SELON LES MINIATURISTES
DU XVe SIÈCLE.
Les artistes de nos jours se préoccupent, avec raison , de donner au moindre dessin la couleur historique et locale. Un tel souci ne venait point â l'esprit des enlumineurs du moyen âge : qu'ils eussent à figurer un départ de troupes, une bataille, un siège, une entrée triomphale ou tout autre fait de guerre, ils composaient une localité de fantaisie ou appropriaient au sujet le lieu qu'ils habitaient eux-mêmes. Dans le premier système , une porte entre deux tours représentait une ville; une route serpentant entre deux montagnes indiquait un défilé; quelques maisons et des bourgeois aux fenêtres suffisaient pour former le décor d'une réception princière. La seconde manière exigeait encore moins de frais d'invention : l'enlumineur plaçait un peu au hasard les édifices d'une ville qui lui était connue, ajoutait un paysage de convention et faisait ainsi une sorte de compromis entre la vérité cl la fantaisie <lj.
On constate, vers la fin du xvc siècle, une tendance à se rapprocher du réel : la miniature se transforme peu à peu en un vrai tableau. Toutefois les enlumineurs, même les plus illustres, persévèrent dans l'anachronisme de temps et de lieu, surtout lorsqu'il s'agit de contrées et d'époques lointaines : le célèbre peintre Jean Foucquet, par exemple, ayant à représenter Job sur son fumier, donne pour perspective à son dessin le donjon de Vincennes. Malgré ces bizarreries, il ne faut pas blâmer trop fortement cet abus, puisqu'il nous a valu des vues de lieux et de monuments qu'on ne trouve pas ailleurs, et qui, aujourd'hui, nous feraient singulièrement défaut, si les miniaturistes d'autrefois s'étaient astreints rigoureusement à la vérité historique et locale.
Peu difficile sur la figuration exacte des lieux, l'enlumineur l'était bien moins encore sur le costume des personnages qu'il avait à représenter. En général, il leur donnait les vêtements de son temps et de son pays, ceux qu'il portait lui-même ou qu'il voyait porter par les gens de distinction. Cet anachronisme, plus choquant que le premier, s'étendait à toutes les pièces de l'habillement et de l'armement, à tous les accessoires du mobilier et
(1) V. Le Clerc pense que cette manière d'habiller les anciennes choses à la moderne devait inspirer quelques craintes à l'Eglise et à la Sorbonne : «Lorsque dans le livre des Rois, dit-il, on se perr mettait de substituer une cathédrale au temple de
rr Salomon, il y avait lieu de craindre que la licence et n'allât plus loin. ^ (Hist. lût. de la France, t. X\I\ . p. 655.) Cependant il ne paraît pas que les audaces ou les ignorances des miniaturistes aient contribué à faire naître le schisme et l'hérésie.
Ho la \ie ordinaire. Les peintres les plus éminents des écoles italienne et flamande l'ont commis sans le moindre scrupule, et on l'a vu se perpétuer au théâtre jusqu'au siècle dernier. Voltaire et Lckain en ont eu raison, mais non sans quelque difficulté; car la recherche du costume est une affaire d'érudition , et l'insouciance des artistes s'accommode assez des usages qui les dispensent d'étudier. 11 n'y avait guère que le Christ et les apôtres qui fussent en dehors de ces habitudes de modernisation : on les représentait assez généralement d'après certains ty pes consacrés et imités de l'antique ; leur costume ordinaire était celui des philosophes grecs, tel qu'on le voit sur les bas-reliefs des monuments de Rome et d'Athènes.
Les deux miniatures que nous reproduisons sont conçues dans cet ordre d'idées. Nous les avons choisies entre plusieurs autres, non-seulement parce qu'elles sont traitées selon la manière du temps, mais encore parce qu'elles peuvent être considérées, l'une et l'autre, comme de véritables peintures, où le fini de chaque détail produit un ensemble des plus harmonieux. La Ville de Paris s'y montre sous deux aspects différents. Dans le premier lableau, elle est vue d'assez près, et les édifices y sont groupés un peu confusément. Le fait de guerre qui s'accomplit sur le premier plan a été manifestement la grande préoccupation de l'artiste. La seconde miniature présente la Ville dans le lointain, à l'état d'accessoire au milieu du paysage; une scène religieuse et pastorale occupe la plus grande partie de la planche. Dans l'une et dans l'autre peinture, l'ancien Paris se reconnaît facilement; mais les artistes y ont introduit divers éléments de pure fantaisie, qui se concilient mal avec l'exactitude topographique.
le milieu du xvf siècle
avec
une \ue de Parini «i coud plan.
