PAR GUILLEBERT DE METZ
NOTICE
Contrairement à l'ordre suivi dans les deux notices précédentes, nous nous proposons Ordre adopte
1 1 1 pour celle notice.
d'analyser tout d'abord l'ouvrage de Guillebert de Metz; puis nous chercherons à faire connaître sa personne, sa profession et les circonstances les plus saillantes de sa vie. La raison de ce mode de procéder est des plus naturelles : l'écrivain, ou plutôt le «transcripvain,» comme il se désigne lui-même, n'est guère connu que par ses œuvres; et sa biographie , tout incomplète qu'elle soit encore aujourd'hui , ne peut se déduire que de la lecture de son livre et de l'examen de ses autres travaux.
La Description de la ville de Paris est divisée en trente chapitres, qui ne répondent pas tou- Analyse de l'ouvrage
., . . . . . /il . . * de Guillebert de Melt,
jours aux titres que 1 auteur leur donne; mais cet ensemble est composé de deux parties tresdistinctes qu'il est important de signaler : i° la partie empruntée aux chroniqueurs de toutes les époques antérieures au xvc siècle, et se terminant avec le dix-neuvième chapitre; 2° la partie originale comprise dans les dix derniers chapitres. C'est là que Guillebert expose l'état de la ville de Paris, telle qu'il l'avait vue.
Les onze premiers chapitres sont la copie presque textuelle du commentaire ajouté par Emprunts Raoul de Presles au chapitre xxv du livre V de sa traduction de la Cité de Dieu^K Guillebert difKrent8 chroniqueurs, de Metz développe, au chapitre v, ce qu'a dit son devancier sur la loi salique; de même, à la fin du chapitre xi, dont Raoul de Presles avait traduit les principaux détails de Geoffroy de Monmouth, il ajoute un fait relatif au prétendu roi de France, Aganippus, fait qu'il emprunte au même chroniqueur. Il est d'autant plus surprenant que notre auteur n'ait pas dit à quelle source il puisait cette partie de son ouvrage, que plus loin, chapitres xvn et xvm, il déclare naïvement avoir trouvé tous les détails qu'il donne sur la suprématie des rois de France et sur l'oriflamme dans le préambule placé par Raoul de Presles en tête de sa traduction du livre de saint Augustin.
Depuis le chapitre xn, intitulé Des anciens François, jusqu'au chapitre xvn inclusivement. Guillebert a pris pour guides différentes chroniques, entre lesquelles il cite au chapitre xm les rélèbres Chroniques de Saint-Denis. A la fin du chapitre xv, consacré à Charlemagne. il ajoute le singulier détail que voici : Un compagnon d'armes du grand empereur, chargé de garder la marche d'Angleterre, entra dans ce pays, en fit la conquête, et, après avoir
1 Nous avons pris soin de relever toutes les variantes et de les indiquer en notes.
relevé le nom et les armoiries des ducs et chefs vaincus, il en présenta le rôle à Charlemagne. Ainsi l'Angleterre aurait été, suivant Guillebert de Metz, soumise pour la première fois aux Français"'. Guillebert ajoute qu'il emprunte ce fait à Guillaume de Laigny, historiographe trèsèprouvé®. Peut-on voir dans ce récit un souvenir bien effacé de la conquête de Guillaume, duc de Normandie, et dans le rôle des vaincus dressé pour Charlemagne un autre souvenir du fameux doomsday book? Quoi qu'il en soit, cette addition mérite d'être signalée, surtout quand on se rappelle que l'auteur s'exprimait ainsi à une époque où la France était occupée presque entièrement par les Anglais.
Le chapitre xix ne contient qu'une liste des douze pairs de France, ecclésiastiques et séculiers. Cette liste est précédée d'un quatrain en forme de logogriphe, composé avec le nom latin complet ou abrégé de ces douze pairs. Ces logogriphes français ou latins passaient alors pour des jeux d'esprit et étaient fort en vogue; nous en avons fait remarquer un premier exemple au chapitre x de la seconde partie de l'Eloge de Paris, composé par Jean de Jandun (tableau synoptiqne des vertus attribuées au roi de France <3)); on en trouvera un second spécimen plus complet dans un de nos appendices au livre de Guillebert de Metz W.
partie Avec le chapitre xx commence la seconde partie de la Description de Paris, c'est le
ongmaie e i ouvrage. c^ important et vraiment original. L'auteur n'écrit plus d'après le témoignage des livres qu'il avait pu consulter, mais il dépeint la ville de Paris telle qu'elle était, et surtout telle qu'elle avait été dans les premières années du xve siècle, en 1/107 principalement; c'est ainsi qu'il faut expliquer le préambule placé en tête de la deuxième partie.
