PAR ANTOINE /VST ES AN
iiist. — - r.
NOTICE
Antoine Astesan n'était connu que par un poème intitulé De varietate fortunœ, imprimé dans le Rerum italicarum scrif tores de Muratori lorsque la découverte d'un manuscrit contenant la plus grande partie des œuvres de cet écrivain vint appeler sur lui l'attention du monde savant. Dans un ouvrage spécialement consacré à Jeanne d'Arc (2), et publié en 1817, M. Berriat Saint-Prix fit connaître qu'il existait à la bibliothèque publique de la ville de Grenoble un recueil de poésies latines portant le nom d'Antonius Astesanus, Astensis. Parmi ces poésies, il avait remarqué la relation d'un voyage fait en France vers le milieu du xve siècle, et une description de Paris assez agréablement versifiée. A partir de ce moment, Astesan put être placé au nombre des historiens originaux de notre capitale, mais son poëme, que M. Berriat Saint-Prix avait cependant eu soin d'analyser, demeura inédit, et c'est seulement après un demi -siècle que les indications fournies par ce savant ont pu être utilisées. Si la justice a été tardive pour le poëte d'Asti, en revanche un heureux concours de circonstances lui a ménagé l'honneur d'être traduit, commenté et publié par la ville même qu'il a chantée. Son ouvrage, simple exercice de versification, destiné à charmer les loisirs du comte d'Angoulême et du marquis de Montferrat, sera lu avec intérêt par les descendants de ces Parisiens qu'il a admirés et qui lui ont paru être «un peuple de k rois, v
La famille d'Astesan était, comme son nom l'indique, originaire d'Asti, petite ville du Biographie d'Asusai Milanais, l'ancienne Asta Pompeia de la Gaule cisalpine, et la patrie d'un des plus grands poètes de l'Italie moderne, Alfieri. Elle y occupa pendant longtemps un rang distingué, et paraît même avoir donné à l'Eglise et aux lettres des hommes éminents'3'. Mais, par suite
!l) Rerum italicarum scriptores , prœcipue ah anno I). adannum M. D. Milan, 1729-1751, -2Ç) vol. infolio, t. XIV. p. 1007.
2) Jeanne d'Arc, ou Coup à' œil sur les révolutions de France au temps de Charles VI et de Charles VII , Paris. 1817. in-8°.
(3) Vers le temps où Jean de Jandun professait au collège de Navarre, on citait parmi les frères Mineurs les plus en réputation le docteur Astesanus de Aste. Du Boullay. qui reproduit la liste donnée par Luke Wadding dans ses Annales ordinis Mino-
rum, nomme Astesan immédiatement après Michel de Césène, qui était alors général de Tordre, et avant plusieurs autres docteurs justement célèbres, tels que Guillaume Okam, Bertrand de la Tour. Philippe de Châtillon, Gaultier Burley, Raoul Lokesley, Guillaume Guignecourt, Philippe de Florence , François de Mayronis , Durand de Saint-Porcien. Jean de Lignières, etc. (Histor. Univers. Paris. t. IV. p. 17/1). Nous n'osons cependant point aflirmer que le mot Astesanus désigne sûrement la famille de notre poëte.
de ces dissensions intestines dont les villes italiennes eurent tant à souffrir, elle fut obligée, en 1329, de s'expatrier, et elle alla chercher un refuge à Villanova d'Asti , bourg fortifié situé à onze milles de distance sur la route d'Alexandrie à Turin. Il y avait près d'un siècle qu'elle y était fixée, s'amoindrissant d'année en année, comme toutes les familles d'exilés, lorsque notre poëte vint au monde (1/112). Son père, Pierre Astesan, avait en outre trois autres fils, plusieurs filles, et ne possédait qu'un modeste emploi pour subvenir à toutes les charges : il était, dit M. Berriat Saint-Prix, «scribe public, c'est-à-dire chancelier ou «notaire de l'université de Villeneuve, et il y professait en même temps la grammaire et «les mathématiques n Un tel cumul prouve que l'université de Villeneuve (nom bien pompeux pour une simple bourgade) était peu fréquentée par les étudiants; et le père du jeune Antoine comprit que son fils ne pourrait y terminer convenablement son éducation. Aussi, après lui avoir enseigné tout ce qu'il savait lui-même, il l'envoya en 1/127 à Turin, et en 1 & 2Q à Pavie, pour y apprendre le latin et la rhétorique (2). Antoine Astesan eut pour maîtres dans ces deux villes Valla et Veggio, qu'on regardait en leur temps comme de savants docteurs, et le carme Antonio Ferrari, qui devint évêque de Torlone.
