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LES ÉCRIVAINS ET LES ENLUMINEURS

(LES DEUX FLAMEL, GOBERT, S1CARD, CRESPY, GUILLEMIN, PERRIN, LES TROIS FRÈRES ENLUMINEURS , ETC.)

Au moment où Guillebert de Metz vint exercer à Paris son métier de «transcripvain, » l'art de la calligraphie et de la miniature était arrivé à un haut point de perfection. Lentement élaboré dans les cloîtres où on le cultivait avec amour, sécularisé vers le milieu du xiiic siècle par les universités qui en firent l'auxiliaire de leur enseignement, adopté par les

Recueil des plus célèbres astrologiens. (3) Il s'agit de la colonne adossée aujourd'hui à

,] Histoire littéraire de la France, t. XXIV, la Halle au b!d, et qui faisait partie de l'hôtel df< p. !\Sf4 et 485. Soissons.

rois et les princes, dont il ennoblissait le luxe, ainsi que par la riche bourgeoisie, qu'il initiait peu à peu aux jouissances de l'esprit, il était alors l'une des gloires de la capitale, et devait nécessairement figurer avec honneur dans le tableau de la vie parisienne que notre auteur s'était proposé de tracer. Témoin des splendeurs que faisait éclore la plume de l'écrivain ou le pinceau de l'enlumineur, et juge compétent des œuvres accomplies par leurs soins, Guillebert de Metz nous a conservé des noms inconnus aujourd'hui, mais dignes d'être placés à côté du sien. Ce qu'il a omis, et ce que l'érudition moderne a retrouvé, ce sont les antécédents de cet art, les pères de ces artistes, les procédés qu'ils employaient et les merveilles qu'ils ont enfantées.

La copie des livres est, comme on le sait, d'origine monastique. Dès le ive siècle, saint Paulin, évêque de Noie, en interdisant toute autre occupation à ses moines, leur recommandait les travaux de transcription :

rr Exercera artem prohibet; conceditur unum rrScribendi studium, quod mentem oculosque manusque rr Occupet n

Guignes, cinquième prieur de la Grande -Chartreuse, non content de copier lui-même avec une grande perfection, apprend son art à ses jeunes religieux : «Nous voulons, dit-il, «conserveries livres comme étant l'éternelle nourriture de nos âmes. 55 Osberne, abbé de Saint-Evroul, pousse l'humilité et le zèle jusqu'à fabriquer lui-même des écritures pour les copistes ; Arnaud, abbé de Sainte-Colombe-lez-Sens, passe sa vie à faire transcrire des ouvrages historiques; Robert, abbé du Mont-Saint-Michel, ne fait pas copier moins de cent quarante volumes; Théodoric, abbé d'Ouche, copiste éminent, fonde, dit Orderic Vital, une école de calligraphie d'où sortent un grand nombre de scribes du plus grand mérite. MM. Paul Lacroix et Edouard Fournier, à qui nous empruntons une partie de ces détails, citent dans leur curieux ouvrage'1' les paroles d'un religieux de l'abbaye de Saint-Victor, d'où il résulte que les monastères parisiens étaient à la tête de ce mouvement de transcription : «Il y a dans notre abbaye, dit-il, des moines à qui l'abbé a confié le soin de « transcrire des livres. Le bibliothécaire est chargé de leur donner des ouvrages à copier et «de leur fournir tout ce qui est nécessaire. Les copistes ne peuvent rien transcrire sans son «consentement. Une salle particulière leur est destinée, afin qu'ils soient plus tranquilles «et qu'ils puissent se livrer à leur travail loin du trouble et du bruit. Là, les copistes sont «assis et doivent garder le plus grand silence. Il leur est défendu de quitter leur place pour «se promener dans la chambre. Personne ne peut aller les visiter, excepté l'abbé, le bibliothécaire et le sous-prieur.»

La salle dont parle le religieux de Saint-Victor était le scriptorium, lieu sacré qu'on bénissait comme un sanctuaire et qu'on honorait presque à l'égal d'une église (2). On y gagnait

(1) Histoire de l'imprimerie et des arts qui s'y rattachent, Paris, i852 , in-8°, p. 16.

