LES MÉDECINS, LES CHIRURGIENS, LES ASTROLOGUES
( THOMAS DE PISAN, THOMAS DE SAINT-PIERRE, GILLES SOUS-LE-FOUR , HENRI DE FONTAINES, ETC.)
En groupant sous une même rubrique les médecins, les chirurgiens et les astrologues, nous entrons dans la pensée de Guillebert de Metz , qui paraît avoir rapproché leurs noms à dessein, et nous indiquons, dès le début, le lien étroit qui, au moyen âge, unissait l'art de guérir à la pratique des sciences occultes. La mauvaise physique de Pline avait fait école ; les hypothèses d'Aristote étaient prises au sérieux, et les rêveries des docteurs arabes, compliquées des arguties de la scolastique, se joignaient aux ténébreux calculs des tireurs d'horoscopes pour égarer complètement la médecine du bon sens. Deux livres étaient cons-
(1) Consulter le manuscrit (Bibliothèque impériale, supplément français, n° 626) et \es Mémoires
de l'Académie des inscriptions et belles-lettres , t. VII, p. 287 et suiv.
tamment ouverts: la nature, le corps de l'homme; et l'on s'obstinait à n'y point lire. Au lieu d'étudier les simples, d'interroger l'organisme humain, d'expérimenter in anima vili, et de recueillir patiemment les observations faites au lit des malades pour en former, avec le temps, un corps de doctrine, on s'opiniâtrait à commenter Hippocrate et Galien, à discuter sur Celse et Avicenne, à chercher le sens d'un passage obscur plutôt qu'à approfondir le mystère de la vie et à découvrir les secrets du mal. On glosait sur des textes, alors qu'il aurait fallu voir de ses yeux et palper de ses mains. Le seul livre qu'on n'aurait pas dû consulter était précisément celui dans lequel on croyait tout lire : la conjonction de Mars et de Vénus sous un certain signe, l'éloignement, le rapprochement de Jupiter ou de Mercure, valaient, pour un cas de maladie, le texte le plus clair et l'argument le plus subtil. Les observations les plus justes et les plus rigoureuses déductions ne tenaient pas devant la découverte vraie ou prétendue d'un des arcanes du grand œuvre.
Il serait injuste, cependant, de ne point reconnaître les quelques progrès faits par l'art Les médecins de Pans de guérir dans le cours du xive siècle. Sans parler de l'école de Montpellier, et pour nous x„« et ^siècles, en tenir au Studium Parisiense, nous constatons qu'en i3oi l'Université fait un statut contre les médecins ignorants et encourage de tout son pouvoir l'étude des sciences médicales. Vingt-deux ans après, cette mesure avait déjà porté ses fruits, puisque Jean de Jandun, en voyant passer dans les rues de Paris les praticiens de son temps, revêtus de riches habits et coiffés du bonnet doctoral, s'écrie: «Oh! qu'il faut aimer ces bons médecins qui se conforment philosophiquement à la pratique de leur profession, aux règles «d'une savante physique et d'une longue expérience » II est impossible, ainsi que nous l'avons fait remarquer en commentant ce texte, de mieux apprécier le rôle de la médecine et les procédés qu'elle doit mettre en usage. S'il faut en croire Jean de Jandun, un peu louangeur de son naturel, le bon sens tendait alors à se débarrasser des entraves d'une fausse science et à substituer la pratique à une vaine théorie ; aussi l'estime des étrangers était-elle la récompense des efforts tentés et des progrès accomplis clans cette voie. Vers t3/io, le médecin italien Gentilis de Foligno conseille à Ubertino de Carrare, seigneur de Padoue, d'envoyer à Paris douze étudiants : hommage impartial rendu aux fortes études qu'on y faisait à cette époque. Quelques années après, un praticien de Montpellier, qui avait composé un traité sur l'épidémie, ne trouve rien de mieux à faire que de le dédier à la florissante école de Paris et à l'Université tout entière : Florenti studio medico Parisiensi ac toti Universitati. Enfin, l'année même où Guillebert de Metz termine son livre, le chirurgien Lanfranc ou Alenfranc, de Milan, dans son ouvrage de «cirurgie, escript a Montpellier au mois d'avril l'an m.cccc et xxxmi,» remercie la Providence de l'avoir transporté «a Paris, terre de paix et d'estude. 0 Paris, ajoute-t-il, pour le siège de la majesté royale, «pour l'excellence de toy, pour l'abondance de biens, pour l'intelligence des filozofes, pour «la seurmontance des théologiens, tu peux estre dicte Paradis ; Paris, royale cité sans per; «Paris, nescachant point de part, car tu octroyés également au vray roy; Paris, c'est a dire «juste, car tu sces treuver le juste en toute science, car en toy chascun use de son droict; «Paris, engendrant les clers, car toujours conceps les negligens en ton ventre au darrenier
(1> Traité des louanges de Paris, ci-dessus, p. lia et 43.