Le séjour d'Astesan à Pavie ne fut que de deux années; en 1 43 1, il quitta cette ville par crainte de la peste, dit M. Berriat Saint-Prix, et il se rendit à Gênes, d'où le même fléau l'éloigna, après un séjour peu prolongé. C'est alors que, suivant le conseil de son père, il alla se fixer à Asti, où ne dominaient sans doute plus les ennemis de sa famille, car il put y enseigner publiquement la langue et la littérature latines. Il y a lieu de croire que notre poëte, contrairement au proverbe, fut prophète dans son pays, car il y séjourna pendant
(1) Jeanne d'Arc, ou Coup d'œil, etc. p. a83. — (2) Antoine Astesan paraît avoir beaucoup apprécié le mérite modeste et ie dévouement de son père : l'épitaphe qu'il a composée pour lui est digne, quoique un peu vaniteuse. On voit que le fils avait bonne opinion de son père ; mais il était convaincu que la famille n'avait pas dégénéré.
EPITAPHIUH MAGISTRI PETRI ASTESANI DE VILLA NOVA ASTENSI, PATRIS 1PSIUS AOCTORIS.
Hoc Astesanus tegitur Petrus ille sepulcbro,
Qui docuit multos instituitque viros.
Cujus erat virtus patiïœ notissima toti;
Cujus per patriam nobile nomen erat.
Vir fuit bumanus, prudens, pius, integer, œquus.
Doctus, facundus, consilioque gravis.
Tanta reipublicœ w fuit illi cura , quod instar
Fabricii aut Curii mortuus ipse fuit.
Sed potuit rerum solamen habere suarum ,
Quod post se prolem liquit is egregiam. Liquit enim doctos, clara et virtute célèbres.
Ut natas taceam , quatuor ille mares.
Lector, ab bis paucis multas intellige laudes ;
Pressa dolore manus scribere plura nequit.
( F° 1 58 du manuscrit. )
Riîpûblkœ , faute de quantité
EPITAPHE DE MAÎTRE PIERRE ASTESAN DE VI LL KM El \ E D'ASTI, PÈRE DE L'AUTEUR.
rrSous ce tombeau est coucbé ce Pierre Astesan "qui a formé et instruit beaucoup d'hommes ; dont "le mérite était très-connu de tous ses concitoyens; f?dont le nom était illustre dans sa patrie. C était rfun homme bon, sage, pieux, honnête, juste, sauvant, éloquent et influent par le conseil. Il prit rrtant de soin des affaires publiques, qu'il mourut ff aussi pauvre que les Fabricius et les Curius. Mais "ce qui put le consoler de l'état de ses affaires, ce trfiit de laisser après lui ime descendance distinguée, fil eut, sans parler des filles, quatre fils instruits -et illustres par l'éclat du mérite. Lecteur, comrrprends par ces quelques mots tous les éloges qui -r lui sont dus; ma main, saisie par la douleur, ne "peut en écrire davantage.»
quinze ans environ, et la réputation que son enseignement lui avait acquise devint assez considérable pour attirer sur lui les regards du duc Charles d'Orléans, qui venait enfin d'être rendu à la liberté, après vingt-cinq années de captivité en Angleterre. Le fils aîné de Valentine Visconti chercha vainement, comme on sait, à recouvrer la dot de sa mère, que lui disputait Ludovic Sforza; le comté d'Asti fut la seule portion de ce riche patrimoine qui put lui être rendue. Désireux de s'attacher ses nouveaux sujets, il choisit parmi eux quelques-uns de ses officiers, et Aslesan dut sans doute à sa bonne renommée l'honneur que lui fit le duc en le distinguant 11 le nomma, dit Muratori, son premier secrétaire, et lui confia la garde du château de Mont-Raynier. Cette mesure honore à la fois le prolecteur et le protégé : il appartenait à un prince ami des lettres, et poète lui-même, de témoigner publiquement son estime pour les lettrés. Astesan paraît, du reste, avoir été trèsreconnaissant des faveurs dont on le comblait, et il s'en exprime en termes fort vifs dans plusieurs endroits de ses ouvrages, notamment au IVe livre de ses élégies et dans ses lettres héroïques.
