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LES PRÉDICATEURS ET LES HARANGUEURS POPULAIRES

(JEAN GERSON , JACQUES LE GRAND, LE MAÎTRE DES MATHURINS , EUSTAGHE DE PAVILLY, ETC.)

A la théologie dogmatique et morale se rattache ce que les classificateurs ont nommé la théologie parénétique, ou le sermon; et le lien qui les unit est d'autant plus intime qu'on retrouve dans l'une et dans l'autre non-seulement les mêmes idées, mais encore la même manière de procéder, c'est-à-dire un texte, des divisions, des subdivisions et des arguments enchaînés selon les règles de la plus sévère dialectique. Au commencement de la période qu'embrasse le récit de Guillebertde Metz, les sermonnaires parisiens prêchaient avec cette rigueur toute scolastique, et, pour qu'ils n'en perdissent pas l'habitude, les maîtres de l'art oratoire leur traçaient la marche à suivre dans des petits traités qui sont parvenus jusqu'à nous. On en connaît deux qui sont intitulés: Arsdividendi themata, Ars dilatandi sermones ; un troisième, qui a pour titre Ars faeiendi sermones, apprend à prêcher secundum formamsyllogisticam, adquam omnes alii modi sunt reducendi. Toutefois, dit V. Le Clerc, à qui nous devons ce détail, on n'avait pas tardé à s'apercevoir que ce n'était point assez, pour attirer et retenir l'attention du grand nombre, que de citer, de diviser, d'expliquer, et toujours en latin. Quelques proverbes français se glissèrent timidement d'abord dans le texte latin, puis vinrenules comparaisons et les dictons populaires; enfin le sermon farci, comme les épîtres et les séquences farcies, devint d'un usage général. La prédication d'apparat demeura, jusqu'à Lingendes, fidèle à la langue latine; mais l'homélie en plein air poussa l'émancipation jusqu'à se faire exclusivement française. La seconde moitié de la période qu'embrasse le récit de notre auteur marque précisément cette révolution dans l'art ou plutôt dans l'habitude de la parole.

J«>n Gerson Parmi les «docteurs et clercs qui soloienl preschier tant dexcellens sermons, » Guilleberl

de Metz nomme en première ligne «maistre Jehan Jarcon.» L'illustre chancelier de l'Université méritait assurément cet honneur : homme d'enseignement et de controverse , prédicateur habile, pasteur plein de dévouement pour ses ouailles, philosophe chrétien assez avancé dans la vie intérieure pour qu'on ait cru pouvoir lui attribuer l'Imitation de Jésus- Christ, il a servi encore , à ne voir en lui que le sermonnaire , de trait d'union entre l'avenir et le passé. Ses discours destinés aux clercs sont écrits en latin; mais ses prônes à ses paroissiens de Sainl-Jean-en-Grève, aussi bien que ses sermons à la cour de Charles VI, ont été prononcés en français. Quand on les parcourt, on s'aperçoit bien vite que le docte chancelier puise aux mêmes sources que les prédicateurs de son temps; mais ce qui lui donne sur eux un grand avantage, c'est la science immense, la conviction profonde et l'admirable bon sens dont il fait preuve dans l'examen de toutes les questions qu'il aborde. Réformation des études théologiques, rétablissement de la paix dans l'Eglise et dans l'Etat, retour du

peuple chrétien à la foi de ses pères, réfutation des doctrines perverses comme celles du cordelier Jean Petit, rien n'arrête sa verve et ne le prend au dépourvu'".

Le schisme d'Occident était la grande préoccupation religieuse de ce temps; prêcher le dogme et la morale semblait chose presque superflue tant qu'on n'aurait pas ramené la paix et l'unité dans le monde chrétien. Gerson, que son talent et sa réputation appelaient à prendre part à ces tristes démêlés, préluda, dès 1890, au rôle de médiateur qu'il devait y jouer. Voici comment il s'en exprimait en présence du roi Charles VI et des seigneurs de sa cour :

« 0 roi très crislien, 0 roi par miracle consacré, ne souffrez point qu'en vostre

• temps ceste chose ne se face; ne laissiez point que l'honneur, le mérite et la gloire n'en -aiez! Ensuivez vos prédécesseurs, qui tous jours a faire cesser le scisme de saincte Eglise «ont mis tout leur eslude singulièrement sur tous aultres, quelque autre besoingne arrière

- mise. Et se parfinir ne se povoit en vostre temps, ce que je ne croy pas, au moins granl •chose seroit de l'encommancier; car le commencement est le plus fort, dicit Oratius :

- Dimidium qui cepit habet.

-0 se Charlemagne le grant, se Roland et Olivier, se Judas Machabeus et Heliazar, «se Matathie et les aultres princes estoient maintenant en vie, et sainct Loys, et qu'ils «veissent une telle division en leur pueple, ils aimeroient mielz cent fois mourir que la s laissier ainsi durer, et que par négligence tout se perdist si maleureusement. Et toutes fois -en ce faisant, il est certain, sire, que vous ferez œuvre plus glorieuse et plus plaisant a •• Dieu, plus digne de mérite et de renommée perdurable, que se vous vainquissiez un grant

• pueple de Sarrazins par bataille . . .

