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EN L'AN DE GRACE M.CCCC.XVIII

La pièce que Guillebert de Metz s'est donné la peine de transcrire, et dont il a fait, en quelque sorte, la préface de son livre, n'était sans doute pas digne d'un tel honneur: elle appartient à cette catégorie de productions qu'une saine critique a toujours qualifiées de tours de force, et dont tout le mérite consiste dans la difficulté vaincue. C'est quelque chose assurément que de s'imposer des lois prosodiques sévères, et de se mouvoir cependant en toute liberté dans le cadre étroit qu'on a volontairement choisi. Le poëte l'a dit :

De la contrainte rigoureuse Où l'esprit semble resserré, Il reçoit cette force heureuse Qui l'élève au plus haut degré.

Telle dans des canaux pressée , Avec plus de force élancée , L'onde s'élève dans les airs ; Et la règle qui semble austère N'est qu'un art plus certain de plaire Inséparable des beaux vers.

C'est la lutte du fond contre les exigences de la forme ; c'est l'éternel combat de la raison et de la rime; et lorsque l'esclave, comme l'appelle Boileau, a été réduite à obéir, lorsque les canaux dont parle La Faye, loin de ralentir la course de la pensée, n'ont servi qu'à en activer l'élan, il y a pour le poêle un véritable triomphe.

Mais le succès des vrais poètes a toujours tenté les versificateurs médiocres : ils se sont dit qu'exagérer la difficulté c'était augmenter le mérite, et cette fausse vue les a jetés dans les divagations prosodiques auxquelles nous devons les anagrammes, les antistroplies. les acrostiches, les tauiogrammes, les vers rétrogrades, les bouts-rimés et autres puérilités métriques ou syllabiques. Ils n'ont pas compris que tout exercice de versification est justiciable de la raison et de l'oreille, et qu'il faut, ou ne pas s'imposer des entraves illogiques, ou satisfaire à tout prix l'esprit et le goût, quand on a volontairement accepté des chaînes,

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Les abus du la ïcriiiûîa-MM

En dehors de ces deux conditions, il n'y a que gêne gratuite et enfantillage de la pensée : on n'arrive pas même à produire ces niaiseries harmonieuses, nugœ canorœ, auxquelles Horace consentait à faire grâce, en faveur du plaisir qu'elles lui causaient.

L'effet auquel visent surtout les chercheurs de difficultés, c'est la surprise, sentiment d'un ordre inférieur, et contre lequel l'esprit ne manque jamais de réagir après la première impression. Aussi ne voit-on qu'aux époques de décadence littéraire fleurir le genre auquel appartient le morceau que nous reproduisons. Les anthologies grecques en contiennent un certain nombre ; les poètes de la moyenne et de la basse latinité en ont beaucoup produit ; YHermes romanus et le savant ouvrage de E. Du Mérii(1) en donnent de nombreux échantillons. Quant à la langue française, M. Meyer, archiviste, auquel nous devons d'utiles indications, a très-judicieusement remarqué qu'elle se prête peu à ces sortes d'amusements : idiome essentiellement analytique, embarrassée dans sa marche par l'emploi obligatoire de l'article et des prépositions , elle ne saurait, comme les langues synthétiques, pourvues de désinences variées, et riches de flexions de tout genre, se plier aux exigences d'une prosodie véritablement impossible. Il lui faut, pour arriver à produire un acrostiche doublé d'un tautogramme, comme l'est celui de notre clerc normand, supprimer la moitié des parties du discours et former une sorte de liste où les mots ne sont liés que par le sens, quand il y en a un. C'est donc chez les Grecs d'abord, puis chez les Latins, de goût ou d'origine, qu'on a le plus de chances de rencontrer les règles et les modèles du genre. C'est parmi eux, en effet, que Tabourot, seigneur Des Accords, l'un des premiers chercheurs de curiosités philologiques, a trouvé les rébus, les équivoques, les amphibologies ou k entend-trois, » les anlistroph.es ou acontrepetleries,» les vers léonins, coupés, rétrogrades, les lettres numérales et cent autres fantaisies d'un goût plus que douteux.

