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ESSAIS DE STATISTIQUE PARISIENNE DU XIV0 AU XVI0 SIECLE

par Philippe le Bel, à l'occasion des fêtes qu'il donna pour la promotion du roi de Navarre, son fils aîné, à la dignité de chevalier. Le roi d'Angleterre, témoin de celte exhibition, s'étonnait, dit Godefroy de Paris,

Que tant de gens riche et nobile Povist saillir de une ville.

Tout Paris était dehors :

Et deux a deux ensemble aloient Et tretous les mestiers mangoient.

Vient ensuite l'évaluation que le chroniqueur fait dans les termes suivants :

De celz de Paris , sans retraite , A cheval bien furent vingt mille Et a pié furent trente mille.

Tout au plus ainsi les trouvèrent Cels qui de la les extimerent (,).

Enfin, pour l'époque même dont parle Guillehert de Metz, Froissart nous fournit des chiffres qui, malgré leur caractère approximatif, confirment assez la «moult grant quantité» énoncée par Joinville, et les cinquante mille hommes de métier comptés par Godefroy de Paris. La révolte des Maillotins avait mis sur pied, dit-il, «gens d'armes plus de «soixante mille, et plus de cinquante mille maillets et autres gens, comme arhalestriers et « archers (2'. »

H. Géraud a tiré parti de ces trois textes, et s'est montré fort modéré dans ses évaluations : «Faisons largement, dit-il, la part de l'exagération et de l'erreur, et réduisons, si «l'on veut, de moitié, le nombre des rebelles donné par Froissart; il restera toujours pour «Paris, vers la fin du xive siècle, cinquante-cinq mille hommes d'armes, et, en supposant «que le rapport de ceux-ci à la population entière soit de un à cinq, nous aurions, pour «la même époque, dans Paris, environ deux cent soixante et quinze mille habitants (3). ■>•>

Ce chiffre, qui parait raisonnable, est singulièrement dépassé par ceux que donne un Dit anonyme imprimé à la fin du xve siècle ou au commencement du xvie(1). L'auteur de cet écrit, où l'on remarque un essai de statistique tout aussi vague que celui de Guillebert de Metz, s'exprime en ces termes : «Item, y a en l'enclos des murs de Paris ccclxxi mille mcsnagiers «du moins, sans les prestres, escoliers et autres extravagans qui sont sans nombre, car du «temps du roi Charles, sixiesme de ce nom, les escoliers furent nombrés jusques a xxx et «ix mille escoliers (5). v Après une telle évaluation, il n'y a pas lieu de s'étonner du nombre

(1) Chronique métrique de Godefroy de Paris, édit. de M. Buchon, p. ip,4, 195.

!2) Chronique de Froissart, édit. de Lyon, 1 558 , •2' volume, p. 175.

11 Paris sous Philippe le Del, p. 46g.

w Plaquette imprimée à Paris chez Jean Trepperel et rééditée en 1867 par le libraire Baillieu.

L'exemplaire de la Bibliothèque impériale (réserve) est coté L' K. 5980.

(5) L'exemplaire consulté par M. le baron Pichon porte, à ce qu'il paraît, 872,000, ce qui fait dire au savant éditeur du Mesnagicr de Paris que c'est là un «essai de statistique ridicule. » (Voyez Introduction, p. xlv, note 2.)

«des belles filles» que notre statisticien compte dans la capitale: «Il y a, dit-il, a Paris « trois mille belles filles sans celles des faubourgs r> ce qui ne ferait, en définitive, si toutefois il s'agit bien de filles honnêtes, qu'une beauté pour cent vingt familles environ, et ne justifierait pas précisément le renom de suprême élégance dont les Parisiennes étaient déjà en possession au temps de Jean de Jandun (2).