«Très nobles princes et fils de roi, messeigneurs d'Orléans, de Berri, de Bourgoigne et «de Touroine, daignez entendre a ceste besoingne, par laquelle vous povez faire non pas -seulement souverain service a Dieu, a la cristienté et au Roi, mais avecques ce mettrez -vostre pueple en plus grant union et plus grant obéissance que ne pourroit vraisemblablement estre, se ce discorl ne fine. 0 nobles et vaillans chevaliers, qui estes plains de

• toutes franchises et convoilcurs de vraie honneur, pour Dieu, ne vous oubliez pas en

- ceste matière, exposez vous en bataille volontiers, et de cuer, vostre vie et tout vostre -estât, pour servir vostre Seigneur et pour avoir honneur, n

Le sermon qui contient cette solennelle adjuration aux princes chrétiens, et qui rappelle les vifs mouvements en usage chez les prédicateurs des croisades, fut prononcé à Paris «le «jour de la Tiphaine, presens le Roy et pluseurs aultres seigneurs de son rang. » L'orateur avait pris pour texte ces paroles : Adorabunteum omnes reges. Ce n'est pas, d'ailleurs, la seule fois que Gerson ait interpellé ainsi son royal auditoire : il le fit quelques années après, quoique avec plus de mesure, lorsqu'il eut à exposer les propositions de l'Université pour la réformation du royaume. Cette harangue, fort longue, a été analysée par le religieux de Saint-Denis, imprimée dès le xvi' siècle par Durand Gerlier et Gilles Corrozet, et souvent réimprimée depuis.

La mission de l'Université de Paris, telle que Gerson la conçoit, est pleine de grandeur : «En quelque lieu qu'elle regarde, dit le courageux chancelier, elle voit partout

11 Voir à cet égard les œuvres de Gerson, e'dition Dupin. ainsi que les essais biographiques de Lecuy., de Schmidt et de R. Thomassy.

«tribulation, partout meschef, tourment douloureux partout. Elle voit en plusieurs lieux «oppression du peuple pour justice, violence pour miséricorde, rapine pour protection, « destruction pour soustenance ; pour défenseurs, persécuteurs; violation de pucelles, pros-

«titution de femmes mariées, boutement de feux en aucuns saints lieux et a brief dire,

elle voit bonteusc et misérable dissipation de ce royaume. En face de ce spectacle, ajoute «Gerson, la fille des rois ne peut que s'ecrier au milieu des pleurs et des soupirs : Vive le r Roi . ! v Dans cette éloquente et trop longue harangue, diserto et prolixiori sermone, dit le moine de Saint-Denis (2), Gerson recommanda quatre choses : la guérison du Roi, la réformation de la cour, l'apaisement du schisme et le maintien des privilèges de l'Université. «Et si on eust voulu, ajoute Juvénal des Ursins, garder le contenu en icellc proposition, «en bonne police et gouvernement du royaume, les choses eussent bien esté ; mais on avoit «beau prescher, car les seigneurs et ceux qui estoient autour d'eux n'en tenoienl compte «et ne p'ensoient qu'a leurs profits particuliers (3).j>

C'est dans ces mêmes remontrances, faites au nom de l'Université, que se trouvent ces paroles hardies, pleines de compassion pour les malheurs du peuple: «Las! un poure «homme aura-t-il payé son imposition, sa taille, sa gabelle, son louage, son qualriesme, «les esprons du Roi, la saincture de la Royne, les treuaiges, les chaucées, les passaiges, «peu lui demeure; puis viendra encore une taille qui sera créée, et sergent de venir et «engager pots et poilies. Le poure homme n'aura pain a manger. » Et ailleurs l'avocat du peuple ajoute à l'adresse de Charles VI: «Toy, prince, tu ne faiez de lelz maulx, il est «vray, mais tu les souffres; advise si Dieu jugera justement contre toy en disant: Je ne te «punis pas ; mais si les diables d'enfer te tourmentent, je ne les empescherai point. »

Quatre ans après nous retrouvons l'infatigable chancelier sur la brèche. Les maux de l'Eglise et de l'État étaient arrivés à leur comble; c'était comme une inondation, comme un incendie, et Gerson s'écriait : «Crions tous, les plus grants et les plus petits, crions a la «paix ainsi que l'en crie au feu et a l'eau. ■>• Et dans un sermon sur la justice, commentant ce texte du Décalogue : Non occides, l'ancien aumônier du duc Philippe le Hardi ne craint pas de repousser, au nom de la société comme au nom de l'Eglise, l'impudente théorie du régicide , qu'il combattit plus tard avec tant de vigueur au concile de Constance.