(2) On trouve dans les rituels monastiques la formule de bénédiction usitée pour le scriptorium; elle est ainsi conçue : « Benedicere digneris , Domine ,

ffboc scriptorium famulorutn tuorum et omnes ha- « bitantes in eo , ut quidquid divinarum scriptu- «ranim ab eis lectum vel scriptum fuerit, sensu «capiant, opère perficiant, per Dominum nostrum

LES LETTRÉS, LES AUTISTES ET LES ARTISANS A PARIS. m

le ciel, en effet, tout aussi bien qu'au pied des autels: «Écrivez, disait Théodoric à ses « moines ; une lettre tracée dans ce monde vous sauve un péché dans l'autre ; 55 et, à l'appui de ces consolantes paroles, l'abbé d'Ouche leur racontait, dans son zèle naïf, la légende de ce religieux copiste que les anges et les démons conduisent après sa mort devant le trône de l'Eternel, ceux-ci calculant les fautes innombrables du défunt, ceux-là comptant les lettres qu'il avait tracées pendant sa vie dans le silence du scriptorium. Enfin le nombre des caractères écrits sur le vélin dépassa, d'une seule unité, celui des fautes que le calligraphe avait sur la conscience, et Dieu lui fit miséricorde De pareils récits ne pouvaient qu'enflammer le zèle des copistes dans les monastères, surtout lorsqu'ils avaient pour les stimuler un abbé comme Trithemius (voir ci-dessus, p. io5, note 3), contemporain de notre auteur. En plaçant ses moines dans les salles du scriptorium, Trithemius leur disait : « Que <• l'un corrige le livre que l'autre a écrit ; qu'un troisième fasse les ornements à l'encre r. rouge; que celui-ci se charge de la ponctuation, un autre des peintures; que celui-là « colle les feuillets et relie les livres avec des tablettes de bois ; vous, préparez ces tablettes: «vous, apprêtez le cuir ; vous, les lames de métal qui doivent orner la reliure. Que l'un de « vous taille les feuilles de parchemin ; qu'un autre les polisse ; qu'un troisième y trace au «crayon les lignes qui doivent guider l'écrivain ; enfin, qu'un autre prépare l'encre et un «autre les plumes (2'. r, C'est le principe de la division du travail appliqué dès le xvc siècle au plus littéraire de tous les métiers.

L'atelier monastique embrassait donc la fabrication complète du livre : il comprenait surtout la chrysographie et la miniature, que l'antiquité avait léguées au moyen âge, et dont l'art chrétien s'était empressé de prendre possession. 11 faut lire le savant traité de Gottlieb Schwarz pour savoir jusqu'à quel point les anciens avaient poussé le luxe de la copie et de l'enluminure !3). Elevés à leur école, les copistes et les miniaturistes du moyen âge imitèrent d'abord, plus ou moins servilement, leur manière et leurs procédés, de telle sorte qu'il y eut là, comme en architecture et en peinture, un art roman et byzantin. Les progrès de cet art se mesurent au développement que prit successivement la lettre initiale : tracée d'abord au niveau des autres et sans plus d'ornement, elle fut ensuite coloriée en cinabre, pour la distinguer des lettres ordinaires. Au vi° siècle, on la voit s'agrandir et recevoir quelques ornements; au vu0, elle envahit les marges, étale des découpures en treillis, des entrelacs démailles, des tresses de chaînettes, auxquelles succèdent, dans l'âge suivant, des arabesques historiées qui déroulent de toutes parts leurs gracieuses volutes. Mais l'abus est bien près de l'usage : du xir" au xrv° siècle, les enlumineurs, donnant libre carrière à leur fantaisie , arrivent à produire des bizarreries , des extravagances que le bon goût réprouve. Toutefois, vers l'époque dont nous nous occupons, cette exubérance de détails se tempère : les filigranes luxuriants de l'âge précédent, ramenés sur eux-mêmes, ne servent plus

1 1 V. Le Clerc rapporte , d'après les Latin stories, les Reliquiœ antiques et la Clironiquc d'Orderic Vital, la vieille légende du démon Titivilitarius (le Vétilleux) , qui emportait tous les matins en enfer un plein sac des syllabes que les moines avaient passées dans leur psalmodie. C'est pour ces syllabes omises que les anges gardiens des religieux copistes

offraient en compensation les milliers de lettres tracées sur le parchemin par leurs protégés. ( Histoire littéraire de la France, t. XXIV, p. 282.)

(2) Histoire de l'imprimerie et des arts qui s'y rattachent, p. 18.