Le savant auteur de Paris soas Philippe le Del n'a pas connu ce renseignement et n'en aurait probablement pas tenu grand compte. Après avoir demandé aux chroniqueurs et aux poètes tout ce qu'on pouvait attendre de leur témoignage, il s'est adressé ensuite aux documents réputés officiels, et a cherché à en extraire des indications un peu plus précises. Les censiers qu'il a négligés lui auraient fourni une base d'évaluation qui n'est point sans importance , puisque , en adoptant une moyenne pour chaque maison , il serait arrivé à une certaine approximation, seul résultat qu'on puisse raisonnablement espérer. H. Géraud n'a probablement vu dans les censiers que l'assiette de la propriété foncière; et, d'ailleurs, l'absence d'indications sur le nombre des étages et des corps de logis lui a fait regarder, sans doute, toute supputation des habitants, par maison, comme impossible. Mais, d'autre part, les rôles de la Taille, qu'il a mieux aimé consulter, et notamment celui de 1292, dont il a donné une fort bonne édition, lui ont causé quelque embarras. D'abord, en parcourant la liste des contribuables, il ne distingue pas toujours les véritables chefs de famille, parce que leurs noms sont souvent accompagnés de ceux de leurs enfants et suivants soumis à la Taille, et payant chacun leur cote; puis il ignore absolument le chiffre de la population placée au-dessus et au-dessous de l'impôt, les privilégiés et les exempts. Que d'habitants compris dans ces deux catégories ! En haut le clergé séculier et régulier, les seigneurs, les officiers et gens de service des maisons du roi et des princes, les fonctionnaires de tout ordre, l'Université, ses suppôts, maîtres et élèves, et tous ces habitants non domiciliés que le statisticien du xve siècle appelle «extravagants; n en bas les artisans réfugiés dans les enclos et lieux d'exception, tels que les commanderies du Temple et de Saint-Jean de Latran; les « gaigne- deniers , -n gens «de petit fait», truands, etc. et cette masse de mendiants que Guillebert de Metz évalue à quatre-vingt mille. Où il n'y a rien, dit un vieux dicton, le roi perd ses droits; or il les perdait à Paris pour un quart au moins dans les rangs du bas peuple, et ne les exerçait point sur un second quart d'habitants protégés par des immunités séculaires ; en sorte que les rôles de 1292 et de 1 3 1 3 ne comprenaient guère, en réalité, que la moitié de la population (3).

Convaincu que la Taille, ainsi décomposée, ne pouvait lui fournir que matière à conjectures, H. Géraud a cherché une autre base d'évaluation, et il a cru la trouver dans un manuscrit de i328 intitulé : «Les paroisses et les feux des baillies et senechaucées de France. » En ce document, la ville de Paris, augmentée du bourg Saint-Marcel, figure pour trente-

[l) Ces chiffres varient avec l'époque des rééditions : un exemplaire imprimé au commencement du xvne siècle donne trsix mille belles filles. t> La population, la beauté (ou peut-être le libertinage ) avait doublé en un siècle.

'2) Traité des louanges de Paris , p. 56 et 57.

(,) C'est en négligeant tous ces éléments de calcul et en s'attachant uniquement au texte du rôle de la Taille pour l'an 1292, que Dulaure est arrivé à un chiffre manifestement inférieur à la réalité: il trouve moins de cinquante mille habitants à Paris vers la fin du xme siècle.