Nous ne suivrons point le chancelier de Notre-Dame dans ses longues et infructueuses pérégrinations. Son existence parisienne se termine à l'année 1 ki 5, et les dernières années de sa vie s'écoulent loin de ses chers paroissiens de Saint-Jean-en-Grève. Qu'il nous suffise, après avoir analysé quelques-uns des «excellens sermons qu'il soloit preschier, » de rappeler qu'il donne à Charles VI le nom de roi très-chrétien; qu'il le loue d'avoir chassé les juifs et les usuriers, d'avoir défendu les jurements, d'avoir ordonné «que confession sacramentelle «ne fust pas denyée aux jugés a mort; et que feussent données lettres contre les abomi- «nacions maudites et comme ydolalriques qui se font en l'Eglise de France sur l'ombre de « la feste aux fols (4). »

Ici encore le jugement de Guillebert de Metz ne s'est point égaré ; Gerson occupe toujours dans le Paris des xive et xvc siècles la place que lui avait assignée le modeste « transcripvain . »

(l) Lecuy, Vie de Gerson, t. I, p. 376. (1) Juvénal des Ursins, édit. Godefroy, p. 191.

fi) Chroniques du religieux de Saint -Denis, (4) Les manuscrits françois de la bibliothèque du

liv. XXXVI, chap. xxi. Roi, par M. Paulin Paris, t. VII, p. 263 et suiv.

.Mais Jean Gerson était trop disert et trop théologien pour avoir une forte action sur les Jacque9 u Grand, masses populaires. C'est dans les rangs du clergé régulier, chez les augustins ou les cordeliers, par exemple, qu'il faut chercher le type de l'éloquence chrétienne appropriée à cette (riste époque. Les religieux, plus rapprochés du peuple par l'origine et les habitudes, libres de tout souci, affranchis de toute ambition, contractaient moins difficilement que les dignitaires de l'Université ou des prélatures, des habitudes de franc-parler et de verve sarcastique. Frère Jacques Le Grand, que Guillebert de Metz n'a eu garde d'omettre, en est un frappant exemple. Ce rude discoureur était pourtant un lettré : il avait composé et traduit, dit-on, sous le titre à'Archiloge sophie, un traité sur la sagesse et un Livre des bonnes mœurs; mais ces travaux d'érudition, faits à l'ombre du cloître, seraient restés dans une éternelle obscurité sans l'éclat que fit en pleine cour le hardi prédicateur. Voici dans quels termes Juvénal des Ursins raconte cet incident :

«En ce temps, on parloit fort de la Reyne et de monseigneur d'Orléans, et disoit-on que «c'esloit par eux que les Tailles se faisoient et que les Aides couroient et levoient, sans ce «que aucune chose en fust mise et employée au faict de la chose publique, et assez hautement par les rues on les maudissoit, et en disoit-on plusieurs paroles. La Reyne en un «jour de feste voulut ouyr un sermon , et y eut un bien notable homme , lequel a ce faire «fut commis. Lequel commença a blasmer la Reyne en sa présence, en parlant des exack tions qu'on faisoit sur le peuple et des excessifs estats qu'elle et ses femmes avoient et «tenoienl, et comme le peuple en parloit en diverses-manières, et que c'estoit mal fait, «dont la Reyne fut très mal contente. Et le dit prescheur, en s'en retournant de la predi- « cation, fut rencontré d'aucuns hommes et femmes de la cour, et luy dirent qu'ils estoient «bien esbahis comme il avoit ozé ainsi parler. Et il respondit qu'encores estoit-il plus «esbahi comme on osoit faire les fautes et péchez qu'il avoit dit et déclaré. Et en s'en allant «outre, il rencontra encores un autre homme, qui luy dit, en jurant le sang de Notre Sei- «gueur, que qui le croiroit qu'on l'envoyeroit noyer. Et le bon homme dit : Il n'en faudroit «qu'un autre de telle volonté que tu es, avec toy, pour faire un grand mal. La dite prédite cation vint a la cognoissance du Roy, et luy rapporta-t-on plus pour mettre a indignation «le bon homme que autrement. Et dit le Roy qu'il le vouloit ouyr prescher, et fut ordonné «que le jour de la Penlecoste il prescheroit. Lequel prescha, et prit son thème: Spiritus «sanctus docebit vos omnem veritatem. Et le déduisit bien grandement et notablement. Et s'il «avoyt parlé en la présence de la Reyne des grands péchez qui couroient, encores en «parla-t-il plus amplement et largement en la présence du Roy, et fit tant que le Roy fut «content, et si luy fit donner aucune légère somme d'argent »

Les mémoires du siècle de Louis XIV, et en particulier les lettres de M'ne de Sévigné, racontent une aventure de ce genre dont le héros fut Rourdaloue ; mais ce grave moraliste resta dans la dignité de son rôle et ne se mêla point aux intrigues du temps. Frère Jacques Le Grand, au contraire, engagé fort avant dans le parti armagnac, accepta la mission d'aller porter à Henri IV, roi d'Angleterre , les propositions des chefs de ce parti , ce qui lui valut les haines de la faction opposée. Le Journal d'un Bourgeois de Paris nous apprend que cette démarche fit perdre tout crédit au prédicateur et lui attira même les censures de l'Eglise : « Fut

Histoire de Charles VI, par Juvénal des Ursins, édit. Godefroy, j>. 171.

