ET CONTENANT
UNE DESCRIPTION
SOUS CHARLES V
BIST. I
NOTICE
Avant de présenter l'analyse du commentaire que Raoul de Presles eut l'heureuse idée Raoul de Presies. d'ajouter à sa traduction du livre de saint Augustin, nous croyons utile de faire connaître, avec quelque détail, la famille, la vie, les fonctions et les divers ouvrages de cet auteur, qui compte avec raison au nombre des écrivains remarquables du xive siècle(1). On connaît l'amour du roi Charles V pour les lettres; on sait que ce monarque avait réuni au Louvre une bibliothèque de plus de mille volumes, chiffre considérable à cette époque, qu'il encouragea de toute manière les travaux littéraires de ses sujets, et attira dans son royaume plusieurs savants étrangers. Raoul de Presles eut largement part aux faveurs répandues par le Roi sur les lettrés; les ouvrages qu'il nous a laissés prouvent qu'il en était des plus dignes.
Voici d'abord ce que nous savons de sa famille(2). Le premier personnage connu pour sa famille.— Raouir». avoir porté ce nom est Raoul de Presles'3', sire de Lizy, jurisconsulte et avocat du roi Philippe le Rel, puis conseiller au Parlement, en 1 3 1 rj . Avant d'obtenir ce dernier honneur, il eut à passer par une cruelle épreuve : à la mort de Philippe le Bel, il fut impliqué dans l'accusation portée contre Pierre de Latilly, pair et chancelier de France, soupçonné d'avoir empoisonné le Roi, qui avait succombé à une maladie lente restée inconnue aux médecins, et d'avoir fait mourir de la même manière Jean de Châteauvillain, évêque de Châlons, son prédécesseur. Raoul de Presles fut mis en prison et y demeura près d'une année; mais ni la perte de ses biens ni les tortures ne lui arrachèrent aucun aveu qui put
(I) Les détails qui vont suivre sur la vie et les ouvrages de Raoul de Presles , sont extraits , en partie , des recherches que le savant Lancelot a publiées sous ce titre dans les Mém. de l'Acad. des inscript, et belles-lettres , t. XIII, 17/10, édit. in-&°.
m Le premier point mis en lumière par Lancelot (Mém. de l'Acad. des inscr. t. XIII, p. 607), c es! que le nom de Raoul de Presles a appartenu à plusieurs personnages distincts, contrairement aux assertions de La Croix du Maine qui faisait, du père, de l'oncle et du neveu , un seul et même individu.
(3) Le village dont la famille portait le nom est Presles sur l'Aisne, qui forme aujourd'hui une commune sous le nom de Presles et Bores, canton de Braisne, arrondissement de Soissons. Le trésor de
l'e'glise renferme un reliquaire forme' d'un tube en cristal de roche, soutenu par deux pignons en vermeil, dans le style fleuri du xve siècle. C'est peutêtre un don de la famille de Presles, si généreuse envers les églises et les collèges. Le village de Lizy, dont Raoul Ier était sire, est sans doute Lizy-snr- Ourcq, chef- lieu de canton, arrondissement de Meaux (Seine-et-Marne). Cette seigneurie lui avait été donnée, en i3n, par Jean et Enguerrand de Guines, héritiers d'Enguerrand IV, sire de Coucy, en considération de ses bons services, "bons conrfsaulx et cortoisies;» il est dit, dans les lettres de donation , que cette seigneurie était située au diocèse de Meaux. (Mémoires de l'Académie des inscriptions . t. XIII, p. 608.)
donner atteinte à son innocence. Enfin , au mois de septembre 1 3 1 5 , sa femme , son frère et ses amis obtinrent, de Louis le Hutin, une lettre d'absolution qui fut ratifiée par Philippe le Long, en 1 3 1 6 . On ne sait s'il recouvra ses biens confisqués et déjà distribués à différentes personnes, mais il paraît certain que les rois Louis le Hutin, Philippe le Long et Charles le Bel le comblèrent de dons et d'honneurs, pour réparer l'injustice qu'il avait soufferte Philippe le Long l'anoblit même, lui et sa postérité, en septembre 1 3 1 y ; ce qui fut sans effet pour l'avenir, puisque Raoul de Presles n'eut point d'enfants de sa femme Jeanne de Chaslel, dame de Monglat : c'est du moins ce qui résulte des actes qu'ils ont passés par devant notaire. On apprend par ces mêmes documents qu'ils ont fait de nombreuses donations aux églises, et affranchi les hommes et les femmes «de corps'2)» de leurs terres. Raoul de Presles avait fondé, en 1 3 1 3, dans l'Université de Paris, un collège qui porta son nom jusqu'à son absorption dans le collège de Louis le Grand, en 17 63. Il augmenta plus tard les fonds de ce collège et y fonda deux chapelles desservies par deux chapelains, avec quinze bourses pour les étudiants du diocèse de Soissons. On place sa mort entre i325 et 1 33 1 . Sa femme lui survécut jusqu'en 1 3 3 7 et peut-être jusqu'en t3£6. Ce personnage, jurisconsulte sous Philippe le Bel et les fils de ce monarque, n'était donc point ecclésiastique, quoiqu'il soit qualifié de clericus dans plusieurs arrêta (3), encore moins confesseur de Charles V, ainsi qu'on s'est plu à le répéter sans critique; il ne peut, en outre, être l'auteur des ouvrages qui portent son nom, puisque ces ouvrages n'ont été publiés qu'après i36o.
Raoul de Presles, deuxième du nom, sire de Lizy, était neveu de celui dont on vient de parler, et devint son héritier, à défaut d'enfants légitimes. Dans l'année 1 33 1 , il fit, en cette qualité, deux transactions avec les écoliers en faveur desquels son oncle avait fondé des bourses (4). Accusé d'avoir contrefait le scel de la veuve, sa tante, il fut emprisonné, mais, au mois de mai i3/i6, il obtint de Philippe VI de Valois des lettres de rémission, qui sont ainsi motivées : «Attendu qu'il a bien servi le Roy en ses guerres, à ses propres «couz et despens, pour lesquiez choses il a grandement mis et frayé du sien, etc.» Ces lettres montrent donc que Raoul II faisait profession des armes, et qu'ainsi on ne doit point lui attribuer la traduction de la Cité de Dieu et les autres traités mis sous le nom de Raoul de Presles, puisque le traducteur nous est représenté dans les manuscrits du temps, ainsi que l'a remarqué l'abbé Le Beuf, «avec une tonsure faite comme celle des cordeliers, «une robe violette et une fourrure, » c'est-à-dire dans le costume des clercs et des lettrés (5).
(1) «Le Roy, ayant attention à ses services, et «considérant qu'il avoit souffert moult de peines, "griés, et de damages de corps et de biens, esquelx «il convenoit bien que remède t'ust mis , délivra son r- corps et tous ses biens et mist a néant tout ce qui rrauroit pu avoir esté faict contre luy.» (DuChesne, Preuvesde Vhisl. de la maison de ChastiUon , p. 207.) Néanmoins, les donataires des biens confisqués, condamnés à restitution, eurent beaucoup de peine à se dessaisir, et demandèrent des dédommagements. L'affaire n'était pas terminée à la mort de Philippe If Long; M. Lacabane pense même qu'elle ne put
aboutir. (Biblioth. de l'Ecole des chartes, iro série, t. III, p. 12.)
(2) Personnes de condition servile dont le corps appartenait au seigneur.
(3) Les Olim (t. III, 2e part. édit. Beugnot) contiennent plusieurs de ces arrêts; mais on y trouve également un accord de 1 3 1 7 qui tranche la question. Les contractants sont, d'un côté, la commune de Vailly, de l'autre, magister Badulphus de Pracllis et cjus uxor. (Voy. p. 1 198.)
;"> Cf. Du Boullay, Hist. Univ. Paris, t. IV, p. 1 68. 5) Le manuscrit dont parle l'abbé Le Beuf ( Mérn.
Il eut des enfants, au nombre desquels était vraisemblablement, dit Laneelot, Jeanne de Presles, fdle de Louis, ahas Raoul, seigneur de Lizy. Jeanne fut maîtresse de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, et mère d'Antoine, bâtard de Bourgogne.
