LAURENT DE PREMIER-FAIT, CHRISTINE DE PISAN , ETC
On sait que le roi Charles V créa, pour alimenter sa & librairie, » une école de traducteurs qu'il chargea de translater les Saintes Ecritures, les Pères de l'Eglise, les auteurs grecs et latins, et qui préparèrent ainsi l'avènement de la Renaissance. Ce fait, qui est du domaine de l'histoire, est attesté par les livres eux-mêmes et par les miniatures dont ils sont ornés. «Avecques l'aide de Dieu, dit l'auteur, et au commandement de très excellent «prince Charles le Quint, je. .. ai translaté en langaige francois, etc.. . » Vient ensuite la miniature de présentation qui montre le traducteur offrant son livre au royal protecteur des lettres. C'est à cette première école qu'appartiennent Jean Golein, Nicolas Oresme, Jacques Bauchans, Pierre Bercheure, Simon de Hesdin, Philippe de Maizières, Denis Soulechat, et plusieurs autres. Après la mort de son père, le jeune Charles VI, amoureux du plaisir, oublia les traditions littéraires qui auraient dû former la moitié de son héritage; heureusement ses oncles avaient les mêmes goûts que leur frère, et ils continuèrent, pendant quelque temps, à favoriser les lettrés. Sous leur patronage, il se forma une seconde école de translation à laquelle appartient Laurent de Premier-Fait, que Guillebert de Metz appelle «ung poète de grant autorité,» et qui n'était en réalité qu'un traducteur.
Laurent était originaire du village de Premier- Fai t , au diocèse de Troyes et dans l'ancien comté de Champagne à peu de distance de Semoine, berceau de la famille Bureau. Il est probable que ses relations avec cette généreuse famille dataient d'assez loin, car l'opulent changeur, retrouvant à Paris un compatriote et probablement un protégé de son père , n'hésita pas à lui offrir l'hospitalité. Le pauvre clerc accepta et fit accepter par son collaborateur italien, Antoine d'Arezzo, le gîte et le couvert qui lui étaient offerts avec tant de libéralité. Pendant trois ans, dei&iiài&iA, c'est-à-dire à une époque extrêmement agi-
"' Premier-Fait est aujourd'hui une petite corn- renferme une fort remarquable chaire à prêcher du mime du canton de Méry-sur-Seine et de l'arron- xvie siècle, en bois sculpté. L'un de nos habiles dissement d'Arcis-sur-Aube. L'église de ce village auxiliaires, M. Fichot, en possède le dessin.
Laurent de
Premier-Fait.
tée(1), les deux traducteurs purent travailler paisiblement dans la splendide demeure de la rue de la Courroierie; et, tandis que leur protecteur était violemment incriminé par les Bourguignons, ils s'occupaient en toute quiétude à translater Boccace, l'un du florentin en latin, l'autre du latin en français. La traduction du Décaméron est, en effet, le produit de ce double travail, et l'on conçoit que le texte ait dû y perdre quelque chose de son originalité.
L'œuvre achevée, il fallait en tirer parti, et, comme les princes seuls étaient alors en situation de rémunérer des travaux de ce genre, c'est à l'un d'eux qu'on s'adressa, probablement d'après le conseil de Bureau de Dampmartin, qui vit dans cette démarche un moyen de conserver son crédit. Telle est du moins l'opinion de M. Paulin Paris, qui a fait des traducteurs de cette époque une étude toute particulière. Voici en quels termes le savant conservateur des manuscrits de la Bibliothèque impériale insinue que l'hospitalité offerte par Bureau de Dampmartin pouvait bien cacher quelque arrière-pensée :
k C'était une attention délicate de la part de certains courtisans qui, pour flatter le goût des princes leurs patrons, demandaient aux clercs et aux artistes des manuscrits dont le prologue fût adressé à ces princes. « Pourtant donc, dit Laurent, excellent, noble et puis- «sant prince et duc, que a vostre notice est parvenue la renommée du livre des Cent Nouvelles, qui, comme j'ai dit, est escript en langage florentin par Jehan Boccace, acteur du et livre des malheureux cas des nobles hommes et femmes, contenant seulement histoires approuvées et choses sérieuses, lequel livre, de vostre commandement nagueres fut translaté « par moy, et lequel livre , comme je croy, avez benignement receu et coloqué entre vos «autres nobles et précieux volumes. Vous nouvellement avez délibérément fichié vostre ho-
«neste plaisir a lire ou escouter le dessus dit livre des Cent Novelles et si avez eu
«agréable le long et grief labour de la translacion qui surmonte les forces de mon engin
«et industrie
« Et pour ce que je suis François par naissance et conversation, je ne scay pleinement