« ce jour, y est-il dit, faicte procession générale a Nostre-Danie de Paris, et la devant tout «le peuple fut maudite et excommuniée toute la compaingnie des Arminaz et tous leurs ai- «dans et confortans, et furent nommez par nom tous les grans seigneurs de la maldite « bande : c'est assavoir le duc de Berry, le duc de Bourbon, le comte d'Alençon, le faulx comte «d'Arminac, le connestable, l'arcevesque de Sens, frère du devant dit Montagu, Robert de •• Tuillieres, lieutenant du Prévost de Paris, frère Jacques le Grant, augustin, qui le pis con- ■■ seilloit de tous, et furent excommuniez de la boucbe du Sainct Pere , tellement qu'ils ne po- - voient estre absouls par prestre nul, ne prélat, que du Sainct Pere en article de mort 11 . ••

Le Ministre Gerson et frère Le Grand ne furent pas seuls à mêler les affaires publiques aux eboses de

des Malhurins. ii'*i 1 r • l 1» • • 1 • a • i • h

la religion ; la parole était alors 1 unique puissance morale qui put agir sur les esprits , et 1 on conçoit que les prédicateurs du temps aient eu recours à cette suprême ressource; mais ils y mirent sans doute peu de mesure, et leurs auditeurs ne furent pas toujours aussi bénévoles que le roi Cbarles VI. L'un des plus célèbres orateurs de ce temps, Renault de la Marche, que Guillebert de Metz appelle «le maistre des Matburins, » en fit un jour l'épreuve. C'était aux environs de la Toussaint de l'année 1/109. K ^n Peu devant, dit le Bourgeois de Paris, «avoit presclié devant le Roy le Ministre des Matburins, 1res bonne personne, et monstra «la crualité que ilz (les Armagnacs) faisoient par deffaull de bon conseil , disant que il falloit «qu'il y eusl des traistres en ce royaulme; dont ung prélat nommé le cardinal de Bar(-;, « qui estoit audit sermon , le desmentit et nomma villaîn chien, dont il fut moult hay de «l'Université et du commun. ? Le Gallia chrishana ne ratifie pas complètement l'éloge du Bourgeois de Paris : Renauld de la Marche, loin d'être une «très bonne personne,?; est qualifié de homo magnanimus et honoris appetens. On lui reproche d'avoir recherché et obtenu plusieurs bénéfices à la fois, dépouillé certaine de ses abbayes au profit d'une autre, et de n'avoir racheté que quarante captifs pendant une administration de dix-neuf ans. Nous n'entrerons point dans ces démêlés de couvent qui n'ont de rapport ni avec l'histoire de l'éloquence à Paris, ni avec les discussions sans cesse renaissantes que soulevait la question du schisme. A ce double point de vue, nous nous bornerons à mentionner un incident qui fit grand bruit, et où Renauld de la Marche joua un certain rôle.

On sait que l'anti-pape Benoît XIII (Pierre de Lima), averti que l'Université sollicitait depuis longtemps la soustraction, c'est-à-dire le refus d'obédience, et que le Roi avait publié, à la date du i5 mai 1/108, ladite ordonnance de soustraction, «y pourveut, dit Félibien «d'après la chronique de Le Laboureur, par une bulle qu'il glissa dans un pacquet qui fut «présenté au Roy à l'hostel de Saint-Paul, le 1 h de mai, par Sanche Loup, arragonnois, et «un courrier ou chevaucheur d'écurie de Benoist. Cette bulle portoit excommunication «contre tous ceux qui favoriseroienl la soustraction, de quelque qualité qu'ils fussent, cardi- «naux, roys, empereurs. Un coup si hardi révolta contre lui les esprits des bons François (3). » Les orateurs parisiens se donnèrent alors libre carrière; l'un d'eux, Jean Courtecuisse , docteur en théologie, «y parla avec beaucoup de force contre Pierre de la Lune et contre

(l) Journal d'un Bourgeois de Paris, édit. de 1729, d'Edouard, troisième du nom, tué à la bataille

p. 3 et h. d'Azincourt, et devint évêque de Chàlons-sur-Marne.

(2> Il s'agit ici du cardinal Louis de Bar, de l il- Histoire de la ville de Paris, par Félibien el

lustre famille des comtes el ducs de Bar : il était lîls Lobineau , l. 11 , p. 7/1 h .

«sa bulle, qu'il prouva être injurieuse au Roy, à la nation, et tendante à perpétuer le « schisme. » Ce ne fut pas la seule vengeance que les docteurs de Paris tirèrent de l'audacieux pontife : après avoir lacéré sa bulle et fait emprisonner les membres du clergé qu'ils savaient lui être favorables, ils obtinrent que les deux porteurs de la bulle feraient publiquement amende honorable. «On les conduisit, dit encore Félibien, dans deux tombereaux «à la cour du Palais, revestus de dalmatiques de toile noire, aux armes de Pierre de la r Lune, renversées, avec des mitres de papier en teste, où estoit escrit : Ceux sont desloyaulx r<J l'Eglise et au Roy. On les fit monter en cet équipage sur un échaffaut dressé au milieu « de la cour, pour les exposer aux huées du peuple. Le dimanche suivant on les montra dans «le même appareil au parvis Notre-Dame, où l'un des commissaires, qui estoit le Ministre «des Mathurins de Paris, leur fit un sermon plein d'invectives et d'indignitez contre eux et «contre leur maître Pierre de la Lune(1).» Ce sermon fut probablement l'un des derniers que prononça Renauld de la Marche : les rédacteurs du Gallia christiana placent sa mort en l'année 1/110, et l'on voit qu'en cette même année il avait déjà un successeur On trouve quelques autres mentions de son éloquence, mais elles se confondent avec celles qui sont relatives à son émule Eustache de Pavilly.