ààO DOCUMENTS ET ÉCRITS ORIGINAUX.
«sage. De mal a moy qui tant de temps a y perdu sans veoir ton honorable et très saincte «estude. v — «Certes, dit M. Paulin Paris, qui nous a fait connaître ce curieux passage, « voilà , dans la bouche d'un étranger, le plus magnifique éloge de la ville de Paris et de son enseignement médical, suavissimum et honorabihssimum studium^K » Non content de|ce témoignage, Lanfranc nous apprend, à la fin de son cinquième traité, qu'il a été parfaitement accueilli par la Faculté de Paris, que les docteurs régents, le doyen Jean de Passavant et des bacheliers recommandables l'ont prié non-seulement de faire des lectures sur ses procédés opératoires, mais encore de composer un livre en forme sur les règles de l'art et toutes ses appartenances , cum suis adjacentiis. Très-honoré d'une pareille demande , le chirurgien milanais s'est empressé de prendre la plume (2).
Des encouragements d'une autre nature arrivent en même temps à la Faculté de Paris : les bourses des collèges, réservées jusque-là aux artiens, aux théologiens et aux canonistes, commencent à être données aux étudiants en médecine, et la royauté, qui s'était bornée jusqu'alors à avoir un «fizicien» au palais, témoigne, par de nombreuses ordonnances relatives à l'étude et à l'exercice de l'art médical , qu'elle veut enfin arracher cette science à une routine séculaire (3). Mais les obligations de la médecine parisienne s'accroissent en même temps que les honneurs dont on l'entoure et les règlements qu'on lui impose. La guerre de cent ans, la peste noire et les épidémies qui se succèdent pendant plus d'un siècle multiplient les malades et les cas à observer; la démence de Charles VI ouvre un vaste champ à l'expérimentation, et les médecins de la capitale ont désormais à se mesurer avec les docteurs italiens, flamands et anglais, qui font partie des maisons d'Orléans, de Bourgogne et de Bedford.
Thomas de pisan , C'est à ce moment qu'apparaît une légion de magistri in physica®, parmi lesquels se détachent deux personnages connus de notre auteur, Thomas de Pisan et Thomas de Saint-
(l) Bien que Lanfranc ait lui-même traduit le passage que nous venons de reproduire, il faut le lire dans le texte latin pour juger de l'enthousiasme du chirurgien milanais et pour y voir tous les traits raffinés qu'il y a mis : rr Pater omnipotens ... me . . . (f Parisius, in terra pacis et studii . . . transplantavit. rrO Parisius, propter regiœ majestatis sedem, prop- 'fter curialis speciei excellentiam , propter honoris rrhahundantiam, propter philosophorum intelli- ■i-gentiam, merito paradisus mmcupari potes. Orerrgalis civitas, Parisius sine pari! 0 Parisius partis rrinscius, nam laves unanimiter vero régi I 0 Pari- •rsius, paris scius, nam scis justum in scientiis om- -nibus reperire, et in te quisquis fruitur juste jure 'i-suo. 0 Parisius, scientes pariens, nam quotidie négligentes tuo concipis in utero, demumque paris rreosdem sapientes. Vœ mihi quod tantum tempus •rperdidi, tuum suavissimum et honorabihssimum rstudium non videndo.» (Bibl. imp. mss. latins, n° 7129.) Nous avons souligné quelques jeux de
mots sur le nom de Paris : on peut les rapprocher de ceux de Jean de Jandun et du Dit qui fait l'objet de notre dernier appendice.
(2) Biblioth. imp. manuscrits latins , n° 7 1 2 9 , cité par M. Paulin Paris (Les manuscrits français de la bibliothèque du Roi , t. V, p. 2^3).
(3) Voir, entre autres, les ordonnances de i352 , 1 353 et 1390, dans Du Boullay, t. IV.
(4) V. Le Clerc cite notamment Jean Hennequin . Henri de Hermondaville , Robert Fabri, Ermengard, Ernouf Quiqempoist, Geoffroi de Courvot. Guillaume Aymardi, Gilbert Hamelin, Gilles de Semiville , Gervais Chrestien , Evrart de Conty , Jean de Guistey, Jean Boutin, Jean de Tournemire, Jacques Du Bourg, Jean Jacobi, Jean de Nesle, Begnault Fréron, Jean Tabari, Guilbert de Celsoi, Jean Pitard, Guillaume Bacine, Arnaud de Villeneuve, Pierre de Saint -Flour, Bichard de Paris, Vital Du Four, Jean de Bassoles, Pierre Fremont, etc. (Histoire littéraire de la France, t. XXIV, p. &70.)