La garde du château de Mont-Raynier était sans doute une sinécure, car nous constatons qu'au mois de février ikky Astesan se trouvait à Tours et recevait du duc l'argent nécessaire pour payer ses frais d'hôtellerie. On trouve, en effet, parmi les pièces justificatives publiées par M. Champollion-Figeac, la mention suivante : «Du vme jour de février « m . cccc . xlix , a maistre Anlhoine Astazen, Lombart, secrétaire de mon dict seigneur, rla somme de un livres xni solz tournois, pour don a lui faict par mon dict seigneur, g pour soy deffrayer de l'ostellerie pareillement au dict lieu de Tours (2). » Prolongea-t-il son séjour en France pendant les trois années suivantes, ou y revint-il à diverses reprises, c'est ce que Muratori et M. Rerriat Saint-Prix n'ont pu éclaircir. Ce qui paraît probable, c'est qu'Antoine Aslesan, attaché comme son frère Nicolas à la personne du duc, le suivit dans toutes ses résidences et eut ainsi le loisir de bien voir les contrées qu'il a décrites. Son poëme, écrit à Rlois, porte la date de i45i, et tout semble indiquer que l'auteur ne retourna pas immédiatement en Italie, car, avec la prolixité qui lui est habituelle, il n'eut pas manqué d'annoncer son prochain départ. M. Berriat Saint-Prix, en analysant quelquesunes de ses épîtres héroïques, a constaté d'ailleurs qu'il était encore en France dans le courant de l'année i452.
En regagnant Asti, Antoine laissait près de Charles d'Orléans son frère Nicolas, qui faisait également partie de la maison ducale, en qualité de calligraphe, mais qui ne paraît pas avoir cultivé la poésie. Nicolas figure dès ikkcl au nombre des familiers et commensaux de Charles, et, dans un compte de l'argenterie qui porte la date de i456, il est compris parmi les cent vingt officiers qui reçurent la livrée annuelle du duc, c'est-à-dire une robe et un chaperon de drap noir. Ses travaux de transcription paraissent avoir été
(l) Dans la première épître héroïque du livre IIIe, Aslesan dit à Théodore de Montferrat qu'il avait adressé, sans succès, un grand nombre devers à un grand nombre de personnes de Gênes, pour se faire nommer professeur de rhétorique en cette ville. C'est alors que le duc d'Orléans est venu heureusement dans ce pays; il a entendu parler du poète.
l'a comhlé de largesses, et a fini par l'attacher à sa personne.
(2) Compte de dépense original de la Bibliothèque impériale, reproduit par M. Aimé Champollion- Figeac, dans l'ouvrage intitulé : Les poésies du duc Charles d'Orléans, publiées sur le manuscrit original de Grenoble, Paris, 18/12, in-12, p. xxiv.
considérables : on cite, entre autres, le manuscrit latin de la Bibliothèque impériale n° 1 8 6 5 , un autre manuscrit du même fonds intitulé Devenenis, et une histoire abrégée de Milan, qu'il dédia à Charles VII dans les premières années de son séjour en France Enfin, dit M. Vallet de Viriville (2), ce fut lui qui transcrivit le manuscrit de la Bibliothèque de Grenoble.
La biographie de notre poëte demeure forcément incomplète, faute de renseignements qui puissent s'ajouter à ceux qu'il a consignés dans quelques-unes de ses pièces, et qui ont été relevés par M. Berriat Saint-Prix. Nous savons seulement qu'il vivait encore à la fin de i A 6 1 , puisque le manuscrit de Grenoble contient plusieurs morceaux sur la mort de Charles VII, survenue le 22 juillet de cette même année. Le duc Charles d'Orléans mourut lui-même en i465, et nous ignorons si son fils, qui fut depuis Louis XII, garda près de sa personne l'un ou l'autre des deux frères, au cas où ils auraient survécu à leur protecteur. Dans cette hypothèse, Antoine Astesan aurait plus probablement offert ses services au comte Jean d'Angoulême, troisième fils de Louis d'Orléans et de Valentine Visconti, prince éclairé et bienveillant, auquel il a dédié le poëme descriptif que nous allons reproduire l3i.