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cinq paroisses et soixante et un mille quatre-vingt-dix-huit feux. Pour tirer parti de ce document, deux choses étaient nécessaires : i° déterminer exactement le sens du mot feu; a0 fixer le nombre moyen des personnes se réunissant autour de chaque l'eu , en d'autres termes, les membres de chaque famille. En ce qui concerne le sens du mot feu au point de vue statistique, Du Cange ne laisse subsister aucun doute, et H. Géraud a eu raison de n'en point avoir : feu est synonyme de famille. Quant à la population moyenne de chaque feu ou maison, Guérard, dans un mémoire sur les divisions territoriales de la Gaule, couronné par l'Institut en i83o, ainsi que dans les notes dont il a accompagné le Polyptyque d'Irminon, a formulé deux moyennes : l'une de 5,70, l'autre de 5,3o. En prenant le chiffre intermédiaire 5,5o, et en l'appliquant aux soixante et un mille quatre-vingt-dix-huit feux du Paris de 1828, on arrive à trois cent quarante et un mille habitants, c'est-à-dire à un nombre peu éloigné de celui qu'indique approximativement l'auteur anonyme du Dit que nous avons cité plus haut. Il est vrai que cette presque concordance ne s'obtient qu'au prix de deux hypothèses, qui consistent, l'une à entendre le mot mesnagier dans le sens d'habitant et non de chef de famille, l'autre à prendre pour une population urbaine la moyenne 5,5o qui s'applique aux feux de Palaiseau et d'Epinay-sur-Orgc , c'est-à-dire à une population rurale. La proportion semble, en effet, trop forte, et H. Géraud, après avoir constaté qu'à Nogent-l'Artaud, par exemple, dans les environs de Château-Thierry, la moyenne descendait à 4,5o habitants par feu, propose de la réduire à h pour Paris, ce qui, sur la base du document de 1828, donnerait deux cent soixante et quinze mille âmes(]).

Désireux de savoir s'il arriverait au même résultat en suivant une autre voie, H. Géraud a pris un point de départ tout moderne, le rapport de la superficie à la population, et il a été conduit à donner, comme approximation dernière, un total de deux cent quinze mille huit cent soixante et un habitants. Ce nouveau chiffre repose sur une assimilation plus ou moins complète du Paris de 1292 ou de 1828 avec les villes de guerre, closes de murs, telles que nous les voyons aujourd'hui. H. Géraud, qui constate l'extrême densité de la population dans les villes de guerre, réduites par leurs fortifications à se développer en hauteur, n'a pas songé aux nombreux couvents de Paris, aux enclos que renfermait la rive gauche et aux «grants vu ides» que les historiens mentionnent sur la rive droite : particularités que n'offrent point les places fortes de nos jours. Cette circonstance nous engagerait à réduire encore le nombre obtenu, surtout pour l'époque dont parle Guillebert de Metz, et nous regarderions volontiers le chiffre de deux cent mille âmes comme représentant assez exactement le chiffre de la population parisienne entre 1/107 e* thSk.

En dernière analyse, après H. Géraud, après les calculs auxquels nous venons de nous livrer nous-mêmes, la question reste entière, c'est-à-dire qu'elle n'est pas sortie des bornes de l'approximation, et que, selon toute apparence, elle ne les franchira pas; à moins toutefois que la découverte d'un document authentique et rigoureusement précis ne permette de substituer des chiffres positifs aux évaluations hasardeuses qu'on a jusqu'ici mises en avant.

'' Dureau de la Malle, dans son mémoire sur la population de la France au xiv" siècle (Acacl. des inscript, t. XIV, 2* part. p. 36). arrive à un chiffre fort rapproché de celui-là. M. le baron Pichon croit

BIST. I

devoir l'élever, et il évalue à trois ou quatre cent mille le nombre des habitants de Paris sous le règne de Charles VI. Ce chiffre nous paraît quelque peu exagéré.

La consommation d'après GuiHeberl île Metz.

Zi90 DOCUMENTS ET ECRITS ORIGINAUX.

Le mouvement de la consommation parisienne est encore plus difficile à déterminer : ici, en effet, on est absolument dépourvu de ces documents si nombreux et si détaillés que produisent les administrations modernes. Il n'y a, an moyen âge, ni octroi, ni régie, ni contributions indirectes, ou, du moins, la perception des droits sur les denrées n'a laissé dans les registres du temps que des traces imperceptibles. Tout au plus connaît-on le nombre des impôts de consommation, les variations qu'ils ont subies avec le temps et les artifices ingénieux à l'aide desquels on savait les multiplier. On peut même dire que. sous ce dernier rapport, la fiscalité contemporaine, si inventive cependant, n'a pas une supériorité bien marquée. Nous en sommes donc réduits aux évaluations très-approximatives des historiens, et c'est après les avoir combinées avec le chiffre de la population parisienne, qui n'est lui-même qu'une approximation, qu'on parvient à se rendre un certain compte de l'alimentation de Paris aux xivc et xvc siècles.