Ce nouveau personnage appartenait à l'ordre des Carmes et était docteur en théologie. Eustache de Pavai] On ne le voit apparaître sur la scène qu'en ihi 1, et dans des circonstances purement politiques, ce qui constitue une sorte de nouveauté. Jusque-là, en effet, les docteurs de l'Université n'étaient intervenus dans les choses du gouvernement que pour y défendre les intérêts de la religion ou ceux de leur corps; mais, à partir de ce moment, ils entrent dans la voie des remontrances et des objurgations; nous sommes en pleine éloquence parlementaire. Ce n'est pas que les oreilles des Parisiens fussent complètement étrangères aux libres accents des discoureurs politiques : un demi-siècle auparavant, la voix de Charles le Mauvais avait plus d'une fois retenti dans les carrefours, et le souvenir de ses «preschemens» était encore présent à toutes les mémoires (3). Eustache de Pavilly n'eut qu'à en réveiller l'écho. Il débuta par composer des mémoires pour justifier les actes que le parti anglobourguignon imposait à Charles VI. «Et avecques ce qu'on faisoit escrire au Roy, dit Ju- « vénal des Ursins, pareillement escrivoient ceulx de l'Université, dont estoient principaulx «un carme nommé maistre Eustache de Pavilly et le Ministre des Mathurins » Enhardi

■'> Histoire de la ville de Paris, par Félibien et varre, on cite le discours du 29 novembre 1 357,

Lobineau, t. Il, p. ihh. prononcé dès le point du jour du haut d'une tri-

[-> Le fait résulte d'une adhésion à un formulaire bune élevée et devant dix mille personnes. Ce rrser-

de doctrine dressé par Gerson. Celte pièce porte le mon , * qu'on ne se lassa point d'écouter, était si

seing manuel de frère Etienne, ministre des Ma- long, dit la chronique de Saint-Denis, rrque l'en

thurins de Paris, et la date de 1A10 (vieux style, rravoitdisnépar Paris quand il cessa, » La scène dont

sans doute); mais on retrouve en i4ia et i4i3 il est ici question avait lieu au Pré-aux-Clercs; elle

-rie ministre des Mathurins » associé à diverses me- se renouvela aux Halles, à la Grève et sur plusieurs

sures politiques et religieuses et prêtant son élo- autres points delà capitale; Charles le Mauvais sut

quence aux partis. Il faut en conclure qu'il n'y avait partout enlever les suffrages de la foule , grâce à ses

alors chez les Trinitaires qu'un nom de changé, et habiles <t preschemens. n

que frère Etienne marchait sur les traces de frère 4) Histoire de Charles VI, par Juvénal des Ur-

Pienault. sins, édit. annotée par Denis Godefroy, Paris 1 653,

(3) Entre autres succès oratoires du roi de Na- in-folio, p. 228.

par le succès de sa première tentative, Eustache de Pavilly obtint, grâce au crédit de l'Université, une audience pour porter jusqu'au pied du trône les griefs des bourgeois et des docteurs. Benoît Gentien, docteur en théologie et religieux de Saint-Denis, avait exprimé les sentiments du parti modéré ; le fougueux carme crut devoir réfuter le discours de son collègue et accentuer plus fortement les plaintes du peuple contre les malversations des financiers: «Il recita en bref, dit encore Juvénal des Ursins, ce qu'avoit dit Gentien, et, - pour particulariser, il exhiba un grant rôle qui fut baillé a lire a un jeune maistre es arts, « lequel le lut bien grandement et hautement »

De la parole, Eustache de Pavilly passa aux actes; sans vouloir le suivre sur ce nouveau terrain , qui n'a rien de littéraire , nous ne pouvons omettre la part considérable qu'il prit à la sédition dite des Chaperons blancs. Voici en quels termes Juvénal des Ursins raconte les faits :

«Ces manières desplaisoient a aucuns qui avoient esté consentons de les mettre sus, fc comme au Ministre des Mathurins, a maistre Eustache de Pavilly, carme, et aux autres «de l'Université, qui délibérèrent de s'assembler secreltement aux Carmes, en la chambre «dudit Pavilly, pour imaginer a quelle fin ces manières pouvoient venir. Et pour ce qu'ils « savoient que ledit seigneur de Traignel estoit bien notable homme , et qui avoit eu le gouvernement de la ville de Paris longtemps, et avoit toujours montré de son 'pouvoir avoir «amour au Roy, au royaume et a la chose publique, ils luy prièrent qu'il luy plust d'y