1 ' De ornamentis librorum et varia rei librariœ veterum supellectile , Leipsick, 1756, in-A°.

qu'à encadrer des vignettes et des rinceaux d'où jaillissent des fruits et des fleurs. C'est alors que les peintures, rattachées autrefois aux lettres par toutes sortes de liens, s'en détachent tout à fait et forment des ornements isolés. Les figures s'animent et prennent de la réalité ; leurs groupes se dramatisent et grandissent jusqu'aux proportions d'un vrai tahleau, autour duquel la vignette serpente en légère bordure. De ce moment, disent les érudits auxquels nous empruntons la plupart de ces détails, la grande enluminure est née, et c'est bientôt l'une des branches les plus brillantes de l'art du peintre

Mais ces illuminatioites , trop splendides pour le cloître, excitèrent les récriminations des rigoristes et, en particulier, des ordres mendiants; elles contribuèrent ainsi, dans une certaine mesure, à faire sortir des monastères les copistes et les enlumineurs ('-). Aussi bien les universités avaient le plus grand besoin, pour répandre leur enseignement, du secours des copistes; elles les attirèrent par l'appât du privilège de cléricature, qui était à cette époque le meilleur de tous les passe-ports. Tandis que les docteurs s'attachent les scriptwes, les rois et les princes encouragent les pictores, et la sécularisation, déjà commencée à la fin du xnf siècle, est presque complète au xiv". C'est alors que les livres, conservés jusque-là avec un soin jaloux dans les bibliothèques et les scriptoria des monastères, commencent à se montrer au dehors. A Paris, où l'on savait mieux que partout ailleurs exécuter les diverses opérations par lesquelles devait passer un manuscrit, depuis la préparation du vélin jusqu'à l'assemblage des ais et à la ciselure des plaques d'orfèvrerie pour la couverturc, les livres, soit qu'ils fussent en cours de transcription et d'enluminure, soit qu'on les vînt admirer chez les librarii dont ils remplissaient les boutiques, faisaient l'admiration et excitaient au plus haut point le désir des lettrés qui affluaient de toutes parts dans le quartier des études (3). Les étrangers eux-mêmes, attirés par la réputation de la science et de la librairie parisiennes, venaient acheter leurs livres aux scribes de l'Université, et se croyaient trop heureux de laisser leurs trésors dans les boutiques de la rue Saint-Jacques, en échange de ceux qu'ils recevaient. Richard de Bury, évêque de Durham et chancelier d'Angleterre, dont nous avons déjà cité les paroles enthousiastes, à propos du jeu de mots de Jean de Jandun [Parisius, Paradisus), s'écrie à la vue des nombreux volumes qui s'étalent aux abords des collèges: «0 Dieu de Sion ! C'est là que nous aurions désiré demeurer s toujours, à cause de la grandeur de notre amour pour cette belle ville , où il nous semblait

Mjue les journées fussent trop courtes Dans cette cité est la serre chaude de l'esprit;

'là sont des bibliothèques dans des cellules embaumées d'aromates intellectuels; là fleu-

;l) Histoire de l'imprimerie et des arts qui s'y rattachent, p. i3.

C'est à ces récriminations que t'illustre Gerson entreprit de répondre en écrivant son livre De lande ncriplorum. Il y justifie les Chartreux et les Célestins, tous occupés de copie, rappelle le mot qui amena la conversion de saint Augustin, Toile, lege, et fait comprendre que la transcription devient ainsi un moyen de salut.

"] La supériorité des scriptores parisiens est attestée par de nombreux témoignages. Dès 1227, dit

Tiraboschi (Storia, etc. t. IV, p. 7/1, 279), dans le catalogue d'une collection de manuscrits, on plaçait en première ligne la « lettre parisienne.» Le franciscain anglais Adam de Marsh envoie à Paris , ad cor rigendu m, un traité écrit dans son monastère. Enfin, raconte le jurisconsulte Odofrède, un père donnant à son fils le choix d'aller étudier à Paris ou à Bologne, celui-ci opte pour Paris, afin de faire enluminer (babuinare) ses manuscrits de lettres d'or. (Voyez Histoire litt. de la France, t. XXIV. p. 28A el suiv.)

«rissent toutes sortes de volumes C'est là qu'en vérité, ouvrant notre trésor et déliant

«les cordons de notre bourse, nous avons répandu l'argent, d'un cœur joyeux, pour racheter et arracher à la poussière et à la fange des livres inestimables »

La poussière et la l'ange dont parle l'illustre bibliophile ne doivent pas être considérées ici comme une simple métaphore : la rue de la Parcheminerie, autour de laquelle rayonnaient les diverses industries se rattachant à la fabrication du livre, était loin de représenter les s gazons académiques, v les <s promontoires du Parnasse » et les « portiques du stoïcisme » que le poétique chancelier croyait apercevoir sur la montagne Sainte-Geneviève. Pauvres comme l'Université dont ils dépendaient, les écrivains, enlumineurs, relieurs, libraires et parcheminiers, étaient logés plus que modestement; ils gagnaient peu, portaient le poids d'une lourde responsabilité , et n'avaient pas , comme les docteurs dont ils aidaient à vulgariser les ouvrages . la perspective d'une brillante renommée; mais en revanche ils ne reconnaissaient pour juge (jue le Prévôt de Paris, conservateur de leurs privilèges, lequel faisait apposer son grand scel en cire rouge sur le parchemin de leur caution : ils étaient exempts de péages, aides, guets et autres corvées. Quand venaient les grandes fêtes de l'Université, ils avaient l'honneur d'être convoqués dans l'église des Mathurins, appelés à haute voix pour prendre rang dans la procession générale avec tous les autres ordres du corps universitaire, et on les voyait marcher fièrement sous la bannière de leur patron saint Jean devant la Porte latine (2).