Nous arrivons à notre auteur, Raoul III de Presles, fils de Raoul Ier, mais fils illégitimeL'histoire de sa naissance se trouve dans le préambule des lettres de légitimation qui lui furent accordées par Charles V, au mois de décembre i3y3. On y lit que son père l'avait eu de Marie des Portes, autrement des Vertus, lorsqu'il était en prison et hors d'état de vivre avec sa femme (2). Cette circonstance, qui n'implique en définitive qu'un défaut de surveillance, et ne fut invoquée plus tard que pour établir la filiation naturelle du demandeur, reporte la naissance de Raoul III aux années 1 3 1 4 ou i3i5, époque de la détention de son père. Lorsqu'il fut en âge de choisir un état, il embrassa la profession d'avocat et y acquit bientôt une grande réputation, puisqu'il devint avocat du Roi, c'est-à-dire avocat général; mais ses ouvrages devaient lui faire une renommée plus durable.
Le savant Laneelot pense que le livre qui lui valut l'honneur d'être connu particulièrement de Charles V est l'allégorie latine intitulée Musa, qu'il dédia à ce prince. Il place vers 1 3 6 5 l'époque où cet ouvrage fut composé; Raoul avait alors environ cinquante ans. et lui-même se nomme tout simplement Raoul de Presles le jeune. Charles V goûta beaucoup son esprit et ses connaissances; ayant conçu pour lui une estime particulière, il le chargea de faire, entre autres ouvrages, la traduction de la Cité de Dieu, de saint Augustin, livre que le monarque affectionnait. Bien que Raoul de Presles eût consenti difficilement, à cause de son âge et de ses travaux, à se charger d'une tâche aussi lourde, il s'en acquitta en moins de quatre années, de la Toussaint i3yi au irr septembre 1 3 7 5 , ainsi qu'on le voit à la fin de plusieurs manuscrits de sa traduction. Charles V, pour le déterminer à ce travail, lui avait assigné d'abord une pension de quatre cents livres (3), qui fut ensuite portée
de l'Acad. des inscript. I. X VU , p. 7/11) appartient à In bibliothèque Sainte-Geneviève. Celui de la Bibliothèque impériale, dont nous reproduisons la première page, représente Raoul III avec un vêtement qui paraît exclure la profession militaire. Laneelot dit avoir vu l'exemplaire, aux armes de Béthune, n° 6836 , 68.37, 9"' passait pour avoir été offert par l'auteur au roi Charles V. La miniature de présentation montre, ajoute-t-il, « l'auteur à genoux, nuë "leste, sans tonsure, habillé d'une robe noire par « dessus laquelle en est une autre rouge , avec un charpeau de même couleur. « Dans le manuscrit Le Tellier, n° 6712 , Raoul de Presles est vêtu cren homme fde loix, son chaperon sur l'épaule gauche, replié ~sur le bras, sa bourse pendante à son costé, etc. a Tout ceci, ajoute Laneelot, <rsert à appuyer ce que * j'ai dit , que Raoul de Presles esloit laïc, n ( Mém. de l'Acad. des inscript, t. XIII, p. 655.)
(l' Laneelot place ici un certain Raoul de Pereaus ou Preaus, dont le nom, assez commun à cette époque, paraît être le même que celui de la famille de Presles; cependant les OHm, qui le qualifient de « clerc rde roy,n l'appellent Radulphtis de Pcrellis, ce qui impliquerait une autre origine. (T. II, p. 54 1, ix.)
<2) rrCum dilectus et fidelis consiliarius noster ffinagisler Radulphusde Praellis , filins condam 111arrgistri Radulphi de Praellis, pra?decessorum nostrorrrum consilinrii, et Mariœ de Porta, aliter de Virfrtutibus, ex copula prohibita , praedicto pâtre sno in frearceribus pradecessorum nostrorum existente, miec accessum ad uxorem suam habere posse (pro rrpossente), fuerit procreatus. » (Registre du Très, des chart. coté io5, pièce lxiii.)
Le fait est consigné dans les comptes de Jean Lhuissier, receveur général des aides: «• A M' Raoul «•de Praelles, advocat et conseiller du Roy. par
Sa demeuri! ii Paris.
à la somme de six cents livres, à prendre sur la recette de la terre de Vailly(1). Enfin, lorsque la traduction et les expositions furent achevées, Charles V se montra tellement satisfait de ce travail, qu'il voulut que la pension de six cents livres fut continuée à l'auteur sa vie durant. Il lit plus encore : il lui donna la charge de maître des requêtes, en 1878, année où son protégé demanda les lettres de légitimation dont nous avons parlé.
Raoul de Presles demeurait rue Neuve-Saint-Merry, au coin d'une ruelle appelée Espaularl (probablement Pierre- Aulard). Ayant acheté dans la suite une maison située de l'autre côté de ladite ruelle, en face de celle qu'il habitait, afin d'y faire « aucunes estudes spacieuses « et secrettes pour mettre ses livres dont il a plusieurs , et esconvient cju'il en soit grandement «garni, tant pour nous servir en translacions et expositions, comme en autres choses, dont «nous l'avons chargé et chargeons de jour en jour, r> il obtint du Roi non -seulement la permission d'avoir une petite galerie au-dessus de ladite ruelle, pour aller d'une maison à l'autre , mais encore remise de la finance qui aurait dû être payée pour cette permission, «le Roy ayant eu considération aux bons et agréables services qu'il luy a faiz ou temps «passé, et fait continuellement de jour en jour (2). »
Ses On ne connaît pas, dune manière positive, les détails de la vie de Raoul de Presles, à
Mission 1 1
doni il auroiiéus chargé, partir de l'année 1375. Cependant il est une circonstance considérable qui, si elle pouvait être bien établie, se placerait précisément vers cette époque, et ajouterait un certain éclat à la mémoire de notre auteur. Selon V. Le Clerc (3), Raoul de Presles aurait été, en 1 3 y G ou 1377, député par Charles V vers le pape Grégoire XI, pour l'engager à prolonger son séjour à Avignon, et il aurait joint ses efforts à ceux du duc d'Anjou, frère du Roi, envoyé tout exprès de Toulouse avec les mêmes instructions. Le savant auteur du Discours sur l'état des lettres au xive siècle donne à entendre que Raoul assistait à la fameuse entrevue où le duc adjura solennellement le souverain Pontife de ne point partir pour Rome, ce qui fut absolument sans effet sur la détermination de Grégoire XI. Cette assertion, contrairement aux habitudes bien connues de l'auteur, n'est appuyée par aucun témoignage, et Froissart, auquel il renvoie, ne fait nulle mention de la présence de Raoul de Presles (4). Même lacune dans l'Histoire des Papes, publiée à La Haye, en 1733, par Fr. Rruys, ainsi que dans l'ouvrage d'Etienne Raluze ( Vitœ Paparum Avenionensmm). Toutefois on trouve dans les notes
amendement donne' à Paris, ie 28 octobre 1.371. tfpar lequel il lui ordonne, pour l'utilité de luy, du •- royaume et de toute la crestienneté, de translater '-du latin en françois le livre de saint Augustin, de '■la Cite de Dieu, et, pour ce, luy a donné quatre ••mil francs d'or par chacun an, jusqu'à ce que la -dite translation soit faite, à quatre termes par ehar-cun an. *
(l) Vaillt, bourg situé sur la rive droite de l'Aisne, à peu de distance des villages de Presles, Cys et Condé . qui faisaient partie de la seigneurie concédée ii Raoul Ie' ; c'est aujourd'hui un chef-lieu de canton de l'arrondissement de Hoissons ( Aisne).
Les lettres furent données rrou chaslel du bois r-de Vincennes» en inaii375. Lancelot,qui les cite, fait remarquer que Raoul de Presles devait avoir un certain nombre de livres précieux, puisqu'il lui fallait des rrestudes spacieuses et secrettes •» pour les loger.
(1' Histoire littéraire de la France, t. XXIV. p. 26.