« estre. Et s'assemblèrent , et y eut plusieurs imaginations Ils s'enquirent quelles per-

« sonnes dévotes et menans vie contemplative y avoit a Paris, et trouvèrent des religieux et «autres, et aussi des femmes. Et alla Pavilly parler a eux, en les priant qu'ils voulussent «prier Dieu qu'il leur voulust révéler a quelle fin et conclusion ces divisions pouvoient

"venir Or se départit ainsi l'assemblée. Toutefois ledit Ministre des Mathurins, et

«autres presens confessèrent que le droit remède estoit d'entendre a bonne paix. Ce que «ledit Ministre desiroit en faveur de messire Pierre des Essarts, dont il estoit serviteur. «Lequel estoit au Chastellet, et en danger de sa personne. Mais ledit de Pavilly, qui ten- «doit fort au profit de sa bourse, et s'interessoit avec les Gois, Sainlyons, et leurs alliés, «fit une proposition en voulant montrer que la prise des personnes, dont dessus est faite «mention, estoit bien deuement faite, et qu'il falloit ordonner commissaires pour faire «leur procès, et qu'ils eussent puissance d'en prendre des autres, de faire du criminel civil, «et d'emprunter argent de ceux que bon leur sembleroit. Et ainsi fut fait et ordonné, «et v eut commissaires destinez, ausquels on bailla la puissance dessous dite, et a chacun «d'eux un chapperon blanc ('2). »

Après avoir joué son rôle dans cette comédie politique, Eustache de Pavilly revint à l'exercice de la parole, qui était sa principale force. Juvénal des Ursins nous fournit à cet égard un renseignement très-précieux sur la rhétorique dont tous les orateurs, même les tribuns de la rue, faisaient alors usage. «Derechef, dit-il, le carme de Pavilly fit une pro- « position a Saint-Paul devant la Reyne, monseigneur le Dauphin, et autres seigneurs. Et «prit sa matière sur une fiction d'un jardin, ou il y avoit de belles fleurs et herbettes, et «aussi y croissoit des orties'3'. 55

Eustache de Pavilly n'avait point inventé une nouvelle forme oratoire: l'allégorie, qui

(1) Histoire de Charles VI , par Juvënal des Ur- 12 " ' Histoire de Charles VI , par Juvénal des

sins, édit. GodelVoy, p. a48. Ursins, édit. Godefroy, p. 255 et suiv.

LES LETTRÉS, LES ARTISTES ET LES ARTISANS A PARIS. 609 faisait le fonds de son discours, se retrouve chez tous les prédicateurs du temps, et V. Le Clerc en constate l'emploi dès le xmc siècle On comprend ce langage dans l'homélie ou sermon populaire; c'est un genre approprié aux intelligences communes, qui goûtent mieux les comparaisons que les raisons; mais le carme parisien, en libre discoureur qu'il était, ne changeait pas sa manière avec le Roi et les grands. Le Laboureur cite encore deux circonstances où il eut gain de cause, en employant les mêmes moyens : «Le renommé «Eustache de Pavilly, dit-il, qu'on avoit chargé du soin de certaine commission, s'en ac-

« quitta le mercredy suivant par un beau et grand discours Le duc repondit fort dou-

« cernent et accorda tout ce qui estoit demandé. » Quelques pages plus loin, nouvel hommage rendu à l'éloquence de notre personnage : s Le 1 2e de may de l'an 1 Zii 3 , maistre Eustache «de Pavilly, religieux de l'ordre des Carmes et docteur en théologie, qu'une singulière éloquence, jointe a une profonde doctrine, rendoit capable de tout persuader, vint a l'hostel «de Saint-Pol, et, pour repondre aux vœux des chefs de la sédition, qui l'avoient choisi «pour leur orateur, il fit un grand discours au Roy, pour les justifier de ce qui s'estoit

«passé (l'émeute des Chaperons blancs) il se servit pour cela de la comparaison du jar-

«dinier (2).» L'orateur populaire ne variait pas ses moyens, mais le goût du temps en justifiait l'emploi. Habitués de longue date à l'allégorie par le Roman de la Rose et les nombreuses compositions de la même école, les contemporains d'Eustache de Pavilly n'avaient rien à objecter à ses herbettes, à ses fleurettes, à tout son jardinage oratoire.