Le tautogramme. Le seigneur Des Accords, de plaisante mémoire, nous apprend, en outre, que les grammairiens grecs et latins appelaient paranoèmes ce que nous nommons aujourd'hui vers lettrisés ou tautogrammatiques , c'est-à-dire commençant par la même lettre M. Un autre écrivain dijonnais, Gabriel Peignot, après avoir renouvelé la définition, ajoute que les meilleurs {autogrammes ne valent rien, ce qui ne l'empêche pas d'en citer un assez grand nombre. L'un des plus connus, dit-il, est celui que Hucbald de Saint-Amand, versificateur et musicien célèbre de la fin du ixe siècle, dédia à l'empereur Charles le Chauve. C'est une sorte de dithyrambe en l'honneur des crânes dénudés; il a pour titre: Hucbahlt monachi carmm mirabik ad Corolum imperatorem cahum ; tous les mots y commencent par la lettre C. Voici le début du poëme:

G armina clarisonae calvis cantate Camœnœ;

C omere condijjno conabor carminé calvos,

C outra cirrosi crines confundere colli.

C antica concélèbrent callentes clare Camœnœ;

G ollaudcnt calvos ; collatrent crîmine claro

G arpere connntcs calvos crispante cachinno.

Etc.

''' Poésies populaires latines antérieures au xn' siècle, Paris , 1 8 A3 , in-8°.

La lettre C semble avoir le privilège du tautogramme ; depuis la Renaissance, elle a obtenu les honneurs de trois autres poëraes. Le premier, qui se compose de douze cents vers et a pour titre Cltristus crucifixus, est l'œuvre d'un versificateur allemand nommé Christianus Pierius. Tabourot en cite les quatre vers suivants :

C urrite Castalides, Chrislo comitante, Camœme C oncelebratura cunctorum carmina , certum C onfugium collapsorum, concurrite, cantus C oncinnalurœ célèbres celebresque cothurnos . Etc.

Le second, qui a la même étendue, est une œuvre de polémique religieuse; nous n'eu citerons que le titre : Certamcn catholicum cum Calvimstis continuo caractère C conscriptum. Quant au troisième, il est infiniment moins sérieux : on y chante les luttes domestiques des chiens et des chats :

Catlorum canimus certamina clara canumque, Etc.

La lettre P n'est pas moins célèbre dans les fastes du tautogramme. On connaît le poëme burlesque fait en l'honneur des compagnons d'Eumée ou de saint Antoine; l'auteur, usant du privilège qui appartient à la langue latine, n'a pas eu recours à la moindre périphrase ; il appelle ses héros par leurs noms :

P laudite , porcelli ; porcorum pigra propago P rogreditur; plures porci pinguedine pleni P lignantes pergunt; pecudum pars prodigiosa P erturbat pede petrosas plerumque platœas ; P ars portentose populorum prata- profanât, Etc.

A la suite de cette singulière épopée, qu'on peut considérer, ainsi que la précédente, comme une imitation de la Batracltomyomachie (avec la circonstance aggravante du tautogramme), se trouve une pièce de vers dédiée au prince-évéque de Liège, sous le patronage duquel l'auteur place les héros de son poëme ; elle commence ainsi :

P erge, paler patriœ; patriarum perfice pacem. P romereare palam palmam, placidissime princeps. Etc.

L'ouvrage est terminé par un morceau intitulé Prœcathmcuh P. Porcii poelœ , dont voici le début :

P arce, precor, pingui pagelke, parce prudenli

P ugnantium parcemiœ ; P arce parum pulcbrœ picturatœque poesi

P rœsente pictae, populo.

Etc.

Le poëte implore l'indulgence du lecteur: il en faut, certes, beaucoup pour encourager de tels enfantillages ou plutôt de telles vanités. Les versificateurs de la Renaissance, qui se sont adonnés à ce genre de composition, avaient, en effet, pour but principal d'étaler leur parfaite connaissance de la langue et de la prosodie latines ; c'est leur science philologique et leur dextérité grammaticale qu'on admirait, en les voyant jongler si aisément avec les mots d'une langue morte. Le même motif n'existe point pour les versificateurs français : il n'y a pas grand mérite à prouver qu'on possède le vocabulaire de sa langue maternelle : et, d'autre part, ainsi que nous l'avons fait remarquer plus haut, l'absence de flexions casuelles, l'emploi obligatoire de l'article et des prépositions, doublent pour nous les difficultés d'un genre déjà si ardu. Aussi ne rencontre-t-on dans notre idiome qu'un petit nombre de \erslettrisés. Tabourotn'en cite point; Gabriel Peignot donne celui-ci, qui n'est qu'un tautogramme imparfait :

Didon dina , dit-on ,

Du dos d'un dodu dindon ,

et cet autre , qui a quelque parenté avec celui que nous reproduisons :

Miroir mondain, madame, magnifique, Ardent amour, adorable, angélique, Etc. (,).

On ne va pas loin dans cette voie, si l'on veut continuer à offrir un sens intelligible ; il est plus facile, en effet, d'aligner des mots que des idées. C'est précisément ce qu'a fait noire clerc normand; mais il a rendu son tautogramme encore plus énigmatique en le doublant d'un acrostiche.