LES LETTRES, LES ARTISTES ET LES ARTISANS A PARIS. Ml
Pierre. Guillebert de Metz ne cite que le second , mais il avait certainement entendu parler du père de Christine; l'un et l'autre représentent d'ailleurs et personnifient, à certains égards, ce qu'on pouvait appeler, vers la fin du xive siècle , la médecine de l'avenir. Thomas de Pisan , que sa fille nous dit avoir été adoctorifié, a Bolongne la Grasse, en la science de médecine,» est marié, uxoratus; il n'appartient point à l'Eglise, comme presque tout le corps médical de Paris, et constitue, en face de la médecine cléricale, un exemple vivant du doctorat laïque. C'est dans ce sens qu'il est le précurseur d'un nouvel ordre de choses, tandis que, d'autre part, il tient au passé par les chaînes de l'astrologie. Thomas de Saint- Pierre, au contraire, est un homme d'église ; prêtre et chanoine, il semble unir la médecine à la théologie; mais il se rattache à l'école observatrice de Guy de Chauliac, et annonce une rupture décisive avec les vieux errements.
Quoique l'existence de Thomas de Saint-Pierre ait été fort longue, sa biographie est des plus courtes, comme celle de tous les grands praticiens de cette époque: elle se borne à quelques faits dont la plupart nous ont été signalés par M. le docteur Chéreau, l'un de nos collaborateurs On sait qu'il était chancelier de l'église de Bayeux et physicien du roi Charles VI, ainsi que de «sa très amée suer Katherine.» Ces titres lui sont donnés dans deux lettres patentes datées, l'une du 22 mai i384, l'autre du 7 février 1887. Selon le premier de ces documents, le Roi, ayant été informé que les maisons de « Henri Pharamus, "prebstre chapelain de maistre Thomas de Saint Pierre,» avaient été rasées par le fait de la guerre, et voulant réparer les dommages causés au pauvre chapelain, lui fait don d'une maison «assise en la ville de Bayeux, devant Nostre Dame,» laquelle avait appartenu à un sieur Etienne Chappelain, mort sans héritiers, et pouvait bien fournir quatre livres de rente Dans la seconde pièce, il s'agit du testament de Guillaume de Saint-Germain, licencié ès lois, procureur général du Roi, et de Désirée Culdoë, sa femme. Les testateurs, désirant laisser tous leurs biens pour de pieuses fondations, confièrent l'exécution de leurs dernières volontés à «honourable homme et discret maistre Thomas de Saint Pierre, «chancelier de l'église de Bayeux et fisicien du Roi.» Sur la demande de son médecin, Charles VI amortit les rentes provenant dudit testament (3'.
Thomas de Saint-Pierre est fréquemment mentionné dans ta premier volume de la série des registres qui appartiennent à la bibliothèque de la Faculté de médecine de Paris. Docteur régent, c'est-à-dire professeur à la Faculté, il figure en cette qualité dès 1872. En 189/1, il fut nommé chanoine de Paris et prévôt de la prébende d'Andresy, en conservant toutefois son titre de chancelier de l'église de Bayeux. L'année suivante, on le voit assister à une assemblée tenue aux Mathurins pour donner la licence à un certain nombre de bacheliers. L'un d'eux, Joannes de Pisis, était uxoratus, et la Faculté hésitait à l'admettre. Cependant on fit réflexion qu'il avait gardé le célibat pendant le cours des études préparatoires au baccalauréat, qu'il ne s'était marié que depuis peu, et qu'ainsi il était excusable. Le candidat obtint ses licences, et il est permis de croire que Thomas de Saint-Pierre,
(1) M. le docteur Chéreau , cjui a entrepris d'écrire pour Xllistoire générale de Paris les annales de la médecine et de la chirurgie parisiennes , ou , pour parler plus exactement , la monographie de la Faculté de médecine, a donné des renseignements sur Tho-
mas de Saint-Pierre dans l'Union médicale (1862).
(2) Archives de l'Empire, JJ, 128, charte 112, fol. 66 v°.
(3) Archives de l'Empire, JJ, 1 38 , charte 28, fol. 33 v°.