En acceptant les chiffres de consommation donnés par Guillebert de Metz, et en supputant par année, on obtient à peu près les résultats suivants:

Moutons consommés à Paris en un an 208,000 têtes.

Bœufs, idem 1 2,5 00 —

Veaux, idem 26,000 —

Porcs salés, idem io,5oo —

Porcs frais, idem 21,000 —

Vin 100,000 hectolitres.

Si l'on prend, d'autre part, les chiffres de l'octroi de Paris pour 186 5, et si l'on réfléchit que la population actuelle est à peu près décuple de celle que la capitale pouvait renfermer aux xivc et xvc siècles, on se trouve en face d'un résultat assez surprenant : le mouvement de la consommation parisienne, au lieu de s'être accru dans une proportion considérable, ainsi qu'on le pense généralement, serait resté, depuis cette époque, à peu près stationnaire. Voici, en effet, les chiffres de l'octroi de Paris ramenés à des nombres ronds:

Moutons i,5oo,ooo têtes.

Bœufs et vaches 2/10,000 — .

Veaux 23o,ooo —

Porcs salés 120,000 —

Porcs frais i5o,ooo —

Vins en cercles et en bouteilles 3,200,000 hectolitres.

Avec ces données, l'opération à faire est des plus simples : elle consiste à multiplier par dix, c'est-à-dire à augmenter d'un zéro les chiffres fournis par Guillebert de Metz, et à les rapprocher de ceux qu'a relevés l'octroi de Paris en 1 8 6 5. On arrive alors à cette singulière conclusion, que l'usage de la viande, par habitant, serait resté à peu près le même, cl qu'il aurait plutôt diminué, puisque, d'un côté, la population flottante prenant part au mouvement général de la consommation parisienne est, relativement, bien plus considérable qu'autrefois, et que, de l'autre, le carême, les vigiles, jeûnes et autres jours d'abstinence étaient très-rigoureusement observés aux xivc et xve siècles. Le seul point sur lequel l'augmentation est manifeste, c'est la consommation du vin : le chiffre de 1 8 6 5 est, proportion gardée, triple de celui que donne Guillebert de Metz. Cependant, s'il faut l'en croire, il

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existait de son temps «quatre nul tavernes de vin,» et le Paris moderne, dont la population est décuple, ne renferme que quinze cents marchands de vin en gros, six mille débitants au détail, trois mille limonadiers et douze ou treize cents restaurateurs. Il faut donc admettre que les quatre mille taverniers d'autrefois, s'ils ont réellement existé , vendaient infiniment moins de vin que leurs successeurs d'aujourd'hui, et qu'il s'en consommait davantage à domicile. Ce résultat, conforme à ce que l'on croyait déjà savoir, ne serait pas précisément à l'avantage de la génération contemporaine.

Le Mesnagier de Paris, écrit peu d'années avant le livre de Guillebert de Metz, donne également quelques détails statistiques dont M. le baron Pichon a essayé de tirer parti, et qui ne sont pas sans intérêt, surtout au point de vue de la comparaison à établir. Ces renseignements sont exclusivement relatifs à la consommation de la viande par la population parisienne, la maison du Roi, les maisons de la Reine et des princes. Nous les transcrivons d'après l'édition publiée par la Société des Bibliophiles français :

Statistique du

Mpsnagter de Paris

<r A la porte de Paris ^ a dix neuf bouchiers qui, par estimation commune, venrrdent , pour sepmaine, eulx tous, l'un temps parmi l'autre, et la forte saison pointant la foible, dix neuf cens moutons, quatre cens neufs, quatre cens pourceaulx fret deux cens veaulx.

rcSaincte Geneviefve : cinq cens moutons, seize bœufs, seize porcs et six veaulx.

rrLe Parvis^ : quatre vingt moutons, dix beufs, dix veaulx, huit porcs.