Mérite libraire Après avoir recueilli dans Muratori et dans le manuscrit de Grenoble les principaux traits de la vie de notre poêle, M. Berriat Saint-Prix déclare qu'il croit devoir w hasarder «son opinion sur le mérite littéraire de l'auteur et du livre.» Il le fait dans les termes
(,) Ce manuscrit, que M. Berriat Saint-Prix n'a pas connu, porte le n° 6166 du fonds iatin à la Bibliothèque impériale. Il est en double exemplaire, et se compose de plusieurs extraits de diverses chroniques sur l'origine et les gouvernements successifs de la ville de Milan. Le catalogue imprimé le désigne sous ce titre: s Codex chartaceus, olim D. rrDufiesne. Ibi continentur Antonii Astesani, civis ffAstensis, illustrissimi Aurelianensium Mediolarrnensiumque ducis Caroli secretarii, libri quatuor «•de origine et vario regimine civitatis Mediolani. fris codex anno i4^8 exaratus est.» Outre la dédicace principale faite au roi Charles VII, on en trouve , au f 68 , une seconde en l'honneur de Jean , comte d'Angoulême: «Dans votre sagesse, illustre rr prince, vous désirez voir un exemplaire de l ou- '•vrage dans lequel j'ai retracé brièvement l'origine frde Milan, ses divers gouvernements et ses malheurs ; ff recevez , très-illustre comte, celui que j'ai écrit pour « vous de ma propre main , à cause de l'affection que rrje vous porte, ri Ces mots semblent indiquer que le manuscrit d'Astesan est autographe.
L'autre exemplaire du même ouvrage que possède la Bibliothèque impériale ( fonds latin n° 1 1 087 ) est écrit sur parchemin et se compose de -2 3 folios. Il est dédié à Philippe, duc de Bourgogne, c'est-àdire à Philippe III. dit le Bon. mort le 19 juin 1/467.
(2) Nouvelle biographie universelle, publiée par Firmin Didot, t. III, col. iyO.
(3) Le comte d'Angoulême, né le 26 juin ikok et mort le 3o avril 1667, ne survécut que deux ans à son frère aîné. Sa vie a été écrite avec les plus grands détails dans le livre intitulé La vie de trèsillustre et vertueux prince Jean d'Angoulesme, aïeul du grand roi François, dédié à Ms' le duc d'Espernon par Jean Du Port, etc. Angoulême, 1689, in-4". Le biographe attribue au prince une traduction des distitpies moraux composés au moyen âge sous le nom de Caton, et que le poëte Grognel publia en i53o-i533, in-12 et in-8°. Si le comte d'Angoulême a réellement traduit les distiques ou vers dorés . ce n'est pas le seul ouvrage qui ait occupé ses loisirs. Dans un extrait de l'inventaire de ses livres, on trouve l'indication de plusieurs volumes écrits entièrement de sa main: i° un psautier sur parchemin; 2° quatre méditations de saint Bonavenlure , en latin , sur parchemin ; 3° les Chroniques martiniennes , id. U" le Traité de la consolation de Boëce, id. 5" Fr. Pétrarque, avec la division et profit d'oraison, et le Donat contemplatif; 6° le Traité d'Alain, sur papier; 7° le Dialogue d'Anselme ; 8° des prières extraites des œuvres de saint Augustin. Les d'Orléans étaient donc aussi lettrés que leurs secrétaires.