En échange de ces faveurs, l'Université exerçait sur tout le groupe de cette industrie une surveillance des plus sévères. Il suffit de citer les règlements de 1 2y5, de i 3s3 , de 1 3 A y , et les lettres patentes de iin, pour se convaincre qu'on ne transcrivait et qu'on ne vendait des livres à Paris que sous le régime du bon plaisir. Du commencement à la tin de l'opération, directement ou indirectement, le pouvoir universitaire pesait de tout son poids sur la fabrication du manuscrit : à la foire du Lendit, nul ne pouvait acheter le parchemin avant que l'Université eût fait sa provision; en cours de copie, la corporation des écrivains s'assurait, par de fréquentes visites clans les scriptorta laïques, que les règles du métier étaient bien et dûment observées. Le manuscrit, une fois achevé, commençait alors la série des expositions, des examens, des corrections et des approbations, libère par laquelle devait passer tout ouvrage aspirant à l'honneur d'être exposé en vente dans les boutiques parisiennes. Les pièces officielles du temps nous ont conservé quelques noms de librarii el de stationarii, c'est-à-dire, pour employer le langage moderne, les éditeurs et les étalagistes (3). On les trouve notamment dans les rôles de la taille de 1292 et de 1 3 1 3 , dans le règlement de i3/i2, dans l'ordonnance de 1 3 6 8 et dans les archives de l'Université Ils ne

Phiîobibîion, édité et traduit par H. Cocheris, Paris, i856, in-12, ch. vin. La dernière phrase du passage que nous citons, et que V. Le Clerc trouve obscur, donne lieu à une variante de sens. M. Cocheris l'interprète ainsi : rrll nous semble que « des livres inappréciables ne nous coûtent qu'un peu rde sable el de poussière. »

2' MM. Paul Lacroix et Edouard Fournier, à qui nous empruntons ces curieux détails, pensent que l'industrie des livres avait choisi pour patron

saint Jean devant la Porte latine, parce quelle transcrivait et vendait surtout des ouvrages latins.

(3) Le véritable sens du mot stalionarius est entrepositaire. Les stationarii se bornaient primitivement à recevoir en dépôt des livres dont les particuliers voulaient se défaire et à en opérer la vente, moyennant une remise; plus lard ils firent copier, enluminer et relier pour leur propre compte.

(/|) On y peut relever, pour les dernières années du xive siècle, les noms de Henri Guiletz, Yvon

devaient pas dépasser le chiffre de vingt-huit. Quant aux enlumineurs, ils entrèrent les derniers, dit Crevier, dans la famille universitaire; ce fut en 1 3 3 9 seulement qu'on les vit payer une taxe comme les écrivains, avec lesquels on les confondit dès lors, «parce que leur «travail se rapportoit pareillement aux livres qu'ils ornoient de miniatures (n. »

Les scriptores et les illumina tores des couvents étaient soumis à un régime un peu moins sévère en apparence; cependant, si les travaux s'organisèrent partout comme au monastère de Spanheim, le système de correction mutuelle, appliqué avec la même rigueur que celui de la monition dans certains ordres religieux, dut produire des entraves au moins aussi gênantes que les règlements universitaires et les statuts de la corporation. Ici encore, nulle compensation n'était offerte à la vanité : «Pour horizon quotidien, une page de blanc par-

• chemin à remplir; pour avenir, pendant plusieurs années, un in-folio à achever

"Et quels souvenirs ont laissés ces laborieux copistes? Aucun, pas même leur nom pour «la plupart. Ce nom, d'ailleurs, quand il est écrit, ne dit, ne rappelle rien; c'est la seule "lettre morte du manuscrit dont il est la signature. Qui s'enquerra jamais, par exemple. " de ces religieux modestes dont les noms se retrouvent au bas de quelques manuscrits grecs «de la Bibliothèque impériale? Helins, presbyter etmonachus; Abraham, monachus; Methodius, r,presbijter; Arsemus, Basilius, etc. (2) ?» Ce que le lecteur aperçoit, c'est une fonction, un état, un ordre religieux, jamais une personnalité distincte: Ah uno e congregatione Sancti Mauri, écrivaient encore les Bénédictins avant le xvme siècle.