«langaige florentin qui est le plus précis et plus esleus qui soit en Ytalie, je ai convenu «avec ung frère de l'ordre des Cordeliers nommé maistre Antoine de Aresche, homme «très bien sachant vulgar florentin et langaige latin. Cestui frère Antoine, bien instruit «en deux langaiges, maternel et latin, pour condigne et juste salaire, translata premiere- «ment ledict livre des Cent Novelles de florentin en langaige latin, et je Laurens, assis- «tant avec lui, ay secondement converty en francois le langaige latin receu dudict frère «Antoine, ou au moins mal que j'ay peu ou en gardant la vérité des paroles et sentences, «mesmement selon les deux langaiges; fors que j'ay estendu le trop bref en plus long et le
«obscur en plus cler langaige, afin de legierement entendre les matières du livre
« Et pour ce que la dépense de cestui livre ainsi deux fois translaté estoit griesve et importable a moy, je, en la confiance de vostre libéralité qui vaut et peut et sceit rendre con- « digne et juste loyer aux ouvriers selon leurs bons mérites, je, qui depuis long tems suis « demourant avec noble homme Bureau de Dampmartin , escuier, conseiller du Roy et citoien «de Paris, requis et demanday audit Bureau secours et provision pour ceste chose faire.
(,) Cette date résulte de la déclaration même de Laurent de Premier-Fait , telle qu'on la trouve dans l'explicit de sa traduction du Décaméron : «Les-
« quelles deux translacions, par trois ans faictes, l'urrrent accomplies le xvc jour de juing lan m.cccc. et ifXiin.» (Bibliothèque imper. Ms. n° 6798 , f° 989.)
àlâ DOCUMENTS ET ÉCRITS ORIGINAUX.
«El il, de joieux visaige, administra au dit frère et a moy toutes nécessités tant en vivres «que en quelconques autres choses convenables pour despense et salaire de nous deux, «qui, comme dit est, translatasmes ledict livre de florentin en latin et de latin en francois, «a Paris, en l'ostel dudict Bureau de Dampmartin. Mais, afin que par ingratitude ou «autrement je ne taise mon large bienfaiteur, je confesse vraiement que, ainsi comme le «dessus nomme livre est translaté et escript en latin et francois, selon vostre acceptation «qui assez vault exprés commandement a moy faict par vostre vive voix, aussi toute la re- «tribution du labour et de la despence dudict livre depuis a esté libéralement par vous «faicte et administrée en tant que vous estes le vray et seul médiateur par qui ledict livre «est ainsi compilé et escript en deux langaiges. Et pour ce que cestui livre ou temps futur « vendra par adventure entre les mains et aux oreilles de pluseurs hommes qui ont divers «sentements, et qui, espoir, seront plus enclins a reprendre ou dampner moy et mon «œuvre, qu'ils ne seront a pardonner ou a excuser mes vices, je mets en vostre giron ceste «présente œuvre. Je transporte en vous la desfense d'icelle, et a vous je humblement sup- «plie que, pour toutes mes justes escusations, vous veuilliez alléguer moy estre subject au
«vice de ignorance, laquele je encouruzpar le pechié commis de noz premiers parents
«A vous donc excellent, noble, puissant duc et prince, souvent dessus nommé, je attribue «et dédie cette présente mienne œuvre de long et grand labour »
«Cette dédicace est habilement faite et m'a semblé curieuse, ajoute M. Paulin Paris. Laurent n'avait pas reçu du duc de Bcrry l'invitation de faire cet ouvrage; mais sans doute on lui avait dit que ce prince, généreux toujours en paroles et fréquemment en réalité, souhaitait la traduction du chef-d'œuvre de Boccace; il avait donc demandé à son patron, messire Bureau de Dampmartin , les moyens de se livrer à un travail qui semblait devoir être avantageux à son avenir. Laurent ne dissimule pas son ignorance du florentin , mais il savait très-bien le latin; il s'associa donc un cordelier nommé Antoine d'Aresche, ou plutôt d'Arezzo, qui dut sans doute partager les profits supposés de la spéculation littéraire. Dans la seconde vignette de ce manuscrit (n° 6798), on voit les deux traducteurs appuyés sur les deux revers parallèles du même pupitre. Antoine écrit dans un livre placé au-dessous d'un autre livre; Laurent semble seulement avoir devant les yeux le registre qu'il remplit. Ainsi la double traduction aura-t-elle été faite, chaque phrase française rédigée un instant après la phrase latine correspondante »
La miniature dont nous donnons ici le fac-similé représente avec une grande naïveté les deux phases de cette entreprise, que M. Paulin Paris qualifie un peu sévèrement peut-être de «spéculation littéraire.» Dans le compartiment de droite, les deux traducteurs sont aux prises avec l'original, et dans celui de gauche, le livre parachevé est offert au duc de Berry par Laurent de Premier-Fait, qui paraît en avoir eu, sinon tout le profit, du moins le principal honneur.