« A Saint Germain (,) a treize bouchiers : deux cens moutons, trente beufs, trente rr veaulx, cinquante porcs.

cLe Temple (5), deux bouchiers : deux cens moutons, trente deux beufs, trente rdeux veaulx, vint deux porcs.

rr Somme des boucheries de Paris, pour sepmaine, sans le fait du Roy et de la "Royne et des autres nos seigneurs de France, trois mille quatre vint moutons, ce cinq cens quatorze beufs, trois cens six veaulx, six cens porcs. Et au vendredi k absolut (°J sont vendus de deux mille a trois mille lars(7).

!l) On appelait ainsi l'espace compris entre les nies Saint-Denis, Pierre- à -Poisson et la Grande- Boucherie, jusqu'à la rue Pied-de-Bœuf. C'est aujourd'hui la place du Châtelet.

!2) Les boucheries de la Montagne-Sainte-Geneviève étaient fort anciennes; elles avaient été fondées par une émigration des bouchers de Saint- Marcel. Les Goix ou Le Gois, cabochiens fameux, avaient leurs étaux à Sainte-Geneviève.

(3) Les boucheries du Parvis remontaient à la plus haute antiquité. Caboche y remplissait les fonctions d'écorcheur.

L'établissement des boucheries de Saint-Ger-

main datait probablement des premiers temps de l'abbaye : depuis le xni" siècle, les étaux étaient au nombre de seize et occupaient la rue qui en a conservé le nom jusque dans ces dernières années. Elle forme aujourd'hui la continuation de la rue de l'Ecole-de-Médecine.

m La boucherie du Temple avait été établie par les Templiers dans la rue de Braque ; elle ne comprenait que deux étaux.

(6) Il s'agit du vendredi saint.

l7) Ce passage désigne évidemment l'antique foire aux jambons, qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours.

« Le fait de Poste! du Roy en office de boucherie monte bien, pour sepmaine, six ctvints moutons, seize beufs, seize veaulx, douze porcs; et par an deux cens lars.

rrLe fait du poulIaiHier : par jour, six cens poullailles, deux cens paires de rrpigons, cinquante chevriaux, cinquante oisons.

fLa Royne et les enfans : boucherie, pour sepmaine, quatre vins moutons, cr douze veaulx, douze beufs, douze porcs; et par an six vins lars.

rrLe fait du poulIaiHier : pour jour, trois cens poullailles, trente six chevreaulx, rrcent cinquante paires de pigons, trente six oisons.

cr Orléans aussi

rcBerry aussi W.

crLes gens de Monseigneur de Berry dient que aux dimenches et grans lestes rr il leur convient trois beufs, trente moutons, huit vins douzaines de perdris, et trconnins a l'avenant, mais j'en doubte. — Avéré depuis. — Et est certain que rr plusieurs grans festes, dimenches et jeudis, mais le plus commun des autres rr jours est a deux beufs et vint moutons

« Bourgoingne de parisis a tournoi du Roy(2).