IIIST. I.
hkl DOCUMENTS ET ÉCRITS ORIGINAUX.
régent éclairé, ne lui fut pas hostile En 1 Uoi, notre chanoine-docteur avait atteint un âge si avancé qu'on le revêtit de la dignité à'antiquissimus ou doyen d'âge ; il était le vétéran de l'école. Cependant, malgré le poids des ans, il faisait acte de présence à toutes les assemblées : Du Boullay le constate et les registres de la Faculté en fournissent la preuve écrite. C'est ainsi qu'on le voit assister, en 1 4 09 , à une réunion où il s'agissait de trancher le différend qui s'était élevé entre les régents, c'est-à-dire les professeurs de l'Ecole, et les non-régents ou médecins libres. On déniait à ceux-ci le droit de suffrage dans les grandes affaires de l'Université, et l'on ne voulait pas surtout que les deux mots cwteris paribus (toutes choses égales d'ailleurs) fussent pour eux une sorte de compensation. Du Boullay, qui nous fait connaître la présence de Thomas de Saint-Pierre à cette assemblée, ne nous dit point dans quel sens il se prononça <2).
Ce vénérable régent mourut le 3o octobre 1620; il était sans doute plus que nonagénaire, puisqu'il portait depuis dix-neuf ans le titre à'antiquissimus. Le registre de la Faculté ajoute à cette qualification, déjà très-significative, les deux mots val de sencx®. Voici dans quels termes le doyen du chapitre de Notre-Dame mentionne la mort de son savant confrère : «Die jovis, xxxa octobris m.iiiicxx. Postea venit ad notitiam quod magister Thomas «de Sancto Petro decessit in curia » Qu'il faille entendre par ce mot curia l'Ecole de médecine ou la cour des chanoines, c'est-à-dire le cloître, Thomas de Saint-Pierre n'en serait pas moins mort dans l'exercice de l'une ou de l'autre de ses fonctions. Homme d'église et homme d'enseignement, il paraît n'avoir connu d'autre chemin que celui de Notre-Dame et celui de la Faculté.
11 semble que l'existence de Gilles Sous-le-Four ait été moins paisible. La chirurgie, en effet, loin d'être, comme la médecine, en pleine possession de ses droits et privilèges, avait à lutter, d'une part, contre le préjugé du sang (Ecclesia abliorret a sanguine) et le respect excessif qu'inspirait la dépouille mortelle de l'homme ; de l'autre, contre les tendances envahissantes des barbiers, dont l'immixtion dans le domaine chirurgical abaissait la profession de l'opérateur. Gilles Sous-le-Four s'identifia avec le corps dont il faisait partie, et réclama avec persévérance contre les préventions dont la perpétuité condamnait la chirurgie à une longue enfance. Il fallait d'abord la séculariser complètement, afin de faire tomber ce préjugé du sang inhérent aux hommes d'église, ce qui n'était pas le point le plus malaisé, car la majorité des chirurgiens était laïque (5). La permission de travailler sur le cadavre était une bien autre difficulté : ici on se heurtait à un sentiment des plus honorables, et le respect qu'on avait pour les morts faisait périr les vivants. En 1/193, c'est-à-dire près de cent ans plus tard, on faisait encore, à titre de réparation, célébrer une messe pour le repos de l'âme d'un homme dont on avait osé ouvrir le cadavre dans les
(1) Voyez Du Boullay, Histor. Univ. Paris. t. IV. p. 894.
J) Du Boullay, Histor. Univ. Paris, t. V, p. 19/1. !) Registre ms. de la Faculté de médecine de Paris, t. I, p. a36.
(4) Archives de l'Empire, LL, 211, fol. 222. 5) La liste générale des prévôts des chirurgiens
qui souscrivaient annuellement les statuts du corps ne comprend que trois ecclésiastiques : Robert Morillon et Gilles Des Moulins, chanoines de Paris. Jean Le Conte ou Le Cointe, chanoine d'Avraaches et de Saint-Marcel. (Voyez Recherches sur l'origine de la chirurgie, Paris, 17 l\U, in -8°, Preuves, p. 388.)
écoles de la rue de La Bûclierie. Les progrès, sous ce rapport, furent si lents, qu'au xvie et même au xvii° siècle les occasions de disséquer n'étaient ni moins rares ni moins recherchées Gilles Sous-le-Four ne put, sous ce rapport, que hâter, non-seulement de ses vœux , mais de ses paroles et de ses écrits, l'heure où la chirurgie serait complètement émancipée. Nous ne pouvons affirmer; mais nous inclinons à croire qu'il fut pour quelque chose dans la célèbre ordonnance de Charles VI relative aux travaux de dissection (2). « Le jour où le r. Roi, dit V. Le Clerc, donna ou confirma la permission de délivrer annuellement un ca-
- davre de supplicié à la Faculté de médecine, et reconnut ainsi que les études anatomiques
• valent mieux pour un médecin que les arguments subtils ou les secrets surnaturels, ce -jour-là il avait recouvré la raison '3'. »
Nous sommes plus certains de la part que Gilles Sous-le-Four prit à la réhabilitation de l'art chirurgical, d'abord près de la Faculté de médecine, puis devant l'opinion publique. Voici dans quels termes l'auteur des Recherches sur l'origine de la chirurgie parle de la démarche faite par la communauté des chirurgiens pour arriver au résultat qu'elle désirait si vivement.