Asped générai de Paris. Guillebert de Metz a composé cette description à différentes époques, car au chapitre xxn il parle de l'année 1 hoo , « où la ville estoit dans sa fleur; » et plus bas , à propos des maisons du pont Notre-Dame, il dit que cinq maisons furent commencées en 1/122 , «l'an que cette description fut faite. » Au dernier chapitre, Guillebert s'écrie : «Grant chose estoit de Paris, «quant... les roys de France, de Navarre et de Cecille, plusieurs ducs, contes, prelas et «autres seigneurs notables frequentoient illec assiduelment. » Il ajoute un peu plus loin que « l'empereur de Grèce , l'empereur de Romme , et autres roys et princes des diverses «parties du monde souloient venir solacier (se distraire) à Paris; » et enfin que plus de cent vingt mille personnes à cheval assistèrent au couronnement de la reine Isabeau de Bavière.
(1) L'histoire fabuleuse de Charlemagne ne parle que très-brièvement de la conquête que le grand Empereur aurait faite de l'Angleterre; cependant cette conquête est indiquée dans la Chronique de Turpin et dans la Chanson de Roland. ( Voyez l'important ouvrage de M. Gaston Paris, Histoire poétique de Charlemagne , in-8°, p. 9 9 5.)
(2) Nous n'avons pu, malgré de minutieuses recherches, découvrir les traces de ce chroniqueur : Oudin , Fabricius , Wharton , Du Boullay n'en font pas mention; La Croix du Maine et Du Verdier se
taisent également; enlin, parmi les cent quatre-vingt onze Guillaume dont les noms ont été recueillis et classés par Du Cange dans son Index seu nomenclator scriptorum mediœ et infimes latinilatis , il n'est nullement question de Guillaume de Laigny. Inutile d'ajouter que les Biographies, dites universelles, sont muettes sur ce point.
(3) Voir p. 62 et 63.
(4) Il s'agit des « cinq lettres du nom de Paris comrr pilé par ung notable clerc normant, l'an de grâce crmil quatre cens dix huit.» (Voir aux appendices.)
Tout cela nous reporte aux premières années du règne de Charles VI, de i38o à 1 3 8 5 et même auparavant. D'après la date que l'auteur lui-même a fixée au titre de son livre, il écrivait ce chapitre en i/i3/i; par conséquent il remontait à plus d'un demi-siècle en arrière, et sans doute il était déjà vieux. Pour comprendre les regrets qu'il témoigne sur la splendeur éteinte de la grande capitale, il faut se rappeler les circonstances au milieu desquelles il écrivait11'. En i/i3/i, la domination anglaise, établie depuis plus de vingt ans, avait ruiné la France, et par conséquent appauvri Paris; la population, décimée par les massacres, la proscription, la peste, était divisée en deux camps, dont le plus nombreux se composait de Bourguignons joints aux Anglais (2). Ces circonstances étaient nécessaires à
(1) Ces regrets sont plus vivement exprimés dans ffung beau ditié» qui fut fait en 1^29, par Christine de Pisan, à la louange de Jeanne d'Arc, et que M. Achille Jubinal a publié en 1 838. Cette pièce remarquable, dont nous reproduisons une bonne partie en appendice, prouve que le souvenir de l'antique prospérité de Paris restait au cœur de tous ceux qui avaient vu le règne de Charles V et les commencements de celui de Charles VI. Christine de Pisan avait alors à peu près le même âge que Guillebert de Metz; dévouée au parti du dauphin, petit-lils de son bienfaiteur, elle traduit naturellement sa pensée avec plus de liberté que ne pouvait le faire le libraire de rr Monsieur le duc Jean de Bourrrgogne.»
Je souloie
Me tenir tristement en cage; Mais or changerai mon langage De pleur en chant, quant recouvré
Ay mon temps
Bien ma part avois enduré.
L'an mil cccc xxix Reprint a luire li soleil; Il ramené le bon temps neuf Que on avoit veu de droit oil Puis longtemps, dont plusieurs en deuil Orent vesqui; j'en suis de ceulx ; Mais plus de rien je ne me deuil , Quant ores voy ce que je veulx.