(4) Froissart indique d'abord les motifs qui engagèrent Grégoire XI à se rendre en Italie : «Ce fPape estoit de petite complexion et maladif; si "soulfroit plus de peine que nul autre; et lui estant frà Avignon, il s'estoit si fort empesché des berrsongnes de France, et tant travaillé du Roy et de
de ce dernier livre un passage qui jette quelque jour sur la question. Après avoir parlé de l'élection de Jacques d'Euse, qui prit le nom de Jean XXII, Baluze ajoute : «Jean, comte «de Forez, et Raoul de Prcsles supplièrent le nouvel élu de vouloir bien différer La céré- «monie de son couronnement, et de la fixer à un jour où Philippe, comte de Poitou, qui -gouvernait alors les royaumes de France et de Navarre, pourrait commodément y assister. « Le pape Jean, ayant égard à cette demande, différa son couronnement de quinze jours1". » Or, l'élection de Jean XXII ayant eu lieu en l'année 1 3 1 6 , le personnage qui joignit ses instances à celles du comte de Forez ne peut être que le père de notre auteur. Raoul I" avait été, en effet, ainsi que nous l'avons dit plus haut, absous par Louis le Hutin, en septembre î 3 1 5 , et cette absolution, ratifiée par Philippe le Long, fut suivie de beaucoup d'autres faveurs, parmi lesquelles il faut, très-probablement, compter l'ambassade d'Avignon1-. Ce souvenir serait-il resté dans l'esprit de V. Le Clerc, et aurait-il amené une confusion entre les deux personnages? Nous n'oserions l'affirmer, mais nous inclinons à le croire.
Deux raisons importantes militent en faveur de notre opinion : et d'abord, à l'époque du départ de Grégoire XI, c'est-à-dire en 1 3 y 6 ou î 3 y y , Raoul de Presles était âgé, maladif et tout occupé de travaux littéraires; est-ce bien un tel ambassadeur qu'il convenait d'envoyer à Avignon, voyage long et pénible à cette époque? Puis il existe des traces écrites de cette mission diplomatique, et il paraît en résulter qu'elle fut confiée, non pas à notre auteur, mais bien à Philippe de Maizières, conseiller du roi Charles V et chancelier du royaume de Chypre. L'abbé Le Beuf a trouvé, dans les comptes de l'Hôtel de Ville d'Auxerre, pour l'an 1 3 7 5 , un article ainsi conçu : «Item, pour deux poz de vin, couverts «de deux pains, donnés et présentés, pour et au nom des habitans, à Mons. Philippe de «Maizières, chevalier, maistre d'hostel de M. d'Anjo, qui passa par Auserre au mois de «septembre 13^5, x sols iv deniers; 11 et il ajoute : «Ceci doit apparemment se rapporter
tfses frères, qu'à peine pouvoit il entendre à luy. rtSi dit à soy înesme qu'il les élongneroit, pourestre «mieux à son repos. n Après avoir raconté ensuite tes vains efforts du duc d'Anjou, il ajoute : rr Quand "le duc vit qu'il n'en viendroit point à chef pour "raison ne belle parole qu'il seust dire ne montrer, » si prit congé du Pape et luy dit au partir : Père x Saine t, vous vous en allez en un pais et entre gens ■rou vous estes petitement aynié , et laissez la fontaine -de foy et le royaume où l'Eglise a' plus de foy et "d'excellence qu'en tout le monde; et par votre faict «pourra l'Eglise cheoir en grand 'tribulation ; car, se «vous mourez par de là (ce qui est bien apparent, «et comme voz médecins le dient) , les Rommains (qui «sont merveilleux et trahis très) seront seigneurs et «maistres de tous les cardinaux , et feront Pape de force "à leur voulonlé. Nonobstant toutes ces parolles et rr plusieurs autres belles et sages raisons, oneques n- il ne voulut arrester, qu'il ne se niist en chemin.» ( Hist. et cronique de Messire Jehan Froissart, vol. II, ch. xni, p. 31, édit. de Lyon, 1 558 , in-folio.)
(1) rrPost electionem, cum Johannes, cornes Fort resii, et Radulphus de Praellis ci supplicassent uti rrcoronationis suœ solemnia differre vellet, diemque rripsi coronationi prœfigere, in qua Philippus, cornues Pictaviensis, qui lum regebat régna Francia? rretNavame, ei posset commode iuterresse, Jofr bannes Papa ea solemnia, in gratiam ejus, prorrrogavit usque ad dies quindecim.» ( Vitœ Paparum Avenionensium ., auct. Steph. Baluzio, t. I. col. 667. Parisiis, 1 6g3 , in-Zi°.)
(2) C'est également l'opinion de Lancelot : après avoir dit que Raoul I" avait été chargé, dès 1 3 1 6 . « de la garde des bulles et autres lettres émanées rrdu Pape, pour des dispenses et privilèges accordez rà nos Rois, et du soin d'en faire expédier de nouffvelles,» il ajoute que recette garde lui fut donnée <t à Lyon, au voyage que Philippe le Long, alors «■comte de Poitiers et régent du royaume, y fit «■pour presser l'élection d'un Pape, en septembre rri3i6.n (Mémoires de l'Acad. des inscript, t. Mil. p. 6i3.)
«au temps où Philippe fut envoyé par Charles V vers le pape Grégoire XI; il put alors passer «par Auxerre, et on lui aura présenté, à son passage, le pain et le vin, selon l'usage qui se «pratiquoit envers les personnes d'un certain rang(l). » M. Paulin Paris, qui a fait de cette question une étude toute particulière, explique fort bien comment Philippe de Maizières a pu être chargé d'une pareille mission : conseiller du roi Charles V, fort dévoué au culte de la Vierge dont il avait fait agréer une nouvelle fête par ce même pape Grégoire XI, connu à la cour d'Avignon où il s'était déjà rendu, il se trouvait tout naturellement désigné pour ce voyage, surtout si on lui attribuait, alors comme aujourd'hui, la composition du Somnium Viridarii, qui contient une thèse en faveur de l'Immaculée Conception. Cet ouvrage ayant été considéré, par Lancelot et par l'abbé Le Beuf, comme l'un des travaux de Raoul de Presles , on comprendrait que l'auteur de ce pieux traité ait été envoyé à Avignon; mais la présomption tombe avec l'attribution du livre.
Resterait, à l'appui de l'opinion émise par V. Le Clerc, le passage d'Etienne Pasquier où il est dit que «Philippe le Long depescha à Rome maistre Raoul de Presles, l'un de ses «Maislres des rcquestes,v pour la grosse question du pouvoir temporel des Rois(2); mais Lancelot fait observer très-judicieusement que ce prétendu voyage se confond avec celui de i3i6(3), date qui ne peut s'appliquer qu'à Raoul Ier, et il ajoute que la qualité de Maître des requêtes n'appartenait qu'à Raoul III. Cette nouvelle confusion expliquerait encore l'association d'idées qui a pu se faire dans l'esprit de V. Le Clerc.
Sa mort. Quoi qu'il en soit, la date de la mort de Raoul de Presles est certaine : d'abord son suc-
cesseur immédiat, comme maître des requêtes, Guy Chrétien, figure en cette qualité dans un compte de 1 3 8 3 ; puis une note placée à la fin d'un exemplaire du Musa indique positivement, d'après l'épitaphe qui se lisait sur la tombe de Raoul de Presles, dans l'église de Saint-Merry, qu'il décéda la veille de la Saint-Martin d'hiver, en l'année i382(4).
!1) Mc'm. de l'Acacl. des inscript, t. XVII, p. 5o5. M. Paulin Paris a cité ce passage dans ses Nouvelles reclœrches sur le véritable auteur du Songe du Vergier, et il y trouve un argument pour établir que le Somnium Viridarii doit être attribué à Philippe de Maizières, plutôt qu'à Raoul de Presles. (Mémoires de l'Académie des inscriptions, nouv. collect. t. XV, p. 39i.)
(2) Le traité De potestate ponlificali, composé par Raoul III, ne peut aider à établir la réalité du voyage à Avignon; l'auteur y soutient des doctrines très-opposées à celles de la Papauté , ce qui eût certainement compromis le succès de la négociation. (Voyez Melcbior Goldast, Monarchia, t. I, p. .89.)
[3) rr C'est peut-être ce qui a donné lieu à Pasquier, rrqui avait vu le compte de Raoul de Presles, des rr frais qu'il avoit faits pour la garde, la copie et rr l'expédition de dillérentes bulles, d'imaginer ce
rr voyage de Rome. * (Mêm. de l'Académie des inscriptions, t. XIII, p. 61 3.)