Deux catégories d'écrivains jouissaient d'une liberté plus complète : c'étaient les lettrés pauvres, qui copiaient pour leur propre compte, et les scribes de luxe aux gages des grands seigneurs. Les premiers usaient d'un droit inscrit dans les règlements universitaires : «Aucun libraire, est-il dit dans le statut de 1 323, ne refusera les exemplaires d'un livre ■à quelqu'un qui voudra le transcrire, moyennant honnête rétribution et satisfaction aux «règlements de l'Université (3). » En conséquence, les étudiants et les amateurs qui avaient des loisirs, «une belle main» et peu d'argent, empruntaient, ou, pour parler plus exactement, louaient chez les libraires les ouvrages dont ils désiraient enrichir leur bibliothèque. Un poëte du xivc siècle, Hugues de Tunberg, possesseur de deux cents volumes, trésor rare pour l'époque, déclare en avoir copié douze de sa main. Il dut se faire, dans les nombreux collèges de la montagne Sainte- Geneviève, plus d'une transcription de ce genre à la lueur de quelque chandelle fumeuse et pendant le sommeil des maîtres et des écoliers.

L'aristocratie du métier se composait évidemment des « transcripvains » et des enlumineurs aux gages du Roi et des princes. Guillebert de Metz, fidèle à la règle qu'il semble s'être tracée de ne citer que les premiers sujets en tout genre, nous donne, avec le nom de Flamel, ceux d'un professeur de calligraphie et de quatre scribes hors ligne attachés à des maisons princières. Nous avions espéré que cette mention, éclairée par des recherches dans les pièces du temps, jetterait quelque jour sur tant d'existences modestes ensevelies dans l'oubli

Drun, Jean Garel, Yvert de Cahersaous , Martin Glericii, Jean de Gauchy, Jean Monachi, JeanPostel, Jacques de Vadis, Simon Millon, Robert Lescuier, Jean Favoré, Charles Garineau. Nicolas Lesuein-, etc.

Histoire de l'Université de Paris, t 11 , |). 337 ■ *' Histoire de l'imprimerie et des arts qui s'y rattachent , p. 16.

(3) Du Boullay, llisl. Universitatis Paris, t. I \ , p. 278.

du scriptorium; mais nos investigations sur ce point ont été complètement infructueuses. Nous n'avons pu savoir ce qu'étaient Gobert et son art «d'escripre et tailler plumes." Renommée professionnelle et toute parisienne, la gloire de Gobert et de son livre dut sans doute s'étendre de Saint-Jacques-la-Boucherie à Saint-Séverin, en passant par les rues de la Parcheminerie et des Écrivains. Quant à Sicart, Crespy, Guillemin et Perrin il n'est pas étonnant qu'on n'en trouve aucune trace dans les documents de cette époque : ils étaient , dit Guillcbert de Metz, au service de divers souverains étrangers, et ils ont dû, par conséquent, laisser en Italie, en Allemagne, les produits de leur talent. Elevés à Paris selon les us et coutumes universitaires, ils ont, c'est là leur véritable gloire, porté au loin les traditions de leur art et propagé cet amour des livres parisiens que Ricbard de Bury exprimait si vivement un siècle plus tôt.

Plus heureux que ses confrères, Flamel est en possession d'une grande notoriété : il la Nicolas Fiamei , doit, il est vrai, moins à sa profession d'écrivain et de libraire juré qu'à sa réputation d'alcliimiste, à sa grande fortune et à ses bonnes œuvres. On se représente plutôt, en effet, le mari de Pernelle cbercbant à surprendre les secrets du grand œuvre, fondant des chapelles et des hospices ou construisant une arcade au charnier des Innocents ; c'est le Flamel légendaire et le Flamel bourgeois. Quant au Flamel écrivain et libraire, on le connaît si peu, que les deux chercheurs dont nous avons mis le curieux livre à contribution ont cru pouvoir consigner dans les termes suivants l'expression de leurs doutes : «La mystérieuse « existence de Flamel n'a pas encore été éclaircie par la découverte d'un seul manuscrit de «sa main. Nous en sommes à nous demander si Gabriel Naudé lui-même n'était pas dupe «d'une erreur quand il a écrit: Ce Flamel était véritablement écrivain ; j'ai vu à Rome, dans « la bibliothèque du cardinal Bagny, un roman de la Roze écrit de sa main, v Le texte de Guillebert de Metz vient heureusement confirmer l'assertion de Naudé et lever tous les scrupules de conscience de MM. Lacroix et Fournier : Flamel appartenait bien et dûment à la corporation des écrivains et libraires jurés. C'était d'ailleurs, il y a un siècle, l'avis de l'abbé Viilain, à qui l'on doit une excellente monographie de Saint-Jacques-la-Boucherie et une histoire réellement critique de Nicolas Flamel. Voici en quels termes ce savant ecclésiastique s'exprime à cet égard: «Flamel, jeune, laborieux, économe, joignit à sa fortune le «produit de ses soins intelligents et de son industrie dans son art. L'art de l'écriture, bien