Première miniature : C'est à M. Holtrop, conservateur de la Bibliothèque royale de la Haye et bibliophile DnVe'rife distingué , que nous devons la connaissance de la miniature représentant un siège au \ve siècle, avec une vue de Paris sur le second plan. En la plaçant sous les yeux du lecteur, notre devoir est de lui faire connaître le livre dont elle constitue le principal ornement, l'auteur de ce livre, et, autant que possible, les circonstances dans lesquelles l'enlumineur a dû travailler.
Le manuscrit de la Haye est un exemplaire de la chronique de Jean de Courcv, sorte d'histoire universelle divisée en six livres, et comprenant le temps qui s'est écoulé depuis le déluge jusqu'au siècle d'Auguste.
«Le premier livre (est-il dit dans le prologue que l'auteur a composé pour servir de •• préface à son ouvrage) fera mencion comme, après le déluge qui fu au temps Noé, fu la « terre de Gresce première restaurée, et des hauts histoires des anciens Gregois. Le deuxiesme « livre si fera mencion de l'ancienne création de Troyes et comme elle fu deslruite. Le troisiesme livre, du peuple de Troyes qui eschappa de la destruction, et comme plusieurs «règnes furent peuplés de ceste lignée. Le quatriesme, des Assiriens et de leur grande do- «minacion. Le cinquiesme nous desclairera des Macédoniens et des gratis fais du grant roy
-• Alexandre. "Et le sixiesme, de Mathathias et des Machabiens Cy après aura en chascun
«de ces six livres plusieurs histoires et de plusieurs manières, et chascune histoire partie « par chapitres. r>
Tel est le cadre que s'est tracé Jean de Courcy. Son travail, terminé en i/ias, n'a jamais été imprimé: mais il en existe de nombreux exemplaires manuscrits en France, en
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Angleterre, en Hollande, etc. Nous nous bornerons à indiquer ceux que possède la Bibliothèque impériale, et dont M. Paulin Paris a dressé la liste.
Le manuscrit portant le n° 633 ancien a été fait pour Louis de Bruges, seigneur de la Gruthuyse, et a pour titre générai : Le Livre de la Bouquechardière. Ce dernier mot paraît avoir été un surnom provenant du fief de Bourg-Achard que la maison de Courcy possédait en Normandie. L'exemplaire est composé de deux volumes in-folio maximo vélin, à deux colonnes, avec des vignettes, des initiales et de fort belles miniatures. Il a été copié en i6y3 par Jean Paradis, écrivain ordinaire du seigneur de la Gruthuyse.
Dans le fonds Bétliune, la chronique de Jean de Courcy occupe deux volumes in-folio maximo vélin, à deux colonnes, enrichis d'une miniature, de vignettes et d'initiales.
Viennent ensuite les exemplaires suivants : i° un vol. in-fol. max. vélin à deux colonnes, six miniatures, vignettes et initiales, xve siècle (n° 2685 du fonds français); 20 un vol. infol. papier, lignes longues, initiales, xve siècle (ancienne bibliothèque du duc d'Orléans, n° 17); 3° un vol. in-fol. mediocri de 2/1 3 feuillets vélin, lignes longues, trois miniatures, vignettes, initiales, xv8 siècle ( Fontainebleau, ancien n° ài 2); k° un vol. in-/t° mediocri de 200 feuillets, papier, lignes longues, xve siècle (fonds Baluze, n° 5° un vol. in-fol.
magno de 207 feuillets, papier, lignes longues, xv° siècle (fonds Baluze, n° i/j5).