suivants: «Astezan nous a paru un bon et facile versificateur, mais un poète au moins «médiocre. Ses ouvrages sont, en général, aussi abondants en mots que pauvres en idées. « Il se plaît surtout à reproduire sous un grand nombre de formes la même pensée, quelque «commune qu'elle soit. Il n'emploie pas avec moins de complaisance les comparaisons, «sans s'inquiéter si elles sont ou ridicules, ou disparates, ou fausses; et les siennes le sont «presque toujours. Un citoyen obscur ou tout à fait inconnu de Gênes sera, par exemple, «mis bien au-dessus des Pompée, des Scipion, des Crassus; les vers du duc d'Orléans « vaudront mieux que ceux d'Ovide ; les peintures du premier barbouilleur de vitraux «d'églises sont au moins dignes d'Apelles, etc. Malgré ces défauts, nous pensons avec Mu- «ratori qu'Astezan est un écrivain recommandable pour le temps où il vivait. Observons « aussi qu'il était versé dans la littérature latine ; les ouvrages des poètes lui paraissent «surtout très-familiers »
Cette appréciation, quoique juste dans son ensemble, n'est cependant ni complète ni suffisamment motivée; elle a en outre le tort d'attribuer au poète les défauts de son temps, de son pays, de sa profession, et de ne pas lui tenir compte de l'influence beureuse qu'il dut exercer sur les lettrés avec lesquels il fut mis en relation pendant son séjour en France. Astesan est un esprit facile, enjoué, un versificateur de l'école d'Ovide ou de Claudien : il ne faut lui demander ni la tendresse de Virgile, ni l'énergie de Lucain; mais il combine agréablement les dactyles et les spondées ; il écrit en vers presque aussi purement que son compatriote Ange Politien, et, sous ce rapport, il a pu contribuer à améliorer la prose et la poésie également barbares des latinistes du moyen âge. Italien et professeur de rhétorique, il est naturellement amplificateur, défaut qui devient presque une qualité dans le genre descriptif, et qu'on lui pardonne d'autant plus aisément qu'il nous a valu plus d'un détail intéressant. M. Berriat Saint-Prix reproche surtout à Astesan son goût pour les comparaisons, et les rapprochements continuels qu'il fait des hommes et des affaires de son temps avec les personnes et les choses de l'antiquité. C'est peut-être une vaine ostentation de savoir; mais à coup sûr cet étalage a eu son utilité : les Valois-Orléans, par leurs relations suivies avec l'Italie, ont préparé la Renaissance, et les lettrés qu'ils amenèrent en France doivent être comptés pour quelque chose dans ce travail de lente initiation qui a fini par régénérer l'art français. Cependant Antoine Astesan a été juste pour l'art du moyen âge : lui, dont les yeux étaient habitués aux merveilles de l'architecture et de la sculpture romaines, a eu des admirations pour toutes les grandes et belles choses de l'époque ogivale. M. Berriat Saint-Prix lui reproche même son enthousiasme pour les «barbouilleurs «de vitraux d'église.» Or de quels vitraux s'agit-il? Des splendides verrières de la chapelle des Célestins, dont Millin nous a conservé les dessins, et que tous les historiens de Paris ont considérées comme une merveille. Il est donc permis de penser que le jugement porté en 1817, sous l'influence des idées du temps, eût été moins sévère, au moins sous le rapport artistique, s'il eût été formulé un demi-siècle plus tard.
Au point de vue parisien , le poème d'Astesan ne nous apprend rien d'absolument nou- Le poème a Astesan veau; mais il confirme et développe les détails donnés par Jean de Jandun, Raoul de
ll) Jeanne d'Arc, etc. Pièces justificatives , p. 286.
Presles et Guillebert de Metz, en faisant connaître les changements qui s'étaient opérés dans la capitale depuis le commencement du xve siècle. 11 a donc sa place marquée dans ce volume ; c'est d'ailleurs le dernier ouvrage manuscrit dont nous ayons connaissance et qui soit plus spécialement consacré à la description de notre capitale. L'imprimerie multipliera bientôt les œuvres de ce genre; mais elles deviendront de moins en moins intéressantes, à mesure qu'elles se rapprocheront des temps modernes, et qu'elles auront, par conséquent, à peindre des mœurs plus récentes et un état de choses plus voisin du nôtre. A ce titre, le livre d'Astesan, dont nous allons donner une rapide analyse, était digne d'être traduit et commenté ; il a d'ailleurs le double mérite d'être entièrement inédit et de clore brillamment la série des écrits originaux antérieurs à la Renaissance.
C'est au troisième livre de ses Epîtres héroïques que l'auteur a placé la relation de son voyage en France. Il la dédie au comte Jean d'Angoulême, dont nous avons déjà parlé, et à Jean IV, marquis de Montferrat, l'un de ses protecteurs La première dédicace est en distiques ou vers élégiaques, et la seconde en hexamètres. Il y déclare qu'il se propose de décrire les choses admirables qu'il a vues en France; elles sont tellement nombreuses, dit-il, que ni Homère, ni Virgile, ni Cicéron ne pourraient les raconter. Après cet exposé, il aborde immédiatement la description de Paris, à laquelle il consacre 2 4g vers; puis il parcourt successivement les divers monuments, les ponts, les hôtels des grands, le Palais, la Bastille Saint-Antoine, les églises, la Sainte-Chapelle, Notre-Dame, les Célestins et l'Hôpital. Chemin faisant, il paye un juste tribut d'éloge à deux institutions qui faisaient alors la gloire de la France, l'Université et le Parlement, dépositaires de la science et de la justice. Enfin il ajoute quelques remarques curieuses ou piquantes sur les Parisiens eux-mêmes et sur la population de la ville à cette époque. Nous suivrons l'ordre adopté par Astesan, en nous attachant surtout à montrer ce en quoi son récit diffère des descriptions précédentes.
