A cette question, le savant historien des lettres françaises répond lui-même, en indiquant pour motifs d'une influence aussi considérable, non pas l'excellence de l'enseignement universitaire de ce temps, non pas même la supériorité morale des hommes et l'importance du rôle qu'ils furent appelés à jouer, mais la constitution intime de l'Université, constitution égalitaire, rigoureusement exclusive de tout privilège, uniquement fondée sur la base de l'élection , et qui donnait ainsi une force immense à l'humble professeur désigné
(,) Discours sur l'état des lettres au xiv' siècle, dans le tome XXIV de l'Histoire littéraire de la France, p. 2Ô5 et suiv.
par le suffrage de tous. La force de cohésion qui résidait en ce corps, et que le mot universitas exprime si bien , explique le succès des Gilles Deschamps, des Pierre Le Roy, des Elie de Lestrange, comme elle rend raison des hautes renommées auxquelles s'élevèrent alors les Pierre d'Aiily et les Jean Gerson.