(4) Voici cette note, qui se trouve à la fin du manuscrit latin 3a33 de la Ribliothèque impériale: rrlste Radulpbus de Praellis consiliarius fuit et «magister requestarum hospitiorum regiun Caroli «Quinti et Caroli VI". Scripsit autem Compendium rret lmnc librum quem intitulavit Musam. Transtulit rretiam de latino in ydioma vulgare, seu gailicum, trRibliam et librum Augustini De civitate Dei; et «decessit anno m0 ecc octogesimo secundo in vigilia rrsancti Martini hyemalis , prout in ejus epitaphio su- «per ejus tumbam in ecclesia Sancti Mederici Parirrsius in capetla parochie scribitur. Morabatur autem rr in vico novo Sancti Mederici , satis prope conum (n) rr versus quadrivium Templi. Ejus animam habeat rrParadisus. Vidi ego in Computo ordinario baillivie rrViromandie de anno m° ccc° septuagesimo ira*0,
1,1 C'est pur erreur que Lancelot a mis convenluas. Il dit lui-même que Raoul demeurait au coin de la ruelle Espautart. L'abbé Le Beuf a remarque cette faute. Hist. du dioc. de Paris, I, a64.
Lancclot croit que Raoul de Presles était laïque, et cela pour les raisons suivantes : il n'a Fonctions jamais pris la qualité de clerc dans aucun de ses ouvrages, et on ne la lui a jamais donnée lui a faussement dans aucun des actes qui ont été cités ci-dessus. On pourrait en outre, selon le même savant, induire d'un passage de la traduction de la Cité de Dieu que Raoul de Presles était marié, parce qu'il semble parler du mariage comme un homme qui en a i'expérience(1). Toutefois il est certain qu'il n'a pas été confesseur de Charles V, fonction qu'on avait déjà attribuée à son cousin; on connaît, en effet, les noms des confesseurs de ce roi, qui sont tous des religieux de l'ordre de Saint-Dominique. D'ailleurs, s'il eût eu ce titre, Raoul de Presles n'aurait pas négligé de le prendre, et les auteurs de son temps en auraient parlé.
Quant à ses écrits, il dit lui-même, dans un passage de la dédicace à Charles V, qui précède sa traduction de la Cité de Dieu, avoir composé les ouvrages suivants : 1° le Compendium moral de la Chose publique; 2° le livre qui s'appelle la Muse; 3° les Chroniques en françois, cotitemporisées depuis le commencement du monde jusques au temps de Tarquin l'Orgueilleux et du roi Camhise; k° Quelques epistles. De ces ouvrages, un seul, qui faisait probablement partie des Epistles, est parvenu jusqu'à nous; c'est le livre qui s'appelle Musa et dont nous parlerons plus loin.
Raoul de Presles était déjà vieux lorsqu'il reçut de Charles V l'ordre de traduire la Bible en français; toutefois il n'hésita pas à accepter cette nouvelle tâche, comme il le dit lui-même en son prologue : «Mon très redoubté seigneur, quand vous me commandastes « à translater la Bible en françois, je mis en délibération lequel étoit le plus fort à moi du r. faire ou du laisser refuser; car je considérai la grandeur de l'œuvre et mon petit moyen, « d'une part, et, de l'autre, je considérai qu'il n'étoit rien que je vous pusse ni dusse refu- «ser. Je considérai derechef mon âge et l'adverse fortune de ma maladie, et les autres «œuvres que j'avois faites. » De ce prologue et de quelques autres détails donnés par Raoul de Presles sur sa manière de traduire, Lancelot et le P. Lelong ont conclu qu'il était auteur d'une traduction complète des Saintes Ecritures. La Croix du Maine, au contraire, et plusieurs autres écrivains, ont fait honneur de cette traduction à Nicolas Oresme, le célèbre professeur du collège de Navarre. Pour nous, les études que nous avons faites sur ce sujet, il y a déjà de longues années, nous ont donné la certitude qu'on ne peut lui attribuer qu'une traduction de la Genèse, du Livre de Job et du Nouveau Testament (2). Son grand
rrcapitulo Recepte de Vailly, quod iste Radulphus rthabebat a rege Carolo Vt0 pensionem de vic 1. per crannum supra dicta terra de Vailly, pro vacando « liberius translationi memorati libri De civitate Dei, rrquem de ejus manda to transferendum in gallice rrsusceperat. Signé A. Beleviegne N.»
(1) Voici ce passage : «Du mal ou mauvaisetié qui tr ont este' ou sont en mariage entre les mariez , s'autrcuns y en a euz, nous nous en taisons, pour ce rrque nous ne croyons pas tout ce que l'en dit, et «•si n'y trouvasmes jamais mal, fors les communes '•maladies que chacun scet qui fa esté. Mais de -cures, peines, soussys et courroux de mariages qui
IIIST. !.
rr ad viennent souvent et aucunes fois sans le fait et rrcoulpe des deux mariez ou de l'un d'eux, nous en rr dirons quelque pou. n (Cité de Dieu, liv. XV, exposition ou commentaire du chapitre xxxvi.)
<2) Un passage du prologue cité par le P. Lelong semble indiquer que Raoul avait commencé à traduire les Livres des Rois, ou tout au moins qu'il était près de le faire , puisqu'il avait arrêté son plan de traduction : rrLà où je verray, dit-il, qu'il y ara «• répétition d'une mesme chose , si comme en Parafe lipomenon et en Esdras le secont, et ailleurs, je rr ferai rescision , etc. « (Mém. de l'Acad. des inscrivt. t. XIII. p. (556.)
âge et les maladies dont il parle l'auront sans doute empêché de terminer un aussi long travail, ce qui est à regretter, car les fragments que l'on connaît de la traduction de la Genèse sont d'un style très-remarquable Lancelot, dans ses Mémoires sur Raoul de Presles, après avoir indiqué la traduction de la Bible, signale encore un autre ouvrage du même auteur intitulé le Roi pacifique, mais dont le manuscrit ne s'est pas retrouvé. Il cite également une traduction abrégée du Songe du Vcrgier, demandée à Raoul de Presles par le roi Charles V('2). Quant à l'œuvre originale, elle a donné lieu à une discussion qui dure depuis plus de deux siècles et qui n'a pas encore dit son dernier mot. Savaron, les frères Sainte-Marthe et Naudé ont attribué le Somnium Viridarii à Charles de Louviers; d'autres critiques, moins autorisés, en ont fait honneur soit à Nicolas Oresme, soit à Guillaume de Dormans; Lancelot incline à croire que Raoul de Presles a fait l'original ainsi que la traduction; enfin, de nos jours, M. Paulin Paris a composé deux savants mémoires pour établir que le véritable auteur du livre est Philippe de Maizières(3).
Le traité intitulé Musa, dont nous allons parler avec quelque détail, parce qu'il contient un passage relatif à l'histoire de Paris, peut être regardé comme un des premiers que Raoul de Presles ait composés. Il a été rédigé vraisemblablement soit dans le cours, soit à la suite des ravages exercés en France par les Grandes Compagnies, c'est-à-dire vers 1 3 6 5 ou i 3 6 6 , puisque ces bandes d'aventuriers furent conduites en Espagne par Duguesclin en 1 365.
Cet ouvrage, dit Lancelot, est une fiction assez ingénieuse, écrite en prose mêlée de vers et de fragments de vers, qui sont pour la plupart tirés des poètes anciens. Dans le dessein de découvrir les causes et les remèdes des maux de toute sorte qui affligent son siècle, l'auteur s'adresse à toutes les puissances de la terre et du ciel, aux planètes, aux étoiles, aux jurisconsultes, aux astrologues, etc.; il a recours à la pyromancie, à l'hydromancie, à ce qu'il appelle l'art spéculaire, c'est-à-dire à l'invocation des mânes ou génies, etc. Ces diverses épreuves ne lui ayant pas réussi, il prend le parti de voyager pour consulter tous les oracles connus. C'est ainsi qu'après avoir parcouru l'Italie et la Grèce, après être même descendu aux enfers, il arrive à Athènes, où Minerve (4) se présente à lui pour le con-
Voyezà ce sujet ce que nous avons dit p. xxxm et suivantes de l'introduction au volume publié en i84i : Les Quatre Livres des Rois traduits en français du xne siècle, publiés par Le Roux de Lincy. Paris, Imprimerie royale (Collection des Documents inédits).
(2) Dans le cataloguedela «librairies de Charles V, on trouve, dit Lancelot, après le Songe du Vcrgier, '•un autre petit livret couvert de soye à une couverture d'un Gresillon, qui traite de ceste matière. « Ce même ouvrage est plus explicitement désigne' dans le catalogue de la bibliothèque de Charles V : « Un autre petit livret couvert de soye à une sereure -d'un Grislon, qui traite d'icelle matière, escript de '•lettre formée en françois , etc. *> Cette traduction est
évidemment de Raoul de Presles, car, dans le manuscrit de Saint- Victor, elle commence ainsi : «Au •■commandement de très haut et excellent prince ••Charles, par la grâce de Dieu, le V roy de France «de ce nom, maistre Raoul de Praelles translata de rr latin en françois la question qui enssuit. s
n Mcm. de l'Acad. des inscripl. anc. collect. t. XIII . p. 66o et suiv.; nouv. collect. t. XV, p. 336, 33g.