Les nombreuses copies qui ont été faites de la chronique de Jean de Courcy témoignent d'une certaine estime pour l'auteur et pour le livre. Nous avons dit plus haut que l'ouvrage est une compilation; quant au compilateur, il a consigné lui-même dans son prologue, avec les raisons qui l'ont engagé à écrire, les seuls détails que l'on possède sur sa personne. Voici en quels termes il parle de lui et de son entreprise :
«Au nom du benoist Pere, du glorieux Filz et du Sainl-Esperit , trois personnes en une ^substance, moy Jeban de Courcy, chevalier normant, plain de jours et vuide de jeunesse, k désirant Testât de paix et de repos, content a Dieu des biens de sa grâce, de ceulz de «nature et des dons de fortune, en lui rendant grâces, loenges et mercy, et pour eschiver «a vie oyseuse et moy occuper en aucun labour, me suis remembré des anciens faiz en «esludiant les viclz histoires , ay commencié compilacions prinses sur le retour des contrées -de Grèce, en l'an de la benoistc incarnacion mil cccc et seize, et depuis celui temps me «suis entendu a traicter ces matières selon l'intcncion que j'ay enlreprinse, parce que mon «povoir n'a pas esté si fort que je aye peu mon corps exposer ou fait de la guerre, comme «de tous estas et en toutes manières se doit on occuper en ce mondain labour, chacun «selon ce qu'il est ordonné, ainsi que dit saint Augustin : les chevaliers pour gouverner la "guerre, les clercs pour l'église, les lays pour le labour. Et doneques pour la cause que « nécessité m'a donné si grant charge, que je ne puis plus pour la guerre servir, ay mise ma - plaisance a traicter ces matières tout au mieux que j'ay peu, etc. ^ »
Ces renseignements autobiographiques ont besoin de complément. M. Paulin Paris, qui a fait une étude particulière de Jean de Courcy et de sa chronique, y ajoute les détails suivants :
«Jean de Courcy appartenait à l'une des familles les plus illustres de la Normandie. Tandis que l'un de ses membres s'établissait en Angleterre avec Guillaume le Conquérant,
11 Les Manuscrits françois de la Bibliothèque du Roi, t. I, p. 5.
les autres restaient fidèles à la province qui, deux siècles auparavant, les avait reçus dans la compagnie du Roi. Jean de Courcy, écuyer en 1899, était, comme le prouve le préambule de son histoire , chevalier en 1 4 1 6. S'il était le signataire d'une quittance de tlihS, mentionnée par tous les généalogistes, il faudrait en conclure qu'il mourut dans une extrême vieillesse; car il était déjà «vuide de jeunesse» quand il entreprit de rédiger la chronique universelle en i 6 1 6 . Il vaut mieux s'en rapporter à l'autorité d'une note contemporaine placée à la fin dn superbe manuscrit de la Vallière, aujourd'hui coté n° G dans la collection du Roi. La voici : «Celuy qui composa ce livre trespassa à Caudebec le pénultième jour de octobre, l'an mil quatre cens xxxxi. Priés Dieu pour lui. Amen.w
r Cette bonne maison de Courcy n'est pas encore éteinte; elle a fait ses preuves généalogiques peu d'années avant la révolution, et porte de toute ancienneté un écu d'azur fretté d'or de six pièces. Mais, si les derniers neveux de notre Jean de Courcy ont rappelé le plus scrupuleusement du monde, dans leurs recherches généalogiques, les mariages, les baptêmes et les charges de leurs ancêtres, ils ont ignoré l'un des plus glorieux titres de leur famille : le travail historique que nous avons sous les yeux. Ce n'est pas que la chronique de la Rouquechardière (et non pas de la Roucassière, comme l'écrit l'abbé Le Reuf(1)) soit aujourd'hui pour nous d'un intérêt véritable. La critique a balayé toutes ces compilations historiques du moyen âge qu'on avait faites sans jamais la consulter. Mais un vieux guerrier se consolant, par de sérieuses études historiques, de ne pouvoir combattre, tandis que la France entière était en proie aux discordes civiles, ce guerrier, dis-je, forme un glorieux contraste avec le tableau des passions, des ambitions et des calamités contemporaines. Nos vieilles familles françaises sont toutes assez fécondes en pourfendeurs d'ennemis, en courtisans de rois, en possesseurs de grands domaines; mais toutes ne réunissent pas à la gloire des armes celle des lettres, qui laisse pourtant derrière elle les souvenirs les plus ineffaçables »
