DES CONDITIONS DU PEUPLE PARISIEN QUANT AU MORAL ET AU PHYSIQUE
En me disposant à décrire le caractère moral et physique des enfants de Paris, il m'a semblé que beaucoup de ceux qui sont nés à Paris, d'une ancienne famille, sont doués d'une telle modération et d'une telle douceur, que, par une louable habitude, ils ont peu de penchant à se mettre en colère; mais ceux d'entre eux qui s'écartent de la droite ligne pèchent plutôt par emportement que par apathie. La plupart d'entre eux paraissent agréables par leur charmante affabilité, leur urbanité et la douceur de leur esprit; mais ceux d'entre eux qui ne se maintiennent pas dans un juste-milieu se montrent plutôt calmes qu'insolents (2). La plupart des Parisiens, et en général des Français, sont remarquablement enjoués; mais, s'ils dévient d'un côté ou de l'autre, ils tombent plutôt dans la bouffonnerie que dans la rusticité, par défaut d'éducation convenable. Le peuple de Paris
Des fabricants de vase
irlisans qui travaille!) aux livres.
Des mœurs du peuple «le Paris
(1) Les talmeliers de Paris ont toujours eu une grande réputation : il suffit de parcourir les ordonnances et règlements qui les concernent pour se convaincre de l'importance que l'autorité et la corporation elle-même attachaient à la bonne qualité du pain. Le Livre des Métiers, d'Etienne Boileau (ire partie, titre I), s'en exprime ainsi : «Quant li «Rois a doné à son niestre Panetier le mestier de rrtalemelier, li mestre Panetier doit venir a Paris et " faire assembler touz les talemeliers. . . Et doit eslire rr xu des plus preudomes de mestier de talemelier. . . 'qui miex sachent connoistre le pain, et qui plus "sachent du mestier, pour le profit à ceus qui de- «daiis la vile sont. Et doivent icel xu preudomes '•jurer... que au jugier le pain, qu'il n'espargne- "ront ne parent, ne ami.» Ils n'épargnaient personne, en effet, dans leurs fréquentes excursions :
rr Quant li mestre et li jure vont parmi la vile. . . il rrprendrent un sergent du Chastelet, et as fenestres rrou il treuvent le pain à vendre. . . reguardent se il rrest souffisans ou non.» Et en cas d'insuffisance de poids ou de qualité, toute la fournée était confisquée : rr Li niestre , li jure , ajoute Etienne Boileau . rr feront doner por Dieu le pain.»
(2) Nous avons déjà fait remarquer dans la Notice que ces deux affirmations successives impliquent une certaine contradiction, à moins toutefois que Jean de Jandun n'établisse ici deux catégories de Parisiens : les uns, gens du peuple, qui s'emportent quelquefois; les autres, hommes affables, polis, bien élevés, qui ne tombent jamais dans cet excès. Les expressions latines affabilitas , urbanitas, spiritualis dnlcedo semblent appuyer cette conjecture.
l'AHTICULA 11.
De
accidentibus COrporum vironun.
PAI1T1CULA 111
mulieribus.
rum relinquunt médium, inveniuntur jactantiores aliqualiter. Ipsorum autem corpora nec despectibilis nanositatis brevitate vilcscunt, neque gigantee molis onerositate pigrescunt. Et adhuc ipsorum membra nec servilis, ut, verbi gratia, Milonici , roboris brutescunt ferocitate, nec mollitiei feminee flexibilitate flectuntur; sed submediocris stature formosa procerositate (l) formata sunt, tanto nichilominus, prout liberis innatum est, munita vigore quantus ad civilem vitam sufficit, et quantus ad bellicas requiritur actiones.
Hec de viris. De mulieribus autem quid référendum (2)? Opinor quod uxores et matrone légitime, non obstantibus curiosis et inultiphariis indumentorum suorum lasciviis, et non obstantibus suarum pulchritudinibus inelfabilibus facierum, matrimonii leges custodierunt'3', et, per Dei gratiam, conservabunt illesas. Si que vero ipsarum, per variam dolose Cyprigene corrigiam, spisse sapientis intellectum furate sunt^, rogo Deum piissimum, qui soins potest ex inimundo mundum facere, quatinus ipsas reducat ad statum salutis.