(,,) Le portrait physiologique de la déesse y est fait avec un tel luxe de détails et une telle liberté de description , qu'on doit y voir une nouvelle preuve de l'état laïque de Raoul de Presles. On ne s'expliquerait pas, en effet, qu'un ecclésiastique eût osé offrir à Charles V la chaste Pallas dans un déshabillé aussi complet.
duire à l'Aréopage. Il y voit l'aulcl dédié au dieu inconnu, et, pendant qu'il se plaint de voir l'objet de ses désirs encore ajourné, un homme vénérable, qu'il reconnaîtra plus tard pour être saint Denis, lui apparaît et lui reproche son ignorance. Ce personnage l'instruit en partie des mystères de notre religion, entre autres, de celui de la Trinité, après quoi il disparaît. Le voyageur se remet en prières; une voix se fait entendre et lui donne le conseil suivant : ^Retourne à Paris; près de cette ville, va au mont des Martyrs, de là à Tricînes, où sont r dédiés deux autels. Tu y trouveras, avec ses compagnons, celui qui a élevé cet auteL", et «tu lui adresseras tes vœux. Il mettra fin à tes peines et il te satisfera sur l'objet de tes «pensées.» Alors, ajoute Raoul de Presles, «rempli de joie, me croyant au comble de mes «vœux et délivré de tout souci, je regagne ma demeure et je gravis la montagne de « Mercure. 11
Mais le voyageur est assailli tout à coup par un violent orage accompagné d'éclairs, de pluie et de grêle. Il déchire ses vêtements, répand de la cendre sur sa tête et prie les puissances de la nuit de l'arracher à la mort. «A ces mots, s'écrie-t-il , j'aperçois devant moi, «à mi-côte (2), une petite basilique, et j'y entre. Dès que j'ai vu les ossements placés dans «une châsse élevée, et lu l'inscription, je reconnais l'autel de saint Denis et de ses compa- « gnons, le lieu où ils ont consommé leur martyre et qu'ils ont consacré par leur sang: «c'est pour cela qu'il a perdu le nom de Mercure, pour prendre celui de Mont-des-Mar- «tyrs. Pénétré d'une joie vive, j'adresse ma prière au saint, et je fonde en ce lieu un feu «perpétuel, afin que le gardien du sanctuaire veille sur une flamme éternelle, image des «célestes clartés. Après avoir accompli ces cérémonies, je traverse la montagne, je descends «l'autre versant, je me rends à Tricînes, et, à mon entrée dans le bourg de Catulle'3 «j'aperçois une ancienne basilique. J'y pénètre, et, en la visitant, je vois trois tombeaux, «sur lesquels sont placées trois statues. Je lis les épitaphes des saints Denis, Rustique et «Eleuthère; j'apprends que ce sont leurs effigies, que leurs corps ont été autrefois déposés «en ce lieu, mais qu'ils ont été depuis transférés au grand autel. Persuadé alors que j'ai «trouvé les dieux que je cherchais, je me rends en toute hâte au grand autel, et, après «en avoir aperçu différents autres, je monte quelques degrés; l'éclat de l'or et des pierre- «ries frappe mes yeux, et je me jette au pied de l'autel (4). »
(1) L'auteur confond ici saint Denis l'Aréopagite , premier évêque d'Athènes, martyrisé vers l'ang5, avec saint Denis, apôtre de Paris, martyrisé en 270. Cette confusion a été très-fréquente au moyen âge , pendant la Renaissance , et même jusqu'au milieu du xvne siècle. (Voir dans la Bibliothèque historique de la France, du P. Lelong, édit. Fontetle, t. V. table, p. 233, les nombreux ouvrages que cette question a fait éclore. )
(2) Le plan de Du Cerceau, dressé vers i56o, montre à mi-côte la chapelle «où saint Denys fut adécolé avec ses compaignons. n
(3) Le bourg de Catulle , Catoliacum, Calullœ vicus, n'est autre chose que la ville de Saint-Denis; Du Breul mentionne, au temps de Dagobert, tria cha-
pelle de Catulle. * Quant au mot Tricinœ, qui est expliqué plus loin, il désignait plus particulièrement la distance comprise entre Saint-Denis et Paris. (Voiries Remarques de Bonamy, dans le t. XVIII des Mém. de î'Acad. des inscript, anc. collect. p. 288.)
(4) «Lares répète, ait, et prope Luteciam , Marti- «rum conscende montem , Tricinas perge binis dicrrcatam aris. Hic cum sociis erectorem invenies. frHunc voto supplici adi. Hic labori tuo tinem im- «ponet et mentis indicabit conceptum.» Tune perfrlelus quasi politus volo et locius expers laboris «repeto lares, etvelut tocius calamilatis oblitus Lu- «teciam pergo, montemque conscendo Mercurium.
tr Et bec dicens in montis ascensu medio mo-
«dicam concernens basilicam subintro. Utque ossa
Nous avons cru devoir traduire et rapporter en entier ce passage de la Muse, parce qu'il nous donne une idée de l'état où étaient les églises de Saint-Denis et de Montmartre à cette époque. 11 y est en outre question d'un lieu très-peu connu, Tricînes. Lancelot pense qu'il faut entendre par là Saint-Denis, et il conjecture que Raoul de Presles aurait pu fort bien imaginer ce nom Tricinœ ou Tricenœ pour exprimer la distance de Saint-Denis à Paris, qui est de trente stades, comme on a, dit-il, nommé Vincennes (Vicenœ), parce qu'il est éloigné de vingt stades de Paris, «quod vicenis seu viginti stadiis abessent ab urbe Lutetia'".»
rrplurima in sublime capsa1"1 conspexi posita, titufclunique perlegi , Dionisii sociorumque ejus fuisse (b) ffagnovi aram, inibique consummasse martiriumw rf et suo venerabilem sanguine consecrasse locum, et nob hoc Mercurii sublato nomine Martirum montera fraccepisse nomen. Tune pro nimio fluctuans gaudio , rroratione compléta, locum igne doto perempni, ut rr ad similitudinem celestium siderum loci custos perffpetua invigilet flamma. Quibus rite peractis , monrr tem pertranseo , descendo collem , Tricinas pergo , «et Catulum subintrans vicum vetustam concerno rrbasilicam. Hanc adeo , et eam perlustrans très video rrtumulos et desuper très positas statuas. Tune epirrtaphia lego, Dionisii scilicet, Rustici et Elutherii, rret eormn esse effigies, inibique quondam fuisse rrcorpora tumulata, sed ad magnam demum aram rf translata fuisse (d). Tune privatos invenisse deos « sciens , cita via ad aram decurro magnam ; et midta rrlustrans altaria , modicos conscendens gradus , auri ffgemmarumquepercussit oculos nittor, et ad altaris rrprovolutuspedes, etc. « (Bibl. imp. ms. latin 3a a3, fol. i5 v°. — xi ve siècle.) Voir, à cet égard, la Topographie historique du Vieux Paris (région du Louvre et des Tuileries), t. I, p. k§.