Grâce aux savantes recherches de M. Paulin Paris, Jean de Courcy est donc un personnage connu : on sait qu'il vivait à l'époque même où se place le récit de Guillebert de Metz, et qu'il couronna une existence de soldat par un travail de bénédictin. Il est bien regrettable que la science n'ait pu mettre en lumière la biographie de l'habile enlumineur qui consacra son talent à enrichir le manuscrit de la Haye, et dont le nom, comme celui du chroniqueur lui-même, méritait assurément d'être sauvé de l'oubli. Selon toute apparence, il était Français et même Parisien ; on peut du moins le supposer en voyant Paris et ses environs figurer sur l'arrière-plan de la miniature que nous reproduisons. Quant à l'époque où il dut exécuter ce splendide travail , on désigne généralement la seconde moitié du xve siècle : les costumes, les armes, la poliorcétique indiquent, en effet, la fin du règne de Charles VII ou le commencement du règne de Louis XL Celte considération nous a déterminés à placer notre fac-similé à la suite du poëme d'Astesan, qui est de 1 1 .
Le lecteur se demandera naturellement à quel endroit de la chronique de Jean de Courcv se réfère cette miniature, et quel rapport elle peut avoir avec un texte où l'on ne parle point de Paris. La réponse à la première question est facile : c'est au sixième et dernier livre que
(1) Mémoires de l'Académie des Inscriptions et {1) Les Manuscrits français de la Bibliothèque du
Belles-Lettres, l. XVIf. Roi, t. II . p. 33a et suiv.
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le miniaturiste inconnu a placé son chef-d'œuvre, en regard du chapitre intitulé : « Cy traicte de Jason qui print par assaut la cité de Jhcrusalem.» Ce prétendu fait d'armes est ainsi raconté par le chroniqueur : «Adonc vint-il devant Jhérusalem , et de rechef print la «cité d'assault , et lorsqu'elle fut prinse , commanda a ses chevaliers a tout tuer le peuple, huit que en m jours que dura ceste persccucion , oit des Juifz un" mil occis, xxxxv mil ccprins et xxxx mil qui furent venduz par les gens Anlioche Par le mot «. Antioche , » Jean de Courcy désigne Anliochus, lieutenant de Jason. C'est donc le siège de Jérusalem (pie le miniaturiste a voulu représenter, et ce sont les soldats d'Antiochus qu'il nous montre escaladant les remparts de la cité sainte. Pour arriver à ce résultat, il a imaginé une Jérusalem composée de la réunion de divers édifices de Paris, et il l'a fait attaquer par des guerriers tels qu'il les voyait de son temps.
La seconde miniature, conçue dans la même manière, a également la prétention de nous seconde miniature :
l'Anuonciation
transporter en Palestine, à peu de distance de Jérusalem. Dans un vallon où serpente un aux ruisseau, qui pourrait bien être la Bièvre, de braves paysans, d'Arcueil ou de Gentilly, vUe de Paris sont à genoux dans l'attitude de la surprise et de l'adoration, tandis que les anges déploient SU1 1 arriè,e"i>la" dans les airs une banderole sur laquelle on lit : Gloria in excelsis Deo. La ville sainte apparaît dans la perspective, et cette Jérusalem est encore Paris, vu un peu plus à l'est que dans la miniature précédente. La tour du Temple, Saint-Jean-en-Grève, le Petit— Chàtelet, la butte Montmartre se distinguent facilement au milieu des arrangements du miniaturiste. L'ensemble forme un tableau véritable, où la richesse du coloris égale la netteté des lignes et la naïve expression des physionomies.