Pour lui, Paris est la plus belle ville du monde. Cinéas, ambassadeur de Pyrrhus, disait que le Sénat romain était une assemblée de rois ; notre poète fait de Paris le même éloge.
Les ponts avec les maisons qui les garnissent, les nombreuses officines qu'on y a établies, et qui les font ressembler à des rues, excitent au plus haut point son admiration. On oublie la rivière, dit-il, au point que, si l'on n'était pas prévenu, on ne se douterait pas que l'on passe sur les eaux d'un fleuve. Astesan ajoute que le commerce qui se faisait de toute antiquité par la Seine était alors très-florissant : on voyait la rivière sillonnée de barques innombrables, qui remontaient même de la mer et entretenaient l'abondance à Paris.
Sur les bords de la Seine s'élève le palais des Rois de France. En parlant de cet édifice, Jean de Jandun y avait vu surtout la résidence des rois et le siège du Parlement. Astesan
(l) Jean IVe du nom, fils aîné de Jean-Jacques, marquis de Montferrat, et de Jeanne, fille d'Amédée VII , duc de Savoie , succe'da à son père en 1 445 , et eut des guerres à soutenir contre plusieurs de ses voisins , notamment contre Charles de Gonzague et François Sforza, duc de Milan. En 1^7, il fit al-
liance avec Charles d'Orléans, qui avait à revendiquer ses États usurpés, et connut ainsi Antoine Astesan , auquel il témoigna beaucoup d'attachement. Le poëte s'en souvint et se montra reconnaissant, en dédiant au marquis le troisième livre de ses Epîtres héroïques.
se contente de dire que là s'agitent les procès, mais il ne franchit pas le seuil des salles d'audience, et il s'arrête, en véritable curieux, dans la Galerie des merciers , pour décrire l'exposition des marchandises de toute sorte qui faisaient alors du Palais une sorte de grand bazar de l'industrie parisienne. Ce que notre auteur y voit est fort semblable à ce que Jean de Jandun contemplait un siècle auparavant aux Halles des Champeaux. Il semble que depuis celte époque, le commerce de luxe s'était déplacé, ou du moins qu'il avait gagné les galeries du Palais, sans toutefois abandonner complètement son ancien quartier. On lira avec intérêt la curieuse description que nous donne Astesan des objets de toute nature qui sollicitaient les regards du passant. Dans la Grand'Salle, l'auteur nous montre, suspendue aux murailles, la dépouille d'un reptile gigantesque tué par Godefroi de Bouillon, héros invincible, qu'il compare pour ce fait à Hercule, et même à Apollon, vainqueur du serpent Python.
En quittant le Palais, Astesan se rend à la Bastille Saint-Antoine, dont la force le frappe d'étonnement , et par où, nous dit-il, le Roi pouvait entrer secrètement à Paris, et en sortir de jour et de nuit, sans être aperçu. Cette forteresse jouait, en effet, depuis plus d'un demi-siècle, un rôle important dans nos discordes civiles, et elle avait abrité bien des têtes menacées.
Astesan consacre ensuite une centaine de vers à la description des édifices religieux. Les églises excitent son admiration par leurs statues, leurs richesses intérieures, leurs vitraux et les reliques qu'elles renferment. La plus ornée est la Sainte-Chapelle du Palais. Les reliques qu'on y conserve sont de deux espèces: les petites qu'on expose sur l'autel, et les grandes qui demeurent enfermées sous trois clefs. L'une de ces clefs est dans les mains du grand chambrier du Roi, qui était à cette époque le comte de Dunois, frère du duc Charles d'Orléans; la seconde est confiée au trésorier de la Sainte-Chapelle, qu'Astesan nomme Rector Sacelli; la troisième , enfin , à l'orfèvre du Roi , chargé de visiter de temps à autre les reliquaires et d'y faire les réparations nécessaires. Après ce curieux renseignement, l'auteur donne rénumération détaillée des grandes reliques, morceau d'une importance historique réelle. Nous l'avons rapproché des inventaires de l'époque, afin de constater la parfaite véracité du poëte, et nous avons reconnu, non sans surprise, que l'auteur est resté plutôt au-dessous qu'au-dessus de la vérité. On retrouve encore le souvenir de Godefroi de Bouillon à la Sainte- Chapelle, où se conservent, dit Astesan, quelques restes d'un oiseau gigantesque tué par cet illustre guerrier. Guillebert de Metz avait déjà donné ce détail, et son témoignage se trouve ainsi confirmé.