(l) Le savant Bonamy, historiographe de la ville de Paris , ne s'est pas contenté des explications conjecturales données par Lancelot : «Si des lectures rrplus intéressantes, dit-il, ne l'avoient pas distrait ffsur quelques-uns de nos anciens titres, trop commiiuns pour avoir pu éebapper à ses recherches, il ^auroit changé sa conjecture par rapport à la ville rrde Saint-Denys, et n'auroit pas attribué à l'éruditrtion de Raoïd de Presles l'invention du mot Trirtcinœ{c\ri Et, pour appuyer sur des titres positifs
l'hypothèse de son confrère, Bonamy cite : i° une charte de Saint-Landry, reproduite par Du Breul ; 2° un récit attribué à un chroniqueur contemporain de Charles le Chauve , et consigné par Mabillon dans ses Acta SS. ord. S. Benedicti; 3° des lettres données parle roi Eudes, en 894, et imprimées par Félibien dans les Preuves de son Histoire de Saint- Denis; h" des titres de Charles le Chauve, du roi Robert et du pape Adrien IV, mentionnés par Du Breul et Doublet; 5° enfin les prétendues lettres de Dagobert Ier qui déterminent les limites de l'asile de Saint-Denis. Bonamy donne cette dernière autorité pour ce qu elle peut valoir; mais il insiste sur la charte de Saint-Landry, où il est dit que, rren suirrvant le grand chemin royal, on arrive au vivier qui «est auprès du pont de Tricînes , par où l'on retourne rrà la fontaine de Saint-Bemy. . . per regalem stratam , «douée reniatur ad vivarium incapite Tricini pontis... nusque ad locum fonds Sancli Remigii.* (Du Breul. Antiquités de Paris, p. ii4i.) Les lettres du roi Eudes ne sont pas moins explicites : ce prince concède à l'abbaye de Saint-Denis un moulin , voisin du monastère , sur la rivière de Crou , près le pont de Tricînes: Conccdimus molendinumjuxta monasterium , super Jluvium Chrodoldi , super pontem Tricinœ. (Félibien, Histoire de Saint-Denis, Preuves, n° 101.) Enfin, après avoir renvoyé le lecteur à Y Histoire de Saint-Denis , par Dom Doublet (p. 787,82 2et5o4). pour les documents émanés de Charles le Chauve , du roi Bobert et du pape Adrien IV, où il est fait mention de ce même pont de Tricînes, Bonamy conclut en disant que rrce qu'il a rapporté suffira rrpour rendre raison du nom de Tricînes, que Baoul rrde Presles donnoit à l'abbaye de Saint-Denys, et
Le texte donne clapsum ou clapsis. Ce manuscrit est en général assez fautif; une main ancienne l'a corrigé assez heureusement en quelques endroits; mais elle s'est trompée dans d'autres. lk> Texte : fore.
<c) Texte : martirum.
(,1> Texte -.fore.
w Lancelot a écrit en effet (Mérn. de l'Acad. des inscript, t. XIII, p. 6a3) : «Pour Tricinas, c'est un nom particulier à Raoul de «Presles. Seroit-ce un ancien nom qui se seroit perdu? En seroit-ce un que cet auteur auroit imaginé? Accoutumé au nom de Vin- «cennes. . . auroit-il cru eslre en droit, dans un ouvrage où il affecte une érudition très-étendue et une latinité très-recherchée . ' d'appeler Saint-Denys Tricinas, etc.n
Nous n'analyserons pas la fin de cet ouvrage, parce que les détails qu'on y trouve sont étrangers à l'histoire de Paris. Saint Denis donne encore au voyageur de sages conseils; mais celui-ci les oublie aussitôt après être rentré dans ses foyers, parce qu'on lui a fait manger du pain de pavot et boire de l'eau du fleuve Léthé; c'est ce que l'auteur appelle un repas sophistique, cœna sophistica. Ces sortes de fictions ou de songes étaient, du reste, un cadre fort usité au moyen âge : le Songe du Vergier, le Songe du Pèlerin, le Songe d'Enfer, le Livre de la vision, de Christine de Pisan, et beaucoup d'autres compositions du même genre, ont été imaginés pour rendre possible l'émission de certaines idées qu'il eût été périlleux de produire sous une autre forme.
Avant d'arriver à l'œuvre principale de Raoul de Presles, nous devons encore mentionner son Discours sur l 'Oriflamme, qui n'a été imprimé ni dans l'édition d'Abbeville, ni dans celle de Paris. Lancelot pense que ce discours fut écrit vers i36o, à l'occasion de la guerre que Charles V déclara au roi d'Angleterre et au prince de Galles, et il donne de cette opinion des raisons assez plausibles'1'. L'auteur jugea sans doute que le sujet n'était pas suffisamment traité, car il le reprit et le développa dans sa préface de la Cité de Dieu. Dans ce nouvel essai, il s'attache, dit Lancelot, à commenter le passage suivant des Machabêes, qu'il a pris pour texte : Accipe sanctum gladium, munus a Deo, quo dejicics adversarios populi mei ; et il divise son discours en trois propositions : «Premièrement, que tout prince chrestien, «lequel en guerre se expose en péril de juste mort, pour la deffense de son peuple et ven- «gence des péchiez, doit avoir confience principalement en Dieu; secondement, es oraisons «et prières de saincte Eglise; et tiercement, en la faveur et secours des amis de Dieu et «benoists sains du Paradis.» Le Discours sur l'Oriflamme ayant été, comme le Commentaire sur Paris, reproduit presque intégralement par Guillebert de Metz, nous rétablissons en note le texte original, et nous y ajoutons tous les éclaircissements que la critique moderne a pu nous fournir
La traduction de la Cité de Dieu est l'ouvrage le plus remarquable de Raoul de Presles, non-seulement à cause de l'importance de l'œuvre reproduite, mais encore en raison des commentaires ou des expositions, dans lesquels il fait preuve d'une grande érudition et d'une connaissance très-étendue de nos antiquités nationales. Le manuscrit que nous avons suivi, comme presque tous les autres manuscrits que nous signalons plus loin, est précédé d'une liste des écrivains sacrés et profanes que Raoul de Presles a connus et cités; .ces écrivains sont au nombre de cent vingt-cinq. Voici, comme preuve de l'érudition qu'il y déploie, les noms, par ordre alphabétique, des auteurs grecs et latins dont il invoque le témoignage : Apulée, Aristote, Aulu-Gelle, Caton, Eutrope, Florus, Hippocrate, Julius Celsus, Justin, Juvénal, Lucain, Lucrèce, Macrobe, Omere (Homère), Orace (Horace), Orose, Ovide, Perse, Plaute, Platon, Pline, Salluste, Sénèque, Stace, Suétone, Théophràste. Tullius (Cicéron), Valère-Maxime, Virgile.
ff pour convaincre que cet écrivain ne fa pas inventé, rr puisqu'on le connoissoit longtemps avant luy.» (Mém. del'Acad. des inscript, t. XVIII, anc. collect. p. 288.)
(1) Mém. de l'Acad. des inscript, anc. collect. t. XIII . p. 628.
(2) C'est dans le texte de Guillebert de Metz que le lecteur trouvera les variantes et les éclaircissements.
Commentaire sur Pans, C'est dans son commentaire sur le chapitre xxv du livre V, chapitre dans lequel saint Augustin parle des prospérités que Dieu a accordées à l'empereur chrétien Constantin, que Raoul de Presles s'est occupé, par analogie, de l'origine des Français, de leur établissement dans les Gaules, de la fondation et de l'agrandissement de Paris, des antiquités qu'on y signalait de son temps, ainsi que de plusieurs bourgs et villages du Parisis. Les auteurs qu'il cite sont, pour la plupart, ceux qui ont écrit depuis le vc siècle jusqu'à son temps : ainsi on remarquera, dans le passage qui concerne Paris, les noms de Paul Orose, auteur du vc siècle; de Julius Celsus, qui a fait, au vne siècle, une révision des Commentaires de Jules César; de Hugues de Saint-Victor, de Hugues de Fleury, de Baldericus ou Baudry, évêque de Dol, de Geoffroy de Monmouth, qui appartiennent tous au xif siècle; de Guillermus Armoricanus, ou Guillaume le Breton, et de Hélinand, auteurs du xiif siècle; enfin de Bernardus Guidonis, qui vivait au xivc. 11 n'est donc pas étonnant qu'ayant puisé à de pareilles sources Raoul de Presles ail accueilli un certain nombre de récits fabuleux; nous les indiquons dans l'analyse qui suit. Nous devons mettre aussi le lecteur en garde contre les étymologies souvent séduisantes, mais fort peu exactes, données par notre auteur; on en trouvera de singuliers exemples dans le cours de son texte.
Valeur Ce qui fait principalement la valeur de cette exposition, c'est ce que Raoul de Presles
de ce rommenlaire. „ ,.. . , . A , . . 1 .,
nous dit cl après ce quil voyait lui-même chaque jour; ce sont les détails vrais et précis qu'il donne sur l'état de différents endroits du Paris de son temps. Toutefois le lecteur doit remarquer qu'il n'a plus sous les yeux un ouvrage descriptif, comme le Traité des louanges de Paris, composé en 1 323 ; il n'est même point question, dans le commentaire de Raoul de Presles , d'un seul monument de Paris au point de vue de l'art. L'auteur regarde les choses d'une manière plus générale, et s'occupe surtout de retracer les accroissements successifs de la Ville; il donne, à ce sujet, des renseignements topographiques qui ont de l'importance, et il ajoute quelques détails de mœurs que nous signalerons en leur lieu.