Ginguené a fait remarquer que cette traduction à deux degrés était en soi-même un fait remarquable, et qu'en outre elle ouvrait la voie aux translations d'ouvrages modernes. Jusque-là, en effet, c'était surtout aux classiques latins et grecs, ainsi qu'à l'Ecriture sainte et aux Pères de l'Eglise que les traducteurs s'étaient adressés. Laurent de Premier-Fait lui-
(1) tes manuscrits francois de la Bibliothèque du Moi, par M. Paulin Paris, t. I", p. 2 36-346.
même consacra la plus grande partie de ses soins à ce genre de travail. Il traduisit d'abord les deux traités de Cicéron De amicitia et De senectute, et il les dédia «a très excellent, glorieux et noble prince Loys, oncle de roy de France, duc de Bourbon, conte de Clermont «et de Forest, seigneur de Beaujeu, grant chambrier et per de France.» Il nous apprend, dans sa dédicace, que le duc avait, entre autres ouvrages, «eboisy et eslu le livre de Vieillesse, lequel dicta et escrivi le noble philozophe et prince de l'éloquence, Tulle, consul « rommain , dedans la poitrine duquel pbilozophie naturelle et morale eslut son domicile (l>. » Peu de temps auparavant, Laurent de Premier-Fait avait traduit pour le duc de Berry le livre de Boccace intitulé De casu nobilium virorum et feminarum. On sait que ce singulier ouvrage est divisé en neuf livres, et qu'il contient une multitude d'histoires tragiques, dont la première est celle d'Adam et Eve, el la dernière celle de Philippa, dame carthaginoise. Non content de translater, Laurent de Premier-Fait amplifia et embellit l'original, et c'est probablement cette part d'auteur qui lui a valu de son temps le renom d'écrivain original et de «poète de grant autorité. » Il ne nous est rien resté des écrits qui lui ont mérité cette dernière qualification : c'étaient apparemment des œuvres légères, qui n'ont point eu les honneurs de la transcription et de l'enluminure, et qui, pour ce motif, ont péri avec tant d'autres poésies fugitives de la même époque.
La vie littéraire de Laurent de Premier-Fait paraît avoir embrassé une période d'environ quarante années ( i38o-i/j2o), pendant laquelle il dut séjourner constamment à Paris, pour se maintenir dans les bonnes grâces des grands seigneurs et obtenir d'eux des commandes. Ce familier des princes et des riches bourgeois vécut dans une studieuse retraite, et ne prit nulle part aux événements de cette époque agitée; son nom ne se trouve point dans les écrits contemporains. Comme traducteur, il a eu sa part d'influence dans ce travail de longue préparation qui devait aboutir à la Renaissance. N'eût-il fait qu'obéir à l'impulsion donnée par Charles V, et conduire les lettres saines et sauves jusqu'au delà du règne de Charles VI, il aurait encore bien mérité de la langue et de la littérature françaises.