A partir de i/n3, l'éloquence se tait; les actes ont succédé aux discours, et les fleurs de rhétorique ne sont plus de saison. Cependant, soit lassitude des combattants, soit vitalité du genre, le sermon reparaît après seize années de silence, et les Parisiens s'abandonnent plus que jamais aux entraînements de la parole. La plus grande puissance oratoire de cette époque paraît avoir été un cordelier nommé frère Richart, dont Guillebert de Metz ne parle point, sans doute parce que son livre était écrit au moment où le terrible franciscain lançait les foudres de son éloquence. La prodigieuse action que ce Savonarole parisien exerça sur la multitude tenait à plusieurs causes : il avait le geste et l'accent hardi; il osait tout dire, tout prévoir, et son langage apocalyptique, très-conteslable au point de vue de l'orthodoxie, remuait profondément les foules ignorantes, qui aspiraient d'autant plus à lire dans l'avenir que le présent leur était plus odieux. Frère Richart avoit encore un autre talent : pour employer une locution un peu moderne, il savait parfaitement soigner sa mise en scène. Choisir pour enceinte le funèbre enclos du cimetière des Innocents, s'adosser à une croix (celle des Bureau, peut-être) et prendre pour texte les lugubres peintures de la Danse Macabre , que ses auditeurs avaient sous les yeux et qui servaient ainsi de commentaire à sa parole, c'était à coup sûr une grande habileté, et l'on s'explique aisément le succès qu'il dut obtenir. Le Journal d'un Roiirgeois de Paris nous a transmis de précieux renseignements sur ce grand agitateur populaire : nous y appre-

11 II s'agit d'un sermon d'Etienne Langton , chanoine de Noire-Dame, où le prédicateur, prenant pour texte le premier couplet d'une ronde populaire : Bele Aliz matin leva, etc. trouve, dans les -cinq fleurettes» que la damoiselle cueillit, cinq

UIST. — I.

vertus chrétiennes, et dans le rr Chapelet de roses n qu'elle en fit, la couronne d'or réservée à la Vierge Marie, etc. (Voyez Histoire littéraire de la France, t. XXIV, p. 366 et suiv.)

m Histoire de Charles VI, t. II. p. 864.

nons qu'il était en relation avec Jeanne d'Arc et plusieurs autres femmes se disant inspirées, qu'il les gouvernait et se faisait appeler leur «beau pere;» enfin que, «le jour de «Nouel, en la ville de Jargiau, il bailla a cette dame Jebanne la Pucelle trois foys le corps «de Nostre Seigneur v Le Bourgeois de Paris trouve qu'il «estoit moult a reprendre ;» mais la postérité en a jugé autrement; ce dont elle sait gré à l'observateur parisien, c'est d'avoir consigné sur plusieurs pages de ses éphémérides le récit des merveilles oratoires de frère Richart. Voici les passages les plus saillants de cette intéressante relation :

«Vint a Paris un cordelier nommé frère Richart, homme de très grant prudence, «scevant a oraison, semeur de bonne doctrine pour edifïier son proxime, et tant y labou- «roit fort que enviz le crevoit qui ne l'auroit veu; car tant comme il fut a Paris, il ne fut « qu'une jornée sans faire prédication, et commença le sabmedy seizième jour d'apvril 1&29, «a Sainte Geneviève, et le dimanche ensuivant et la sepmaine ensuivant, c'est assavoir le «lundi, le mardy, le mercredy, le jeudy, le vendredy, le sabmedy, le dimanche, aux Inno- «cens, et commençoit son sermon environ cinq heures au matin, et duroit jusques entre dix «et onze, et y avoit toujours quelques cinq ou six mille personnes a son sermon, et estoit «monté quand il preschoit sur ung hault eschaffault qui estoit près de toise et demie de «hault, le dos tourné vers les Charniers, encontre la Charronnerie, a l'endroit de la Danse « Macabre »

r Item, le cordelier devant dit prescha le jour de S. Marc ensuivant a Boulongne la «petite, et la ot tant de peuple, comme devant est dit, et pour vray celle journée, au «revenir dudit sermon, furent les gens de Paris tellement tournez en devocion et esmeus, «qu'en moins de trois heures ou de quatre eussiez veus plus de cent feux, en quoy les «hommes ardoient tables et tabliers, des cartes, billes et billards, nurelis et touttes choses, «a quoy on ce pouvoit courcer a maugrer a jeux convoiteux. Les femmes, cellui jour et lan- « demain, ardoient devant tous les attours de leurs testes, comme bourreaux, truffaux, «pièces de cuir ou de baleine qu'ils mettoient en leurs chapperons pour estre plus roides «ou rebras d'avant; les damoiselles laissèrent leurs cornes et leurs queues et grant foison «de leurs pompes, et vrayement dix sermons qu'il fist a Paris, et ung a Boulongne, lour- «nerent plus le peuple a dévotion que tous les sermoneurs qui puis cent ans avoient presché «a Paris. Il disoit pour vray que depuis ung pou il estoit venu de Cirie comme de Hiek rusai em, et la rencontra plusieurs tourbes de Juifs qu'il interrogea, et ils lui dirent pour «vray que Messias estoit né, lequel Messias leur devoit rendre leur heritaige, c'est assavoir la «terre de promission, et s'en alloient vers Babilone a tourbes, et selon la Sainte Escriture «celui Messias est Antéchrist, lequel doit naislre en la cité de Babilone, qui jadis fut chef des royaulmes des Persans, et doit estre nourri en Betsaaida, et converser en Corozaim... *

tu Item, ledit frère Richart prescha le darrain sermon a Paris le mardy, landemain de «S. Marc, 26e jour dudit apvril 1/129, e^ au départir que l'an qui seroit après, c'est «assavoir l'an trentiesme, que on verroit les plus grandes merveilles que on eust oneques «veuës, et que son maistre, frère Vincent, le tesmoigne selon l'Apocalipse et les Escrip- «tures Monsieur Saint Paul, et aussi le tesmoigne frère Bernart, un des bons prescheurs «du monde, si comme on disoit, cestui frère Richart; et en icellui temps estoit cellui

(l) Journal d'un Bourgeois de Paris, édil. de 1729, p. 1 Zia.