Analyse La première partie du commentaire de Raoul de Presles est un résumé des traditions
fabuleuses que les chroniqueurs avaient recueillies sur les origines de la nation française, et que les compilateurs ont servilement reproduites, jusqu'à ce que Gorrozet et Du Breul en aient fait justice. Viennent ensuite des détails peu historiques sur la période galloromaine, et ce n'est qu'après de longues inutilités que l'auteur arrive à donner des renseignements positifs sur le Paris qu'il habitait. Le Commentaire devient alors des plus intéressants : on y trouve notamment des détails fort curieux sur certaines rues de Paris et sur l'origine des noms qu'elles portaient à cette époque. La viel place aux poursiaux était ainsi appelée «à cause du marché des bestes qui étoit par deçà la rue aux Bourdonnois. 55 La Crois-du-T nouer prenait son nom «des bestes que l'on y trioyt'1'; n le carrefour Guillori, ou Guigne-Orille, était l'endroit «où l'en couppoit les oreilles, v L'auteur remarque que la boucherie était hors de la Ville, et «c'estoit raison,» ajoute-t-il. Auprès «estoit une place où « l'en gettoit les chiens morts ; » c'est là , selon lui , l'origine de la ruelle dite la Fosseaux-Chiens. La Ville fut ensuite fermée jusqu'au lieu que l'on nomme VArcliet-Saint-Mernj, dont Raoul
;|) Mémoires de l'Académie royale êes inscriptions cl belles-lettres, t. XVIII, p. 288-291.
de Preslesdit que «il appert encore le costé d'une porte, » détail d'autant plus authentique que l'auteur, comme nous l'avons vu précédemment, demeurait non loin de là. Cette porte conduisait à la rivière, «au lieu que l'en dit les Planches de mi-bray, ou mi-bras, » ainsi nommé, suivant l'auteur, parce que c'était «la moitié du bras de Saine.» C'est là encore une étymologie contestable. Les boucheries et les cimetières se faisaient alors hors des cités «pour les «punaisies et les corrupcions eschiever. » C'est ainsi que le cimetière des Innocents était hors de la Ville. L'auteur nous fait ensuite assister à la création du marché qui reçut le nom de Champeaux , «parce que c'estoient touz champs.» Les habitations suivirent le marché; bientôt on fit des halles «pour vendre toutes manières de denrées;» et la Ville s'étendit jusqu'à la bastille Saint-Denis, qui en formait la limite au temps de Charles V, comme le dit formellement Raoul de Presles. Il ajoute comme preuve de ce fait que, lorsque l'église de Saint-Magloire fut transférée au lieu où elle est «à présent» (c'est-à-dire en 1871), elle était dite «près de Paris.»
A ces détails succède une digression sur le château des Bégaux, ou Bagaucles, à Saint- Maur-des-Fossés , et sur les chrétiens Amans et Hélien qui y furent assiégés et pris par Maximien Hercule. Puis Raoul de Presles nous apprend qu'au temps où Jules César vint à Paris il y avait en France trois espèces de gens, les Druides, les Chevaliers et le peuple. Il nomme les principaux temples des Druides : Montmartre, dit alors le temple de Mercure, Court- Demanche (près Pontoise) et Montjaout (montagne près de Magny, dans le Vexin français). Raoul de Presles répète ici ce que l'on a vu dans le passage de la Muse rapporté plus haut , savoir que le mont de Mercure perdit son nom après le supplice de saint Denis et de ses compagnons, et prit celui de Montmartre. A ce propos, il parle de trois églises qui auraient été fondées à Paris par saint Denis : «la première, de la Trenité, en l'église où est «aouré à présent saint Benoist, et y mist moinnes; la seconde, Saint Estienne des Grieux, « qui par corrupcion de nom est appelée Saint Estienne de Grès , et y fist une petite chap- « pelle où il chantoit; la tierce, Notre-Dame des Champs, en laquele église il demouroit. «et y fu prins.» L'abbé Le Beuf a dit ce qu'il fallait croire sur la prétendue fondation de ces trois églises par le martyr saint Denis
Raoul de Presles termine par un extrait de Geoffroy de Monmouth, dans lequel il est dit qu'il y avait en France, au temps d'Elie, douze pairs qui étaient «pareulz en dignité.» Il y est également question, au temps d'Isaïe et d'Osée, d'un prétendu roi de France nommé Aganippus, qui avait épousé la fille d'un roi d'Angleterre nommé Leyr(2), et qui alla rétablir son beau-père en son royaume. Raoul de Presles conclut de tous ces témoignages que «Paris a esté fondé merveilleusement longtemps avant Valentinien. » Tel est, autant que nous avons pu le montrer dans une rapide analyse, le commentaire de Raoul de Presles sur l'origine des Français et la fondation de Paris.
Ce commentaire a été souvent cité par les historiens de notre Ville; quelques-uns même Emprunts
* t . . . r"iis ;' Raoul île Presles.
ne se sont pas fait faute de se l'approprier, sans dire où ils le prenaient. C'est ainsi que Guillebert de Metz y a%puisé la matière des onze premiers chapitres de sa Description de Paris, en se contentant d'y faire quelques additions insignifiantes. Pour nous, nous n'avons pas cru
(1) Hist. de la ville et de tout le diocèse de Paris, (2) Le roi Lear. (Voir plus loin, p. n5, la note
t. I, p. 210, 325, 229. explicative.)
devoir nous contenter du texte de Raoul de Presles, cité ou reproduit généralement d'après les extraits que Lancelot en a donnés dans ses deux mémoires sur la vie et les ouvrages de cet auteur; nous avons tenu à remonter aux sources mêmes. Nous avons donc consulté les manuscrits de la Cité de Dieu que possède la Bibliothèque impériale; et nous avons pu nous procurer un texte plus complet, plus exact, quant au langage employé du temps de Raoul de Presles, que le texte donné par Guillebert de Metz. Pour faciliter la lecture, nous avons cru devoir reproduire en marge les titres mis à chaque chapitre dans ce dernier manuscrit.
La traduction de la Cité de Dieu a obtenu pendant plusieurs siècles un immense succès. Il suffit, pour en être convaincu, de savoir que les manuscrits s'en multiplièrent à l'infini, et l'on en conserve aujourd'hui un assez grand nombre d'exemplaires dans les bibliothèques publiques de Paris, de province ou de l'étranger, et même aussi dans quelques collections particulières. Plusieurs de ces manuscrits ont appartenu soit aux princes de la Maison de France dont ils portent les armoiries, soit aux grands seigneurs du xve siècle, les plus amis des arts et des lettres (,). Le Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque impériale possède quinze de ces manuscrits, dont la majeure partie est sur vélin et ornée de superbes miniatures. Le plus précieux de tous est celui que l'auteur présenta lui-même à Charles V; il faisait partie de la bibliothèque du Louvre. Après avoir passé en Angleterre , quand le duc de Bedford y transporta la collection formée par Charles V et Charles VI, en i/t3o, ce manuscrit était, au xvme siècle, la propriété de Gaignières, et revint à la Bibliothèque royale en 1711, avec la célèbre collection de cet amateur (2). C'est un livre magnifique, du vélin le plus choisi, format petit in-folio, divisé en deux tomes, relié en maroquin rouge, aux armes de Gaignières; il est écrit sur deux colonnes, par un calligraphe des plus habiles, et orné de vingt-deux miniatures exécutées par deux mains très-différentes. Celles qui sont en camaïeux sont des plus remarquables; on en peut juger par le fac-similé d'une de ces miniatures placée au commencement du tome premier, et que nous donnons ici : Raoul de Presles lui-même y est représenté offrant son livre à Charles V.
(1) Voici un exemple , entre autres , du prix que les princes eux-mêmes attachaient à la possession d'une copie de la Cité de Dieu. "Le duc Louis d'Orléans, ffcet ami des poètes, des chroniqueurs, des traducteurs , qui achetait beaucoup de livres, qui en faiff sait exécuter avec luxe et en recevait du Roi, ne rrdédaignait pas d'en emprunter : en 1898, il fait rr payer aux écoliers du collège de Presles dix francs «pour le prest et louage d'un livre en français , nomme fie Line de la CitédeDieu, qu'ils preslerent a Monrr seigneur le Duc, pour certain temps, pour y étudier «et d'iceluy faire sa volonté. Il n'empruntait sans rr doute cet exemplaire de l'ouvrage de saint Autrgustin, traduit par Raoul de Presles, que pour le refaire copier, comme plus exact que les autres.') (Hist. litt. de la France, t. XXIV, p. 200.)