La ruine de Paris et de ses environs par la domination anglaise est un fait hors de doute, au dire même du Bourgeois de Paris, qui nous a laissé un journal des événements dont il a été le témoin, et qui s"y montre partout très-partisan de Henri VI et du duc de Bedford. En se renfermant dans les années indiquées par Guillebert de Metz , on peut recueillir de nombreux témoignages de celte triste réalité. Le 2 juin 1 Mo , le Bourgeois de Paris écrit les lignes suivantes : rr Aussi tost que les rrArminaz furent departiz. les Anglovs.bon gré ou
UIST. 1.
(final gré de leurs cappitaines, pillèrent toute l'abrrbaye de Saint Mor des fossez, et la ville si au net, rr qu'il n'y laissèrent pas les cullieres au pot qu'ils rr n'apportassent, et ceulx de davanl à leur entrée rravoient bien pillé, et les darrains encore rien n'y rr laissèrent : quelle pitié!" Au h septembre de la même année, il nous apprend que rr pauvres gens ren'avoient ne vin ne pitance, ce non ung pou de rmoix et du pain et de l'eauë, car pour ne fèves ne rrmangeoient point, carils coustoienl trop en achapt, n-et plus en cuire; et pour ce se appetissoit moult rr Paris de gens.i En juillet i432, même étal de choses : rrOn avoit grand disette de vins à Paris, et rrde pain par cas pareil... Veez là comme tout en rralloil, quant toute la Brie fut destruitte des ungs, rrles autres gasterent Beausse et Gastinois et tout rie pays.» Trois ans après, en 1 /1 3 5 , la banlieue de Paris est mise à feu et à sang : rrVers la fin rrd'aoust, vint grand foison d'Angloys; ils assiégèrent ceux qui dedans Saint Denis estoient, et rrleur osterent la rivière qu'on nomme Crout, et à rr faire leurs logeys despecerent les maisons de Saint rrOuïn, de Haubervilliers, de la Chappelle, brief rrde tous les villaiges d'entour, qui n'y demeura ne rrhuys, ne fenestre, ne traillis de fer, ne quelque rrchose qu'on pust emporter; ne n'y demoura aux rr champs , depuis qu'ils furent logez , fèves , ne pois , rme quelque autre chose; et se y avoit encore des rbiens sur terre, mais quelque chose n'y derrmoura; et coppoientles vignes a tout le grain, et rralloient piller tous les villaiges d'entour Saint rr Denis.» L'année suivante, le parti de Charles VII l'emporte; les Anglais sont obligés de fuir; mais ils ne quittent pas le pays sans le dévaster encore : rrLe mardy des festes de Pasques , écrit le Bourgeois rrde Paris, les gouverneurs de Paris firent partir rr environ mynuit bien six ou huit cents Angloys rrpour aler bouter le feu en tous les petis villaiges rret grans qui sont entre Paris et Ponloise sur la
rappeler pour pouvoir apprécier à leur juste valeur les détails que Guillebert nous a transmis.
Églises de la cué. Le chapitre xx est consacré aux églises qui existaient dans la Cité. L'auteur fait une description assez détaillée de Notre-Dame et des principales curiosités qu'on y voyait. Dans le cloître, il compte trois tribunaux ecclésiastiques : celui de l'évêque, celui des chanoines, celui du maître des testaments, fonction importante dont nous parlerons plus tard.
Palais, Sainte-Chapeiie, 11 mentionnne , au chapitre xxi, le Palais, la Sainte-Chapelle et l'Hôtel-Dieu, et nous apprend que la fameuse table de marbre était composée de neuf pièces. Il ne fait qu'indiquer les marchands établis dans le Palais; toutefois il cite un potier d'étain, habile ouvrier, tenant des rossignols qui chantaient pendant l'hiver. Quelle que soit l'explication qu'il faille donner de cette merveille, Guillebert de Metz en était fort épris, car il revient encore, dans son dernier chapitre, sur l'ingénieux artisan auquel on la devait.