11 n'est pas un écolier qui ne sache en quoi consiste l'acrostiche; tous en ont commis ou vu commettre: ^ Acrostiches, dit le seigneur Des Accords, sont vers qui en leurs pre- «mières lettres contiennent quelque nom propre ou autre mot de chose intelligible ':ï) ; -n et il ajoute que les sibylles en faisaient, qu'Ennius en a composé, et que Cicéron l'atteste dans son livre De divinatione. L'acrostiche a donc ses quartiers de noblesse. II paraît surtout à sa place dans la comédie latine, car le rire ne lui messied pas, et les grammairiens, qui nous ont conservé les pièces de Plaute, lui ont donné une place d'honneur dans leur travail; tous leurs arguments sont des acrostiches. Voici, par exemple, celui (Y Amphitryon :

(1) Gabriel Peignot ajoute : «On ne s'est pas contenté de faire des vers lettrisés; on connaît aussi rrde la prose du même genre. Un nommé Guillaume r-Héris, Liégeois, de l'ordre des Carmes, a publié trun volume de Aoo pages, composé de panégy- (friques des saints de son ordre, loués, dit-il, cum «crtraor dinar ta methodo ; et cette méthode, qui efrrfeclivement n'est pas fort usitée, consiste à comtfmencer tous les mots d'un panégyrique par la w lettre initiale du nom du saint qui en est l'objet.

rr Voici comment l'auteur débute dans son éloge de fr saint Louis : Ludovicus Lutetianorum legislator lau- «datissimus, Lutetiam libérait lumine Lugâummque tt locupletavil, lepore laudibilis, litteratura laudabilior, «liberalitate laudabilissimus.» (Amusements philologiques, p. 10/1.)

(2) Le seigneur Des Accords cite d'autres exemples d'acrostiches latins et grecs. (Les Bigarrures et touches, p. q8o et suiv.)

>• more captus Alcumenas Jupiter Sutavit sese in ejus formam conjugis,

ro patria Amphitruo diun cernit cura hostibus. Œ abitu Mercurius ei subservit Sosiae : w s advenienteis servum ac dominum frustra habet. H urbas uxori ciet Amphitruo ; atque invicem w aptant pro mœchis. Blepharo captus arbiter. nter sit, non quit, Amphitruo, decernere. O mnem rem gnoscunl: geminos Alcmena enitilur (,).

V Hermès romanus reproduit un acrostiche du poète Gommodianus, qui vivait au iue siècle de l'ère chrétienne ; ce morceau témoigne de la foi de l'auteur et contraste singulièrement avec la donnée risquée de l'Amphitryon ; il est intitulé De diejudiciî, et contient douze vers sur le paradis et l'enfer. C'était une recommandation aux yeux des versificateurs du moyen âge; aussi voit-on l'acrostiche se produire dès la fin du xn° siècle et choisir de préférence les sujets de dévotion. M. Meyer cite parmi les faiseurs de cette époque frère Renault de Louhans, traducteur du livre de la Consolation de Boëce, Guillaume de Deguilleville, auteur du Pèlerinage de la vie humaine, Coquillart, qui a trouvé ingénieux de placer un acrostiche à la suite de sa translation de Josèphe , et plusieurs autres dont les Bénédictins nous ont conservé les noms. Il en est même qui ont fait servir l'acrostiche à l'expression de la foi chrétienne, mettant ainsi un vain jeu de mots sur les lèvres des personnes pieuses. L'Oraison dominicale et la Salutation angélique ont subi cette transformation : des maximes de sainteté sont alignées horizontalement, en forme de prière, tandis qu'on lit dans le sens vertical Pater noster et Ave Maria .

Il est vrai de dire que l'acrostiche n'a pas toujours été si religieux; la poésie profane s'en est promptement emparée, parce qu'il offre au versificateur un moyen ingénieux de dissimuler son nom tout en l'écrivant, de cacher et cependant de mettre en relief le nom d'une personne aimée, enfin de renfermer sa pensée dans des bornes précises. Le nombre de pièces de vers qui ont été coulées dans ce moule est incalculable, et si nous en citons deux, d'après le seigneur Des Accords, c'est parce que l'acrostiche y est double et triple, complication fort goûtée de certaines. . . gens. Voici donc l'acrostiche initial et final :

> mour au cœur le nom d'Anne imprim > zom très heureux d'une que j'aime bie s; zi de nous deux cet amoureux lie z >utre que mort défaire ne pourra

L'acrostiche triple que donne Tabourot est initial, intermédiaire et final, c'est-à-dire que la lettre que le poëte a voulu mettre en relief est au commencement, au milieu et à la fin. Le latin seul pouvait se prêter à ces exigences, et encore a-t-il fallu le torturer pour arriver à un résultat (2'. Voici les premiers vers de cette singulière composition :

O crux excellens tôt O dominaris OlympO C oelestes plèbes et Ciaro acceptor illiC R egna regenda poli cR ucifixi munus et ardoR U ndique te almificat rU beus cum sanguinis unU Xristi quapropter eX rege vocabere tu duX.