(2) François Roger de Gaignières , gouverneur des ville, château et principauté de JoinviHe, a été un
des collectionneurs les plus intelligents de son époque ; il était né en 1 633 et mourut le 27 mars 1715. H avait employé son temps et sa fortune à réunir une collection considérable de peintures, de dessins, d'estampes, et principalement de manuscrits relatifs à l'histoire de France. Par un acte notarié du 19 février 1711, cette collection fut cédée au Roi, moyennant une rente viagère de 4, 000 livres et 34,ooo livres argent comptant, dont 20,000 livres payables après la mort de Gaignières, qui fit preuve d'un grand désintéressement, car les richesses artistiques amassées par ses soins valaient bien davantage. (Voyez, sur Gaignières et sa collection, l'ouvrage de M. Hennin , Les manuscrits de l'histoire de France, catalogue des productions de la sculpture, de la peinture et de la gravure, relatives à l'histoire de la France et des Français , Paris, i856-i 863 , in-8°, 10 volumes, t. 1er, p. 267.)
Indépendamment du manuscrit du fonds Gaignières, n° 1 ,879 , la Bibliothèque impériale possède, avons-nous dit, quatorze manuscrits delà traduction de la Cité de Dieu , par Raoul de Presles. En voici rémunération, à laquelle nous avons ajouté quelques détails sur les plus remarquables d'entre ces manuscrits. Les dix premiers ont été décrits dans les deux premiers volumes de l'ouvrage bien connu que M. Paulin Paris a publié sous ce titre : Les Manuscrits français de la Bibliothèque du Roi, leur histoire et celle des textes allemands, anglais, hollandais, italiens, espagnols de la même collection, Paris, i836-i8/i8, in-8°, 7 volumes.
i° Ancien fonds français, n° 17 (Olim, 6712). Manuscrit du xvc siècle, divisé en deux tomes, dont le premier seulement nous est parvenu, orné de très-belles miniatures; il a été fait pour Louis de Bruges, seigneur de la Gruthuyse. (Voyez M. P. Paris.)
2° Ibidem, nos 18 et 19 (Olim, 67122 et 67123). Manuscrit in-folio, à deux colonnes, de la dernière moitié du xve siècle; magnifique exemplaire, relié en maroquin rouge, aux armes de France , et provenant de la bibliothèque de Messire Charles-Maurice Le Tellier, archevêque-duc de Reims. Ce manuscrit a été décrit par Lancelot, dans son mémoire sur Raoul de Presles.
3° N°s 20 et 21 (Olim, 67 1 3 et 67 1 k). Manuscrit in-folio à deux colonnes, du xve siècle , relié en maroquin rouge, aux armes de France. Acquis pour Pierre, duc de Bourbon, grand sénéchal, et mari de la fille de Louis XI, Anne de Beaujeu, ainsi que le témoigne une quittance du icr mars 1^187, jointe au premier volume.
4° N° 22 (Olim, 6715). Fin du xv6 siècle. Incomplet.
5° 23 et 2/1 (Olim, 6 7 1 5 2 et 6 7 1 5 3). Manuscrit in-folio à deux colonnes, du commencement du xve siècle, suivant M. P. Paris.
6° N°s 2-5 et 26 (Olim, 6715 3 et 6715 3,3 ). Manuscrit in-folio à deux colonnes. xvc siècle.
70 Nos 27 et 28 (Olim, 67 1 5 5 et 67 1 5 °). Manuscrit in-folio à deux colonnes, fin du xive siècle, suivant M. P. Paris. Il est relié en maroquin rouge, aux armes de Colbert sur les plats, avec ses initiales au dos du volume (J. B. C). Ce manuscrit offre de belles miniatures et de larges encadrements, sur fond d'or, ainsi que des initiales alternativement en or et en couleur.
8° Nos 170 et 171 (Olim, 6834 et 6835). Manuscrit in-folio à deux colonnes, xve siècle, relié en maroquin rouge, aux armes de France. M. P. Paris pense que ce manuscrit pourrait bien être celui que l'on voit décrit dans l'inventaire de Charles V, n° 1 93 de l'édition de M. Van Praet, et que Gilles Mallet avait, en i38o, remis au duc d'Anjou. Ce dernier prince l'aurait emporté en Italie, et, depuis, la Cité de Dieu aurait passé dans la bibliothèque des Visconti.
90 Nos 172 et 173 (Olim, 6836 et 6837). Manuscrit in-folio à deux colonnes, xvc siècle, relié en maroquin rouge, aux armes de Béthune (ancienne bibliothèque Béthune). M. Paris a fait remarquer, après Lancelot, la fausseté de la note écrite sur la première feuille de garde des deux volumes. Ce n'est pas là l'exemplaire offert à Charles V.
io° N° 1 7/1 (Olim, 6838). Un seul volume in-folio , incomplet, relié en maroquin rouge, aux armes de France. M. P. Paris a retracé les nombreuses vicissitudes de ce volume.
ii° N° 910 (Olim, 7270). Manuscrit in-h", sur papier, xvc siècle.
1 20 Fonds français , n° 6 2 7 1 . Un volume in-folio , à deux colonnes , sur vélin , xive siècle. Provient de la Sainte-Chapelle de Bourges.
UIST. I. 1 3
i 3° Ibidem, n° 6272 (OUm, S. Fr. 15/19). Volume in-folio, à deux colonnes, relié en veau antique, xivc siècle, incomplet.
1 k° Fonds français, nos i5/ui et i5Zii2. Manuscrit in-folio du xv' au xvic siècle. Le premier volume porte cette note : «Ex bibliotheca mss. Coisliniana, olim Segueriana. «quam IUust. Henricus du Cambout, dux de Coislin, par Franciag, episcopus Metensis, etc. "inonasterio S. Germani a Pratis legavit anno m.dccxxxii. »
La bibliothèque de l'Arsenal possède trois exemplaires de la traduction de la Cité de Dieu par Raoul de Presles. Nous ne citerons que le manuscrit coté Théol. Fr. 35. C'est un volume in-folio maximo, relié en maroquin noir; il est en vélin, écrit sur deux colonnes, et paraît être du xiv° siècle. Cet exemplaire a appartenu à Gilbert, comte de Montpensier et dauphin d'Auvergne de i486 à 1/196 : on voit la signature de ce personnage sur le folio de garde, en tête du volume.
La bibliothèque de Sainte-Geneviève possède encore un manuscrit de l'ouvrage de Raoul de Presles, qui mérite d'être signalé. C'est un volume grand in-folio, écrit sur vélin, à deux colonnes, vers le milieu du xve siècle. Il est orné de vingt-deux miniatures, cinq grandes et dix-sept petites, placées au commencement de chaque livre. Elles sont d'une exécution remarquable, surtout les grandes, que l'artiste a divisées en plusieurs compartiments. Les pages sur lesquelles se trouvent les cinq grandes miniatures sont ornées aussi de riches bordures en or et en couleurs, au milieu desquelles on lit, répétée deux fois, cette devise : Va Hativeté m'a brvlé. La même devise est repétée quelquefois sur les bordures, à mi-page, (jui accompagnent les petites miniatures. Ce manuscrit appartient à la bibliothèque Sainte- Geneviève depuis l'année 1717. La reliure, en peau de truie avec fermoirs et coins de cuivre, très-solide, est moderne, ainsi que l'étui en chagrin noir qui renferme ce beau volume.
Éditions imprimées L'ouvrage de Raoul de Presles a été imprimé deux fois : la première, dans l'année i486, \» até dt Dieu. en deux volumes in-folio goth. sur deux colonnes; c'est le plus ancien livre sorti des presses d'Abbeville; la seconde fois, en 1 53 1 , à Paris, chez N. Savetier, in-folio goth. (Voir Brunet, Manuel du libraire, etc. au mot Augustinus.) Nous avons pris soin de collationner notre texte sur ces deux éditions, qui se trouvent à la Bibliothèque impériale; sauf deux variantes que nous avons indiquées, le texte en est conforme à celui des anciens manuscrits.
DESCRIPTION
DE
SOUS CHARLES V
PAR