Ponts etrues. Bien que le chapitre xxn ait pour titre Des Ponts, notre auteur l'a terminé par une
énumération des rues de la Cité. Les détails qu'il nous donne sur les quatre ponts existant à cette époque sont assez courts, mais curieux. A propos du Grand Pont (aujourd'hui le Pont-au-Change), il dit que, dans l'année î/ioo, quand Paris était dans sa fleur, il \ passait tant de monde, qu'on y voyait toujours un blanc moine ou un blanc cheval. Astesan, le poëte, a fait la même observation, vers 1 45 o , mais il dit que le moine était noir, et, au xviie siècle, elle a été appliquée au Pont-Neuf; seulement on a joint au cheval et au moine une femme de mauvaise vie.
coïkges , ,Biises Le commencement du chapitre xxm contient l'énumération des collèges dont se commis de if/mte™*. p0ga-j l'Université de Paris et des églises qui les avoisinaient. La fin est consacrée à une nomenclature des rues comprises dans cette partie de la Ville.
Édifices Dans les chapitres xxiv et xxv, Guillebert parle des églises, des édifices de toute sorte,
situes dans la Ville. . . r . 1 . °
et principalement des hôtels et des habitations particulières qui se trouvaient dans la partie basse de la Ville, c'est-à-dire sur la rive droite de la Seine. Ces deux chapitres sont remplis des renseignements les plus précieux : l'auteur y signale, dans l'église collégiale de Sainte- Catherine-du-Val-des-Écoliers , une image de Bertrand Duguesclin dont les historiens n'ont pas parlé; dans l'église des Célestins, deux peintures «de souveraine maîtrise, ■>■> la première représentant Notre-Dame, la seconde le Paradis et l'Enfer. Nous n'avons trouvé nulle part ailleurs une mention quelconque de ces objets d'art.
rr rivière de Seine, et quant ils furent à Saint Denis , «■ils pillèrent l'Abbaye, et vray est qu'en l'Abbaye rr aucuns ne prenoient les reliques pour l'argent rr avoir qui autour esloit. » Et quelques lignes plus loin , pour racheter probablement l'aveu de ses sympathies antérieures, le Bourgeois de Paris ajoute: îfLes Angloys, de leur droite nature, veulent tou-
tr jours guerroier leurs voisins sans cause, par quoy rrils meurent tous mauvaisement. n On pourrait continuer ces citations; elles suflisent pour démontrer que la bourgeoisie parisienne elle-même, quoique ralliée en grande partie à la cause de Henri VI, reconnaissait le dommage immense que lui avait causé la lutte des deux dynasties.
Ce qui est dit au sujet de l'église et du cimetière des Innocents, bien que déjà connu, n'est pas sans importance, et jette un nouveau jour sur quelques points controversés. Guillebert mentionne notamment la Danse des Morts, qu'il nomme la Danse Macabre , et l'indique comme étant peinte sur les murs du cimetière'1'. Il parle aussi de cette tour en pierre surmontée d'une image de Notre-Dame, qui se trouvait placée au milieu du cimetière, et qui servait sans doute de fanal. Dans plusieurs autres cimetières de la France, on connaît des monuments du même genre, et les archéologues les ont justement désignés sous le nom de lanternes des morts. Guillebert se contente de signaler celui-là, construit, dit-il, par un homme qui s'était vanté, de son vivant, «que les chiens ne pisseroient point sur son sépulchre. »
Dans le deuxième volume de ses Recherches sur les Antiquités de la ville de Paris, Sauvai a mteh remarquables, réuni des détails nombreux sur la majeure partie des hôtels énumérés par Guillebert de Metz. Il en est cependant quelques-uns que celui-ci fait connaître pour la première fois et qui appartenaient à de riches bourgeois de Paris : l'hôtel de Digne Respondc, rue de la Vieille-Monnaie; le bel hôtel de Bureau de Darnprnartin , rue de la Courroirie, où ce généreux citoyen donnait asile à un écrivain de grande autorité, maître Laurent du Premier Jait; et enfin, dans la rue des r Prouvelles, » l'hôtel de Maître Jacques Duchié^K Guillebert a consacré la majeure partie du chapitre xxv à la description de cet hôtel; c'est une des pages les plus curieuses de son livre. Il n'oublie rien : les oiseaux dans la cour, les devises morales qui couvraient les murs de la salle d'entrée, les instruments de musique, les jeux de toute sorte, la chapelle, le cabinet d'étude, les lits, les tables sculptées, les tapis qui les couvraient, les fourrures, les armes offensives et défensives, les salles hautes, jusqu'aux girouettes ornées de figures dorées qui surmontaient le toit de la maison. Il fait un grand éloge des qualités physiques et morales de Maître Duchié, ainsi que de l'obéissance et de la courtoisie de ses nombreux serviteurs. Guillebert de Metz avait été, sans aucun doute, bien accueilli dans cette maison opulente; il y avait trouvé un hôte généreux, peut-être même un Mécène. Il mentionne encore l'hôtel de Guillemin Sanguin, rue des Bourdonnais, comme un «excellent édifice, où il a de sereures autant comme il a de jours en l'an; » celui de Mille Baillet, trésorier du Roi, rue de la Verrerie, dans lequel il y avait une chapelle où l'on célébrait l'office divin tous les jours, des salles, chambres et études au rez-de-chaussée pour l'été , aux étages supérieurs pour l'hiver. On y comptait autant de vitraux qu'il y a de jours dans l'année. Guillebert répète ce détail en plusieurs endroits; on peut douter de son exactitude.