t Malgré la jalousie des médecins, les Facultés adoptèrent enfin les chirurgiens. Dès 1390, elles s'éloient assemblées pour examiner les représentations du collège de Saint-
- Louis. Gilles de Soulphour, maître ès arts et en chirurgie, parut dans cette assemblée à
• la tête des maîtres et des licenciés de son art ; il parla avec l'assurance d'un homme qui
- n'attendoit pas des refus. Au commencement de son discours, il prodigua, suivant l'usage, -des titres respectueux que la modestie des sçavans n'a jamais rebutés; il s'adressa aux -chefs des Facultés, en leur donnant le nom de Messieurs et de Maîtres; il leur représenta ensuite que les chirurgiens n'étoient pas étrangers à l'Université, que leur art
11 Le 27 mars i52Ô, les régents de la rue de la Bùcherie eurent la joie de disséquer le corps d'un pauvre supplicié nomme' Jean Despatures ; mais ces bonnes fortunes leur arrivaient assez rarement. La Faculté n'avait pas de local où elle pût faire apporter les cadavres et les ouvrir chez elle ; de sorte, que, comme cela se lit en mars i55a par Jacques Goupil, sur le corps d'une femme morte en travail puerpéral, elle était obligée de faire ces rares démonstrations dans les caveaux de l'Hôtel- Dieu ; ou bien les maîtres régents emportaient les corps chez eux et se livraient avec ardeur à l'étude delà nature. C'est avec un noble sentiment d'orgueil que l'illustre Jacques Sylvius raconte, dans son Isatfoge, imprimé en 1 555 (fol. 60 et seq.) , qu'il put disséquer dans son propre cabinet, non-seulement des singes, des brebis, des cochons, un chien, un cerf, une truie, mais encore un maçon qui s'était tué en tombant du faîte d'une maison, une femme morte en couches el une jeune fille qui avait succombé à une affection squirrheuse
Le 90 décembre 1620, Riolan put disséquer.
dans l'amphithéâtre de la rue de la Bùcherie, le cadavre d'une femme qui avait été pendue quelques jours auparavant. L'histoire de ce cadavre est assez singulière. Concédé d'abord par le bourreau à Jean de Lorme, médecin ordinaire de Louis XIII, puis réclamé par la Faculté, qui, seule, avait le droit de profiter de ces bonnes occasions , il fut recherché par le doyen et retrouvé dans la maison même de ce médecin royal. De là , procès-verbal , expédition d'huissier, etc. S'appuyant sur son titre de médecin ordinaire du Roi, et ne reconnaissant pour chef que le premier médecin de Sa Majesté, qui était alors Jean Hérouard , Jean de Lorme refuse de livrer le cadavre. Le lendemain, seconde tentative de l'huissier, qui était accompagné cette fois du lieutenant, duprévAt et de dix-sept archers. Le cadavre est enlevé, jeté dans une charrette et porté triomphalement aux écoles de la rue de la Bùcherie. (Notice sur les écoles de médecine de la rue de la Bùcherie , par le docteur Achille Chéreau, p. 16 et 18.)
f2) Ordonnances des rois de France, t. VIII , p. 73. Histoire littéraire de la France, t. XXIV, p. ^7 5 .
hlxh DOCUMENTS ET ÉCRITS ORIGINAUX.
«n'avoit été confié qu'à des mains éprouvées; que les rois avoient excité et récompensé « l'émulation des chirurgiens par divers privilèges; que ces droits, en honorant le mérite, «écartoient l'ignorance; que l'inobservation des lois ruinoit la chirurgie, cet art si utile «aux hommes ; qu'elle étoit en proye à tous ceux qui étoient assez hardis pour l'exercer; «que des charlatans abusoient de la crédulité du public, en se travestissant en maîtres de «l'art; qu'ils avilissoient une profession honorable; que la vie d'un nombre infini de «malheureux étoit exposée aux pièges de l'avidité et de l'ignorance. Ces chirurgiens si in- « dignes d'un tel nom, ces chirurgiens, dis-je, contre lesquels Gilles de Soulphour s'éle- «voit avec tant de force, étoient surtout les barbiers, qui, sous les auspices des médecins, « vouloient s'ouvrir l'entrée de la chirurgie. S'il ne nomme point les auteurs de tant de «troubles, il veut ménager leurs protecteurs; mais il les accuse tacitement, et ils n'osent «se défendre.
