DE LA TROISIÈME INCONSEQUENCE
Après avoir montré deux inconséquences, j'arrive à la troisième. Celui qui, voulant louer Paris , blâme Senlis pour cette circonstance fortuite , que Paris se trouve beaucoup plus considérable, celui-là fait preuve, dans ses paroles, d'une contradiction au moins implicite. Par exemple, pour prendre un cas semblable, si l'on promet de louer, sans aucun mélange de blâme, Platon comme très-noir, et que l'on dénigre, à cause de sa noirceur, Socrate qui est moins noir, est-ce avec sincérité que l'on fait l'éloge de Platon? Eh bien, le Dictateur avec lequel je discute a agi ainsi; car, à propos des mouches et des grenouilles, faisant de la poésie ironique, il décrit Senlis en ces termes : «Une chose digne de mémoire «reste à dire, qui aurait occupé, dans la comparaison précédente, une place importante; «c'est le nombre des grenouilles qui existent de toutes parts à Senlis.» Après un intervalle, il ajoute : «Si c'était là un éloge pour Senlis, et que l'auteur n'eût point passé sous «silence l'affluence énorme des mouches qui s'y pressent, on aurait dû, à bon droit, «accepter son éloge.» Voilà comment cet homme, sous un léger voile d'ironie, s'efforce de diminuer le mérite d'une ville inoifensive, à cause de la multitude des grenouilles et des mouches.
Quant à moi, sans entrer en guerre, je réponds que les mouches, les puces, et les autres insectes nés de la putréfaction, se multiplient en bien plus grand nombre dans le creux d'une vallée humide, où il n'existe presque aucun côté par lequel le vent pénètre d'une manière tout à fait libre, que sur une montagne d'une hauteur moyenne, exposée de toutes parts au souffle du vent(1). Bien que Paris, en réalité, ne produise rien qui puisse lui être reproché par un homme bienveillant et d'un jugement sain, si cependant les paroles de cet homme étaient de tout point vraies, on voit bien ce qui en résulterait. Mais il me paraît, pour le dire en forme de consolation, que ce Dictateur ressemble, en quelque façon , à cette cognée sur laquelle le poëte Esope a fait un apologue assez plaisant. Il était une cognée privée de manche, de sorte que, ne donnant aucune prise à la main, elle ne pouvait rien couper, rien blesser. Elle pria la forêt de lui donner du bois pour se faire un manche. L'imprévoyance de la forêt le lui ayant accordé, elle voulut se mettre à mutiler tous les arbres. De même cet homme, qui ne peut ternir d'aucune manière la gloire de Paris, s'est fait, autant qu'il l'a pu, un instrument de blasphème, en donnant une licence énorme, pour ne pas dire excessive, à sa langue et à sa plume.
Mais, grâce à Dieu, il ne se trouvera pas un homme assez insensé pour vouloir obscurcir de ce brouillard léger et éphémère les rayons d'un tel astre; personne ne voudra porter l'excès de la folie assez loin pour lancer un trait si débile sur d'aussi solides mu-
t') Jean de Jandun répond ici, en termes un peu vifs, aux perfides insinuations que le Dictateur avait glissées dans la péroraison de son œuvre. On sent
bien, en lisant la phrase suivante, qu'il est loin de dédaigner Paris , et qu'il ne fait que rendre attaque pour attaque.
quodcumque vestigium percussionis inferre. Si quis autem a me quereret qualiter Parisius aut quevis alia civitas, villa vel castrum, pro ranis, muscis aut pulicibus, non meretur vituperari , queram ab eo an omnis homo mereretur'aut nullus pro superfluitatum triplicis digestionis emissione culpari; presertim quare multorum testimonio creditur quod, quanto homines ex subtilioribus et delicatioribus cibariis nutriti sunt, tanto, si fas esset dicere, fetidiores et horribiliores egestiones pinittunt. Gujus rei causam et raotivum bene noverunt pliilozofi phisici qui occulta îiaturalium (2) accidentium principia studiose perquirunt.
CAPITULUM QUARTUM
DE QUARTO INCONVENIENTI.
Ad quartum inconveniens ostendendum sic procedo. Suppono, secunduin grammaticos, immo secunduin naturarn rei, très esse gradus comparationis , positivum, eomparativum et suppellativum ; verbi gratia, bonus, nielior, optimus. Nunc arguo : Quicumque dicit Parisius in nullo gradu comparationis esse ponendam, concedit eam non esse bonam, et ex consequenti nec meliorem nec optirnam. Hoc statim patet ex ypotbesi, quoniam bonum saltim^ fundamentaliter est in uno, utpote in positivo, gradu comparationis. Dicere igitur Parisius bonam esse, et in nullo gradu comparationis existere, implicite contradicunt; et banc plicam sic explico(4), si tibi placet : Si enim in nullo gradu est, non igitur in positivo; et si bona est, in positivo est. Ergo Parisius est in gradu positivo, et non est in gradu positivo. Pulcber ludus estisle. Sed auctor cum quo colludo(5) concedit quod Parisius in nullo gradu comparationis ponenda est, in istis verbis : rrOuis cr mente captus te ponere presumpsit in gradu comparationis aliarum, cum penirctus in génère discrepes; que potius singulorum , ad te confluentium velut mate trem , patria quam civitas dici mereris ? v
Hec quidem sunt ejus verba. At forsan dicet aliquis quod verba hujus sapientis non sunt ad literam capienda, prout aspectu primo sonare videntur, sed exponenda sunt ad melius, ut ex ipsis veritas intelligatur. Respondeo : Cum doctores attenti solemnium (G) sapientum famosis libris et autenticis tractatibus exponendis
(1) Variantes d'orlhographe qu'on ne peut attri- trois expressions implicite, plicam et explico , qui buer qua l'inadvertance du copiste, attendu que ont la même racine.
les mêmes mots se retrouvent ailleurs très-correcte- (5) Les expressions ludus , colludo, prouvent que
mente'crits. Jean de Jandun, tout en ayant recours aux subti-
(2) Le mot naturalium est ajouté par le manuscrit lite's de la scolastique pour confondre son adverde Vienne. saire, ne considérait cette discussion que comme un
(3) Cette forme se rencontre assez fréquemment jeu. En effet, si le Dictateur n'avait pas eu des pour saltem. Du Cange en cite plusieurs exemples motifs cachés pour lui chercher noise, tout ce dépris dans le code Théodosien, ainsi que dans Mu- |jat nous paraîtrait une véritable plaisanterie, ralori et les hagiographes. <6> Solemnium, expression qui fait image quand
Il y a évidemment ici un jeu de mots sur les on rapplique aux sages de l'antiquité.
railles et y laisser les traces impuissantes de ses coups. Si quelqu'un me demandait pourquoi Paris, ou toute autre cité, ville ou place forte, ne mérite pas d'être blâmé pour ses grenouilles, ses mouches ou ses puces, je lui demanderais si tout homme, quel qu'il soit, ne mériterait pas d'être blâmé pour avoir rendu le superflu d'une triple digestion? Car, s'il faut en croire le témoignage d'un grand nombre, plus les hommes se sont nourris d'aliments recherchés et délicats, plus les matières rejetées sont, s'il est permis de le dire, fétides et repoussantes La cause et le motif en sont bien connus des philosophes physiciens , (jui étudient avec soin les principes cachés des phénomènes naturels.