Si la Sainte-Chapelle est le plus orné des temples de Dieu à Paris, Notre-Dame en est le plus beau et le plus admirable. Astesan loue l'harmonie de son architecture, l'ancienneté de sa construction, qui a résisté au temps; mais ce qui l'étonné le plus, c'est la suite des sujets taillés dans la pierre et richement enluminés, qui retracent les scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament. Il n'oublie pas non plus la gigantesque statue de saint Christophe, citée déjà par Guillebert de Metz, statue qui avait été élevée, en 1 4 1 3 , par Antoine des Essarts, frère du surintendant des finances, et qui était placée près du premier pilier de la nef en entrant.
Le poëte nous conduit ensuite aux Célestins. En sa qualité de secrétaire du duc Charles d'Orléans, il ne pouvait manquer de décrire la chapelle de la famille et le riche mausolée
de marbre blanc élevé à la mémoire du dernier duc. Louis d'Orléans n'était pas seulement le bienfaiteur du couvent des Célestins; pour Astesan, c'était l'époux de Valentine de Milan et le père de son protecteur.
Avant de quitter les établissements religieux, Astesan nous introduit à l'Hôtel-Dieu; il le trouve si beau et si riche, qu'on peut, dit— ii , y recevoir toute espèce de personnes, en quelque nombre et de quelque rang qu'elles soient. Tous les jours on y dit la messe et les offices pour les malades. On y emploie un physicien (médecin), un chirurgien et un pharmacien; personnel assez restreint et qui semble attester le peu de ressources médicales que présentait Paris à cette époque.
Il ne faut pas s'attendre à trouver dans le poëme que nous analysons une description complète des facultés, comme celle qui est donnée par Jean de Jandun. Astesan déclare qu'il n'en parlera pas, parce qu'il vaut mieux se taire que de ne pas en dire assez. Toutelois il chante les louanges de la faculté de théologie et de celle des décrets, qui font de l'Université de Paris la colonne de la foi dans le monde entier. Il remarque ensuite que les Parisiens n'ont pas de faculté de droit civil , parce qu'ils sont affranchis de la souveraineté de l'empereur d'Allemagne : remarque déjà faite par Jean de Jandun. En revanche, Astesan nous apprend qu'il existait de son temps quatre-vingts collèges fondés par des rois, des ducs, de puissants seigneurs ou par leurs femmes, et que ces établissements étaient pourvus de bourses destinées à l'entretien de pauvres étudiants. Guillebert de Metz en a énuméré un grand nombre, et nous avons eu soin d'en faire, par voie d'annotations, l'histoire abrégée.
Comme ses devanciers, notre poète parle de la grandeur de cette cour politique et judiciaire nommée le Parlement. Le nombre des conseillers était dès lors fixé à cent, et il les compare au Sénat romain. 11 rappelle ensuite qu'ils ont le pouvoir de rendre la justice, avec impartialité, contre tous et contre le Roi lui-même. Depuis Jean de Jandun, le renom de cette cour s'est encore étendu. Ce ne sont plus seulement les adorateurs du vrai Dieu, mais encore les peuples païens, les sectateurs des fausses divinités qui envoient leurs causes au Parlement, et qui révèrent ses arrêts comme ceux du Tout-Puissant.
Après celte revue des principales merveilles de Paris, le poète s'occupe des habitants de cette splendide cité. Les artisans y sont toujours les plus habiles de l'univers; le peuple l'étonné par sa multitude, et, tout italien qu'il est, il compte avec admiration les prêtres de tout ordre qui y pullulent. Il paraît, d'après ce qu'il nous dit, que le luxe de cette époque avait multiplié les chevaux dans les rues trop étroites alors pour les carrosses. On ne peut pas, dit-il, en répétant une observation déjà faite par Guillebert de Metz, passer une fois sur les ponts habités par les changeurs et les orfèvres, sans rencontrer un cheval blanc ou un moine noir, et souvent l'un et l'autre à la fois. Le poète donne ensuite un souvenir aux jeunes fdles de Paris, dont il admire la beauté, les ajustements coquets et l'esprit enjoué. Sa conclusion est qu'il faut avoir vu cette ville pour s'en faire une idée. Avant de terminer l'éloge de la cité, il rappelle que la nature lui a donné un sol fertile en fruits, en céréales, en vins, et généralement en toutes les productions de la terre, de telle sorte que la banlieue est digne de la capitale.