rr Bourbon (3), la moitié du fait de la Royne (4). «

M. le baron Pichon a commenté ce curieux passage, et, malgré son désir, il n'a pu en tirer des inductions positives. « Selon l'auteur, dit-il, la consommation de Paris, en y comprenant les animaux tués pour les maisons du Roi et des princes, s'élevait, à l'époque «où il écrivait, à 3o,3i6 bœufs, i 88,55a moutons, 30,79/1 Porcs et 19,60/1 veaux. Ce « passage semblerait devoir fournir un nouvel élément propre à déterminer le chiffre de la «population parisienne à la fin du xive siècle; mais les renseignements donnés en cet en- « droit du Mesnagier sont-ils exacts? Je ne m'arrêterai pas à une première difficulté, celle - que je remarque au sujet du nombre des bouchers de la Grande Boucherie que l'auteur -fixe à dix-neuf. Quoique un boucher put tenir et tînt quelquefois, mais assez rarement, «plusieurs étaux, il me paraît difficile que les 3 a étaux de la Grande Boucherie fussent «tenus par 19 bouchers seulement. Mais, en outre, est-il croyable que la boucherie de ■Saint-Germain, composée de 19 étaux (i3 boucliers suivant l'auteur), ne fournît, par «semaine, à la consommation de Paris, que 6 bœufs, a veaux et 18 porcs de plus que la •• boucherie du Temple, composée de 2 étaux seulement ? On peut concevoir que l'auteur ne «nomme pas la boucherie de Saint-Benoît, destinée peut-être exclusivement au chapitre (5); "mais comment ne cite-t-il pas celle de Saint-Eloi, établie en 1 358, et qui, approvision- " nant le riche quartier Saint-Paul, devait nécessairement avoir un important débit ? Comment a-t-il négligé celle de Saint-Marcel? ou, s'il l'a confondue à dessein avec celle de

(1) Orléans, Berry, Bourgogne et Bourbon désignent les maisons des dues de ce nom.

2) C'est-à-dire comme 20, valeur du parisis, est à 25, valeur du tournois; en d'autres termes, un cinquième en moins que le Roi.

(3) L'auteur veut dire que l'on consommait moitié

moins à l'hôtel .Bourbon qu'au logis de la reine Isabeau de Bavière.

(4) Le Mesnngicr de Paris, édition publiée par la Société des Bibliophiles Français, t. Il, p, 80.

(6) Elle est citée, en i388. dans une plaidoirie au Parlement.

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-Sainte-Geneviève, pourquoi n'en prévient-il pas le lecteur? Gomment enfin est-il en «désaccord avec lui-même, à deux lignes de distance, sur la consommation du duc de

- Borry ? Je crois que les observations précédentes sont des présomptions graves contre

«la fidélité de ces renseignements statistiques; mais il est encore des difficultés d'un autre «genre qui s'opposeraient à ce qu'ils pussent être consultés sûrement pour la fixation du «chiffre de la population parisienne Il est certain qu'à la fin du xive siècle, l'abstinence «de viande aux jours maigres était plus généralement et plus strictement observée qu'aux -époques où la population de Paris nous est connue, et qui pourraient servir de ternie de "comparaison. Nous ignorons si les bœufs amenés alors à Paris étaient plus ou moins pe- «sants qu'aujourd'hui; nous ignorons en outre combien de livres de viande pouvait con- « sommer annuellement chaque habitant de Paris, car la consommation individuelle aug- « mente ou diminue d'une manière très-sensible en raison inverse du prix des denrées ; et «le chiffre actuel de cette consommation (2), fort inférieur à celui qu'elle atteignait en i 789,

- ne saurait servir de base pour la fin du xive siècle (3). »

Les réflexions de M. le baron Piclion sont fort sages assurément, et ses réserves on ne peut plus motivées. Toutefois, ses conclusions, formulées en note et conformes d'ailleurs à celles de Benoiston de Châteauneuf tendent à établir que la consommation de la viande à Paris aurait plutôt diminué qu'augmenté; c'est à ce résultat que nous avaient déjà conduits les chiffres de Guillebert de Metz, avant que nous eussions connaissance de ceux du Mesnagicr. Heureusement, les détails fort précieux donnés sur l'état de maison du Boi, de la Beine et des princes, nous permettent d'échapper au reproche de paradoxe que les statisticiens modernes ne manqueraient pas d'articuler. Non, la consommation individuelle de la viande n'a pas diminué; mais une partie de l'énorme chiffre que représentait l'approvisionnement des cuisines de l'hôtel Saint-Paul et du Louvre, des hôtels de Berry, de Bourgogne, de Bourbon, d'Orléans, et de tant d'autres manoirs princiers, s'est divisée, après la disparition de toutes ces cours, entre un plus grand nombre de bourgeois, de marchands et d'artisans. Et comme le gaspillage effréné dont ces hôtels étaient le théâtre a fait place à une répartition sage et économique des denrées alimentaires, il en est résulté un certain abaissement de la consommation prise dans son ensemble, bien que chaque habitant ait eu, avec le temps, une part proportionnelle plus large et surtout plus équitable dans les aises et jouissances de la vie matérielle. 11 faut se rappeler, en outre, que la consommation urbaine se faisait aux dépens de la population rurale, et que la vie des champs, si misérable, même au temps de La Bruyère, l'était bien davantage encore trois siècles auparavant. Sous le bénéfice des observations qui précèdent, nous croyons pouvoir joindre nos conclusions à celles de Benoiston de Châteauneuf et de M. le baron Pichon.