!'> Plauti comœd. édit. Lemaire , t. I , p. 5. double en anglais et en français interlinéaire. Ce

(!) M. Génin, dans ses Récréations philologiques singulier morceau a été composé par Gilles de Wès . (Paris. 1 8 5 6 . a° vol. p. 377), cite un acrostiche maître de français du roi Henri VIII.

Le seigneur Des Accords est en admiration devant ce morceau : «Si tu considères ces «vers, dit-il, il y a autant de lettres en chacun cju'il y a de vers en longueur; de sorte «que, si ces lettres estoient séparées l'une de l'autre, il y auroit un parfait quarré de trente-

« cinq lettres Item, il y a quatre angles, au milieu et aux quatre coings de la Croix,

«tousjours un 0, etc. (,). » Il est à croire qu'il ne connaissait pas le fameux acrostiche composé par Fortunat, évêque de Poitiers, le plus habile versificateur de son temps. H se compose de trente-trois vers, chacun detrenle-trois lettres, en l'honneur des trente-trois années de la vie de Jésus-Christ. Ces vers sont disposés de telle façon que les lettres initiales forment un vers et les lettres finales un autre vers. De plus, toutes les dix-septièmes lettres de ces trente-trois vers, lues verticalement, forment aussi un vers. Enfin, en lisant diagonalement de gauche à droite et de droite à gauche, on trouve encore deux vers qui se croisent et forment sautoir. La pièce entière a un aspect géométrique : elle forme un parallélogramme divisé de haut en bas par une ligne droite et coupé par deux diagonales. C'est à cette variété que se rattachent les vers français simulant un arbre, un verre, une bouteille, etc. avec cette différence, toutefois, qu'ils ne sont ni tautogrammatiques, ni acrostichés, et qu'ils offrent, par conséquent, beaucoup moins de difficulté.

Nous arrivons à l'acrostiche lettrisé ou compliqué de {autogramme. E. Du Méril en cite deux exemples : l'un est un petit poëme en huit vers composé par Jean Diophylax <2' en l'honneur de la Flandre; l'autre, qui a le plus grand rapport avec le factum de notre clercnormand, est une sorte de dithyrambe à la louange du Christ. Tous deux sont en latin. Voici d'abord le petit poëme qui a pour objet les louanges de la Flandre, et qui les exagère un peu.

F œcundo florens florum flos Flandria fructu

L ucida labenti lumina luce ligaf.

A rdenles abigens adamas astrictus amores.

N ubifero nardus numine nata nitet.

D ulcisonis dolata datis deitate décora.

R egia robusto régna rigore régit.

I ngenuis intenta iocis, iucunda iuventus

A ereas amplis artibus ardet aves.

Le second a pour titre Corona Jhesu per Utteras ejus. Nous aurions hésité à le reproduire, à cause de son étendue, s'il n'était le modèle exact sur lequel notre clerc normand paraît avoir taillé son Bit. E. Du Méril l'a emprunté à un manuscrit de la Bibliothèque impériale, fonds Saint-Victor, n° h^'i , folio recto. 11 existe au verso de ce feuillet, dans le même manuscrit, une autre pièce du genre taufogrammatique, sur le nom de Marie, et au folio i^5 verso, un petit poëme alphabétique en sixains lettrisés.

(I) Bigarrures et touches, p. 209 et suiv.

(!) Jean Diophylax ou Démophylax, poëte latin moderne, né à Gand en i5oa, mort à Lyon en 1 628 , était religieux du mont Garmel. On a de lui , sous le titre de Chrislomachia (Gand, in-&°, sans indication de date), un poëme en acrostiebes sur la

passion du Christ. Diopbylax a publié , en outre, un grand nombre de poésies latines , où il fait preuve d une merveilleuse souplesse d'esprit et de plume. Il est regrettable, disent ses biographes, que de précieuses qualités aient été employées à des puérilités prosodiques : Nuga> difficile-':.

Voici le lexte de l'acrostiche tautogrammatique en strophes :

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