Cette remarquable œuvre d'art est empruntée au célèbre missel dit de Juvénal des Ursins '2), récemment acheté par la Ville de Paris et si bien décrit par M. Firmin Didot, l'intermédiaire désintéressé de cette précieuse acquisition. « l\ révèle, dit cet honorable bibliophile,
(1) Bibliothèque impériale, manuscrits français, n" 2685 , fol. 607.
<2) L'origine première de cet admirable manuscrit a été fort discutée par les savants. M. Firmin Didot affirme qu'il fut exécuté, de 1669 à 1 A5 7, pour Jacques Juvénal ou Jou vend des Ursins , dernier (ils du célèbre garde de la Prévôté des Marchands ( 1 388-1 lioo). M. Vallet de Viriville croit, au contraire, quil a eu pour premier possesseur le duc de Bedford; qu'il a dû être commencé vers 1A2&, continué et remanié après le départ des Anglais, et converti en un pontifical à l'usage du diocèse de Poitiers. Celte opinion s'appuie sur l'existence des armes et des attributs du duc de Bedford, imparfaitement dissimulés par le second propriétaire, sur l'importance donnée à la fêle de saint Edouard et autres saints du calendrier anglais, et enfin sur la différence des peintures qui indiquent deux époques distinctes. Ce qui n'est pas contesté, c'est que Jacques Juvénal des Ursins. successivement conseiller
uisi. — 1.
du Roi, avocat au Parlement de Paris, archidiacre de Notre-Dame, président à la Cour des comptes, trésorier de la Sainte-Chapelle , archevêque de Reims et évêque de Poitiers, a eu le manuscrit en sa possession dans les dernières années de sa vie. On ne sait pas au juste à quelle époque ce livre précieux passa entre ses mains. M. Vallet de Viriville incline à croire que ce fut en 1 hkc^ , à l'occasion delà visite des ambassadeurs d'Ecosse. Jacques Juvénal des Ursins, ayant eu, en sa qualité de trésorier de la Sainte-Chapelle, à leur montrer les nombreux objets d'art et de dévotion que renfermait cet édifice, aurait profité de celle circonstance pour acquérir ou se faire donner le célèbre missel , qui passa ensuite en différentes mains. (Voir, pour ces changements successifs de possesseur, la brochure de M. Firmin Didot, Missel de Jacques Juvénal des Ursins, cédé à la ville de Paris, etc. Paris, 18C1, in -8°, et celle de M. \ allet de Viriville, Notice de quelques manuscrits précieur, etc. Paris, 1866, in-8°. )
« l'histoire intime d'une époque tout entière. A lui seul il est un véritable inusée, où chaque «tableau est encadré d'ornements qui le rattachent artistement aux marges du livre; et «l'habile emploi de l'or, dont l'éclat rayonne au milieu d'une guirlande de fleurs, offre un «aspect plus séduisant que la bordure monotone des tableaux de nos musées. Depuis la «peinture la plus large, jusqu'aux peintures les plus microscopiques, tous les genres s'y «trouvent réunis, et les couleurs y brillent d'un éclat si vif, que quatre siècles n'ont pu «l'altérer
«On peut considérer ce manuscrit, ajoute M. Firmin Didot, comme une encyclopédie «des monuments, des costumes, des meubles, des armes et des instruments de toutes «espèces de son époque. On y voit figurer la société dans ses diverses conditions, avec les «costumes et les armes de l'époque. Les châteaux, les forteresses, les édifices avec leurs «tuiles vernissées, l'intérieur des habitations, les meubles, les ustensiles de la vie privée, «y sont fidèlement reproduits. Les fonds présentent une ordonnance variée, remarquable «surtout par l'élégance et la profondeur de la perspective; les détails et les ornements «d'architecture sont traités avec une délicatesse infinie, et reproduisent probablement, soit «en totalité, soit en partie, quelques monuments de l'époque. Le dessin des grandes lettres «historiées, dans lesquelles sont encadrées les cent quarante miniatures ou tableaux de ce «musée, mérite aussi une attention toute particulière. Le goût qui préside à leur ornemen- «tation offre, dans les enroulements et fioritures, une variété pleine d'élégance, dont l'éclat « est heureusement adouci par de petites compositions qui, occupant les quatre angles, sont