«Après avoir exposé les malheurs de la chirurgie, les députés tâchèrent d'exciter le «zèle de l'Université ; ils demandèrent à ce corps célèbre des défenseurs de leurs privilèges. «En lui recommandant leurs droits, ils crurent lui recommander ses intérêts propres, un «art qui lui appartenoit, le progrès des sciences, la sûreté publique. L'affaire fut d'abord «renvoyée aux maîtres ès arts et aux nations; mais leurs délibérations furent précipitées; «elles se réduisirent à en demander de nouvelles. Toutes les Facultés furent convoquées «ensuite par le recteur; mais elles demandèrent de même un examen plus approfondi. «Toutes décidèrent qu'on nommeroit des commissaires, que les représentations de Soui- «phour leur seroient communiquées, qu'ils vérifieroient les titres et les droits de la ehi- «rurgie. Enfin, après un examen sévère, non-seulement on ne rejeta pas les chirurgiens, «mais on vit clairement la réalité de leurs droits; on adopta leurs titres, c'est-à-dire ces «lettres patentes où ils sont expressément déclarés licenciés, où leur société est érigée en «Faculté. 11 est vrai que les commissaires ne parlent ni de licence ni de doctorat ; mais, si «les chirurgiens n'avoient dû leur titre qu'à l'usurpation, n'auroient-ils pas été dépouillés et de ces ornements étrangers à leur profession ? Les Facultés ne se seroient-elles pas révoltées «contre de tels abus? Du moins n'est-il pas certain que, dans des actes pleins de ces titres, «elles n'auroient pas trouvé des motifs de protection. Cependant, sur la foi de ces mêmes «actes, elles offrent un appui aux chirurgiens, elles se déclarent ouvertement contre les «barbiers et contre leurs protecteurs; elles reconnaissent dans le collège de Saint-Louis «des élèves dignes de l'Université. Les chirurgiens restent donc en possession des titres de «licenciés, de bacheliers et de membres de la Faculté »
jeau La longue citation que nous venons de faire prouve que les chirurgiens avaient un
Denis Sous-ie-Four. excellent avocat, puisqu'ils obtinrent gain de cause : mais tout n'était pas terminé, et les difficultés devaient renaître encore. Il semble alors que la mission dont Gilles Sous-le-Four s'était personnellement chargé devienne héréditaire dans sa famille. En 1 436 , son fils Jean, venerabilis magister Joanncs de Sub Furno, dit la Faculté de médecine, est député par ses collègues pour demander, non plus un secours temporaire contre les charlatans et les empiriques, mais une assistance et une protection permanente contre les intrus. La Faculté
(l) Recherches sur l'origine de la chirurgie, p. i64 et suiv.
LES LETTRES, LES ARTISTES ET LES ARTISANS A PARIS. âàb
se réunit pour entendre les remontrances des chirurgiens «Jean de Soulpliour parut dans «cette assemblée, accompagné de plusieurs de ses confrères. Nous ne connaissons ce chi- « rurgien , dit l'auteur, que par son zèle pour la gloire de sa profession; comme si ce zèle eût
"été attaché à son nom, il suivit toujours les traces de Gilles de Soulpliour 11 chercha
«même un appui plus assuré que la protection des Facultés, car il le chercha dans le mé- «rite de son art®.» Ce mérite est attesté par les dignités dont Jean Sous-le-Four était revêtu : il était chirurgien du Ghâtelet, et avait, en cette qualité, à visiter les malades de l'Hôtel-Dieu (3). Denis Sous-le-Four, fils de Jean et petit-fils de Gilles, se montra digne de son père et de son aïeul : il appartient, dit M. Achille Chéreau, à la brillante pléiade des docteurs-régents de la Faculté de médecine. Candidat en i Mo,, licencié en ikSt, élu doyen trois fois, en i454, i/i55 et îkSo, il mourut dans l'exercice de son troisième décanat, laissant une réputation au moins égale à celle que ses ascendants lui avaient léguée.