«loin d'être un métier peu lucratif, devait alors être très-avantageux Il suffit de faire

«attention aux seules écritures nécessaires pour le cours delà justice, mémoires, requêtes, «comptes, etc. Combien maintenant certains imprimeurs ne sont-ils pas employés quand «les affaires se suivent avec chaleur devant les tribunaux ! Toutes ces pièces étaient portées «chez les écrivains, qui souvent en rendaient des copies multipliées ; nombre d'articles spé-

(1) Les Comptes des ducs de Bourgogne font mention d'un certain Guillaume ou Guillemin de la Charité, copiste qui travaillait pour le duc Jean en îioq. et d'un autre écrivain nommé Guillemin Fiot, qui reçut, eni4i8, -la somme de xxn escus, npour payer parchemins, encre et cire employés ren plusieurs lettres et escriptures. » II y est égale-

ment question d'un peintre enlumineur nommé Perrin de Dijon , qui fit de nombreux travaux de son métier pour les ducs Philippe le Hardi , Jean sans Peur et Philippe le Bon; mais il serait périlleux de vouloir identifier ces personnages avec ceux dont Guilleberl de Metz ne nous a conservé que les prénoms.

m DOCUMENTS ET ÉCRITS ORIGINAUX.

r ciliés clans les anciens registres comme payés à ces écrivains en font foi Ajoutez à cela

'• les autres branches de leur profession, comme copies de livres ou autres pièces d'écritures s pour le grand nombre ■>•>

Les assertions de l'abbé Villain ne sont pas gratuites : elles reposent sur le testament de Nicolas Flamel et sur les nombreuses pièces dépendant des registres de la paroisse Saint- Jacques-la-Boucherie, que l'auteur déclare avoir soigneusement compulsés; elles ont, en outre, l'avantage de fournir une réponse aux desiderata de MM. Lacroix et Fournier. Il est fort possible que Nicolas Flamel n'ait pas été un «escripvain de fourme,» c'est-à-dire un copiste de livres soignés. Le quartier qu'il habitait semblerait indiquer qu'il travaillait plus spécialement pour le Parlement et pour le Châtelet; et l'abbé Villain fait remarquer avec raison que les écritures judiciaires ont toujours été nombreuses et bien payées'- . Enfin Nicolas Flamel avait une pédagogie, c'est-à-dire un pensionnat, et il enseignait évidemment la calligraphie à ses élèves'3'. Tous ces motifs réunis expliquent l'extrême rareté des manuscrits qu'on peut raisonnablement lui attribuer, et le maintiennent en possession du titre d'écrivain, qu'on ne saurait désormais lui contester, surtout après la publication du lexte de Guillebert de Metz.

11 n'est pas possible de parler de Flamel, dans un ouvrage consacré à l'histoire de Pans, sans rappeler que ce riche bourgeois fit construire une arcade des charniers au cimetière des Saints-Innocents, ainsi que le petit portail de l'église Saint-Jacques-la-Boucherie, et qu'il contribua à la restauration de divers autres édifices religieux. L'arcade était, dit l'abbé Villain, située du côté de la rue de la Lingerie, près d'une voûte du même genre élevée par les soins d'un autre riche bourgeois de Paris, Nicolas Boulard; elle datait de 1 3 8 c) . époque où les marchands opulents se disputaient l'honneur de bâtir une chapelle, une nef, une travée dans l'une des églises privilégiées de la bourgeoisie, ou tout au moins d'apporter leur pierre à la funèbre enceinte du cimetière des Saints-Innocents. On voyait sur l'arcade dont il s'agit les initiales du fondateur, N et F, ainsi qu'une peinture représentant un homme tout noir (,). L'abbé Villain, qui a vu la construction et la peinture, nous ap-

1 1 Histoire crilii/uc de Nicolas Flamel, Paris, 1761. in-18, p. 8.

'2) M. Vallet de Viriville, dans l'article qu'il a donné à la Nouvelle biographie générale, fournit les mêmes explications: rrLe nom de Nicolas Flamel, tf dit-il, ne se trouve pas parmi ceux des artistes en "écriture tpii ont signé les beaux manuscrits du f temps; mais la pratique des tribunaux, à cette f époque de légistes et de procédure, put, avec la cr littérature courante, offrir à son industrie un large r débouché. * (Nouvelle biographie générale, publiée par MM. Didot, t. XVII, p. 818.)