Ce genre de mérite appartient plus complètement encore à Christine de Pisan, « qui dictoit, Christine de vh-.w. dit Guillebert de Metz, toutes manières de doctrine et divers traitiés en latin et en francoys. » Depuis les travaux des Naudé, des Boivin, des Gauthier, des Poujoulat et des Thomassy, la vie de cette femme célèbre est trop connue et sa valeur littéraire a été trop souvent appréciée pour qu'il soit nécessaire de revenir, dans un appendice, sur un sujet épuisé. On sait maintenant, grâce aux travaux d'une judicieuse critique, que cette Italienne, naturalisée Française et bourgeoise de Paris, a enrichi notre idiome par l'introduction de tournures et d'expressions nouvelles empruntées à la langue de Cicéron et de Dante ; qu'elle a contribué, par ses innombrables poèmes, rondeaux, virelais et ballades, à fixer le rhythme et les lois de notre poésie; qu'elle a ébauché, dans plusieurs de ses épîtres, un genre sérieux que nos moralistes ont plus tard développé avec succès; enfin qu'elle a entrevu, dans sa biographie un peu louangeuse de Charles V, le véritable caractère de la composition historique. Christine de Pisan appartiendrait donc presque exclusivement à l'histoire litté-
m Les manuscrits français de la Bibliothèque du Roi, par M. Paulin Paris, t. I", p. aa6.
raire de notre pays, s'il n'y avait dans son existence si pleine de « mutations de fortune» un côté parisien qu'on n'a peut-être pas suffisamment fait ressortir.
Et d'abord la fille de Thomas de Pisan n'a jamais voulu quitter sa ville adoptive; dans les moments les plus difficiles, après la mort de Charles V, son protecteur, après la perte de son père, de son mari, accablée de chagrins domestiques, blessée dans ses affections et dans ses souvenirs, elle a constamment résisté aux avances du roi d'Angleterre, aux sollicitations du duc Galeas Visconti, et s'est obstinée à vouloir vivre de sa plume, là où tant d'autres en ont vécu après elle. La seule absence qu'elle ait faite est ce voyage à Poissy et cette retraite à laquelle elle se condamna en i/ti8, après la fuite du Dauphin, pour ne pas être témoin des malheurs de la capitale. Encore ne s'éloigna-t-elle que de (juelques lieues; et du couvent, où elle vivait près de sa fille qui avait pris le voile, elle suivait avec une douloureuse anxiété la marche des événements. Tout ce que nous savons d'elle, tout ce qu'elle nous révèle dans ses ouvrages, prouve qu'elle aimait Paris, où la vie lui était pourtant si rude. Il est peu de ses livres où elle ne nomme sa chère cité : dans les Fais et bonnes meurs de Charles V, elle s'étend avec complaisance sur les nombreux travaux de défense et d'embellissement que le sage monarque y avait fait exécuter (1) : en plusieurs passages de la Cité des Dames, des Trois Vertus, du Livre de mutation de fortune, elle décrit les constructions, les ameublements, les mœurs et les coutumes de Paris, flétrit les vices et exalte les vertus des Parisiens (2) ; dans son ouvrage intitulé le Corps de politie, elle retrace en quelque sorte le tableau de la société d'alors et consacre le tiers de l'ouvrage à moraliser les bourgeois, les marchands et les gens du peuple; enfin, dans son Livre de la vision, elle se représente Paris comme la capitale d'un empire idéal, le qualifie de seconde Athènes et s'en déclare la réformatrice. Il n'est pas jusqu'aux écrits
(1) Ces curieux détails se trouvent dans le chapitre xi intitulé : rr Gy dit comment le roy Charles rrestoit droit artiste et apris es sciences, et des beaux n- maçonnages qu'il fist faire.')
2) Elle reproche notamment aux Parisiens leur grossièreté envers les femmes, tant en paroles qu'en actes : elle se demande ce qu'il faut penser de
Ceulx qui tant client villenie A femmes , comme pourroit dire Le plus ort villain de l'empire?
Que dis-je, dient? Mes leur font
Tesmoing d'un que je congnois, Mes il baty, n'a pas trois mois, Une femme dessus le pont
De Paris
A son saoul la baty d'une aulne Devant ebascun et de la paulme, Pourcc que ele ne vouloit Fere pour hiy ce que ne doit Fere a quelconque preude femme.
Ceci est probablement le fait de quelque bourgeois mal appris ou de quelque courtaud de boutique, quoique Christine dise que le brutal restoit
rrhome de renom.» Heureusement, ajoute Christine, tme sont tous telz;» et, pour opposer à ce Parisien discourtois im chevalier français , comme il s'en rencontrait encore à Paris de son temps , elle fait l'éloge d'un personnage
Qui revenche le fait des femmes
En fait , en dit et en diffames ,
Ne il soufferroit pour riens
Que l'en dist villenie en riens
A femme aulcune grande ou mendre.