Les astrologues, dont il nous reste à parler, sont nombreux au xive siècle, et l'Italie continuera, pendant deux siècles encore, à en fournir à la France. On ignore assez généralement aujourd'hui que les prédictions chimériques fondées sur l'observation des astres avaient pour elles, aux xive et xve siècles, outre les tendances crédules de l'esprit humain, l'autorité de saint Thomas d'Aquin et de plusieurs autres célèbres docteurs. « Cette science «est vraie, disait Gerson, mais elle est dégénérée; qu'on travaille à la rétablir, n II faut croire, pour l'honneur du docte chancelier, qu'il voulait la conduire à ses deux aboutissants naturels, l'astronomie et l'almanach, et l'arracher ainsi aux habitudes de vaine prédiction qui la déconsidéraient (4). Il fut aidé dans cette tâche par Jean de Lignières, l'auteur anonyme de l'ouvrage intitulé De tcmpore pharmacandi. Arnauld de Villeneuve publia des canons des Tables alphonsines, une Théorie des planètes, la description d'un instrument astronomique des Arabes et mérita le renom de grand astrologien (en bonne part) que Trithemius lui donna dans l'âge suivant. Jean de Lignières fut le précurseur de ces ingénieux faiseurs d'almanachs qui avertissent encore aujourd'hui nos paysans du jour où il fait «bon pour se
(,) La supplique des chirurgiens débutait ainsi : «Rector, et vos alii domini mei et magistri mei ce prœstantissimi , nos humiles vestri scholares et disrrcipuli venimus ad venerabiles dominationes vesrrtras, humiliori quo possumus modo supplicaturi , ^considérantes quod modernis temporibus contra rbonum reipublicœ phares insurgunt abusores, r falsi et ficti chirurgi , venerabilem chirurgiœ scieurs tiam maxime deturpantes. » Après un détail circonstancié des désordres que causaient les charlatans, les députés conclurent ainsi : «Quare in ffsubsidium reipublicœ lœsae, et levamen gravami- "num nobis illatorum, nos a studio distrahentium , fret nostrorum privilegiorum conservation em, dignermini nos pro assertione hujusmodi reparalionis cfvobiscum adjungere, et secundum discretiones (rvestras nos juvare. " L'affaire ainsi proposée fut renvoyée aux Facultés et aux Nations.
(s) Recherches sur l'origine de la chirurgie, p. i 68.
(3) Biblioth. imp. Département des manuscrits, sceaux, vol. I, fol. 454 v°.
(4) Il paraît certain que Gerson a voulu distinguer une vraie et une fausse astrologie, sans qu'on puisse bien démêler, après l'avoir lu , ce que peut être l'astrologie véritable. En 1898, la faculté de théologie lança, à son instigation, un décret en vingt-sept articles qui condamnait la magie qualifiée par lui d'erreur contre la foi, la philosophie naturelle et l'astrologie vraie, astrohgia vera (De erroribus circa artem magicam). D'autre part, son traité De respeetu cœlestium siderum et le Trilogium astrologue theologizatœ contiennent une complète et solide réfutation des superstitions astrologiques; ce qui n'a pas empêché Symon de Phares de le compter, lui et son maître Pierre d'Ailly, parmi les astrologues de ce temps.
■soigner, bon pour prendre médecine." On doit savoir, en effet, disait l'astrologue auteur de ce traité, «quand li lune passe parmy les douze signes du firmament, a quoy elle est " boine ou maie. »
Presque tous les renseignements qu'il est possible de recueillir sur les astrologues de la fin du xive siècle et de la première moitié du xve sont consignés dans un catalogue que Simon de Phares rédigea sous le règne de Charles VIII. Nous avons vainement cherché dans ce document le nom de Henri de Fontaines, lequel est peut-être le même personnage qu'un certain Jean de Fontaines qu'on trouve mentionné assez fréquemment dans les registres de la Faculté de médecine, de 1895 à t/100; mais, en revanche, nous y avons recueilli certains détails curieux sur la protection accordée aux astrologues et à l'astronomie par Charles V, ainsi qu'un certain nombre de noms propres correspondant à l'époque dont parle Guillebert de Metz. Voici le passage relatif au royal protecteur de Thomas de Pisan :
«Charles le Quint, dit le Sage, vertueux, débonnaire, bien amé de tout son peuple et
• craint des estrangiers. Cestui ayma tant la science de astrologie qu'il fîst translater tous - les livres qu'il peut trouver de la science des estoilles, et entre autres fîst translater de latin •<en françois le Qurtdripariiti Ptholomei, le Centillogue, Abraham Avennerze, Guido Bonati, « Hali Abcnragel et plusieurs autres. Il eut en merveilleuse recommandation les astrolo- «giens, et se gouverna par euh, et par especial par ung nommé maistre Gervaiz Chres- «tien, qui fut grant et proffond astrologien et médecin, comme dit est. A la requeste «duquel et autres de son sang aymant la dite science, et par grande deliberacion de '•son grant conseil et de toute l'Université de Paris, il voulut construire (et de fait le fîst)
• et edifïier et a Paris fonder, ou meilleur lieu de l'Université de Paris, ung collège de « astrologie et médecine ou il mist plusieurs livres singuliers des dites sciences en grant et •• merveilleux nombre, et telz et semblables livres que la court de Parlement me a renduz •• et des semblables de ceulx qui sont en différant et que l'en maintient superstitieux -contre vérité; y mist aussi plusieurs astralabes, equatoires, speres et autres instrumens « comme saphées, désirées et semblables, laquelle fondation il fîst confermer par le pappe ~ Urbain Ve, etc. (,) »
Vient ensuite la liste des principaux astrologues qui vécurent de la fin du règne de Charles V jusqu'au terme de la domination anglaise. Nous avons extrait de ce catalogue * les noms les plus marquants.