(3) Nous trouvons également, dans l'article biographique dû a la plume de M. Vallet de Viriville, la confirmation de ce fait, qui explique en partie la rapide fortune de Flamel. rrEn sa qualité de callitf graphe agrégé à l'Université, il enseignait à de

«jeunes écoliers externes l'écriture et les premiers "••éléments littéraires; d'autres écoliers y demeureraient en bourse, c'est-à-dire à titre de pensionnaires; quelques-uns de ces jeunes gens étaient n- fils de famille et appartenaient à des gens de cour, r [Nouvelle biographie, etc. t. XVII, p. 819.)

(4) E. H. Langlois, dans son Essai historique sur les danses des morts (t. I, p. 126), a donné le dessin de cet homme tout noir : on le retrouve dans les vieilles gravures de la Danse Macabre, figuré comme un nègre, coiffé d'un tortil, vêtu d'une lunique courte, les jambes et les bras nus, brandissant un javelot dune main, et de l'autre élevant un cor qu'il tient et dont il appelle les hommes à leur danse finale. Cette allégorie roulait peut-être sur le jeu de mot more, mori, et offrait en outre un emblème de deuil.

prend que l'arcade fut réédifiée vers iy6o(1). Quant au petit portail de Saint-Jacques, c'était encore, dit l'abbé Villain, une construction modeste, qui ne méritait pas d'être placée «dans la classe des superbes bâtiments gothiques. 5? L'abbé Le Beuf le croyait de 1899, en l'historien de Saint-Jacques-la-Boucherie avait, par déférence, adopté cette date; mais, et faisant nettoyer les sculptures qui remplissaient «tout le circuit de l'ogive,» afin d'obtenir un meilleur dessin pour sa vignette, il parvint à lire l'inscription suivante : En lonneur de Dieu fit fait ce portai et donné par un des paroissiens et sa femme, lan de grâce u ccc nu vins et vin. Priez pour les bicnfaicteurs de la dicte église et pour tous austrcs qui mestier en ont, si vous plaist. Le sujet qui ornait le tympan de ce portail, et que nous reproduisons avec l'arcade du cimetière des Innocents, d'après les dessins originaux, était un morceau de sculpture peinte et dorée du plus heureux effet. L'abbé Villain, qui a pu encore en juger'2, le décrit ainsi : «L'image de la sainte Vierge, qui est au milieu de ce petit monument, a «été sculptée avec assez de délicatesse pour le tems. Elle porte de sa droite l'enfant Jésus, «et de sa gauche elle tient une grappe de raisin. Cette image est soutenue par deux anges «assis, que le constructeur peut avoir voulu faire représenter comme chantant un cantique «en l'honneur de la sainte Vierge ; cantique dont on lit ces paroles sur un rouleau qu'ils « étendent :

«Ecce mater Dei, regina cœlorum.

trlsta salus humani generis.

«Huit anges semblent accompagner ces deux premiers des différens instruments qu'ils «portent. Ceux-ci entourent l'arcade qui présente à sa pointe une tête qui paroît figurer le «Père éternel. Dans les angles formés par l'ogive, deux autres anges élèvent chacun un « encensoir.

«Saint Jacques, patron de la paroisse, est du côté droit, et Flamel se voit à genoux à «ses pieds. Pernelle est de l'autre côté, aux pieds du saint Précurseur, qui est désigné par «un cercle où est figuré l'agneau avec lequel on représente ce saint. Le mari et la femme «invoquent la sainte Vierge ; le mari par ces paroles : Sancta Maria, intercède pro populo; et «la femme en disant: Sancta Virgo Maria, ora pro nobis.

«Quatre petites figures vêtues de long se voient en dehors et sous le linteau de la porte. "Elles tiennent aussi des rouleaux dont on n'a pu lire que l'écriture de deux, les autres "étant très-petits et dans l'obscurité. Il paroît que tous ces rouleaux contiennent ensemble «les deux premiers articles du symbole des Apôtres. Le premier commence: Credo in

•f Deum et le dernier porte: Dominum nostrum; ceux du milieu contiennent sans doute

«ce qui est entre deux.

«Sous le linteau sont écrits de chaque côté deux avis donnés à ceux qui entrent dans c l'église. On leur dit d'une part : Tenez-vous en dévotion; et de l'autre : Ayez vraie contrition®. r>

lJ Histoire critique de Nicolas Flamel, p. 34, noie a.