«peintes quelquefois en camaïeu, ce qui ajoute à l'harmonie générale Quant aux
«grandes lettres qui ne sont pas historiées, le dessin en est toujours varié, et souvent des "fleurs viennent charmer et reposer la vue éblouie par l'or, l'azur et le carmin dont ces let- «tres étincellent. Les marges du livre sont couvertes de rinceaux, dont les ramifications «figurent, comme dans un charmant parterre, un joli feuillage émaillé de fleurs, de fruits, «de personnages et quelquefois d'animaux bizarres, de figures capricieuses ou même gro- «tesques. Ces arabesques devançaient les chefs-d'œuvre qu'on admire dans les Loges de
«Raphaël Chacune des cent quarante grandes miniatures qui ornent ce manuscrit
«est un tableau, où l'on reconnaît le concours de plusieurs peintres d'un vrai talent. Ce- « pendant, au premier abord, l'ensemble frappe tellement, qu'on croirait toute l'œuvre " exécutée par la même main. La naïveté et la simplicité , exempte de l'exagération que l'on «peut souvent reprocher à l'école allemande, donnent à chacune de ces miniatures, ou plutôt «de ces tableaux, un caractère tout spécial qui constitue le style français, genre qui nous «est tout à fait propre, où la nature est reproduite dans toute sa vérité, et où la foi reli- « gieuse inspire toujours le peintre , profondément religieux lui-même. Vers la fin , le pinceau «de l'un des éminents artistes qui ont concouru à l'exécution de ce chef-d'œuvre devient «encore plus fin que dans la première partie, dont le faire est en général plus libre, et «l'expression des têtes plus caractérisée, ainsi qu'on en peut juger par la grande miniature «représentant Y Annonciation aux Bergers^.»
La peinture que nous avons choisie, parce qu'elle donne, sur l'arrière-plan , une vue
(l) Missel de Jacques Juvénal des Ursins, cédé à la Ville de Paris, le 3 mai 1861, par Ambroise Firmin Didot, Paris, 1861, broch. in-8°. p. 10-1/1.
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partielle de Paris, se trouve être précisément celle que M. Firmin Didot considère comme l'une des plus finies et des plus expressives de ce manuscrit-musée; de plus, elle a été rendue avec beaucoup de soin par les artistes chargés de la reproduire, et elle constitue à elle seule un vrai tableau. Au mérite topographique, que nous recherchions surtout, se joint donc une valeur artistique appréciée, comme on vient de le voir, par un juge des plus compétents : Y Annonciation aux Bergers marque une phase dans l'histoire de la peinture française.
Au point de vue de la couleur historique et locale, les deux belles pages que nous re- Conclusion, produisons laissent certainement beaucoup à désirer; elles donnent même lieu à des problèmes topographiques fort diiliciles à résoudre. Toutefois, il convient de faire remarquer que les miniaturistes du xv° siècle, dont l'érudition et les connaissances géodésiques étaient naturellement assez bornées, ne pouvaient guère procéder autrement. Sans doute l'auteur du Siège de Jérusalem aurait pu relever, ne fût-ce que sur les spirales de la colonne Trajane, les armes, les vêtements des soldais romains et orientaux, et nous épargner ainsi le spectacle de ces archers du xve siècle attaquant la cité sainte, deux cents ans avant l'ère chrétienne ; mais il est probable que, n'ayant pas sous les yeux le jeu de la tactique et de la balistique anciennes, il ne serait point parvenu à donner à sa composition le mouvement et la vie qu'on y admire. Il en est de même de la page empruntée au missel de Juvénal des Ursins : les bergers de Bethléem , représentés d'imagination et avec toutes les richesses de la couleur orientale, offriraient sans doute quelque chose de moins naïf et de moins vrai que ces braves paysans de la banlieue de Paris, auxquels les anges annoncent la naissance du Christ. L'anachronisme a donc son bon côté, même au point de vue de l'art, et il ne nous sied pas, ainsi que nous l'avons dit plus haut, de lui reprocher des errements qui enrichissent aujourd'hui l'histoire des mœurs et des coutumes parisiennes.