«Maistre Marc de Gennes, grant astrologien et médecin résidant a Paris. «Alexis Volant, docteur a Paris en médecine, souverain astrologien. «Jehan de Marisi, maistre es arts à Paris, fîst une prenostication environ ce temps. «Gilles de Louviers, chanoine de Paris, fut moult expert astrologien. «Maistre Jehan Petit, docteur en théologie et grant astrologien, fîst une terrible propo- « sition a Paris
« Maistre Phelippe de Montoire , docteur a Paris en médecine et souverain astrologien ,
« fut en ce temps a Paris prenosticaire
«Maistre Aubert de Phares, docteur a Paris médecin et astrologien.
"' Recueil des plus célèbres astrologiens , par Sy- soutenue après l'assassinat du duc Louis d'Orléans, mon de Phares. Cette doctrine était particulièrement odieuse aux as-
(S) Allusion à la fameuse doctrine sur le régicide . Irologues, dont elle réduisait les horoscopes à néant.
LES LETTRÉS, LES ARTISTES ET LES ARTISANS A PARIS. hhl
«Petrus de Monte Altino, iisan les ars a Paris, souffisamment instruit en la science des « jugemens de astrologie.
«Charles d'Orgemont, docteur a Paris.
«Maistre Jehan Gerson, chancelier de l'église de Paris, docteur en théologie, disciple (tdu dit cardinal (Pierre d'Ailly, qui crut également à l'astrologie).
« Maistre Denis de Suzennes fut en ce temps a Paris souffisant astrologien.
■ Messire Pierre de Saint Vallerien, chanoine de Paris, expert en médecine et en astrologie.
«En ce temps fut a Paris maistre Hollande Scriptoris, dessus nommé, bon astrologien, « lequel eut différend avecq maistre Laurens Musce sur la calcullation de son almanach «pour l'an mil cccc xxxvn, lequel fut mis es mains du recteur de l'Université de Paris pour «enquérir de la vérité du dit différend ; et furent esleuz par le dit recteur et commis pour «ce faire maistre Symon de Boesmarre et maistre Jehan de Trecis, notables docteurs en «théologie et grans astrologiens, lesquelz en discutèrent bien et vertueusement »
V. Le Clerc a fait observer avec raison que le catalogue de Simon de Phares, quoique fort étendu, est assez incomplet, puisqu'on n'y trouve ni Léon de Bagnols, ni Jean de Bassigni, célèbres pronosticateurs du milieu du xive siècle. Il n'y est pas question non plus de Guillaume de Louri, qui résidait à Bourges et «fut envoyé quérir, pour son grant seu et singulière expérience de la science des étoiles, par les Angloys, et y alla volontiers, pour ce «que c'estoit pour desennuyer le bon roi Jehan qui fut pris a Poictiers le lundi xix de septembre m. ce cl vi, comme il avoit prédit.» Simon de Phares passe également sous silence Pierre de la Bruyère, «qui fîst plusieurs instrumens servant a la théorie et plusieurs beaux «jugemens; v Jacques de Saint-André, «qui pronostiqua la délivrance du roi Jehan et lu « victoire de Bertram Clakin a Cocherel '2*. » Ces omissions ou ces oublis prouvent que le nombre des astrologues était fort considérable, et que leur vaine science avait le privilège d'amuser quand elle n'effrayait pas. Elle persista à garder ses entrées à la cour de France jusque vers le milieu du xvie siècle : il n'est personne qui ne connaisse le monument encore debout que lui éleva la reine Catherine de Médicis, et l'horoscope tiré lors de la naissance de Louis XIV (3). Depuis, les «astrologiens» ont cessé de lire dans le ciel les destinées des princes, et les poètes leur ont succédé dans cet emploi. La poésie, qui «vit de menteries, » a pronostiqué, elle aussi, des règnes d'or et de soie; mais cette astrologie rimée ne trompepersonne, et les événements ont pu lui donner impunément plus d'un démenti.