La description de Paris occupe deux cent cinquante vers dans le poème d' Astesan ; le reste, soit à peu près six cents vers, est consacré aux environs immédiats, aux diverses rési-
dences de la famille d'Orléans, et en particulier au château de Coucy, qui tient une large place dans le récit. L'ouvrage se termine par la relation de divers voyages faits à Lyon . Bourges, Blois, Orléans, Tours, Noyon, Senlis, Compiègne, Laon, Soissons et Amiens. Notre première pensée avait été ou de supprimer cette partie du poëme ou de la donner en latin seulement; mais il nous a paru que la ville de Paris ne devait pas s'adjuger la part du lion, et qu'il était de bon goût pour elle de faire aux cités chantées par Astesan les honneurs du livre qu'elle publie. L'ouvrage est d'ailleurs complètement inédit, et la mutilation que nous lui aurions fait subir en aurait certainement diminué le mérite.
Il nous reste, avant de terminer cette notice, à décrire le manuscrit original, qui appar- M tient à la bibliothèque publique de Grenoble, et que M. le maire de cette ville s'est empressé de mettre à la disposition de M. le Sénateur Préfet de la Seine. C'est un volume in-à", en vélin, composé de cent cinquante-huit feuillets numérotés, écrit sur deux colonnes et réglé à l'encre noire. Le commencement de chaque livre de poésies est décoré d'encadrements élégants, avec des fleurs et des oiseaux pour motifs, ainsi qu'un grand nombre de lettres majuscules en or et en couleur. On y trouve encore, répétées plusieurs fois, les armoiries de Louis d'Orléans écartelées avec celles de Valentine de Milan. Au folio 9, où commence la traduction latine des poésies de Charles d'Orléans, ces armoiries sont représentées avec un ange pour support. Pour donner une idée exacte de l'exécution de ce manuscrit, nous avons fait reproduire par la chromolithographie la première page du poëme descriptif, et nous l'avons placée en regard du texte imprimé.
Astesan déclare n'avoir connu les œuvres poétiques de son maître que pendant son séjour en France. Il n'a donc pu les traduire qu'à son retour en Italie, c'est-à-dire vers 1660. Ce travail achevé, il eut la pensée de faire écrire par son frère le volume que nous avons sous les yeux, et qui ne fut vraisemblablement achevé que vers la fin de 1661 ou dans le cours de l'année suivante, puisque l'on trouve sur le dernier feuillet trois épitaphes en l'honneur de Charles VII, mort, ainsi que nous l'avons dit plus haut, le 22 juillet 1/161. Ce qui paraît certain, c'est que l'ouvrage était dans l'état où nous le voyons aujourd'hui avant le décès du duc Charles, arrivé en janvier i/i65, car il n'y est fait aucune mention de cet événement. Pendant que le travail de transcription s'exécutait en France, Astesan était, selon toute apparence, dans sa ville natale, préparant de longue main les moyens d'exécution pour l'entreprise militaire que le fils de Valentine méditait, à cette époque, contre ses provinces rebelles. Le volume fut remis au prince deux années plus tard , c'està-dire en i&63, et, sans nul doute, très-bien accueilli. Charles d'Orléans s'empressa de le faire couvrir d'une belle reliure, qui est ainsi décrite dans un ordre de payement au nom de la veuve de Jean Fougère, relieur à Blois, lequel avait exécuté ce travail: «Pour avoir -relié de cuir vermeil en grand volume ung livre en parchemin, en quel livre sont contenus le livre des Ballades de monseigneur le duc d'Orléans, tant en françois comme «en latin, et autre livre en icelui(n »
Ce document curieux , indiqué au catalogue de la collection Courcelles imprimée en 1 83/i . p. 5o, est reproduit par M. Aimé Champollion à la page 384 de son livre intitulé: Louis et Charles, ducs d'Or-
léans ; leur influence sur les arts, la littérature et l'esprit de leur siècle, d'après les documents originaux et les peintures des manuscrits, etc. Paris, i844, in-8°. L'auteur ne s'est point aperçu que cette pièce