Christine dit à tout le monde son fait, et les grands seigneurs parisiens ont également leur part dans les réprimandes de la gente moraliste. Elle blâme surtout les habitudes de luxe et d'indolence de ces sybarites du xv* siècle qui
Ne se leveroient Devers le matin , s'ils n'avoient En y ver le feu bien a point.
Et que on chauffast leur pourpoint Et de variés grant tas autour Pour les servir.
LES LETTRES, LES ARTISTES ET LES ARTISANS A PARIS. Ml
de circonstance, comme la Lettre a la Royne Ysabel et le Dit de Poissy, qui n'offrent quelque intérêt au point de vue parisien : ici elle décrit avec les plus grands détails la fameuse abbaye reconstruite par Philippe le Bel ; là elle ménage une réconciliation entre les ducs d'Orléans et de Bourgogne, et cherche ainsi à ramener la paix dans les rues de la capitale
Mais l'ouvrage dans lequel Christine de Pisan a le mieux peint l'état de Paris sous le règne calamiteux de Charles VI, et apprécié avec le plus de liberté les doctrines ainsi que les actes politiques de son temps, c'est le Livre de la Paix, sorte de rameau d'olivier que la courageuse femme tendit infructueusement à tous les partis. Elle y décrit au vif les clubs du temps; elle fronde les prétentions parlementaires des boutiquiers et artisans de Paris, et se prononce en définitive pour le gouvernement de la bourgeoisie notable et «d'ancienne «lignée.» Nous détachons du manuscrit une page extrêmement curieuse, qu'on dirait, sans l'archaïsme du langage, empruntée aux mémoires d'une émigrée de Coblentz. Voici le titre du chapitre : Cy dit comment il n'appartient que les menuz populaires soient mis es ojfices et estaz de la cité.
Christine développe sa thèse en ces termes :
«Quel maie adventure aroit enseigné a ung homme de mestier qui toute sa vie n'ara «exercé autre chose, ne mais son labour ou de bras ou de mains, sans se mouvoir de son «astellier pour gaingner sa vie, n'avoir frequanté gens légistes ou coustumiers en choses «de droit et de justice, n'ara veu honneur, ne sara que est sens, n'a aprins a parler ordon- «neement par raisons belles et evidens, ne les autres savoirs et choses qui affierent a gens «propres a establir es gouvernemens! Et ung tel fol qui a paine sara sa pater nostre nesoy «mesmes gouverner, fors par ses tavernes, voudra gouverner autruy! Dieu, du gouverne- «ment duquel pour ce que le sens est petit communément de telz, et que naturellement les «folz sont orgueilleux, quelz que chetifz qu'ilz soient, n'est plus de meschief que leur gou- «vernement; car que cuides tu que ce soit d'un malostru qui tout a coup cuide devenir «maistre? Il n'est subjection si perverce; mais que il se harice bien ou visaige a tout ung «pic en sa main, jurant laidement en menaçant chacun, trop bien cuide faire la besongne. «Mais que est ce a voir es consaulx de leurs assemblées? C'est tout pour rire; mais qu'il n'y «eust péril leur ouir dire leur raison, ou le plus fol parle premier, a tout son tabler de- «vant soy. Ce semble ung droit jeu de personnage fait par mocquerie. Et sur ce se «fondent ilz en leurs contenances et parlers, pour ce que ilz les ont ouy en ses farces que «ont fait, cuident que on doye par tel manière prononcier et asseoir son langaige, ung pié «avant et autre arrière, tenant les mains au costé. Il n'est plus de galle ! La n'a mestier droit; «volunté y euvre assez, et de fol juge briesve sentence; y sont les conclusions faictes sans «avis, dont très mauvais effaiz s'ensuivent. 0 més quel orreur est ce a voir, au partir de la «selle, diabolique assemblée de innombrable menu gent, suivant l'un l'autre comme brebis,
(,) On a cité les paroles touchantes par lesquelles Christine adjure la reine d'avoir pitié' de Paris et de la France : w Hélas ! doneques qui seroit si dure mère rrqui peust souffrir, si elle n'avoit le cuer de pierre, -veoir ses enfants entre occire et espandre le sang
ffl'un a l'autre, et leurs poures memhres destruire rret disperser, et puis qu'il venisl par de costé esr-tranges ennemis qui du tout les persécutassent et rr saisissent leurs héritages. (Lettre a la Royne Isabel. Bibl. imp. manuscrits, n° 7073, a, folio 53.)