Cimetière des Innocenls.
(l) Gabriel Peignot, dans ses Recherches sur les Danses des Morts, etc. Dijon-Paris, 1826, in-8°, p. 77 et suiv. a donné des détails curieux sur la Danse Macabre. M. A. Bonnardot possède un tableau des plus intéressants , représentant le cimetière des Innocents. L'importance de ce lugubre sujet, au point de vue de l'histoire de Paris, nous a déterminés à réunir, en appendice, les textes
et les dessins dont parle Guillebert de Metz, et qui sont de l'époque où il écrivait.
m Nous avons cru devoir consacrer un appendice à la biographie des personnages importants cités par Guillebert de Metz et contemporains de cet écrivain. Le tableau qu'il a fait de Paris, vers la tin du xive siècle et au commencement du xve, n'en sera que plus complet.
Rues de Paris sur la rive droite,
Dans le chapitre xxvi, il donne la liste des rues de Paris situées sur la rive droite de la Seine, et termine en disant que le nombre de toutes les voies de la capitale s'élève à quatre cent et dix. Les différentes nomenclatures qu'il en a faites ont le plus grand rapport avec le Dit des rues de Paris de Guillot et quelques autres pièces du même genre déjà connues. Elles offrent cependant un avantage qu'il est bon de signaler, c'est que Guillebert ajoute le plus souvent au nom de la rue l'indication des marcliandises qui s'y vendaient et du corps d'état qui l'habitait.
Portes Les chapitres xxvm et xxix ne renferment pas seulement, comme on pourrait le croire
.1 cmii-.nsrie ans. (papres je ^re ^ jes (j^ajjg sur }es p0rtes de Paris; on y trouve encore des renseignements sur les endroits remarquables des environs, tels que Saint -Maur-des-Fossés, Saint-Denis, Montmartre et plusieurs autres.
Notables habitants. Enfin, dans le chapitre xxx et dernier, Guillebert de Metz a entrepris de faire connaître les notables habitants de Paris : tous les rangs de la société sont tour à tour passés en revue, depuis les rois et les empereurs qui venaient à Paris pour se distraire, jusqu'aux mendiants que Guillebert porte au nombre formidable de quatre-vingt mille. Dans cette énumération, les sciences, les arts, les lettres ne sont pas oubliés : des noms déjà connus s'y trouvent , tels que ceux de Flamel, de Gerson et de Christine de Pisan.
Professions el industries curieuses,
Mais ce qui n'est pas moins curieux, ce sont des noms de savants, de musiciens, de scribes, d'artisans de toute sorte, dont jusqu'ici l'on n'avait pas même soupçonné l'existence à cette époque. C'est ainsi qu'après avoir nommé plusieurs personnages connus alors, soit dans les lettres , soit dans les arts , soit dans le commerce et la riche bourgeoisie , il en signale plusieurs autres dont il faut renoncer à trouver la moindre trace en dehors de la mention qu'il en fait; par exemple : le théologien Alemant, qui jouoit sur la vielle; Guillemin Dancel et Perrin de Sens, habiles harpistes; Cresceques, joueur de rebec; Chynenudy, le joueur de cornemuse et de flûte; Bacon, qui accompagnait sur la vielle ses «siphonies, tragédies et chansons.» Ce dernier était sans doute un de ces jongleurs dont les devanciers ont, pendant plusieurs siècles, récité dans les châteaux, dans les hôtels, et aussi dans les demeures plus humbles des bourgeois et des gens de métiers, les fabliaux et les romans de chevalerie. Guillebert signale encore d'autres artistes ou fabricants habiles, tels que : un polisseur de diamants du nom à'Herman, un orfèvre appelé Willelmus, un fabricant d'objets en cuivre et laiton argentés ou dorés, nommé Andry, et enfin ce potier d'étain qui tenait des rossignols chantant en hiver, industrie dont nous avons déjà parlé et qui a paru si singulière à notre auteur qu'il a répété deux fois ce renseignement. N'aurait-il pas voulu désigner ainsi un marchand de jouets d'enfants? Nous livrons cette conjecture à la sagacité de nos lecteurs
Scribes.
