‹ Paris et ses historiens aux XIVe et XVe siècles;Chapitre 135 sur 221 · ESSAIS DE STATISTIQUE PARISIENNE · texte numérisé non relu

ESSAIS DE STATISTIQUE PARISIENNE

DU XIVe AU XVT SIÈCLE.

(Voir Guillebert de Metz, ci-dessus, p. 2 3a.)

et Len souloit estimer a Paris plus de quatre mil tavernes de vin , plus de rr quatre vingt mil mendians, plus de soixante mille escripvains; item de escoliers cr et gens de mestier sans nombre

«On mengoit a Paris ebascune sepmaine, lune parmy lautre comptée, quatre rr mille moutons, deux cent quarante beufs, cinq cens veaux, deux cens pourcrceaux salés et quatre cens pourceaux non salés. Item on y vendoit chascun jour cr sept cens tonneaux de vin, dont le Roy avoit son quatrième, sans le vin des rr escoliers et autres qui nen paioient point, etc. v

Cet essai de statistique, par lequel Guillebert de Metz termine sa Description de Paris, est sans doute bien informe; l'auteur, qui a des habitudes d'exagération très-évidentes, écrit d'après des ouï-dire et procède par nombres ronds, ce qui l'expose à de grandes erreurs. Mais il faut lui savoir gré d'avoir cherché à se rendre compte du mouvement de la population et de la consommation parisiennes, genre de renseignements qui est d'une extrême rareté chez les historiens. On peut même ajouter qu'il y a, chez Guillebert de Metz, quelque chose de plus qu'une bonne intention. Ses quatre mille tavernes ne sont pas absolument invraisemblables à une époque où Paris était plein de soudards, et où la population normale, sans cesse en haleine, vivait presque sur la place puhlique. Quant aux quatre-vingt mille mendiants , c'est sans doute un chiffre très-considérable ; mais les indigents de la capitale y figurent peut-être pour moins de moitié. Les désastres de la guerre de Cent Ans, les ravages des Bourguignons et des Armagnacs dans la banlieue de Paris, les déprédations des Anglais tout le long de la Seine, depuis Harfleur jusqu'à la capitale, avaient dû multiplier le nombre des familles ruinées. Paysans, gens de métier, petits bourgeois s'étaient donc repliés sur Paris, autant pour y chercher un abri que pour y vivre de la charité publique ; et comme les couvents y étaient nombreux , nombreuse aussi « la corner paignie prelas et princes assiduelment conversans , » il y a tout lieu de croire qu'il s'v faisait d'abondantes aumônes, ce qui contribuait encore à y attirer une multitude famé-

lique. Les « soixante mille escripvains » sont infiniment plus contestables, et V. Le Clerc s'est refusé à les admettre même en comprenant dans ce nombre les «transcripvains» et libraires des princes, les religieux travaillant dans les monastères, les scribes et greffiers du Parlement et du Cbâtelet, les parcbeminiers, les enlumineurs, les relieurs, les orfèvres en livres, enfin tout le groupe de celte industrie, on n'arriverait peut-être pas au quart du cbiffre énoncé par notre auteur (2). Il y a là sans doute une petite gloriole de métier : Guillebert de Metz faisait partie de cette honorable corporation, et il a tenu probablement à y figurer en nombreuse compagnie. Restent les chiffres de consommation, que nous examinerons plus tard. En attendant, il nous a paru intéressant d'élargir un peu le terrain de la discussion et de rechercher ce qui a été fait ou tenté jusqu'ici dans le même ordre d'idées.

Lorsque les érudits ont voulu savoir ce qu'était, au point de vue économique, le Paris du moyen âge, ils n'ont eu à consulter que deux ordres de documents : les uns très-confus, très-incertains, et dont les vagues indications fournies par notre auteur peuvent donner une idée : ce sont les récits des chroniqueurs ; les autres, plus précis en apparence, mais dont il est tout aussi difficile de tirer parti, si l'on veut aller au fond des choses : ce sont les censiers et les rôles de la Taille. Dans les deux cas il faut interpréter, c'est-à-dire ouvrir la porte à l'erreur.

)uiaiiou Et d'abord, en ce qui concerne la population, sans remonter jusqu'à l'hagiograpbe

•oniqueurs. Hilduin, abbé de Saint-Denis, qui vivait dans la première moitié du ix° siècle, et qui nous représente Paris comme regorgeant d'habitants (3), sans citer les passages où Abbon(4) et Aimoin (5) déplorent le dépeuplement de cette immense cité, qui était, avant les ravages des Normands, le marché des peuples (6), on peut se faire une certaine idée du nombre d'habitants qu'elle renfermait au xmc siècle, époque où la vérité historique commence à se faire jour. Joinville raconte que, pendant la minorité de saint Louis, lorsque le jeune roi et sa mère résidaient à Montlhéry et n'osaient se rendre à Paris, alors occupé par les barons en révolte, «ceulx de la ville les vindrent quérir en armes, en moult grant quantité ; cet me dist (le saint Roi) que depuis Monllbery jusques a Paris le chemin estoit plain et a serré des coustes de gens d'armes et autres gens (7).» Or il y a de Paris à Montlhéry environ 3o kilomètres, et une double haie de Parisiens, échelonnés le long de ce parcours, représente une population assez considérable. Moins d'un siècle plus tard , un autre chroniqueur parle de la multitude des habitants de Paris, non d'après ce qui lui a été dit, mais pour l'avoir en quelque sorte comptée lui-même. H s'agit d'une montre ou revue passée

,} Discours sur l'état des lettres en France au xive siècle , p. 980.

(2) H. Géraud en compte à peine cinq cents à la fin du xme siècle. (Voyez Paris sous Philippe le Bel, p. 5o6 et 507.)

(3) Parisiorum civitas constipata populis, re-

ferta commerçais et commeatibus. (Areopagitica , cité par Bonamy, Me'm. de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, t. XXIV, p. 86, édit. in-12, et par

H. Géraud, Paris sous Philippe le Bel, p.

(,) Liv. I, vers 12, cité par H. Géraud, p. kqk.

(5) Miracul. S. Germ. dans Du Ghesne, cité par Bonamy et par H. Géraud, ibid.

(0) Emporium populorum , est-il dit dans le livre intitulé De miraculis S. Benedicti , cité par les mêmes écrivains.

(7) Collection des mémoires relatifs à l'histoire de France, édit. Petitot, t. II, p. 190.

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