«prests et appareillez de touz maulx faire. Més que l'un encomtnence; car oncques fureur «ne cruaulté de sangler ne si acompara, sans savoir qu'ilz se demandent; et quant ilz s'en- «charnent sur quel que soit ou sur aucusnes gens, la n'a resve, tenue, ne honneur gardée «a prince ne princesse, a seigneur ne a maistre, ne a voisin ne voisine. Noblesse y est en «grant vileté; bien y est menaciée; tout sera mis a mort, plus n'en soutireront. Adonc sont «si aises, quant ilz tuent ou massacrent gens, rompent coffres, robent tout, effoncent vin «a ces riches gens; ha comment c'est bien besongné! dont vraiement a tout dire en brief «tant y font de maulx que bien savoit l'aucteur qu'il se disoit quant il disoit que ung petit «ruissel desrivé fait plus de grief que une grant rivière ^ ; ce n'est pas bourde! »
Dans le chapitre suivant, qui a pour titre Cy parle du péril que c'est de donner a menu peuple plus auctorilé qu'il ne leur affiert, Christine insiste encore sur les inconvénients et les dangers sociaux que présente l'immixtion de la populace dans le gouvernement des villes : «Ceulx qui sont poures es citez, dit-elle, ont tousjours envie sur les riches; et pour ce « eslieventilz voulentiers et exaulcent les mauvais; si vouldroient nouveles seigneuries et mu- «tacions. Et comme jamais ne leur souffise quelz que bons gouverneurs qu'ilz aient, voul- «droient tousjours que estât de cité se rechangeast; et que ceste sentence soit vraye, le nous « aprent l'expérience des choses de nouvel passées. Car pour ce que telz gens sont poures et « indigens, et ne pevent avoir riens, se de jour en jour a leur labour ne le gaingnent, voul- «droient tousjours guerre civille, affin de courir sus aux riches, pour ce que ilz se voient «en plus grant quantité que eulx; et n'est autre chose leur donner auctorité et les enbeson- «gner de fait de guerre, ne mais donner licence aux larrons et murdriers qui, paour des «fourches, se seullent tapir es bois, que ilz facent hardiement leurs murdres et larrecins. »
Après avoir dénié ainsi toute capacité politique aux «menuz populaires,» et déclaré que, dans l'état d'ignorance passionnée où elle les voit, il convient «qu'ilz n'aient auctorité de « quelconque office ne prérogative de gouvernement de cité ou ville , » Christine conclut en disant que « ces choses sont pertinens aux bourgeoys notables et d'anciennes lignées de «degré en degré selon la faculté tant desdits offices comme des personnes ®. »
Guillebertde Metz, libraire du duc de Bourgogne, et homme des plus prudents, ne nous a pas laissé soupçonner la couleur politique de Christine de Pisan; il lui fallait ménager à la fois son puissant protecteur et l'une de ses meilleures clientes. L'inépuisable fécondité de Christine alimentait, en effet, l'industrie des scribes parisiens, et le libraire de Jean sans Peur mit lui-même sa plume au service de cette dixième muse. Le manuscrit de la Bibliothèque royale de Bruxelles, où se trouve la Description de Paris, et qui est écrit tout entier de la main de Guillebert de Metz, contient l'épître ou roman cYOthéa^, le Livre
[l) Christine fait allusion à la citation latine suivante qu'elle a mise en tête du chapitre auquel nous empruntons ce passage :
Ne quos buiniles natura jacere
Precipit, exalta; nain qui pluvialibus undis Intumuït torrens aclrior [sic) fluit amne perhenni.
(Gàlterus in Alcxandride. )
{î) Le livre de la paix, liv. III, ch. xi (Bibl. imp. manuscrits, fonds français, n° 1 1 8q , fol. 81, v°).
(1) La bibliothèque impériale ( manuscrits anciens, fonds français, n° 7089) possède un exemplaire de cet ouvrage , enrichi d'une splendide miniature représentant Christine offrant son livre au duc Louis d'Orléans. Un édifice parisien semble former la perspective. Le temps nous a manqué pour reproduire cette belle page en or et en couleurs. Nous la donnons en noir avec toute la fidélité que comporte la gravure héliographique.
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