Après avoir parlé de Bacon, signalé plus haut comme un jongleur, Guillebert cite les
()) Nous rappelons ici au lecteur qu'il trouvera , à littérateurs, artistes el artisans mentionnés par la fin de la Description de Paris , des détails sur les Guillebert de Metz.
scribes les plus remarquables de Paris à son époque; on verra, par les détails donnés plus loin, que son opinion à cet égard est des plus importantes, puisque lui-même était trèshabile en cet art. Un de ceux qu'il a nommés, Flamel l'ainé, escrivain qui faisoit tant d'aumosne et hospitalité, est bien connu; mais Guillebert signale plusieurs autres scribes contemporains qui étaient fort habiles et dont l'existence nous est ainsi révélée pour la première fois. C'est d'abord Gobert, qui avait composé un art d'écrire et de tailler les plumes, traité qui n'est pas parvenu jusqu'à nous; ce sont ensuite plusieurs élèves de ce Gobert, qui tous ont eu assez de talent pour que les princes du temps se soient empressés de les retenir à leur service. Flamel le jeune était écrivain du duc de Bevry; Sicart, du roi Richard II d'Angleterre; Guillemin, du grand-maître de Rhodes; Crespy, de Louis, duc d'Orléans; Perrin, de l'empereur Sigismond. Il en existait, en outre, plusieurs autres que notre auteur n'a pas nommés, et parmi lesquels il se plaçait probablement.
On trouve encore dans ce chapitre, aussi curieux que singulier, quelques détails de sta- Détails de statistique, tistique. Nous ne pensons pas qu'il faille les prendre tous à la lettre; il y a probablement beaucoup d'exagération dans les quatre mille tavernes de vin qui, suivant l'auteur, existaient à Paris. On doit en dire autant des quatre-vingt mille mendiants qu'il signale, aussi bien que des cent vingt mille personnes à cheval qui accompagnèrent la reine Isabeau de Ravière à son entrée dans Paris, et qui toutes étaient payées par cette reine, ajoute Guillebert; mais il dit encore que l'on comptait dans Paris «plus de soixante mille escripvains, 11 ce qui voulait dire scribes, enlumineurs, et peut-être libraires. Ce nombre a été également trouvé excessif. Cependant Guillebert, par la profession qu'il exerçait, devait être très au courant de tout ce qui concernait la librairie de son temps. Si l'on donne au nom d'écrivains l'interprétation que nous proposons, nous ne pensons pas que Guillebert ait beaucoup exagéré. Les documents du temps nous signalent la ville de Paris comme étant le centre intellectuel le plus considérable de l'Europe à cette époque; c'est ce qui résulte notamment des curieux détails recueillis sur ce point par le savant V. Le Clerc dans son Discours sur l'état des lettres en France au xiv" siècle ®,
Avec les renseignements qui précèdent et quelques autres que nous avons pu recueillir, Guillebert de Metz, il devient possible d'esquisser à grands traits la biographie de Guillebert de Metz. Jusqu'au jour où sa description de Paris a été signalée aux amateurs, cet écrivain était resté inconnu. En supposant qu'il eût atteint sa soixante et dixième année quand il composa son livre, puisqu'il se donne comme témoin de faits déjà fort éloignés de l'époque où il écrivait, il devait être né entre i35o et i36o, sans doute dans la ville de Metz, dont il portait le nom. Cette ville, au xive siècle, faisait partie du gouvernement des Trois Evêchés (Metz, Toul et Verdun); elle relevait alors de l'Empereur, mais elle était soumise à une sorte d'aristocratie, composée de six familles avec un maître Echevin, un conseil des Treize et un conseil des Prud'hommes; levêque de Metz avait aussi de grandes prérogatives. Guillebert était donc allemand d'origine.