LES LETTRÉS, LES ARTISTES ET LES ARTISANS A PARIS. Ml

«frère Bernart en prédication par delà les Alpes en Italie, ou il avoit plus converti de «peuple a devocion que tous les preschcurs qui, depuis deux cents ans devant, y avoient « presché; et pour vray le mardy que cestui frère Richart se party de son sermon , que plus «n'avoit congié d'en faire a Paris, quant il commanda sa bonne recommandacion , et qu'il «commenda a Dieu ou peuple de Paris, et qu'ils priassent pour luy, et il prieroit Dieu «pour eulx, les gens grans et petiz plouroicnt si piteusement, comme s'ils veissent porter «en terre leurs meilleurs amys et lui aussi, et a tant cellui jour ou landemain se cuidoit « partir le proudomme , et s'en alla vers les parties de Bourgongne ; mais ses frères firent tant, «par prières que encore demoura il a Paris pour confermer par prédication le bon ediflie- « ment qu'il avoit commancé. »

Nous ne savons si la seconde station de frère Richart fut aussi fructueuse que la première; mais il est évident que l'esprit de parti animait le prédicateur aussi bien que l'auditoire, et qu'il n'y avait alors d'autres moyens de remuer la foule que de mêler les choses du temps aux vérités éternelles. Cet élément de succès devenait en même temps un motif de défaveur, et frère Richart ne fut pas longtemps sans en faire l'expérience : «En ce «temps, dit encore le Bourgeois de Paris, s'en alla frère Richart, et le dimanche devant «qu'il s'en devoit aller, fut dit parmy Paris qu'il devoit prescher au lieu ou bien près ou «le glorieux martyr Monsieur S. Denis avoit esté descollé et maint autre martyr; si y alla «plus de six mille personnes de Paris, et party la plus grant partie le sabmedy au soir a « grant tourbes pour avoir meilleure place le dimanche au matin , et couchèrent aux champs , «en vieilles mazures et ou ils porent mieulx; mais son fait fut empesché. Gomment ce fut «a tant m'en tais, mais il ne prescha point, dont les bonnes gens furent moult troublez, «ne plus ne prescha pour celle saison a Paris, et lui convint partir.»

Frère Richart avait sans doute des motifs pour quitter Paris : envoyé par les Armagnacs afin de remuer la fibre religieuse et de ramener ainsi les bourgeois anglo-bourguignons à l'obédience du Dauphin, il n'avait réussi qu'à moitié et s'était rendu suspect aux chefs du parti qui dominait dans la ville. Empêché de parler à la foule qu'il savait si bien exciter, il n'avait plus qu'à rejoindre les Armagnacs : c'est ce qu'il fit quelques semaines après l'incident de Montmartre. Le Journal auquel nous avons emprunté les détails qui précèdent annonce en ces termes la fin de la mission confiée à frère Richart :

«Pour vray le cordelier qui prescha aux Innocens, qui tant assembloit de peuple a son «sermon, comme devant est dit, pour vray chevaulchoit avec eux (les Armagnacs), et aussi «tost que ceulx de Paris furent certains qu'il chevaulchoit ainsi, et que par son langaige « il faisoit ainsi tourner les cités qui avoient fait les sermans au regent de France ou a «ses commis, ils le maudissoient de Dieu et de ses saints, et qui pis est ces jeux de tables, «de boules, dez, brief tous autres jeux qu'il avoit deffendu, recommencèrent en despit de « luy, et mesmes ung meriau d'estaing ou estoit empraint le Nom de Jésus, qu'il leur avoit -cfait prendre, laissèrent ils, et prindrent tretous la Croix S. Andry C'était la bannière de Bourgogne.

Sans nous préoccuper davantage de l'échec oratoire de frère Richart , nous devons faire (,) Journal d'un Bourgeois de Paris, édit. de 1729, p. 118-12/i.

remarquer avec quelle facilité l'éloquence religieuse, en temps de troubles, glisse sur la pente de l'agitation politique. Frère Le Grand, Eustache dePavilly, frère Richart, n'ont pu résister à cet entraînement : les prédicateurs de la Ligue y résisteront moins encore, et nous aurons, à ne considérer les choses qu'au point de vue littéraire, le déplorable spectacle du mélange des genres les plus distincts. Ces confusions ne sont heureusement que passagères; elles n'ont point empêché l'art de la prédication d'atteindre, trois siècles plus tard, son plus haut point de perfection, et l'éloquence parlementaire de se révéler avec éclat dès les premiers jours de la vie parlementaire en France. «Grant chose estoit de "Paris,» pour employer le langage de Guillebert de Metz, quand on y entendait les Bossuet et les Bourdaloue; quand on y recueillait les fîères paroles des Mirabeau et des Rarnave.

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