Il peut y avoir quelque intérêt à tenter, sur les chiffres donnés par le statisticien anonyme

'' Le point de départ de M. le baron Pichon part de chaque habitant dans l'usage de la viande, est différent du nôtre : Thonorable président de la PI M. le baron Pichon écrivait en 18/17.

Société des Bibliophiles français veut induire le (:,) Le Mesnagier de Paris , introduction, p. xliii

chiffre de la population parisienne de celui de la et suiv.

consommation, tandis que nous recherchons, au (4) C'est en 18-21 que Benoiston de Châteauneuf

contraire, d'après un certain chiffre adopté, la a publié ses Recherches statistiques.

l,a consommation 'li' Paris d'après ■ m Dit anonyme.

de la fin du xve siècle , une opération identique à celle que nous venons de faire sur ceux de Guillebert de Metz et du Mesnagier de Paris. Voici d'abord le passage relatif aux consommations :

cr La despense de Paris, du plus nécessaire qui se fait par chascun jour du mois : «par extimation au plus prés du vray.

cr Et premièrement, il faut ce qui s'ensuyt,

ee C'est assavoir :

rrCent cinquante beufz le jour du moins; ce Item, huit cens moutons le jour du moins;

crltem, cinq cens soixante muys de vin du moins, sans les bières, servoises et sydres ;

rrltem, trois cens muys de blé le jour du moins.

ce Item. H faut au sextier de blé mesure de Paris xxix milliers sept cens quatre eevings douze mille grains du moins, tant peussent estre les dits grains gros.

rrll fault a Paris en chapeaux de fleurs, bouquetz, herbe et maiz vert, pour «nopces et fraries, enfans baptiser, ymages d'église, audiences de parlement, ce chambre des comptes, chancellerie, les generaulx des aydes, requeste du palais, rr le trésor duChastelet, et aultres juridictions estans enclos en Paris, comme pour i-rles festes et banquetz qui se font en l'Université des clers et escoliers, en faire sant les gradués et autrement, chascun an pour douze mille escuz du moins.

rrlfem. En offertoire de chandelle de cire a voûter, devant maistre Pierre du rcQuignet, a deux cens frans et plus.

crltem. Il y a a Paris trois mille belles filles, sans celles des faubourgs.

crltem. En saulce verte, cameline, moustarde, troys mille quatre cens frans rrou environ.

rrltem. On dit plus de messes et biensfaitz en Paris que l'en ne fait depuis ce hors des murs de Paris jusques a Rome, ainsi que l'a preschié feu maistre ccBerthelemy, en son vivant docteur en théologie, homme de très dévote recc nommée.

ce Item. Et pour ce que aucuns dient que en ceste despence n'est point faicte crde mention des jours maisgres que l'en mengue marée,

ce Responce.

rell y a de marée a Paris, tant fresche que sallée et puante, et de macquereaulx 'rirais et salez, de grans raies et petites, tant fresches que puantes, et en arrive rr par chascun jour en si grant quantité, qu'il est impossible d'en savoir le nombre, rr Et est un abisme que Paris, n

L'auteur de cet essai a beau dire qu'il procède «par extimation au plus prés du vray, «

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