CAPITULUM SEXTUM.
DE FLUVIO PARISIENSI, VOCATO NOMIXE PROPRIO SECANA.
Ad illud fecundissimum declivum Parisius, cui ab Excelso concessum fuisse videtur terreni vices gerere Paradisi, fluvius juste famosus, Secana vocatus, accedit. Cujus magnitudinis congrua mediocritas, suique fluxus non procellosi sed tranquilli velocilas moderata, ex variis mundi parlibus opulentias humanis usibus oportunas uberrime subministrat. Vina etenim Grecie, Varnacie^5), Rupelle, Vasconie, Borgundie, copiose déportât. Triticum, siliginem, pisa, fabas, fenum, advenam, sal, carbones et ligna propinat ad plénum.
l'î Manuscrit de Vienne : proceritate.
(2) Manuscrit de Vienne : referam.
(3) Le manuscrit de Paris donne custodiunt.
(4) Ce passage présente divers sens à l'esprit; nous avons adopté celui qui rend le mieux raison des deux mots les plus importants, sapientis et intellectum, tout en se rattachant naturellement au contexte. Il s'agit, en effet, des femmes mariées, malronœ légitima? , et de l'usage qu'elles ont pu faire, soit avant, soit depuis leur mariage, de la fameuse ceinture de Vénus. Jean de Jandun s'exprime, à cet égard, avec la plus grande réserve, quoiqu'on fût de son temps infiniment moins discret au fond et dans la forme. M. Paulin Paris cite, en latin, bien entendu , un proverbe de cette époque qui traite les Parisiennes avec la dernière irrévérence :
Parisius nati non possunt esse beati,
Non sunt felices, quia matres sunt merelrices.
Celle grave accusation formulée, selon l'usage du
temps , dans deux vers léonins rimant à l'hémistiche , se trouve consignée sur la seconde feuille de garde d'un volume in-folio parvo provenant de l'ancienne bibliothèque de Mazarin et portant à la Bibliothèque impériale (département des manuscrits) le n° h 2 2 du fonds français. Bien autrement galant était l'auteur anonyme du roman de la Poire, qui s'exprime ainsi sur le compte des Parisiennes :
. . . Les puceles et les dames,
Ce sont les fleurs, ce sont les jaires (gemnue)
De toutes celés qui sont nées;
Tant sont courtoises et senées (sensées),
Tant sont vaillant et bien aprises
Qu'en nul blasme ne sont reprises.
( Histoire littéraire de la France , tome XXII , p. 874.)
(5) Manuscrit de Vienne : Vernacie, vins de Grenache, nommés aussi avec les vins de Grèce par Eustache Deschamps. (Voyez Legrand d'Aussy, Vie privée des Français, t. III, p. 48.)
Des hommes
Des femmes en général
TRAITÉ DES LOUANGES DE PARIS. 57 est en grande partie franc et ouvert; mais ceux qui ne demeurent pas dans la droite voie peuvent devenir quelquefois un peu trop vantards. La taille des Parisiens ne descend pas jusqu'à la petitesse méprisable des nains; mais aussi leur corps ne s'alanguit point sous le poids d'une gigantesque masse. Leurs membres n'ont ni la rudesse brutale et servile po"u lleMie p d'un athlète comme Milon, ni la mollesse et l'élasticité des chairs de la femme; mais ils sont doués d'une stature moyenne, d'une belle prestance, qualités qui n'en sont pas moins accompagnées, comme il convient à des hommes libres, de la vigueur nécessaire pour la vie civile et pour les fatigues de la guerre
Voilà pour les hommes. Que dire maintenant des femmes? J'aime à croire que les épouses et les mères de famille, nonobstant le luxe et la diversité excessive de leurs ajustements, et malgré les beautés ineffables de leur visage (2), conservent les lois du mariage, et que, grâce à Dieu, elles les conserveront hors de toute atteinte. Si pourtant quelques-unes d'entre elles, enchaînant leurs maris à la ceinture changeante de l'artificieuse Cypris, ont surpris honteusement la religion d'un homme sage, je prie le Dieu très-miséricordieux, qui seul peut rendre pur ce qui ne l'est pas, de les ramener dans la voie du salut.