(2) Histoire critique de Nicolas Flamel, p. 3<ji. ' .Nicolas Flamel avait, de son vivant, ménagé une autre décoration à i' église Saint-Jacques-laiJoucherie : il s'agit d'une (able de pierre préparée ,

qu'il gardait chez lui et sur laquelle était gravée son épilaphe. Après sa mort, et conformément à ses dernières volontés, elle fut encastrée dans un pilier près du banc d'œuvre. C'est cette même pierre qui fut acquise en i84o par M. le comte de Rambuleau. préfet de la Seine, et reconue pour être

Flamel, ajoute l'abbé Villain, demeurait en face de ce petit portail et s'était tout naturellement plu à le décorer. De son échoppe d'écrivain, dans les instants de loisir que lui laissaient ses travaux calligraphiques, il aimait à contempler cet ouvrage, où la sculpture, la peinture et la dorure formaient un harmonieux ensemble. Il l'avait fait fermer d'un vitrage dont le châssis subsistait encore au siècle dernier, et à travers lequel on voyait les traces de la décoration polychrome

Il y avait treize ans que Flamel avait bâti son arcade et son petit portail , lorsque la dévotion, quelque grain de vanité aidant, le détermina à contribuer aux frais de reconstruction de la façade de Sainte-Geneviève-la-Petitc, dans la Cité12'. L'inscription qu'on y voyait , avant la démolition qui eut lieu en 17^7, indiquait que le travail avait été fait des aumônes de plusieurs. Comment donc, se demande l'abbé Villain , «la figure de ce bour-

«geois a-t-elle été placée en gros module au côté occidental de la porte? Il est cer-

«tain, répond-il, qu'on voyait à Sainte-Geneviève-des-Ardenls une figure de Flamel placée «vraisemblablement sur la partie à laquelle il avoit contribué. Il ne faut pas s'arrêter à la '• quantité de portraits que cet homme, trop curieux de se montrer, a exposés à la vue du public C'étoit le goût de l'homme; il se joignoit à un usage très-pratique alors. Com-

-- bien de sculptures de particuliers n'a-t-on pas remarquées et ne voit-on pas encore dans '•les églises? Une travée de la clôture d'un chœur a mérité autrefois la représentation en ce sculpture de toute une famille. Faisoit-on présent d'un tableau, d'une verrière, on s'y

«faisoit peindre Quant à Flamel et aux bourgeois de cette sorte, ajoute l'abbé Villain,

ft répondant à certaines observations de Fréron, c'est l'usage, le goût, la facilité d'en faire «la dépense qui leur a permis d'orner et quelquefois de remplir nos églises de portraits «ou de figures posées à genoux et dans une posture humble. La dépense par laquelle on « satisfaisoit à ce goût n'étoit pas considérable dans le bon vieux temps. Peut-être le tailleur «d'images qui a fait celle que nous avons vue à Sainte-Geneviève n'eut-il de Flamel pour «son salaire que quatre à cinq livres (3). »

Il paraît à peu près certain que l'opulent écrivain contribua encore de ses deniers à la restauration de quelques autres édifices religieux, tels que Saint-Côme, Saint-Martin-des- Champs, l'hôpital Saint-Gervais, etc. et qu'il y laissa quelques-unes des marques auxquelles on reconnaissait ses libéralités , c'est-à-dire des inscriptions, des initiales, des figures de saints, etc. Ce qu'il nous importe le plus de bien connaître, c'est la part qu'il prit à la construction de diverses maisons ouvrières, devançant ainsi de quatre siècles et demi une

identiquement celle que décrit l'abbé Villain. M. de la Villegille en a fait l'objet d'un article intéressant dans le tome V des Mémoires de la Société des Antiquaires de France, p. 379.

(1) Voir ci-dessus, p. i56, note h, pour la description et l'histoire abrégée de cette église.

(2) Histoire critique de Nicolas Flamel, p. 1 3 A et suiv. L'abbé Villain compte les statues de Flamel existant encore vers le milieu du xviir" siècle et détruites aujourd'hui : il y en avait une à Sainte-Geneviève-des-Ardents , une au petit portail de Saint-

Jacques-la-Boucberie , une sur le pilier de la maison du dit Flamel rue des Écrivains, une au charnier des Innocents, une à l'ancienne église de l'hôpital Saint-Gervais et une à la façade de la maison sise rue de Montmorency. Contrairement aux asserlions de Fréron dans Y Année littéraire, le biographe de Flamel pense qu'il n'existait pas de statues du même personnage à Saint-Côme , ni à Saint-Martindes-Champs.

[3) Histoire critique de Nicolas Flamel, ebap. m, p. 1 3 5 et suiv.

mesure dont on a fait honneur à notre époque , et résolvant à sa manière le problème des loyers, qui a toujours été à Paris une très-grosse question.

Fac-similé holographique. Durand et Le Maire.

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